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Toutes sortes de contes

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 20 avr.
  • 41 min de lecture
Stara Zagora 2013 Martenitsa grandeur nature
Stara Zagora 2013 Martenitsa grandeur nature

Une chambre à soi. Le silence, avec les années toujours plus

désirable. Davantage d’espace pour les contes et les fictions que

pour le ratiocinage de cette vieille querelle que l’on entretient

avec soi. De bonnes chaussures. Un arbre par la fenêtre sera

toujours apprécié.


Je dénombre à vue de nez deux types de faux problèmes. Le vrai faux problème, sorte d’usine à gaz destinée à noyer les poissons et dont le sapin en plastique rangé dans le mauvais bac de recyclage qui cache la forêt qui se meurt de soif, est un parfait exemple. Et le faux faux problème, qui est un vrai problème taxé de « faux » afin d’être relégué tout en bas de la pile (qui correspond à l’emplacement exact de la poubelle). Je connais personnellement des spécialistes en faux faux problèmes (et usages de faux faux) : porter le badge d’une association militant pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes s’avère pour les rencontrer un appât sans pareil. Heureusement, à ces pauvretés la fréquentation des contes apporte, telle la douzième fée de La Belle au Bois dormant, sinon un contre-sort, du moins une troisième catégorie qui nous sauve de la mort, celle du bon type de faux problème : « La méthode de Charles Perrault, qui consiste à prendre des anciens pour les opposer aux modernes, nous fournit un bon type de faux problème (…). Ces auteurs latins (…) disposés parallèlement à des auteurs français, c’est une fiction oratoire. Ce qui existe réellement, ce qui vit et ce qui dure, c’est une suite… »Thibaudet, Réflex. litt., 1936, p. 248.


Je veux, non je voudrais, je souhaiterais comme la douzième fée, la dernière à passer, oui, je souhaite, qu’une bonne fois pour toutes, on arrête de répéter le mot « bienveillance ». Répéter les mots à tout bout de chant les vide de leurs sens, les vide du dedans comme les instruments à vent, la salive les use, les creuse et ils ne sonnent plus bons à rien. Alors, arrêtez de répéter les mots, à part « répéter » qui est fait pour être répété, parce que c’est du costaud avec ses trois é identiques et ses consonnes qui pétaradent, et « péter » qu’on peut répéter à l’envi de rire, mais « bienveillance » ? « Bienveillance » ne tiendra pas le coup, c’est moi qui vous le dis.


La première fois que j’ai bu du thé des miettes, comme la Fée des Miettes, remonte à plus de dix ans. Dans une petite ville, dans un petit salon de thé, on me l’a servi dans une belle tasse et devant mon enthousiasme et mes visites répétées, on m’en a confié le secret : la chicorée. C’est la chicorée qui lui donne ce parfum de grille-pain. J’ai connu de nombreux grille-pain dans ma vie et pourtant, un seul : celui de ma tante Mireille, qui allait de pair avec son moulin à café bruyant, estampille olfactive indélébile de la petite enfance dans la grande maison qui tanguait comme un petit bateau sous le poids agité de la cousinade. Ma tante mélangeait deux sortes de grains pour que ce soit meilleur. Je la tiens, comme une petite fée brune, dans une boîte Pastador où chaque matin je prends deux mesures de café. Sa maison était une barque de chance pour l’enfance. De ces choses, de ces lieux qu’on ne peut pas « laisser perdre ». Alors voilà dix ans que j’écume les boutiques de thé, comme le pauvre gars qui doit trouver la Vérité afin de pouvoir rentrer chez lui : « Vous auriez du thé des miettes, comme la Fée des Miettes ? » En vain. Personne ne connaît ni le thé ni la fée de Charles Nodier. J’ai fini par bricoler un mélange de thé noir et de chicorée, sans grand succès : l’odeur du grille-pain n’a pas daigné réapparaître. Finalement, à un ami de passage dans la petite ville éloignée où j’avais bu ce thé, je demande de partir en quête d’un petit paquet de thé des miettes (oui, on dirait tout à coup presque des vers, n’est-ce pas ? C’est que l’ami n’est autre que Romain Dumas, compositeur de son état, dont je suis à mes heures, la librettiste — quel bonheur ! —). Avec carte et pendule, nous retrouvons l’endroit, moi ici, lui là-bas. Le nom du salon, je ne le reconnais pas, mais la rue, de la Cruche d’or, ne saurait mentir : si l’on doit mettre la main sur ce thé de conte, quelle meilleure adresse ? Il s’y rend et voilà ce qu’on apprend : le thé des miettes est nommé en vérité, thé du pain grillé. Quant à Nodier, sa Fée est « aux » Miettes, et non « des ».



J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — Flip Flap la girafe et l’hélicoptère, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la

girafe Sophie. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. « Girafe » fait partie des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la sélecta des adultes —

qui se sont faits au mauvais café et à l’échange de clichés. « Girafe » tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête

improbable, à l’apparence chimérique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Je croise, à un déjeuner chic, deux personnes qui observent une trentaine de girafes dans une réserve du

Kenya pour mieux pouvoir les préserver. Parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on n’y comprenait strictement rien à ces animaux.

Bref, ça fait deux girafes à l’opéra, une Flip Flap et Sophie, une à peigner et les trente kényanes : trente-cinq girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise. Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour

pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon crus du moins écoutés.



Nous autres, nous vivons quelquefois trois cents ans ; puis, cessant

d’exister, nous nous transformons en écume, car au fond de la mer

ne se trouvent point de tombes pour recevoir les corps inanimés.

Andersen, La Petite Sirène Enfant, mon conte préféré. Le moment le plus terrible : la douleur renouvelée des pas

« comme un coup de poignard ». Mais la fin, qui soulève des exclamations indignées : c’est triste, trop triste pour des enfants ! Elle meurt !… Mais non, elle se transforme en écume. Et c’était bien tout ce qu’il y avait à voir alors : la transformation merveilleuse.


Blanc : couleur du merle quand il est un conte, quand il est apparu

cette nuit en rêve. Dans le conte, l’amitié qui lie l’oiseau au

prince cadet est remarquable. Dans le rêve également : loyauté et

grand’amour du merle blanc et pour le merle blanc. Le merle blanc existe, mais il est si blanc qu’on ne peut le voir, et le merle

noir n’est que son ombre. Jules Renard.

Une fois l’an, avec pour seul profit en vue le merveilleux, le loup

et le merle blancs organisent leur rareté.

Le nom de l’autre famille comporte le mot blanc. Le nom maternel, le non-porté, l’inaudible et pourtant visible à l’œil nu : nous sommes des pâles. Nous tenons la pâleur, comme d’autres le hâle. Le nom civil m’a fait gardienne des pleurs, l’autre gardienne

du blanc. Ici se dessine, dans la neige, une manière d’identité pour le conte.


Treize femmes se lèvent comme un seul homme. Corps d’Amazones, aréopage de la Reine, sabbat de sorcières, conteuses. Elles se sont faites belles pour l’histoire, avec des bijoux jusque dans leurs cheveux, des jupes brodées, des foulards, des turbans. À travers

elles, le conte a déjà toujours été dit d’une femme à l’autre.


Dans un petit restaurant aux allures de chaumière de conte, je retrouve une autre sorcière. Longtemps que nous ne nous étions vues : nous mesurons à nouveau les méfaits de l’instrument téléphone sur l’entendement, l’entente, et une certaine forme de compréhension. Mais n’importe, puisqu’autour de la petite table nous retrouvons le goût de fomenter des coups, et que rien de ce qui s’échange alors n’échappe au sceau de la sorcellerie : le quotidien le plus triste se prend dans les voiles de l’ancien anglais,

des brumes du pays des dragons, de la pratique plus quotidienne encore de la poésie sur nous. Ce qui est vrai pour la maison du diable l’est également pour celle des sorcières : à force d’y habiter, on les devient.


Il y a bien longtemps, j’ai dû remplacer le présentateur d’un concert éducatif à la Cité de la Musique : Tambours Sabar du Sénégal. On m’avait appelée parce que j’étais conteuse et j’étais la première surprise, parce que je connaissais des contes et je disais des contes, mais je n’aurais pas mis ce mot sur ma pratique, conteuse… Sous le titre du spectacle, il y avait la venue en France exceptionnelle des enfants de Doudou N’diaye Rose. Une famille de griots sénégalais. Le conte à dire, je l’ai trouvé tout de suite. Un conte sur la naissance du monde et des oreilles.

La peur s’est tenue sage, jusqu’au moment où nous nous sommes rencontrés, dans les coulisses de la Cité de la Musique, avant une répétition écourtée d’autant par le retard de leur avion. C’étaient des enfants, de six à treize ans, à vue de nez. Ils avaient

froid ici. Il y avait cent ans de sagesse dans le regard même des plus petits. J’étais épouvantée de ma propre indignité parmi eux. Nous avons surfilé la répétition : là ils jouent, là je présente, là ils jouent, là je conte… La direction était effrayée que certains

d’entre eux ne reprennent pas l’avion, qu’ils aillent rejoindre un père, une mère, un oncle en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie… Cela créait une atmosphère étrange : la méfiance, le froid qui leur glaçaient les os à travers leur anorak tout neuf, ma pâleur proverbiale dont je me figurais dans l’angoisse qu’elle ajoutait encore à ce climat. Le lendemain matin, c’était le spectacle. Ils ont joué. Je connaissais cette simplicité pour l’avoir vue dans la roue d’un enfant au Cirque tzigane Romanès. Ils jouaient comme des maîtres : précis, précis d’abord, justes d’abord. Quand ils se sont arrêtés, je me suis avancée au milieu du cercle qu’ils formaient avec leurs tambours. Ils se sont assis et ils m’ont écoutée. Pour eux, celui ou celle qui conte est conteur ou conteuse et même né·e ainsi. Ce n’est pas douteux, pas questionnable. La parole est unique. Je suis entrée d’un coup dans leur simplicité. La légitimité est un tourment constant pour les Occidentaux. Pas pour les enfants-vieillards griots. Ce spectacle servait à certains d’examens. Pour porter son titre, un griot dans cette famille doit posséder deux mille rythmes différents. Soit tu sais, soit tu ne sais pas. Combien connais-tu d’histoires que tu puisses dire, me suis-je demandé ? Au moins deux mille, oui, il était temps de porter mon titre. Et pour certains d’entre eux, de

filer à l’anglaise, vaillants petits, vieux comme le monde.


Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des comptes-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un seau d’eau, pour ne pas être en retard. Nous verrons des flamants roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous

froisserons. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin —, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore ? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit

post-exotique. C’est toi qui dis ça ? Non, c’est toi, plus tard.


Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa

meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ?


Les marraines ont bandé les yeux de celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon avec des foulards prévus à cet effet — deux mois de complot — et puis deux groupes se sont formés les emportant dans des directions différentes à travers la nuit tombante et l’odeur de l’herbe. Il y a eu des chansons, une jeunesse à grandes enjambées semblable à l’Irlande maquisarde de Ken Loach (l’un d’eux portait une casquette, un autre une veste kaki, nous faisons avec peu), des murmures, des sifflets, des oiseaux, une fée entre les deux… Sur une passerelle longeant l’eau, les deux groupes se sont croisés : mais ni le Prince ni Cendrillon n’avaient vraiment compris qu’il y avait deux groupes. Des échanges ont eu lieu et nous sommes repartis dans des directions différentes, sur des passerelles, en faisant sciemment bruisser les branches inlassablement feuillues des bambous. Enfin, nous nous sommes retrouvés dans le jardin des miroirs. Nous avons pris les mains des aveuglés et nous les avons posées sur nos visages, tour à tour. Parfois celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon nous reconnaissaient, parfois non : il y avait eu des invitations surprises et la face de lune de celle qui fait la leçon reste méconnu, unheimlich. Nous leur avons rendu la vue. Celle qui fait Cendrillon portait dans son regard la surprise éblouie de son long chemin sur ce parcours. Celui qui fait le Prince avait pensé que nous allions l’abandonner dans le noir, les yeux bandés, dehors. Mais jamais nous n’y avions pensé : la douleur, le malêtre ne sont pas envisageables dans l’équipée qui nous lie. Inutiles d’ailleurs : ce que nous mettons en place, c’est le terrain

favorable à ce que quelque chose advienne. Dans mon travail cette fondation est la joie. Dans le détail des œuvres, on invente des circonstances, des jeux, un rituel qui prend à son compte l’essentiel. Ici : l’extérieur, la nuit, la nature, le groupe et son mystère, le groupe et sa chaleur, le chemin. Nous avons bu chaud, du jus de pommes aux épices qui fumait dans le noir,puis nous nous sommes séparés… enfin, c’est une façon de

parler.



Donner corps à la fée, aux fées — elles sont plusieurs en vérité, sous d’autres noms : Follets, Esprits… — de Cendrillon, est au-delà du travail. Une mission ? Une mission cachée au bout d’une route impossible, dans une forêt touffue et pentue, la ruine d’un

bâtiment colonial redevenu rupestre, vague enclos symbolique des durs feux sauvages, alors. Un phare, plutôt, brillant de lucioles. Tout à coup, elles m’apparaissent, un instant. Dans mon mauvais croquis, la joie très pure de l’enfance qui sait bien de quoi elle

parle.



Je suis très intriguée par ce livre : Vie et Mort des Fées de Lucie-

Rose-Séraphine-Élise Faure-Goyau, essai d’histoire littéraire. Grâce à mes amis du Deuxième Texte, je pourrai le lire pendant les fêtes de Noël. Je m’interroge aussi sur son Arbre des fées, qui rappelle celui de Cendrillon de Massenet… peut-être cette scène

du livret de Henri Caïn l’a-t-elle plongée dans une égale perplexité et au lieu d’emmener un groupe d’élèves déambuler à l’aveuglette dans un parc, a-t-elle décidé de faire la lumière en écrivant un livre ?



En avril 2020, nos représentations de Cendrillon de Massenet se sont transformées en citrouille. Dans cet univers, nous pouvions légitimement penser que les fées en avaient ras-le-bol : elles nous ont condamnés, juste retour des choses, à nous laver les mains au sens propre puisque nous le faisions si aisément au figuré de tout ce qui leur compte à leurs yeux, à demeurer chez nous et non pas partout où nous croyons l’être, à renoncer à notre bruit au profit du printemps. D’ailleurs en quelques semaines, tous les carrosses du monde se sont transformés en citrouille. Et l’on a bien pu voir, que ce nous prenions pour de la magie, était en fait un simulacre. La vraie magie consiste à regarder par terre, les citrouilles, les pantoufles, la fourrure des petits animaux et les forces en présence. Dans le temps suspendu au fil des fées fâchées, nous avons écrit et fait un livre — comme la mère du petit Chaperon rouge cuit et fait des galettes, une opération en deux temps. Cet acte de petit feu — ces pages que les élèves écrivaient — nous réchauffaient mieux que si nous en avions brûlé le papier — la régularité pendulaires de nos rencontres de loin, les galettes nourrissantes des échanges de cette période de bivouac incertain, il convient d’en conserver la mémoire et pour faire au plus court, la marque. Les Fées fâchées, une maison d’édition avec des murs de feuilles

et un toit de plumes.


Reste au foyer petit grillon… Le blues de Cendrillon, presque tout le monde le porte en ce moment. Et les autres ne sont pas à la fête non plus. Je ne pensais pas que le travail expérimental de l’atelier annuel des élèves nous emmènerait aussi loin. Les fées ont sûrement dépassé la mesure.


Un élève s’est demandé : à quelles tâches occupe-t-on Cendrillon pendant l’été ? Il pensait au foyer froid, nettoyé à fond à l’été, j’imagine. Je me demande : combien de temps une saison peut-elle durer ? L’hiver, on peut le porter des années dans son cœur.

Mais le printemps ? L’automne ?


Comment rester vivant·es ? En novembre dernier, dans la tourmente du reconfinement, cette question contenait toutes les autres. La précarité à laquelle les élèves faisaient face, dans un quotidien inédit qui s’installait pour durer, doublée des affres d’une vie professionnelle d’avance marquée du sceau d’une crise économique et culturelle sans précédent, laissait peu de place à une réflexion de fond. Le temps lui, pourtant, nous en était donné. Nous sommes parvenu·es à tordre le cou rapidement à la question de l’utilité, du sens, qui ne pouvait se poser vraiment, tant elle était chahutée par un brouhaha sur l’essentiel et l’inessentiel. Saturant les réseaux sociaux, il risquait de nous arrêter définitivement dans un aquoibonisme d’hibernation. J’ai assumé qu’il n’y a pas de civilisations sans histoires, et que c’est à nous de tenir les contes. Les élèves ont eu la grâce d’accepter cette prémisse. Nous nous sommes donc penché·es sur les gestes qui

demeuraient possibles, et, à nous, nécessaires dans ce monde de barrières…


Conséquence de la suspension de nos activités pendant des mois (sous leur forme habituelle du moins) : la persistance dans mon quotidien de la contrebassine. Depuis son évocation pour le toy orchestra des scènes de magie dans notre Cendrillon, jusqu’à la

mise en ligne de l’enregistrement en septembre prochain, trois ans se seront écoulés. Aujourd’hui même, nous avons une rencontre au sujet de la diffusion de cet enregistrement. Il a fédéré quatre départements de l’école : les Disciplines vocales et instrumentales, l’Écriture et la Formation aux métiers du son, sans parler de la production / apprentissage de la scène, des services techniques, du parc instrumental, de la régie des espaces, de la sécurité et des gens accueillants, responsables des salles publiques. Ça fait chaud au cœur de voir tout ce petit monde assemblé autour d’une contrebassine, vestige totémique de l’arbre à palabre. Je me plais à penser que cet élément rudimentaire, bricolé, à la fois enfantin et archaïque a su catalyser un tel engagement sur la durée. Et me revient en mémoire un travail autour des instruments fabriqués dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale et les yeux brillants de la jeune violoniste qui jouait la pire crêpe de sa vie. Le CNSMDP dispose d’un des plus importants parcs instrumentaux d’Europe — une réserve naturelle —, un de nos titres de gloire les plus remarquables y aura été l’apport de la contrebassine fédératrice.


La duchesse est dite brisée quand le pied est formé par un ou deux tabourets indépendants. J’imaginais bien d’autres occurrences : d’abord, j’ai été éblouie dans l’enfance par l’adaptation télévisée de La Dame de Monsoreau (bien qu'elle ne soit que comtesse). Ensuite, les écrits des deux chanteuses qui tenaient le rôle de Madame de La Haltière dans Cendrillon, contiennent de stupéfiantes élaborations, sur son passé, son imaginaire et ses routines (voir : En Cas de dysfonctionnement de la baguette de la fée). Nul doute qu’à la lecture de cette maigre définition du destin brisé des duchesses, elles apporteraient force démentis. Y rêver répare en soi.


Il y a six mois, nos représentations de Cendrillon se sont transformées en citrouille. J’ai invité les élèves à ne pas prendre ça personnellement : d’abord parce qu’en scène la personnalité importe bien moins que l’humanité et que ce coup-ci nous étions justement embarqués dans la même barque étroite qu’une bonne partie de l’humanité. Même dans cette barque, il restait des fonds de cale moisis et du grand vent, selon le billet de

départ qui nous a été assigné et nous n’étions pas les plus mal lotis avec notre conte à métamorphoses et transformations. Mais dans cet univers, nous pouvions légitimement penser que les fées en avaient eu ras le bol : depuis le temps qu’elles observent,

consternées, notre aptitude à nous laver les mains de tout ce qui leur est cher (la vitalité des arbres, la puissance tellurique des sols, le son des ruisseaux, la variété des espèces sauvages, les mutations adéquates des becs des petits oiseaux…), elles nous avaient condamnés, juste retour des choses, à nous laver les mains au sens propre, à demeurer chez nous et non pas partout où nous croyons l’être, à renoncer à notre bruit au profit

du printemps. D’ailleurs en quelques semaines, tous les carrosses du monde se sont transformés en citrouille. Et l’on a bien pu voir, que ce que nous prenions pour de la magie, était en fait un simulacre. Dans Cendrillon, la robe, le carrosse, les bijoux sont

des leurres, des tickets d’entrée pour la haute société. Mais la vraie magie commence là où s’arrête tout ce carnaval. La Cendrillon de Pauline Viardot le dit justement : « Quelle drôle d’idée pour un prince de vouloir une princesse, puisqu’elle le deviendrait en

l’épousant ! » La vraie magie consiste à regarder par terre, les citrouilles, les pantoufles et la fourrure des petits animaux.

Alors nous voilà dans la salle où nous devions jouer. Il y a des micros partout et le percussionniste est si éloigné du chef qu’on pourrait le croire sur une autre rive, et les deux chanteurs sur leur petite lagune de praticables, des psychopompes. Le valeureux

professeur de la classe d’arrangement dépanne au toy-piano, le chef double la performance de l’enregistrement en deux brèves sessions d’un numéro d’improvisation d’agenda au fur et à mesure que tombe les annonces de confinement de cas contacts,

une chanteuse remplace un chœur d’esprits… Mais finalement les fées apparaissent, poursuivies par des hordes de génies des eaux coiffés de casquettes à hélice que l’arrangement de la musique a montés sur des tricycles supersoniques, le roi est demeuré tout le jour dans la salle obscure et froide, pour voir ça dirait-on, et quand elles chantent, enfin, après tant de mois, d’incertitudes dérisoires pour notre petit projet chéri de tous et de toutes, quelque chose peut enfin trouver sa fin. La clôture des merveilles — titre emprunté, moment exact.



Nous sommes partis chacun, chacune, avec une bouture de Cendrillon. Dans chacune des quatorze petites fenêtres ouvertes, elles prennent déjà.


Parce qu’il a fait très chaud soudain, j’ai remis mes pieds dans les sandales que j’avais achetées à Sofia et mes pas ont naturellement pris la trace de ce printemps-là. — un mois de résidence d’écriture en Bulgarie. Je longeais la bordure parisienne, mais en suivant le plan de Sofia et chaque pas qui m’emmenait vers ma répétition me ramenait simultanément là-bas. Et comme je traversais le Parc de la Villette, je me suis retrouvée assise dans ma cuisine avec vue sur les arbres de ce carré d’immeubles où j’avais trouvé à me loger. Червената къща, ma logeuse, la Maison Rouge, la maison-mère, m’avait pourvue. Luxe de l’espace, le seul. Très peu de meubles — De quoi avez-vous besoin pour travailler ? Une table, un lit, une machine à laver, une connexion — en prime, il y a du plancher, une étrange moulure ornementale ressemblant à un sein contre le mur blanc qui fait face au lit, une bibliothèque qui tient deux côtés d’un grand salon donnant sur la rue la plus bruyante de la ville, absolument vide — ses rayonnages ploient pourtant sous les ding des trams et leurs coups de frein métallurgiques — assortie au parquet : on

pourrait retourner la pièce comme une boîte à sons sans que son occupante occupée s’en aperçoive, mais surtout, dans la cuisine il y a une planche contre la fenêtre qui tient lieu de table d’appoint, grossièrement peinte d’un coup de blanc, comme le reste de la pièce. Elle fait corps, et de là on voit d’une bonne hauteur la canopée du parc semi-sauvage enfermé dans gigantesque pâté de maisons, une voiture rouge désossée qui rappelle gaiement le chaperon du conte. Impossible de distinguer dans cet ensemble géant les voisins d’en face, seules leurs lointaines fenêtres, parfois éclairées. J’y reviens souvent, quelle que soit la table où je me suis assise pour écrire, mais l’entrée des

sandales, c’est une première. Hansel et Gretel sont passés par là, avec leurs circuits (maison-marche-maison-marche-maison-en-gâteau-feu-marche-eau-maison) et cette fois-ci, tous les alentours réapparaissent : parcs, rues, cafés, trains… où j’écrivais sans papier, moi-même terrain de jeu de la pièce qui disputait sans arrêt, prenant toutes les voix des personnages dans un brouhaha familial.


Dis-moi que tu m’as aimé. Parler quand c’est trop tard. Un homme taiseux de principe, de naissance, de culture, au moment où la femme qu’il aime et la vie qu’il aime avec elle le quittent sans retour, il parle. Il demande une chose, une seule, un viatique pour traverser les longues années qui l’attendent où tout ce qui adviendra sera vécu derrière un écran — fin paravent de soie à peine peint. Une phrase sincère est un talisman plus sûr qu’une flûte enchantée. On l’apprend par cœur, on la porte toujours avec soi dans un jardin imprenable, un jardin muré dans une cité à tout autre interdite. Là, il demeurera seul avec la phrase sans jamais être esseulé. Ultimement donc, il parle. Le bateau va partir. Une salle d’embarquement. L’intimité impossible et pourtant désespérément inventée dans un chuchotement, le frôlement d’une mèche de cheveux sur la bouche qui s’est rapprochée de l’oreille. Oui, mais qu’est-ce qui parle alors ? Pas l’homme tel qu’il se connait. Tout ce qu’il aime surgit d’un coup et s’empare de sa parole. Il n’est pas poète non, mais voilà que les Notes de Chevet de Sei Shonagon, qu’il lisait dans le secret de sa chambre, toute la poésie des fleurs et des oiseaux en apparence prisonniers dans l’ornementation magnifique des palais où il a vécu, tout cela le déborde de toute part et le parle, lui, bien plus qu’il ne le saurait. Dis-moi que tu m’as aimé. Voilà ce qu’il demande. Rien du présent, rien de l’avenir. Aucune promesse.

Rien qui engage. Comme la rose que la Belle dans le conte demande à son père qui voyage pendant la saison des roses, et qui va se révéler fatale, terrible, merveilleuse et salvatrice tour à tour. Au moment où tout est perdu, tout se trouve sous la forme la plus inattendue — comme pour Wolfram, ou Mario Cavaradossi, ou Don José… —, et de cette rencontre avec cet étrange lui-même, si libre, éveillé au monde qui l’entoure, il pourra faire l’amour de toute une vie.


Ratatinant. De ces mots de plus de deux syllabes, tout d’assonances et d’allitérations dont on fait les formulettes-fées, auxquelles personne ne comprend rien, mais qui empoignent chacun par le(s) sens. Ignorer le quart du début de la moitié d’une bobinette et tout des conjugaisons mystérieuses du verbe choir, n’a jamais empêché la porte de s’ouvrir sur la maison de la grand-mère. Les répétitions et les formulettes du conte se transmettent sans même qu’on y prenne garde, comme la peste et le rire et voilà, on en sait un bout, on le fait tourner dans sa bouche, et on le dit à voix haute quand l’occasion se représente et on est conteur à son tour. Au lieu de se ratatiner comme poltron en fauteuil, l’auditoire est invité à titre personnel à se redresser pour assister à la fabrique du conte, à participer à la métamorphose des formulettes, à entendre son regard changer.


Contenu. À la place, il suffit de s’en tenir au conte nu. Pirouette élevée au rang de discipline, voire d’éthique. Essayez voir !


Dans Les Brigands de la forêt de Skülle, un troll fasciné par le monde des hommes se met à leur ressembler au point de pouvoir vivre parmi eux, en cachant le plus habilement possible sa longévité hors-norme. En lisant, on se demande bien pourquoi une telle fascination ? À la longue, lui aussi. La longévité des arbres, la tentation et la tentative de vivre au milieu des êtres humains et plus particulièrement dans le « monde des hommes »

au sens plus genre du terme, sont des motifs insistants dans ma broderie littéraire. Ils n’ont à ce jour jamais trouvé d’autre manière de boucler leur boucle que celle de cette histoire qu’a racontée Christophe Raucq, il y a une trentaine d’années dans un restaurant de Strasbourg à une tablée de jeunes metteurs et metteuses en scène : Jacques Osinski, Clyde Chabot, Jean Boillot… Il faut imaginer un vieux bonhomme de conteur juif sur la place du marché. Il est là tous les jours pour dire ses histoires, debout, les yeux clos. Cela fait des mois, des années que ça dure quand un jour, il sent qu’on tire sur la manche de son manteau. Il croit à une erreur, mais ça insiste. C’est une petite fille qui veut savoir pourquoi il garde toujours ses yeuxfermés en racontant ses histoires. Il s’accroupit et explique très bas : « Quand je suis arrivé sur ce marché, les gens écoutaient mes histoires, les courses s’arrêtaient, on prenait un moment, on applaudissait. J’étais très populaire, on venait m’entendre de loin. Mais petit à petit, les gens se sont habitués à me voir là, toujours contant. Il n’y avait plus de temps à consacrer à une longue histoire, parfois ils n’attendaient même plus la chute,

persuadés de la connaître d’avance. L’enfant s’étonne : mais tu n’es pas parti ? Non. Mais je me suis déplacé. Avant, je contais pour changer le monde. À présent, je conte pour que le monde ne me change pas. »


Ce matin, en fait c’était la nuit, je ne dormais pas et je pensais au bonjour que nous nous adressons. Un souhait. Nous l’oublions, mais c’est bel et bien un souhait que nous formulons. Regardez comme il s’échange facilement avec « Que votre chemin soit couvert de mille pétales de rose jusqu’à la fin de ce jour ». Il en va un peu différemment avec les tout petits enfants qui s’étonnent encore ouvertement qu’un jour succède à l’éprouvante nuit où ils crient famine, souffrent durement de la percée de leurs gencives par des dents qui — nous leur cachons bien — ne sont que provisoires, côtoient des cauchemars dont ils n’ont aucune raison de penser qu’ils diffèrent de la réalité en constante métamorphose qui fait leur quotidien. Nous leur adressons un bonjour qui a la valeur du « coucou me revoilà » qui scande le jeu de cache-cache derrière nos mains et qui les fait tant rigoler. Coucou, revoilà le jour. Nous sommes encore des mages dignes

de ce nom. Pour les ados, notre bonjour a plutôt fonction de toile de sauvetage, à la manière de celles des pompiers, tendue d’avance pour éviter un contact trop direct avec le bitume aux somnambules des toits. Dans la majeure partie des cas, cependant,

nous formulons un souhait, comme font les fées, de manière performative : je le dis et ça y est. La magie ensuite opère ou non : même les fées sont tributaires des contextes et des contresouhaits. Mais à chaque bonjour prononcé, il y a du conte qui passe dans notre vie.


Les mots vidés de leur contenu, la parole sans poids, la langue à ronron, le robinet d’eau tiède, le prêt-à-penser, les fausses alternatives, le duel perpétuel bien fermé sur lui-même… Quand on sait où est la maison du diable, on peut éviter d’y prendre ses

habitudes. Ainsi le conseil le conte : Il était une fois un jeune homme très pauvre. Il vivait dans une famille très pauvre, dans une contrée très pauvre, où les habitants mangeaient au mieux un jour sur deux. La faim était une chaîne extrêmement lourde que tous traînaient derrière eux, qui entravait leur pas et assourdissait leurs oreilles. Et le froid, un tourmenteur, qui élargissait chaque jour les trous de leurs habits et usait prématurément leur peau. Dans toute cette misère, il y avait, au milieu de la forêt, une belle maison qui semblait abandonnée. Mais personne ne s’y aventurait, même quand la pluie crevait les toits des masures environnantes, parce que c’était la maison du diable. Oui, un diable vivait là, qu’on avait aperçu autrefois, trouant les fenêtres de la nuit avec ses yeux de flammes. Il ne faut pas y aller, sous aucun prétexte, jamais, jamais…

Or, il advint qu’un jour la coupe du jeune homme fut pleine de trop de vide, de frissons glacés, des ballonnements de son ventre affamé. Alors, il surmonta sa peur, et il décida d’entrer dans la maison.

Il s’attendait à être déchiqueté et mangé dès qu’il aurait passé le seuil, et c’était presque un réconfort pour l’épuisement de son âme. Il poussa la porte qui résista un peu et grinça beaucoup.

Son cœur battait très fort dans son corps vide et lui faisait mal comme si une main griffue l’avait empoigné. Mais il entra tout de même. Il n’y avait plus que le silence et les battements de son cœur, qui s’estompèrent au fil des minutes qui s’écoulaient, comme l’eau d’un glacier, sans que rien ne se produise d’extraordinaire. Le jeune homme alors, prudemment, quitta l’entrée pour une grande pièce accueillante, où brûlait un feu nourri

derrière une table chargée de tous les mets dont il avait toujours rêvé. La peur au ventre, mais la faim plus encore, il s’assit d’une fesse sur le grand fauteuil de maître, — le seul disponible, puisque l’assise des autres était chargée de livres — et il mangea tout son soûl. Le diable ne s’était toujours pas montré à la fin du repas, mais le jeune homme savait dans le fond de son âme que tôt ou tard, il apparaitrait. J’aurais au moins dans ma vie fait un repas convenable, se dit-il, bien peu de ceux que je connais peuvent se vanter d’autant. Réconforté par ce pensement, il décida d’explorer la maison. À l’étage, où conduisait un majestueux escalier de bois, il trouva une chambre toute chaude de plumes et de courtepointes. Autant dormir dans un bon lit, se dit-il, mourir dans mon sommeil serait bien doux. Et sans faire ni une ni deux, il se glissa sous l’édredon framboise et s’endormit en un clin d’œil. À son réveil, le diable n’avait pas donné signe de vie, mais le jeune homme savait dans le fond de son âme que tôt ou tard, il apparaîtrait. Cependant, heureux de ce répit et de sa nuit sans rêve, il eut l’audace d’ouvrir la grande armoire qui trônait en grosse majesté dans le fond de la chambre. Elle contenait toute sorte d’habits chauds et beaux, onctueux comme des sourires, pratiques et légers, confortables et élégants, qui tous lui allèrent comme un gant. Le jeune homme jeta dans le feu ses vieilles nippes râpées et se choisit bientôt un costume de voyage pour parcourir le monde et une paire de bottes inusables. Il n’allait pas traîner là et la vie l’attendait, à présent qu’il avait découvert

son courage… Mais comme le diable ne se pressait pas à mettre le holà : au lieu de fuir comme un couard, je m’en vais profiter un peu de cette maison, me refaire une santé, dormir et manger, se dit-il, et puis je m’en irai.

Les jours passèrent, de la table au lit et du lit à la table, et les semaines, moelleuses, et les mois semblables à de gros chats endormis près du feu. Jamais le diable ne s’était montré, mais tout au fond de son âme le jeune homme savait que tôt ou

tard, il apparaitrait.

Il pensait parfois à ses parents, à ses amis d’autrefois, qui avaient tenté tant de fois de le dissuader d’entrer dans la maison du diable et qui le croyaient mort à présent. Il riait d’eux et puis il leur pardonnait et il imaginait quels cadeaux somptueux il leur

ramènerait, un jour, plus tard… Un soir, qu’il montait se coucher sans avoir pris la peine d’allumer une chandelle tant la maison lui était devenue familière,son cœur se glaça au détour de l’escalier : en face de lui brillait deux yeux de flammes. Le jeune homme dégringola les marches et se tapit dans un coin, à l’affût d’un bruit, d’un mouvement… Mais rien. Le diable ne quittait pas l’escalier. Les minutes passèrent et tout à coup, il eut sommeil et l’envie du dodu lit de

plume se fit plus forte que tout. Je ne vais pas fuir dans cette nuit froide, en pantoufle et robe de chambre, alors qu’il y a à l’étage tout une garde-robe à ma taille, se dit-il. De quoi aurais-je l’air en arrivant au village ?

Alors sentant se remplumer son courage, il se releva et entreprit, le coeur battant, l’ascension du grand escalier de bois. Arrivé en son milieu, il vit les yeux rouges qui le fixaient, méprisants et moqueurs. Rien ne bougeait. Le jeune homme s’avança encore

de trois pas. Il reconnut alors le diable, avec ses riches habits de nuit, son ventre qui ne faisait pas pitié et ses cheveux hirsutes. Les yeux de flammes ne le lâchaient plus. Il s’approcha encore, hypnotisé par sa propre image qui se reflétait dans le miroir de l’escalier. À force de vivre dans la maison du diable, de manger les repas du diable, de dormir dans le lit du diable et de porter les vêtements du diable, il était devenu… le diable.


Eh oui, il s’agit de déguster cette fois-ci encore, de déguster un croque-monsieur dans une baraque au bord de l’eau. Impossible désormais de manger quelque chose quelque part. Mais je préfère penser que le serveur parlait de la chère — c’est-à-dire, la compagnie, je le rappelle à toutes fins utiles et du paysage si beau. Je ne supporterai pas que mon croque-monsieur se sente négligé… Je n’ai pas le temps de dire aujourd’hui le conte de La Chair de la Langue. Mais je me ferai la douceur de la citation

(probablement faussement) attribuée à Confucius : la femme qui vise l’estomac pour garder un homme à ses côtés est dans l’erreur, elle vise trop haut ou trop bas. Je vous laisse déguster ça.



Au théâtre, dans les contes, on perd le boire et le manger. Dans

la vie, même après l’irruption implacable de la mort qui claque

les portes des visages, on fait des crêpes, les jeunes filles s’inquiètent

du taux d’alcool dans le cidre rose, les moustiques

piquent. On s’en veut de la joie mêlée aux moindres choses.

Au point d’être sourds d’abord à l’avant-goût des crêpes de deuil.


Pourquoi voir comme un lieu d’où on ne peut pas sortir, un lieu dont il est en réalité extrêmement difficile de sortir ? Comment en vient-on à rendre les armes ? L’attention aux mots, à leur façon, à leurs parcours, montre bien que tout s’arrête à la démission

de la pensée. Les significations dérivent, le sens est perdu, on prend pour impossible ce qui est pourtant possible et pour argent comptant, l’or du pauvre de la novlangue.

Au labyrinthe, nous connaissons au moins deux défaites : par air et par fil. Tâchons de nous en souvenir et de mieux tenir les contes du courage.



Hier, c’était le mariage des oiseaux, m’apprend Marcel. La Saint Joseph, tu sais ? C’est le mariage des oiseaux… une fois encore éblouie par son sac à savoir, je demande pourquoi. Il répond sans forfanterie : aucune idée, c’est Christiane qui me l’a appris hier. Je les vois bien, ces deux-là, dans la cuisine. Christiane c’est l’aide-ménagère qui fait tenir tout ça ensemble. Elle apporte dans un même mouvement une grande énergie chaleureuse et riante, une robuste efficacité, parfois un gâteau et les nouvelles du village avec lesquelles, comme la douzième fée de la Belle au Bois dormant, elle atténue le mauvais sort des heures ressassantes de BFMTV. Elle aimerait la phrase de Luther : « Vous ne pouvez pas empêcher les oiseaux de voler au-dessus de votre tête, mais vous pouvez les empêcher de faire leur nid dans vos cheveux ». Mais pour le mariage des oiseaux, c’est plutôt celle de Catherine Von Bora à son mari : « Si je n’étais pas là pour ouvrir les volets, tu ne saurais même pas que c’est le printemps » qu'elle m'évoque.



La Défense est un des sept cercles de l’enfer. Ce nom d’après l’attaque exacerbe encore les paranoïas usuelles en milieu urbain. Je retrouve sur le parvis une amie qui à elle seule contrebalance cet assemblage d’architectures et de routines qui me fait l’effet

d’un gigantesque cul-de-sac. Dans ce décor, son existence féérique se laisse encore mieux voir. La douzième fée, celle d’après Carabosse. Il n’y a pas dans les contes de contre-sort susceptible d’annuler purement et simplement un sort antérieur. Ce qui a

été fait ne peut être défait. Mais avec de la finesse, de l’intelligence, une certaine sensibilité et une bonne maitrise des outils magiques, le sort néfaste peut être amendé (le sort bénéfique également, du coup). Le petit îlot de notre déjeuner sur béton au

pied d’une statue très dorée, la manière très intègre avec laquelle mon amie se meut en ce lieu, notre conversation tissée de Balkans : nous faisons contrepoids, insectes minuscules au point d’équilibre de la goutte d’eau. Je me plais à le penser, à le lui dire et son sourire vaut bien cette idée. Mais notre impuissance me poigne le coeur. Plus tard, pourtant, dans les alentours des grandes tours, une lumière étrange et trouée de lumière s’étale sur quelques mètres de terrasse et d’escalier. 11 août 99. N’étaient ces petites tâches claires éparses, c’est la température inédite de l’éclipse solaire du 11 août 99 à nouveau. Il faut quelques instants pour comprendre que je suis encore prise dans l’ombre

immense de la Défense, qu’un contre soleil perce en ricochant sur des vitres miroirs.



Fourré... au chocolat. Un cri du cœur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi nº 1.


En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillis-les-Oies, je m’engage vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec, et au-delà, Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses, Pitchipoï, qui serrait le cœur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où « jusqu’où » dit « combien de temps » (en l’occurrence : celui d’user trois paires de souliers de fer). Il n’y a rien de déglingué dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire.


Mille et un tend vers l’infini, le chiffre palindrome boucle sur lui-même et le corps allongé comme un 8, Shariar écoute les contes de Shéhérazade.Mille et trois (Don Giovanni, air duCatalogue , s’écrit sur un mur en attendant la quille, quatre barres rayées d’un cinquième, répétées deux cent fois, plus trois évadées qui échappent à la prison du rectangle. Appelons-les Anna, Elvire et Zerline.


Dans le mot Sérail, Selim a caché le Palais royal de Mari. Il n’a pas pu sauver son M de la destruction aveugle, misérable et bête. Mais il est peut-être plus encore en sécurité ainsi : méconnaissable avec sa lettre manquante, dans le grand néon du Sérail Cabaret qui brille sous les étoiles, où le C remplace la lune quand elle se voile. L’enseigne nous rassemble, c’est son rôle. Si nous sommes loin du Sérail, c’est la lune qui à son tour remplit le C du cabaret, et nous savons lire les lettres manquantes, dans le ciel autour du croissant pailleté. Bien vite nos paupières se referment sur cette apparition et l’iris les grave de ce Sésame.

…Le Palais de Nimrud, Selim n’a pas pu le cacher dans le mot Sérail. Ni dans la lune. La culpabilité le ronge. Le regret rend son breuvage amer. L’impuissance résonne dans ces muscles. C’est pourquoi il fonde un grand espoir sur cette conteuse rousse et muette dont il a entendu parler à plusieurs reprises, la nuit, dans le palais de Mari.




Hier, la Reine-Mère m’a raconté comment elle s’est fait piquer dans l’hiver par « on ne sait pas quoi », qui lui a valu une grande marque rouge, un tibia en bois et un mois d’antibiotiques. Moi, j’aurais dit mordre. Sans hésiter. Mordre par une araignée. Elle

ne le dit pas, pour mieux m’effrayer : l’ombre est toujours plus grande que l’araignée, et ces contes de bonnes femmes, une monnaie d’échange familière entre sorcières. Aujourd’hui, Cindy, qui n’est pas une mauviette dans mon genre, me demande si j’ai un loup pour les araignées. Double surprise : comment peut-elle croire que j’inciterais quiconque à les confronter à mains nues ? Comment peut-elle envisager, si elle redoute vraiment les bestioles à huit pattes, de les dégager à l’aide d’un balai qui nécessitera un nettoyage à la main ensuite ? Nous échangeons nos trucs de guerrières des plafonds, comme des petites filles à la récréation, qui n’ont pas peur du loup, mais retroussent le nez en songeant à tout ce qui se cache dans ses poils. En fin d’après-midi, dans une gare, Quand sort la Recluse tombe dans mon escarcelle. Il y a toujours une certaine fierté à avoir attendu la sortie en poche des Vargas. Non, ça va, vous voyez, je ne suis pas sujette aux effets d’annonce, je ne consomme pas la littérature, je n’ai pas d’addiction aux romans noirs post-médiévalistes… Je me jette dessus : est-ce que je ne l’aurais pas déjà lu ? Tandis que je parcours les cinquante premières pages, je visite en tâche de fond tous les recoins où j’aurais pu dénicher l’édition originale sans l’avoir achetée… Bibliothèques (les livres empruntés me laissent un souvenir fantomatique. Empruntés ? Feuilletés sans emprunt ? Regrettés ?…), logements de hasard (les livres lus à toute blinde pour tenir dans le temps de la location), relais H (lecture verticale fractionnée). Ça finit par être agréable de ne pas savoir si je relis ou non. Lire c’est relire dit Barthes, mais il ne parle pas des polars addictifs. Tout occupée de cette double activité je pars vite et ne comprends que très tard que la recluse est le mot du soir — espoir. Fred Vargas confirme quelque chose dès longtemps connu : les araignées sont des trouillardes qui m’effraient. Mais ses descriptions sont si poétiques et frileuses, qu’il va bien falloir reconsidérer cette longue inimitié.


Une amie très chère me détaille par le menu les thèmes retenus par le « théâtre pour ados » (je mets des guillemets pour bien manifester mon inconfort à ce genre d’acception, étant de la vieille école, celle qui sautait cette case, passant sans problème apparent des contes de Grimm à ceux de Flaubert, de Fantomette à Agatha Christie, d’Ulysse 31 à Isaac Asimov…) anorexie, harcèlement, homophobie… La moralité qui commence les fables, les remplace tout entières. Plus d’allégories, plus d’affinités électives, plus de bonne intelligence. Tout doit être clair. Tout doit être compris. Le théâtre remplacé par sa charte. Leur mettre le nez dedans, pas dans un livre, mais dans leurs besoins, comme on fait aux chiots pour les dissuader de chier dans le salon. Comme

j’écoute son désarroi et sa colère, je pense à Onze Rêves de suie de Manuela Draeger : des jeunes personnes, prisonnières d’un immeuble en feu se remémorent le monde qu’elles ont connu. Leurs souvenirs mêlés de contes dansent autour de la figure

tutélaire de la Mémé Holgolde… et puis la métamorphose. Si je devais travailler avec de jeunes gens, c’est cette voie que je choisirais. Celle du dragon, plutôt que celle des cambrioleurs, comme disait C.S Lewis.


Pendant la création de L’Enlèvement au Sérail, j’ai commencé à écrire des petits récits pour conserver l’histoire de tel ou tel accessoire (tapis usé à la corde, chapeau rose…) que j’inventais sur le plateau pour concentrer les interprètes. Bientôt d’autres sont apparus pour croquer l’invention des personnages du personnel ou des invités par et avec le chœur. La tournée a couru sur une année entière, les textes se sont accumulés. Selim Bassa en était le personnage central, l’homme-centre, comme à la scène. Le Sérail, nous l’avions créé avec l’équipe de maîtres et maîtresses d’œuvre dans une telle effervescence, dans une telle liesse et dans une telle profondeur, qu’une fois le temps des

spectacles révolu, j’ai souhaité y demeurer. J’ai continué à l’écrire, moyen imparable d’en conserver les clefs et l’usage. La gouvernance d’un Sérail. L’histoire, comme moi, a pris ses aises dans ce grand bâtiment, puis dans la ville où l’action était située (Vienne),

puis dans des escapades toujours plus lointaines. Dans la mise en scène, Selim Bassa disparaissait dans un nuage de fumée pendant le finale, non sans avoir donné son pouvoir à Osmin, achevant par là une initiation que j’aimais à lire dans le parcours

de ce personnage et de son chanteur (Nils Gustén). Je n’aurais donc pas dû être surprise de voir Osmin détrôner Selim dans la prose du Sérail. L’essor du personnage est tel que j’envisageais de lui consacrer un grand récit, un livre. « Osmin sur la Route ».

Mais cette grande partie de chaises musicales est loin d’être achevée et si la colonne sinueuse de la route d’Osmin en est devenue l’ossature, tout le Sérail lui tourne encore autour et s’ingénie à trouver une petite place libre où déposer ses contes.


La consigne consistait à choisir une phrase dans le manuscrit déjà énorme. J’ai demandé à une âme charitable, mais qui préfèrera sans doute le titre de pauvre hère, au moins pour la rime, de me piocher quelque chose dans sa lecture, puisqu’il s’y est attelé avec vaillance. Il a sorti : On dirait une serrure, dans un souffle.

Je l’ai écrite en janvier 2019, dans un café de Reims. Il faisait froid et gris. Si je me concentre, je dois pouvoir retrouver la date exacte : on donnait le soir la dernière de ma mise en scène de L’Enlèvement au Sérail. Les interprètes, les techniciens et la maîtrise d’œuvre étaient dans une grande peine de se séparer après plus d’un an d’aventure véritablement initiatique pour nous. Moi pas. Cela faisait plusieurs mois déjà que je me répétais doucement : J’ai seule la clef de cette parade sauvage. Et je savais comment toujours retourner à cette maison-mère, à ce refuge, à ce secret. Il me suffisait de l’écrire. Ce jour-là, j’ai donc écrit Une des Fins, comme ce roi qui se fait tatouer au front le signe de la folie ainsi qu’à son ministre pour toujours savoir à quoi s’en tenir quand la famine (manque, pénurie) aura rendu tout le monde cinglé. Le texte est venu dans son mystère et la phrase la plus énigmatique en est probablement : On dirait une serrure, dans un souffle. J’estime le « On » tant décrié. Il est le seul pronom à tenter une telle neutralité qu’il est à la fois singulier et pluriel. Il est lui-même un souffle à l’oreille, une rumeur, au point de s’être fait substantiver, puisqu’un on-dit vaut pour un bruit, un bruit de couloir, un bruit d’antichambre, un bruit de palais, ce qui est l’autre mot pour Sérail. « On » est encore pour moi celui que prend Bauchau pour tenter de dire la grande psychose dans L’Enfant

bleu : on ne sait pas moi madame. On est alors l’endroit où tout est terriblement réel, tout est légende qu’on touche du doigt, qui est le doigt, le bras, tout le corps et la tête dedans. « On » est aussi le chœur des petites voix et dans cette foule de mes narrateurs,

de mes conteuses, la collégialité et l’égrégore. Il est tant espéré le moment où « ça s’écrit», où je n’ai plus rien à voir avec ce qui se passe, ou plutôt tout à voir, mais plus rien à faire, à peine tenir le stylo en regardant l’écriture de mes carnets qui part

parfois toute seule dans une calligraphie sans plus d’armatures.

On dirait, c’est la chevillette qui tire tous les contes, tous les jeux après elle. Joue avec moi : On dirait une serrure, dans un souffle. C’est une phrase très limite. Elle est au maximum de l’équivoque signifiante, du vers. Le lourd de la serrure, son froid métal, son

immobilisme et celui auquel elle contraint — le Sérail est aussi un lieu clos, une prison — après la virgule se fait cueillir par ce qu’il y a de plus immatériel après la lumière, de plus volatile. Leur première consonne commune ouvre en grand le jeu des

7 différences. Au R répété répond le double f, un fortissimo pour un râle. Le U dur et nu se fait broder par la voyelle profonde et naturellement sourde du OU. Et la syllabe unique du souffle se joue du bruit des deux poids lourds de la serrure. Tandis que son E muet entre dans l’infini, celui de la serrure est mangé par son troisième R. Écoute : On dirait une serrure, dans un souffle. C’est fermé et pourtant ça s’engouffre. C’est fini et pourtant Osmin est rentré, après un long voyage. Il n’y a plus rien et pourtant tout est là puisqu’il peut l’invoquer, le convoquer, puisque c’est écrit même s’il ne sait pas lire. La fiction, pourquoi devrait-elle porter autre chose que des masques ? Je me rappelle in extremis l’histoire de l’homme qui cherche en vain la vérité de par le monde. Après le voyage d’une vie, il la trouve, dans une grotte entre la plage et la mer furieuse. C’est une très vieille femme, repoussante. Elle accueille cependant le voyageur près de son méchant petit feu. Elle lui offre le thé. Quand il part le lendemain matin, elle lui fait une demande appuyée : « Dites-leur que je suis belle ».


« Ayant fait connoissance avec l’illustre Poëte tragique, M. de Crébillon, qui avait été nommé Censeur d’un de ses Romans, ils convinrent de loger dans la même maison, & de vivre à la même table. Cette liaison a duré jusqu’à la mort de Madame de Villeneuve…» Un jour, il s’étonne (se gausse ?) du grand désordre littéraire du Royaume des Fées. En réponse à cette boutade, Madame de Villeneuve consacre un tiers de La Belle et la Bête

au détail des lois qui le régissent ! Nombreuses sont les choses qui, dans l’urgence d’une actualité constamment assénée, peuvent sembler dérisoires, dignes à peine d’être remises aux calendes… Heureusement Madame de Villeneuve ne s’en est pas laissé conter. Elle a valeureusement relevé le gant de toile d’araignée du défi moqueur du censeur de la cour ! Sinon quoi ? Sinon une partie conséquente des bibliothèques du monde partirait en fumée. Certains livres peuvent ne sembler bons qu’à caler des armoires, mais leur contenu, fabuleux et précis, sert à maintenir l’équilibre entre l’utopie et les illusions que nous entretenons à grand renfort d’envoyés spéciaux sur la réalité. Par ailleurs, il faut bien souvent faire preuve d’une inventivité et d’un courage sans pareils pour que la conversation ne s’interrompe pas dans un couple.


Dans le conte de l’Ermite et la Souris, cette dernière, changée en fille et devenue sa fille, refuse d’épouser celui qui souffle pourtant le chaud et le froid sur leur désert. Elle le trouve colérique et instable et balaie d’un revers de main sa puissance. Elle a déjà dit non au soleil et au nuage quand le vent lui est proposé. Elle va encore récuser la montagne qui seule s’oppose à sa grande soufflerie. L’ermite, bien ennuyé finit par consulter un collègue dans un désert pas si voisin. Le collègue se gratte la tête, « plus puissant que la montagne ? Je ne vois pas… Une souris ? » Et après avoir embrassé sa fille dans son sommeil, ce père d’occasion dit les paroles pour la rendre à son état originel de souris. Elle ne tarde pas à faire un bon mariage avec un souris vraiment puissant, puisqu’il la comprend, la protège, l’accompagne…


Christa Wolf a tenu le journal du 27 septembre pendant cinquante et un ans. Je compte annoncer les saisons à mon entourage au moins aussi longtemps. Endosser quatre fois l’an la fonction de chambellane pour les têtes en l’air, les marathoniens du quotidien et consœurs, les froids et les indifférentes… Les saisons sont les seules majestés qui demeurent à la frontière du conte et de la vie courante. Afin d’être certaine que ma voix portera, j’utilise la chambre d’échos de la Dose de poésie et, cette année, un texte d’Alexander Dickow : « Les amours en cage se sont envolées : il ne reste sous le papier des pétales qu’une trace de pâte verdâtre à la place des boules pâles. Trop tôt cueillies, les goyaves sous vide dorment, tandis que vérolés rabougrissent en vrac les figues de barbarie, les fruits de la passion. Quelques mangues puent.


Tout le monde voit ses yeux de biche. C’est un sujet. Leur animalité, davantage que leur grande beauté. Aujourd’hui elle est assise bien droite et elle ne tremble pas. Elle doit dire ce qui s’est passé. Mais ses yeux sont si grands qu’en l’écoutant, le gendarme croit voir la capture, la réserve, l’apprivoisement, l’enfermement et la curée. Il regarde ses yeux de biche et un vieux conte sur le mariage d’un homme avec une fée à queue de poisson lui revient en mémoire. Mais lui sait que c’est un conte et qu’en face de lui, c’est une jeune femme courageuse qui se tient bien droite, sans pleurer. Dans le conte, c’est le frère du marié qui vient tout gâcher avec sa curiosité maladive. Il se demande si on peut parler de curiosité quand on a décidé par avance ce qu’on trouverait derrière la porte close… Devant la forme extraordinaire de ces yeux, il se dit que c’est dommage, ces confusions qui ont rendu impossible le mariage des hommes et des fées. Un dommage irréparable, ainsi qu’elle lui fait savoir en signant la plainte.


Il convient de dire chez le Roi du Café, plutôt qu’au Roi du Café : le nom est légitime et dignement porté. Ils étaient quatre frères — comme dans les contes où ils peuvent être trois, sept ou douze, mais alors tout va autrement — à faire tourner l’affaire. Deux d’entre eux se ressemblent tant qu’on les aurait crus trois en tout et pour tout. Mais à l’hiver, le plus patron d’entre eux, bien en chair et chaleureux par tous les temps, celui qui aurait pu supporter l’oiseau exotique sur l’épaule droite et la boucle à son oreille, au moins pour la blague, a passé l’arme à gauche et depuis, on reconnait chacun des frères restés derrière à la façon singulière de porter le deuil.



Des animaux et des mortes qui parlent, à la fois dans La Blanche Biche et dans Quand je menai les chevaux boire. Il y a quelque chose à gratter dans la terre à cet endroit-là, à ce point commun. Quelque chose qui me dépasse et que je ne sais pour l’instant que flairer, le nez au vent, ou la truffe en l’air, ou encore le groin…


Pelléas et Mélisande, la lecture des frères. Une leçon apprise de René Girard : quand l’exégèse commune se concentre sur les points communs (dans son propos, entre les mythes et les évangiles), concentre-toi sur les différences. Je la retourne pour Pelléas et Golaud, dont on serine justement les différences (l’un fin, l’autre grossier, l’un délicat, l’autre violent, l’un amoureux, l’autre jaloux…). Quelle poudre aux yeux  ! Mais c’est vrai que cet ouvrage en est tout entier recouvert. Il faut voir comment des personnes douées de raison soutiennent encore la faiblesse du livret face à la musique, refusant une fois de plus leur indissociabilité dans l’opéra (refusant également de dépasser les on-dit commodes à la paresse intellectuelle, également partagée entre les pauvres de nous). Bref, en y regardant de plus près, on voit combien ils se ressemblent, aimant la même femme, le même enfant, aspirant aux mêmes voyages, sujets aux mêmes jalousies, héritiers potentiels d’un même trône, fils d’une même mère… C’est Pelléas, dans la scène de la fontaine qui m’a mis la puce à l’oreille. Sa curiosité exacerbée pour les détails de la rencontre de Mélisande avec son frère, son insistance en dépit des fins de non-recevoir que celle-ci lui envoie… je ne vois pas là le jeune homme valétudinaire à force de sensibilité qu’on peint trop souvent. Il joue avec le mariage de son frère et Mélisande lui signale, en jouant à son tour avec l’anneau de mariage qu’il lui a donné, au-dessus de l’eau profonde — femme de peu de mots, mais puissante d’actions symboliques, à la manière des conteuses.


Martine-Carole avait une science consommée des regrets. Les siens n’étaient jamais que l’implacable conséquence de ceux qui avaient en leur temps pourri la vie de ses parents et de leurs aïeux avant eux. À cela, elle croyait dur comme fer, en sorte que la vie se réduisait désormais à une partie de billard à trois bandes, qui la condamnait à végéter au fond du trou, irrémédiablement coincée sous la boule noire. Elle ne parlait jamais spontanément de ses propres regrets, préférant ponctuer de longs soupirs entendus ou de formules incontestables (C’est comme ça. Voilà. Toujours la même chose. Alors, tu comprends…), la narration des déboires et renoncements auxquels notre famille étendue avait fait face au cours des cinquante dernières années. Avec le temps et la répétition, Simon-Zénon avait fini par repérer quelques points névralgiques dans le chapelet des récits de sa tante. Ils lui apparaissaient tantôt sous la forme de vertèbres particulièrement sensibles, tantôt comme des carrefours de la fatalité ressemblant aux pattes d’oies où les personnages des contes rencontrent le diable ou un oiseau… Et quand il atteint l’âge adulte, il réalisa, avec beaucoup de précautions dont la première consistait à ne rien formuler à voix haute, qu’il lui arrivait de douter des fondements de la théorie des regrets de Martine-Carole. Quelques années supplémentaires s’écoulèrent, avant que l’occasion et la curiosité de faire la lumière ne se présentent à lui. C’est lors d’une cousinade d’envergure internationale qu’il se retrouva en présence de la vieille Marthe-Mathilde (qui, on l’aura compris, est la mère de Martine-Claire). Elle avait gardé la peau diaphane qui le fascinait dans son enfance et qu’il embrassait avec une componction qui lui avait appris la délicatesse. Elle n’avait pas gardé ses cheveux noirs et il prit conscience que cette couleur n’avait jamais rien eu de naturel dans leur famille de rouquins. Elle ressemblait toujours à Blanche-Neige, cependant, une vieille Blanche-Neige toute blanche, et elle était restée énergique et rigolote, si différente en cela de sa fille qu’il se demandait si vraiment, au hasard de la génétique, les chiens ne faisaient pas des chats, parfois. De sa tante Martine-Carole, il tenait une histoire qui, selon elle, avait brisé les rêves naissants de la jeune Marthe-Mathilde au lendemain de son mariage, entraînant des cascades d’amertume, retombées en pluie acide sur ses trois enfants. Avec un certain tact (sa peau était encore plus splendidement fine), il fit allusion au petit manoir à l’orée du village où elle avait eu l’intention d’établir un home d’enfants… Les Airelles, dit immédiatement la vieille dame. Elle n’avait d’ailleurs pas de mérite, n’ayant jamais quitté le village et conservé sa tête bien faite avec son teint de perle. En avançant le sucrier, il évoqua le projet avorté du home d’enfants… Oui, nous avions eu cette idée avec mon premier mari, Roger-Raymond, que tu n’as pas connu… Elle souriait. Flairant le filon, Il s’enhardit pataudement à lui demander si le refus de la famille à les aider à acquérir l’endroit n’avait pas été pour les jeunes époux une cruelle déception… Elle le considérait avec étonnement, se cuillère à café dressée comme un sceptre de poupée. Elle répéta les mots « Cruelle déception » avec l’amusement et la perplexité que lui aurait apporté « Tombouctou » ou « Valparaiso » … eh, bien, j’ai repris la mercerie, comme tu sais… J’ai aimé ce travail. C’était après la guerre, précisa-t-elle pour s’excuser devant l’air effaré de Simon-Zénon… Nous n’étions pas sujets à de cruelles déceptions… pas plus qu’à des vapeurs. C’est vrai que nous avions eu cette idée d’un home, oui, et elle souriait comme si elle s’était matérialisée devant elle sous la forme d’une ancienne petite fée, une amie qu’elle aurait perdue de vue… oui, les idées… il y en a tellement.


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