7 Familles #1

Le soleil au zénith semble compartimenter les familles attablées. On ne voit aucun vis-à-vis, et pourtant chaque visage est tendu vers l’être manquant du dialogue. Les mouettes et les bateaux sont indifférents à la pause déjeuner, certains chronomètrent et d’autres s’égarent en échappant du temps escompté.

 

Le lien est un regard commun fixé sur l’extérieur, familier et toujours surprenant, comme se redécouvrant toujours. Trois têtes en alerte, trois enveloppes si différentes, mais une seule direction sanguine. Que les corps se touchent ou se repoussent, la parenté souterraine jaillissante fige cet instant.

 

Elle est partie un certain temps et une génération a fini de disparaître. On organise un déjeuner et les cousines éloignées ressortent les photos anciennes. Elle corrige des copies en langue étrangère - la langue de l’exil - et elle ne s’est jamais sentie si morte en étant si près.

 

Au mariage de P’tit Louis et Reine, Claude rieur tient ostensiblement une jeune femme par la taille. Ce n’est pas encore Jacqueline. Ils se tiennent pourtant tous très dignement pour l’occasion, et il est heureux que la tante Zulma ne se retourne pas.

 

L'aînée plante un solide majeur dans le décor, la bouche à l’envers. Le cadet esquisse aussi son geste d’honneur, et son visage se violace au reflet de la crèche lumineuse qu’il brandit. Trêve de Noël, ils surpassent un court instant le venin morbide et furibond de la victime et du bourreau.

 

Ils sont les fruits d’une union massacrée. Trois paroxysmes de blondeur et de déréliction. Le scepticisme inquiet de leur regard ne trompe pas: que va t-il advenir. 

 

Ils marchent rapidement et contournent l’angle de briques basses. La mère fuit en avance, l’enfant geint et l’ours malpropre reste sur le carreau défeuillé. Ils ont déjà éclaté hors cadre. 

Madeline

 

Ils savent ce que c’est qu’une famille. Ils ont loué le Musée d’Orsay pour la réunir. Partout c’est chez eux.

Ils ont envoyé cette double photo à leur famille. C’est là une composition. La famille est une composition destinée à la famille.

Rangés par ordre de taille, ils posent pour l’éternité et la gloire du commerce à Colleville-Montgomery (Calvados). Malgré quelques indices qui donnent à penser que la photo a été prise dans les années 2010, l’établissement Ballé Père & Fils appartient aux Trente Glorieuses.

La famille c’est poser pour la mort. Elle commence sa vie dans un tableau de Marguerite Gérard, et la termine dans un EHPAD entourée de petits-enfants qui se cotisent pour lui offrir ça.

Elle vient de recevoir les palmes académiques. Elle a 87 ans. On l’a laissée dans un coin de sa fête.

Pour le meilleur et pour le pire. Il faut bien donner à ses enfants quelque chose à tuer. 

Son portrait c’est sa photo de famille. Il est orphelin né à La Réunion. Le destin aime jouer sur les mots.

Novitchok

 

Ils sont rassemblés autour du plat inox. Mijoté des imprimés, des mains, des cuillères, des couleurs. Une femme et la jeune fille rient. Une autre regarde sévèrement l'homme à la peau décolorée, par tâches.

Ni inquiet, ni agressif, son regard perçant fixe l'objectif. Il est happé. Son frère se perche sur le dos de son parent. L'autre en inspecte la commissure des babines.

Huit que tout détermine à faire la photo. La gamine fait la gueule. Sa mère lui pose la main sur l'épaule mais toise le photographe qui a dû se placer sur la droite. La grande-mère, rigide, a mis ses habits du dimanche. Devant, rayonne la prospérité du fiston.

Ceux-là sont satisfaits et puis on leur a dit de sourire. Lustre, parquet et drapeau, on représente, on affiche les sagesses, bras le long du corps et pieds écartés, mais pas trop. Tenir la posture. Encore quelques minutes.

Tous les trois autour de leur petit feu disposé en tipi, ils sont assis en tailleur ou accroupis. Les deux garçons écoutent leur père avec attention. Ils se sont arrêtés à la clairière et cette magie-là leur suffit. Sans bagage ni entrave, ils vont comme des indiens.

Cette fois, c'est un panoramique. Il est structuré par les néons criards dont ne ressortent que les jambes fuselées des femmes en robes noires échancrées. Des escaliers ruissellent des mannequins en morceaux. Dans l'accumulation baroque, on distingue le fils effondré au bas côté de Madame.

Il lui tourne le dos. Elle ne peut pas le voir. Il ne veut pas la voir. Il est dans la pénombre bleutée. Il s'accroche au combiné de téléphone comme à une bouée de sauvetage. Elle est à l'arrière plan, un peu plus floue. Elle est droite et digne. Elle attend. Elle a déjà compris.

Émilie Chamoux

Une vieille femme assise, entourée à gauche d’un garçonnet, à droite d’une fillette. Debout derrière eux, un homme dans la cinquantaine et une jeune femme en robe noire. La photo est en N/B, posée, signée, placée dans une chemise mentionnant une adresse à Liège.

Sur le trottoir d’une ville que l’on distingue en arrière-plan, s’avance une jeune homme élégant, en costume/cravate. Il donne le bras à deux jeunes filles en tailleur. Il semblent avoir une vingtaine d’années.

Deux hommes d’âge mûr debout dans la rue devant une vitrine sur laquelle est écrit le mot «  galerie ». L’un porte imper clair et chapeau mou, l’autre, en veston, s’est hissé sur la marche et semble plus grand que son compagnon.

Un couple debout sur un fond noir. Ils sont grands, beaux et bien habillés, elle en tailleur, lui en costume. L’homme porte dans ses bras un petit garçon boudeur et bouclé en culotte à bretelles.

Un couple d’âge mûr en jeans et pulls accompagné d’une jeune fille pieds nus, debout sur une plage de sable. Au fond la mer bleue et des bateaux de plaisance.

Dans un jardin. Assis sur des chaises de camping, un homme et une femme sourient. Lui, jeune et barbu, porte une robe de chambre par dessus son jeans et sa chemisette. Elle, rousse, coquettement vêtue, se tient très droite.

Trois enfants entre huit et dix ans, une fille et deux garçons, sont assis sur la plage derrière un muret de sable garni de fleurs en papier. Ils portent des gilets de laine sur leurs chemisettes.

Shirin Rooze

La cigarette le fait homme, les jouets le retiennent enfant ; la télécommande se mélange aux couverts. Seul, Julien peut encore tout choisir ; il aime cette vie approximative, lâche et libre.

Dans son petit royaume, Hubert a accumulé de quoi nourrir ses journées d'une fascination inépuisable et lénifiante. Il peut se détendre et rester délicieusement passif : le sortilège de Godwin qui émane des rayonnages de sa collection prend en charge pensées, mémoire et visiteurs.

Si Mouhamad a le visage fermé, c'est pour tenter de retenir en lui les dernières bribes d'espoir. Sourire le dilapiderait ; parler le gaspillerait ; regarder l'affaiblirait. Il doit être un roc entre le monde de fer et son petit enfant de chaire.

Autant elle en a éconduit du bassineur dans sa vie, autant Jocelyne ne refuse jamais un câlin à Furet. Elle en lâche quelques instants sa maquette en allumettes, qu'elle bâti contre le sort.

Le temps du jeu, elle oublie d'être la mère. Et ce ne sont plus que trois copines, plus un chat, qui oublient ensemble dans la même direction.

Elle est la mère aux mille combats invisibles. Elle sent bien que c'est la tectoniques des femmes qui façonne le paysage des hommes. Elle saisit la bassine en plastique dans un sourire énigmatique.

Le clan est réuni, soudé, rigide. C'est la tribu de toujours en parure traditionnelle, signée Louis Vuitton. Ce sont les dents dans les bouches montrées pour sourire, et mordre. Ce sont les meilleurs admis et les pires ennemis.

William Rollin

Elle est une meringue ruisselante.

Il est un éclair à la violette.

Eux sont une collection de choux et de macarons, ornés de crêpes dentelles et de sucre glace.

Monsieur et madame ont les yeux masqués de noir.

Mesdemoiselles ont les yeux d'amande à croquer.

Tous sont armés.

Quatre mutins de profil, quatre lutins se faufilent.

Chacun à l'ombre d'un sourcil ne montre qu'une face pile.

Du blond roux au brun, quatre nuances paraissent pour la circonstance.

Ils sont tous là. Et dans le petit coin, on cherche, on trouve... la mamma ?

 

À l'échelle d'une vie, chacun s'agrippe.

À l'échelle de leur vie, leurs mains s'accrochent.

À l'échelle de sa vie, son petit doigt dans son petit nez cherche des anicroches.

 

Quatre flocons et un beau mouton noir posent.

Les uns fondent. L'autre repart.

 

« On » ne les attend pas comme ça.

Mais comme « on » est un con, 

Eux contribuent au rêve.

Appelez-moi Victor

they travel thousands of kilometres to be here for their last drink together

they hold each other's secrets

they stop worrying about their past and their future but are still wary of each other

ils voyagent des milliers de kilomètres pour être ici pour leur dernier verre ensemble

ils détiennent des secrets les uns des autres

ils arrêtent de s'inquiéter de leur passé et de leur avenir, mais se méfient toujours  de l'autre

he hopes that his son will find more happiness

she holds her future mother in law in low regard and has no right to

he sees the rift and can do nothing
il espère que son fils trouvera plus de bonheur

elle tient sa future  belle-mère en piètre estime mais n'en a aucunement le droit 

il voit le clivage et ne peut rien faire 

he shares a passion and pride for the the shiny new familiale with his youngest son

he shares nothing with his eldest son

he spies his wife through the lens but her thoughts are her own

il partage une passion et une fierté pour son magnifique et futuriste break avec son plus jeune fils

il ne partage rien avec son fils aîné
il épie sa femme à travers l'objectif  mais ses pensées ne sont pas pour lui 

he is making concrete, vivid memories of this spectacular place that will remain with his for ever

they don't understand why they have been brought to this place

she wants to be at home

il fait des souvenirs forts et détaillés de cet endroit spectaculaire qui restera avec lui pour toujours

ils ne comprennent pas pourquoi ils ont été amenés à cet endroit et ils ne l'aiment pas

elle veut être à la maison

 

they are joyfully lost in the fantasies of the youngest child

she is having a connected moment with her boys

he hates behind the camera and longs to be with his family

ils sont joyeusement perdus dans les fantaisies du plus jeune enfant

elle a un moment de connexion avec ses garçons

il déteste être derrière l'appareil photo et se languit désespérément d'être avec sa famille

they are gathered for a birthday celebration but there is much more to this gathering

they are all present in the moment but their interpretations of the moment are not the same

many regret not being here for this

ils sont rassemblées pour célébrer un anniversaire, mais il y a beaucoup plus dans ces retrouvailles 

ils sont tous présents à ce moment, mais l'interprétation de ce moment diffère pour chacun

Beaucoup regrette de ne pas être là pour ça

 

he preforms well to put his people at ease

she is at ease

he is unmoved but is at ease enough not to care

il partage des histoires drôles pour que tout le monde se sente plus à l'aise

elle est à l'aise

il n'est pas amusé, mais suffisamment à l'aise pour s'en moquer

M C Tonra

 

Elle sourit tandis que cinq enfants passent devant elle. La photo est accompagnée d’un mot découpé dans un magazine : la réussite... qu’est ce que c’est ?

Il est de dos. Elle rit face à lui. L’autre, visage tourné vers l’objectif, sourit malicieusement.

Il regarde le photographe, ses pattes formant une parfaite parallèle en diagonale tombante. Elle a le visage penché vers lui. Elle l’enveloppe de ses bras.

Ils sont autour de la pièce montée. Elle s’apprête à souffler la bougie à son sommet. Les enfants la regardent fixement. L’homme tend une bouteille de champagne.

Alban Gérôme

C’est sur la troisième photo qu’elle apparait au premier plan. Tandis que sur les deux autres, elle pose, au milieu, bien en face de l’objectif, mais debout entre ses deux parents. Très jeune enfant souriante vêtue de blanc.

Sur le troisième cliché, elle a visiblement beaucoup vieilli. C’est une adulte qui nous regarde et il faut faire un effort pour reconnaitre sous ses traits la petite fille insouciante à la beauté prometteuse des photos précédentes. L’enfant confiante à l’œil espiègle sous la frange de cheveux sombres, le menton volontaire qui lui vient de son père, et l’air un peu crâne, la tête légèrement rejetée vers l’arrière.

 

À sa place, toujours entre ses parents, mais dans leur ombre cette fois-ci, il y a une femme au visage rond. Le front est descendu sous les cheveux tirés en deux parts inégales. Elle est assise de trois quart et son corps un peu fort n’est pas avantagé par la blouse qui le recouvre avec la ceinture marquant la taille et qui fait gonfler le tissu sur la poitrine.

 

Derrière elle, la silhouette maigre du père, comme cassée en deux dans un geste arrêté et, surpris, il tourne la tête vers l’objectif. La mère, dont on reconnait l’auréole de cheveux fins comme un halo autour du visage aux pommettes hautes, est à moitié floue ; elle a dû bouger, dans le geste involontaire de ramener ses cheveux afin d’être un peu plus présentable à l’instant où le photographe les surprend. Et la manche du bras levé – robe ou blouse - est taillée dans un tissu plutôt clair - ce détail peut nous renseigner sur l’époque qui doit précéder le décès de sa sœur.

 

Sur la quatrième photo, on distingue un morceau de la porte d’entrée et à peine un bout de la fenêtre et du petit jardin sur le devant. Là où elle s’est installée au moment de la prise de vue, c’est-à-dire au bout de la courte allée de graviers. Contre le mur derrière elle, se dessinent deux branches raides, dont il est impossible de préciser à quelle famille de plantes elles appartiennent.

 

Ses yeux sont creusés d’ombres, cernés gris. Elle attend. La lumière de l’avenue posée sur le tranchant du profil, elle se penche sur les rideaux blancs et fixe un point au-delà de la fenêtre ou sur la fenêtre-même. 

 

Elle est mariée depuis peu à une comète brûlante qui a déjà meublé la nuit de son ventre et dont elle conservera, intact, le dégoût du corps brutal que la maladie bientôt emporte. Et ce père, corps sans visage, lègue à l’enfant à venir deux majuscules à trait d’union assorties d’un fichu caractère. Elle va bientôt quitté la blouse grise trop serrée à la taille, tablier mou rempli de pleurs et caler un océan entre elles deux. Mais pour l’instant, à l’instant de la prise de vue, elle ignore encore tout.

Françoise Durif

Au travers des roseaux ils sont accroupis les pieds dans l’eau, le couple fixe dans l’expectative d’un sourire encore adolescent l’appareil planté sur la grève ou sur le fond sablonneux de l’étang, au dessus de l’eau. Il y a les deux enfants très jeunes. La petite fille près de son héro de papa, au dessus de ses deux grosses joues les yeux sont plissés par son sourire et le petit garçon est agrippé comme un petit singe au large dos du père.

 

Sur l’image trois générations qui se déplient rigolardes, de la grand mère aux petites filles. Elles se sont emboitées les unes aux autres, de profil penchées en avant leur visage tourné vers l’objectif qui semble sourire largement lui aussi. 

 

C’est une table immense et toute en longueur qui les reçoit tous. On n’a pas vraiment pris soin de mélanger les générations qui se retrouvent volontairement ou pas agrégées. On ne pense jamais à faire la photo au début du repas, parmi les reliques du repas, ce sont des visages déjà rougis par la bombance, les rires et les boissons qui fixent hilares l’objectif en levant un verre pour la forme.

 

Le nouvel arrivant, 1 an, ne fixe pas l’objectif. C’est le seul. Tous les autres, collés pour le « selfie », le fixent avec ces grands sourires qui se ressemblent et témoignent qu’ils sont tous issus de cette branche qui s’agrandit peu à peu…

 

Ils sont deux qui traversent de dos, sur un passage piétons, ils regardent dans la même direction. Ils sont vêtus d’été presque à l’identique, l’un plus large que l’autre n’en est pas moins taillé du même bois. La posture et la démarche portent la même signature…ils sont le fils et le père.

 

Il y a la fumée blanche d’un train, la famille en rang, presque par ordre de taille, la plus grande tenant sa mère par la main, juste derrière le plus jeune pèse sur le bras gauche replié de son père, qui porte à droite une valise dérisoire. Tous les quatre sont tout occupés à la précipitation du moment et à la nécessité de rester regroupés, unis, reliés étroitement les uns aux autres comme les atomes d’une seule et même molécule dérisoire.

​​

Frédéric Costa

Quatre-vingt-dix années fêtées par cette mère entourée par ses quatre enfants au yeux clairs. 

Quarante-quatre ans déplorés sans le père et mari. 

Quatre enfants marqués à jamais par trop de mère et si peu de père. 

 

Dents éclatantes, sourires heureux, regards francs, visages semblables et lumineux. 

Pourtant, le père a une addiction au jeu ; du coup, la mère déprime et les enfants, eux, choisissent leur camp. 

Chaque photo de cette famille se résume ainsi. 

 

Sur le canapé argenté d'un troquet à l'hôtesse sympathique, chacun pose avec une flûte de champagne offert. 

Les retrouvailles sont à la dimension du temps passé sans se voir. 

Lui, reste secrètement amoureux de l'une d'entre elles. 

 

Un couple assis dans l'herbe, le soleil de fin de journée les rend tous deux très lumineux. 

Une ombre en silhouette se découpe, celle de leur enfant adolescent qui prend ce portrait de ses parents. 

Tous trois savent que l'un d'entre eux est touché par une maladie mortelle et que cette photographie est un trésor.  

 

Mère attentive, père vigilant, enfants facétieux, insouciants des dangers. 

Cette famille fait la fierté du village qu'elle honore de sa présence. 

Cette famille de cygnes vit sa vie de famille sur les berges de la rivière, juste sous le pont. 

 

Les jeunes parents assistent leur enfant de huit mois plongée dans une bassine d'émail posée sur le sol de la grande pièce. 

Geste quotidien élevé au rang de rituel magique. 

Purification et poésie, babils et berceuses, jouets et joies.  

 

Au pied des totems de sa tribu, un homme se tient debout, accompagné par ses deux femmes, tous en habit de cérémonie. 

Deux chamans les précèdent, l'un à tête d'oiseau et l'autre à tête de cheval. 

Promesse de fertilité, d'accomplissement et de prospérité.

Nadja Viet Halik

 

Un père et son fils, un jour de cérémonie : l’enfant, dans les bras de son père, s’abandonne contre son épaule. L’enfant est blond contre la barbe noire de son père. Aujourd’hui, le père est chenu et l’enfant découvre ses premiers cheveux blancs.

 

La famille Ripolin en pleine savane africaine ! Trois cornes légèrement décalées les unes par rapport aux autres tout comme les têtes des mastodontes. À quelle distance se trouve le photographe ?

 

Ils sont à table, côte à côte. Elle tient la main de son petit-fils comme si elle risquait de tomber. Elle est heureuse.

 

Les pères sont frères, les nouveaux-nés cousins. L’un tient son fils sur le bras gauche, l’autre sur le bras droit. Symétrie parfaite.

 

Ce n’est pas une pub « United colors » mais une photo de famille : près de trois cents personnes rangées selon la couleur de leur vêtement. Elles ne se connaissent pas forcément mais ont un aïeul commun, Jemmy Song, venu de Chine vers 1850.

 

Au début du vingtième siècle, quelque part en Vénétie, ils sont quatre, et demi, endimanchés, l’œil rivé sur l’opérateur. Les deux fillettes sont sur une estrade, séparant manifestement les conjoints. La génération montante, en somme !

 

La même photo, quelque cent vingt ans plus tard : il n’y a plus les fillettes, gommées par un vieillard jaloux de ses origines. Sont-ce des jeunes mariés, qui ne semblent pas si jeunes ? Et pour cause !

  Brigitte Maurin-Dumas

 

Lui sait. 

Elle sait, forcément. 

Mais, lui : il sait qu’il n’a rien demandé. 

 

Assis l’un à côté de l’autre, l’un montre l’exemple et le petit s’amuse à le copier. 

C’est amusant de voir comment, il le copie, un jeu. 

Petite taille, petite table, petite chaise, même journal : apprentissage ! 

 

Il écoute sa mère, il se dit : Maman, oui je sais. 

La table est pleine, pas un espace de libre, les murs recouverts d’un papier chargé — comme chez mamie —  et la pendule toujours en mouvement. 

Sa cousine le comprend, et elle sait que cousin Jacques aimerait dire à sa chère mère tant de choses, mais pas là, la table est trop chargée, autrement dit faire table rase. 

 

Ils sont tous en blanc et noir. Chez eux, leur photo de famille ce n’est pas autour de la piscine, mais dans le Cloître.  

Une famille sans cousins, sans cousines, sans tatas ni tontons : seuls des frères et un père. 

Et ce “  nom ” : qu’est-ce qu’elle en pense la mère du Frère Toque ? Elle lui avait pourtant donné le nom de son grand oncle : Bertrand. 

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Vincent Morel

Elles sont si loin, existent-elles encore ? 

Et pourtant si près, scintillent, nous précèdent et nous succèdent.

Surtout : elles nous rapprochent.

Leur lumière dure.

Le temps se mesure inégal : elles s'élèvent en même temps, prière, cadeaux, repas... mais jusqu'au sommeil une seule d'entre elle reste, demeure, veille. 

On ne les remarque qu'après plusieurs observations. Les plus âgés nourrissent les plus jeunes, ils sont sensibles et silencieux, majestueux, inspirants, ne se plaignent pas du froid, protègent nos âmes, habitent près de l'eau mais ne s'y baignent jamais.
 


Elsa Moatti

C’est un dimanche au jardin.

ils sont photographiés à leur insu.

Assise sur le banc, jambes croisées, sa ballerine suspendue par la pointe du pied, elle plie son foulard sur son genou, pendant qu’il l’observe en fumant.

Tous les quatres nous sourient.

L’homme est derrière, sa tête surplombe celles de la femme et des enfants.

Les trois sont joue à joue, l’ombre de leur profil sur le visage de l’autre.

C’est une photo de famille fantasmée au fronton d’un cinéma de quartier.

Ça se voit.

Ils se sont mis d’accord avant pour être tous heureux de la même chose en même temps.

Une famille dans la tourmente dont il faut montrer la lutte quotidienne.

Ils ne se sont pas habillés pour l’occasion.

Ils ne sourient même pas.

 

C’est la rentrée des classes-selfie dans la cuisine.

Il manque quelqu’un sur la photo, pourtant la famille est là.

Les yeux sont gonflés de sommeil mais c’est la joie.

C’est une photo prise par le photographe du restaurant.

Proposée lorsque l’on vous apporte l’addition.

Ce soir là, l’information capitale n’est pas dans le cadre.

C’est une argentique noire et blanc photographiée par le téléphone portable.

Une dizaine de personnes agglutinées sur le perron de la maison.

Bénédicte Lesenne

Les âges s'ordonnent en pyramide approximative sur le grand escalier. L'édifice de chemisettes blanches et robes en couleur encadre les mariés, unis jusqu'à la chambre du Roi.

 

Le soleil découpe la même ombre sous leurs arcades, et la même sur les yeux des garçons. Tous deux ont posé leurs mains sur les épaules des fils. Autour les femmes sourient.

 

Debout devant un monument, ils sont endimanchés. Les cheveux sont très bruns sur le sépia ancien. Trois mômes lancent des regards frondeurs devant deux types au visage fermé, accompagnés de femmes joviales et d'un ado coopératif.

 

Elles sont leur propre reflet : trois femmes et une enfant en taches de pastels gras, roses et blanches, explosées par la lumière sur le vert du jardin. Quatre générations sont ancrées au féminin.

 

Les cheveux des filles se mélangent sur un canapé surpeuplé. Les crânes des hommes se découpent devant la tapisserie. Au mur, les mêmes personnes — plus jeunes — sourient sur d'autres photos.

 

Le couple de retraités en tricot manches courtes respire la santé rurale, les avant-bras collés à la toile de cirée. Les digestifs sont servis dans deux minuscules verres en cristal de bohème et le petit carton de la pellicule argentique apparaît flou au premier plan. Autour d'eux tout est sombre.


Pour les noces d'or, leur descendance est réunie et la presse est là. La photo retrouvée a été volée. Reste le souvenir impressionniste de dizaines de visages.

Émilie Roy

 

Au mur, un tableau pas droit de photos de famille. Et devant, un grand père mal rasé mal fagoté tenant un bébé boule blanc à côté d’une mère-douceur et sa fille. La mise en abime .

 

La cousinade, camaïeu de crinière brune et de teint Méditerranée, quatre filles au vent. Elle se diffracte en trois autres visages, quadrilatère qui brûle.

 

Le ventre, le centre, l’archaïsme pur de la dévoration, toute la concentration de la grand mère qui sert le plat grand et lourd. Une main tendue.

 

Regard baissé, pudeur et petit veston en fourrure. La bourgeoisie corsette des corps bien droits, la main blanche pose sur le genou. L’enfant a encore de l’espiègle .

 

Du blond, du blond, du blond. Transgénérationnel, assurance vie et petit polo. Où est le labrador ? 

 

La famille des homininés. Y'a du poil, tout le monde à poil !

Gros cerveaux et petits nénés, le miroir hirsute aux yeux comme les nôtres.

Elles vendent le rêve de la maternité. Jeans troués, tee shirts et bébés en bandoulière . Assignation à résidence, le matriarcat sous forme de pub Gap.

Marie Salvat

Association Café Europa

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Licences d'entrepreneur de spectacles 2-1054568 & 3-1054575

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