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ÉCRIRE L’ÉTÉ XXXIV

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • il y a 3 jours
  • 3 min de lecture

C’est comment qu’on freine ?


J’ai quinze ans. Je donne la main tout l’été dans la pension de famille de ma grand-mère. Je fais le concours de l’Express avec sa flopée de questions de culture générale hebdomadaire. Ça cadre quelque chose. Pas d’internet. Tous à la bibliothèque. Il n’y en a pas dans le village. Le mercredi, je prends le bus après le service de midi et je descends à Albertville, où il y a une bibliothèque. Les livres tiennent dans deux pièces fraîches d’une maison de maître, oubliée dans un bout de square avec sa jumelle, la MJC. La bibliothécaire est vive et elle porte des robes fleuries. Ça ne se bouscule pas dans la salle d’étude (une des deux pièces), mais je croise deux ou trois réguliers, des vieux. J’ai quinze ans. Si par extraordinaire, j’ai besoin de consulter un livre qui n’est pas en rayon, la bibliothécaire peut le commander. Le délai sera le même qu’à la librairie, comptez bien deux semaines en plein été, parfois plus, si vous avez des demandes extravagantes, telles qu’en provoque le concours de l’Express… Quand le livre arrive, j’en ai demandé des nouvelles à chaque visite, comme pour la visite d’un parent trop rare, je dois attendre qu’il soit proprement répertorié et étiqueté. Mais quand le livre arrive, je le lis.


Nous sommes en juillet 2026, j’ai passé l’année à entasser des livres dans ma chambre, mon bureau, mon salon, à Paris, en Savoie, à Valenciennes, à Nevers. Je les ai consultés, feuilletés, commencés, parcourus, annotés, prêtés, conseillés, cités, photocopiés, perdus, retrouvés dans la ruelle d’un lit ou chez un ami, je les ai manipulés, époussetés, je les ai rangés par ordre d’importance, de priorité, d’envie, je me suis promis de ne pas laisser courir un an supplémentaire sans relire tel volume, poursuivre le commentaire de tel autre, apprendre par cœur un troisième… Bref, j’ai fait toute sorte de choses avec ces livres pendant l’année écoulée, sauf les lire.Voilà l’été, les vacances. Le temps nous est donné. Il s’agit de retrouver ce qu’on aime et ceux que l’on aime. Ça devrait aller tout seul et pourtant, je n’en suis plus étonnée, un peu de méthode est requise. Je vais finir des livres.

Toute l’année, j’implore mes élèves de ne pas se confondre avec l’immédiateté de la technologie que nous utilisons et qui se prive de moins en moins de nous utiliser. Il y en a pour s’en inquiéter et d’autres pour croire, sincèrement, qu’ils sont des adultes responsables. Nos téléphones trouvent l’information si vite qu’on finit par penser qu’ils l’ont. Or nos téléphones parlent en notre nom, disent notre je, mes voyages, mes lectures… Comment ne pas nous convoquer à une pareil immédiatement, sans effort apparent, seulement des coûts très bien cachés puisque nous ne voulons pas les voir ?

 

Au moment où j’écris, j’ai terminé Les Comptes de ma Tante Fé de Hans Magnus Enzensberger et Je t’ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres de la Catalane Irene Solà. C’est drôle de lire le soir sans s’endormir au bout de trois pages. C’est drôle de lire le matin sans se dire qu’on est en train de mettre quelque chose en retard. Dans un cas comme dans l’autre, l’impression d’être portée, de lire sur coussin d’air (le souffle propre à chaque œuvre) au lieu d’entrevoir ces écritures, comme on fait avec curiosité des bribes de voisins entraperçues en fermant ou en ouvrant les volets.J’ai fait deux listes : celle des livres entamés en relation avec le travail et celle des livres en cours pour le simple agrément de leur lecture. Je n’en note pas le détail ici, bien trop méfiante des performances que je crée comme je respire (en apnée, cependant. Si je regarde de plus près la liste des livres en cours pour le simple agrément de leur lecture, je dois reconnaître que c’est un faux en écriture. Il y a longtemps que je ne lis plus rien de façon désintéressée. J’ai tant de chantiers en cours, et le portfolio de mes actions littéraires est si diversifié que chaque livre vient augmenter l’un et l’autre. Comme les Cisterciens, en dépit de mes vœux de rigueur, je suis condamnée à m’enrichir. N’importe : ce qui compte ici, c’est la suspension de l’accumulation, le marque-page qui fait bâton dans la roue du hamster. D’ailleurs, je vais de ce pas tâcher d’arriver au bout de L’Art de Disparaître.

1 commentaire


loeilafaim
il y a 3 jours

" Comment ne pas nous convoquer à une pareil immédiatement," je n'ai pas compris. Des mots auraient-ils disparu ?

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