ÉCRIRE L’AUTOMNE XXXIII


Ce matin, je me suis rendue au no37 pour un rendez-vous au 97. J’ai ensuite traversé Paris pour attraper à 14 h 11, un train dont j’étais certaine qu’il ne partait qu’à 14 h 20. Ces petits décalages sans dommages croquent le portrait de ce moment, de cet automne. Une tristesse tout à fait nouvelle y flotte. Une tristesse toute neuve, non répertoriée. Le mot tristesse ne convient pas, mais les mots ne conviennent jamais tout à fait. Ils tournent autour sans jamais passer à l'acte. Une tristesse, mettons, restée ignorée jusque-là, fondue dans le paysage. Les évènements ne manquent pas qui tendent leurs longs bras nus auxquels la raccrocher. Je ne pense pas tant à l’actualité des écrans, cette fresque, ni aux empilements familiaux, ces mythologies par trop extravagantes. C’est bien davantage le quotidien d’inquiétude de tant d’amitiés chères et anciennes qui pourrait faire souche... Mais cette tristesse prégnante et légère ne s’attache à rien, et détachée de tout, elle danse son petit vol de feuille sans avoir encore touché le sol.
Ce matin, en relisant tout l’Automne de François Jaqmin, j'ai bien vu que cette tristesse n’était pas à moi, mais à la saison, voire de saison. Et je suis étrangement heureuse de la percevoir, heureuse que les grands arbres plantés au-dessus ne m’en cachent pas la forêt doucement rouge. Doucement, oui, l’automne n’est pas un feu de forêt, l’automne est sans brûlure (le vert du printemps, acide comme une méchante ortie, c’est autre chose). L’automne est la vêture de la terre qui sait enfin ce qui lui va (quand au printemps, un rien l’habille et à l’été, n’importe quoi). L’automne est un défilé somptueux, une tenue pour chaque jour, le mélange des robes légères et des grosses laines, les velours de cannelle, les impers graduant les gris au reflet du ciel, les capuches en poil de carotte qui embrassent les têtes, les lourdes paupières d'ardoise… Et tout en défilant, enfilant, s’en défaisant, il lasse son désir d’apparaître. Bientôt, tout sera au sol, et puis dessous et l'élégante, nue dans un drap. C’est beau et incessamment triste, comme tout ce qu’on voit passer sans retour (à rebours de la fixité de l’hiver et de l’été).
Pour revenir au décalage, il protège, évidemment. Les fâcheux frappent à la porte d’à côté, scénario éculé où l’assassin les observe depuis la fenêtre du no22. Vieille rengaine du Je frappe au no 1, je d'mande Mam'zelle Angèle... Eh bien, c'est moi, Angèle, je suis au no suivant, toujours, comme la tortue d'Achille. Je ne suis pas là où on m’attend (seulement un mannequin derrière la fenêtre ?) et m’y rendre reviendrait à me rendre. Laissons-nous plutôt jouer par ce qui se présente sous la forme du décalage, de la légère tristesse, ces fruits de saison.
J’ai bricolé deux vidéos de mon passage en Savoie. Les voilà.
Mais je n’ai pas la constance spectaculaire de Gracia Bejjani ou de Milène Tournier, et si la montagne fait écrire, elle me fait encore mieux me taire. L’attention requise par les incessantes modifications de la saison ne permet pas qu’une pensée se formule. Elle traverse, comme la pluie, les vêtements choisis trop légèrement. C'est de ça que parle La Saison. De cette attention qui m'emporte toute et de l'amitié. Avec la tristesse particulière de cet automne, l'amitié aussi m'environne. Elle échappe à l'imperfection de l'amour avec quoi le temps imparti est toujours trop court. Elle tient tout entière dans cet extrait de la Sonate en mi bémol mineur de Klemperer, posté par A.L
Voilà des années Que je suis amie Avec Alexandre Léger Souhaitant que ça dure Plus longtemps que nous

Certains, certaines, habitude et fidélité, auront remarqué le changement de Carnet (nous voici dans les 1200) ainsi qu’un journal supplémentaire « Ce matin… ».

C’est la reprise autrement de l’ancien Étirement matinal de l’esprit, et comme alors, le matin advient parfois en début d’après-midi. Le matin c’est quand j’y vois. Et j’ai eu les yeux lavés en allant assister au colloque Sonorités du Vivant. Le contenu bien sûr, mais aussi l’environnement, le temps de cette drôle de période buissonnière. On le ressasse que pour changer de point de vue, il faut changer de point de vue, et c’est vrai qu’on y voit tout autrement en se levant aussi tôt que d’ordinaire, mais pour aller sur l’autre rive écouter la ville, retrouver un ami trop longtemps éloigné, qui sait trouver au cœur du site le plus touristique qui soit, un café hors du temps.




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