
ÉCRIRE L’ÉTÉ XXXIII
- Emmanuelle Cordoliani

- il y a 2 jours
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J’ai toujours refilé les poses de portraits à mon amie Bénédicte qui refusait les poses de nu. C’est moi qui écris. J’écris aussi. Je ne vois pas comment sortir de l’autofiction, même en pleine fiction. Je n’aurais pas le temps de finir tous les livres que j’ai déjà commencés, pas tous, peut-être même pas un seul. Me concentrer est un super pouvoir, un délice et un crève-cœur. J’aime ce qui est complexe, c’est-à-dire doté d’un centre. Le conte est le point d’intersection de tout ce que j’entreprends (de tout, quoi que je fasse, comme on sait qu’on est perdu dans la forêt en repassant sans cesse devant le même chêne). J’écris sur notamment sur la peinture, alors que je n’y connais rien, chacun son attrape-mouches. J’ai cru pouvoir écrire pour me séparer de lieux, de personnes, de situations, mais écrire fait toucher du doigt ce qu’est la séparation : un certain nombre de feuilles interposées entre soi et ce dont on souhaite se séparer, autant dire que c’est une pauvre technique (mettre des kilogrammes, des kilomètres, des hectolitres d’alcool, ne fonctionne pas mieux), faire avec et s’intéresser à la forme que peut prendre cette épaisseur m’apparaît comme la seule solution (un livre bien épais peut servir de gilet pare-balles). Je jongle avec tellement de registres de langage au théâtre que j’ai du mal à n’en employer qu’un à l’écrit. C’est moi qui écris. Je jongle avec tellement modalités rythmiques dans les prosodies d’opéra, du lied, de la musique sacrée, que je sais qu’il n’y a qu’une bonne façon de faire tenir une phrase debout et qu’il s’agit de la trouver. Je compte souvent sur mes doigts en pensant que ça ne se voit pas. Je pense qu’on boit trop de café, que le café s’est mélangé à l’encre, aux photos sur Instagram et qu’on ferait mieux d’écrire et de parler en attendant le samovar, comme dans les pièces de Tchekhov, ainsi que mon ami Stéphane Mercoyrol se plaît à me le rappeler avec enthousiasme. Je suis épouvantablement persuadée que je ne sais pas écrire de théâtre, c’est tellement bête que ça ne peut être dû qu’à un mauvais branchement des vieux circuits électriques de la maison. L’aide que m’apporte le compagnonnage du Tiers Livre est incommensurable. J’ai hésité entre la bibliothèque et le théâtre, entre le social et le symbolique, et puis j’avais été suffisamment fille unique comme ça. Je remarque qu’il y a toujours une bobine de fil qui traîne sur mes tables de travail (je ne sais pas coudre). Si j’écris sur ma famille, c’est toujours depuis une hauteur de 1m10, max. Avant, j’étais mal (et mauvaise aussi) quand je ne pouvais pas écrire chaque jour, maintenant c’est passé dans le corps. J’aime écrire au café, j’ai grandi dans un café, j’aime écrire sur la table du café où j’ai grandi. Je connais des centaines d’histoires auxquelles je ne pense pas tant qu’on ne me parle pas. Parfois, je me réveille au milieu d’un texte sans savoir où je suis, où se trouve la porte, la fenêtre, le bord du lit, dans quelle maison, dans quelle ville, quand. Je ne trouve pas le temps d’apprendre par cœur de poème, alors que la découverte récente de la poésie de Forough Farrokhzâd est cousue sur mon cœur. En voyant Meryl Streep faire Karen Blixen improvisant une soirée de conte à partir de trois mots, j’ai dû être dévastée de désir (sinon je ne m’explique pas ce qui m’arrive depuis quarante ans). Je ne pensais pas écrire ce texte. Je ne peux plus être autre chose que pratiquante dans mes actes, je ne sais pas être pratiquante dans les dispositifs des autres (féministe pratiquante par exemple, comme ne pas l’être ? Ma seule respiration en fait démonstration. Mais plus avec les louves, même les belles louves grises, à ma façon, sur mon chemin, vous voyez ? Dans un geste profondément pensé, pas compensant). Je n’en reviens pas d’être si bien entourée, qu’autant de gens bien me parlent. Je suis assise sur une pierre plate au milieu d’un petit torrent en toutes saisons. On m’a fait reproche récemment de mon style abrupt, ce n’est pas mon style qui est abrupt, c’est moi : je suis abrupte, oui, comme les montagnes (et le même jour, on m’a dit que je ne parlais pas « pour des moutons », alors j’ai choisi mon camp, camarade). Je sais que j’ai une vie palpitante et ça me va que tout le monde n’en soit pas informé par voie de presse. La Nouvelle-Zélande me paraît bien plus loin que la Nouvelle-Calédonie, mais moins loin, cependant, que les endroits que je fréquente quand j’écris Le Sérail. Le soir, je sais comment je me couche et c’est la promesse d’un répit et d’une joie qui peut faire tenir toutes les journées. Le mot écrivante est encore celui qui dit le mieux ce qui se passe, comme dans Les Estivants de Gorki.




"’J'ai cru pouvoir écrire pour me séparer de lieux, de personnes, de situations, mais écrire fait toucher du doigt ce qu’est la séparation"... sans doute là, l'endroit de ton désir et puis il y a des louves grises comme il y a des renardes rouges, et les deux fréquentent des pentes abruptes...
bien à toi, Emmanuelle...