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CETTE FAMILLE

les textes

7 familles #1

Le soleil au zénith semble compartimenter les familles attablées. On ne voit aucun vis-à-vis, et pourtant chaque visage est tendu vers l’être manquant du dialogue. Les mouettes et les bateaux sont indifférents à la pause déjeuner, certains chronomètrent et d’autres s’égarent en échappant du temps escompté.

 

Le lien est un regard commun fixé sur l’extérieur, familier et toujours surprenant, comme se redécouvrant toujours. Trois têtes en alerte, trois enveloppes si différentes, mais une seule direction sanguine. Que les corps se touchent ou se repoussent, la parenté souterraine jaillissante fige cet instant.

 

Elle est partie un certain temps et une génération a fini de disparaître. On organise un déjeuner et les cousines éloignées ressortent les photos anciennes. Elle corrige des copies en langue étrangère - la langue de l’exil - et elle ne s’est jamais sentie si morte en étant si près.

 

Au mariage de P’tit Louis et Reine, Claude rieur tient ostensiblement une jeune femme par la taille. Ce n’est pas encore Jacqueline. Ils se tiennent pourtant tous très dignement pour l’occasion, et il est heureux que la tante Zulma ne se retourne pas.

 

L'aînée plante un solide majeur dans le décor, la bouche à l’envers. Le cadet esquisse aussi son geste d’honneur, et son visage se violace au reflet de la crèche lumineuse qu’il brandit. Trêve de Noël, ils surpassent un court instant le venin morbide et furibond de la victime et du bourreau.

 

Ils sont les fruits d’une union massacrée. Trois paroxysmes de blondeur et de déréliction. Le scepticisme inquiet de leur regard ne trompe pas: que va t-il advenir. 

 

Ils marchent rapidement et contournent l’angle de briques basses. La mère fuit en avance, l’enfant geint et l’ours malpropre reste sur le carreau défeuillé. Ils ont déjà éclaté hors cadre. 

Madeline

 

Ils savent ce que c’est qu’une famille. Ils ont loué le Musée d’Orsay pour la réunir. Partout c’est chez eux.

Ils ont envoyé cette double photo à leur famille. C’est là une composition. La famille est une composition destinée à la famille.

Rangés par ordre de taille, ils posent pour l’éternité et la gloire du commerce à Colleville-Montgomery (Calvados). Malgré quelques indices qui donnent à penser que la photo a été prise dans les années 2010, l’établissement Ballé Père & Fils appartient aux Trente Glorieuses.

La famille c’est poser pour la mort. Elle commence sa vie dans un tableau de Marguerite Gérard, et la termine dans un EHPAD entourée de petits-enfants qui se cotisent pour lui offrir ça.

Elle vient de recevoir les palmes académiques. Elle a 87 ans. On l’a laissée dans un coin de sa fête.

Pour le meilleur et pour le pire. Il faut bien donner à ses enfants quelque chose à tuer. 

Son portrait c’est sa photo de famille. Il est orphelin né à La Réunion. Le destin aime jouer sur les mots.

Novitchok

 

Ils sont rassemblés autour du plat inox. Mijoté des imprimés, des mains, des cuillères, des couleurs. Une femme et la jeune fille rient. Une autre regarde sévèrement l'homme à la peau décolorée, par tâches.

Ni inquiet, ni agressif, son regard perçant fixe l'objectif. Il est happé. Son frère se perche sur le dos de son parent. L'autre en inspecte la commissure des babines.

Huit que tout détermine à faire la photo. La gamine fait la gueule. Sa mère lui pose la main sur l'épaule mais toise le photographe qui a dû se placer sur la droite. La grande-mère, rigide, a mis ses habits du dimanche. Devant, rayonne la prospérité du fiston.

Ceux-là sont satisfaits et puis on leur a dit de sourire. Lustre, parquet et drapeau, on représente, on affiche les sagesses, bras le long du corps et pieds écartés, mais pas trop. Tenir la posture. Encore quelques minutes.

Tous les trois autour de leur petit feu disposé en tipi, ils sont assis en tailleur ou accroupis. Les deux garçons écoutent leur père avec attention. Ils se sont arrêtés à la clairière et cette magie-là leur suffit. Sans bagage ni entrave, ils vont comme des indiens.

Cette fois, c'est un panoramique. Il est structuré par les néons criards dont ne ressortent que les jambes fuselées des femmes en robes noires échancrées. Des escaliers ruissellent des mannequins en morceaux. Dans l'accumulation baroque, on distingue le fils effondré au bas côté de Madame.

Il lui tourne le dos. Elle ne peut pas le voir. Il ne veut pas la voir. Il est dans la pénombre bleutée. Il s'accroche au combiné de téléphone comme à une bouée de sauvetage. Elle est à l'arrière plan, un peu plus floue. Elle est droite et digne. Elle attend. Elle a déjà compris.

Émilie Chamoux

Une vieille femme assise, entourée à gauche d’un garçonnet, à droite d’une fillette. Debout derrière eux, un homme dans la cinquantaine et une jeune femme en robe noire. La photo est en N/B, posée, signée, placée dans une chemise mentionnant une adresse à Liège.

Sur le trottoir d’une ville que l’on distingue en arrière-plan, s’avance une jeune homme élégant, en costume/cravate. Il donne le bras à deux jeunes filles en tailleur. Il semblent avoir une vingtaine d’années.

Deux hommes d’âge mûr debout dans la rue devant une vitrine sur laquelle est écrit le mot «  galerie ». L’un porte imper clair et chapeau mou, l’autre, en veston, s’est hissé sur la marche et semble plus grand que son compagnon.

Un couple debout sur un fond noir. Ils sont grands, beaux et bien habillés, elle en tailleur, lui en costume. L’homme porte dans ses bras un petit garçon boudeur et bouclé en culotte à bretelles.

Un couple d’âge mûr en jeans et pulls accompagné d’une jeune fille pieds nus, debout sur une plage de sable. Au fond la mer bleue et des bateaux de plaisance.

Dans un jardin. Assis sur des chaises de camping, un homme et une femme sourient. Lui, jeune et barbu, porte une robe de chambre par dessus son jeans et sa chemisette. Elle, rousse, coquettement vêtue, se tient très droite.

Trois enfants entre huit et dix ans, une fille et deux garçons, sont assis sur la plage derrière un muret de sable garni de fleurs en papier. Ils portent des gilets de laine sur leurs chemisettes.

Shirin Rooze

La cigarette le fait homme, les jouets le retiennent enfant ; la télécommande se mélange aux couverts. Seul, Julien peut encore tout choisir ; il aime cette vie approximative, lâche et libre.

Dans son petit royaume, Hubert a accumulé de quoi nourrir ses journées d'une fascination inépuisable et lénifiante. Il peut se détendre et rester délicieusement passif : le sortilège de Godwin qui émane des rayonnages de sa collection prend en charge pensées, mémoire et visiteurs.

Si Mouhamad a le visage fermé, c'est pour tenter de retenir en lui les dernières bribes d'espoir. Sourire le dilapiderait ; parler le gaspillerait ; regarder l'affaiblirait. Il doit être un roc entre le monde de fer et son petit enfant de chaire.

Autant elle en a éconduit du bassineur dans sa vie, autant Jocelyne ne refuse jamais un câlin à Furet. Elle en lâche quelques instants sa maquette en allumettes, qu'elle bâti contre le sort.

Le temps du jeu, elle oublie d'être la mère. Et ce ne sont plus que trois copines, plus un chat, qui oublient ensemble dans la même direction.

Elle est la mère aux mille combats invisibles. Elle sent bien que c'est la tectoniques des femmes qui façonne le paysage des hommes. Elle saisit la bassine en plastique dans un sourire énigmatique.

Le clan est réuni, soudé, rigide. C'est la tribu de toujours en parure traditionnelle, signée Louis Vuitton. Ce sont les dents dans les bouches montrées pour sourire, et mordre. Ce sont les meilleurs admis et les pires ennemis.

William Rollin

Elle est une meringue ruisselante.

Il est un éclair à la violette.

Eux sont une collection de choux et de macarons, ornés de crêpes dentelles et de sucre glace.

Monsieur et madame ont les yeux masqués de noir.

Mesdemoiselles ont les yeux d'amande à croquer.

Tous sont armés.

Quatre mutins de profil, quatre lutins se faufilent.

Chacun à l'ombre d'un sourcil ne montre qu'une face pile.

Du blond roux au brun, quatre nuances paraissent pour la circonstance.

Ils sont tous là. Et dans le petit coin, on cherche, on trouve... la mamma ?

 

À l'échelle d'une vie, chacun s'agrippe.

À l'échelle de leur vie, leurs mains s'accrochent.

À l'échelle de sa vie, son petit doigt dans son petit nez cherche des anicroches.

 

Quatre flocons et un beau mouton noir posent.

Les uns fondent. L'autre repart.

 

« On » ne les attend pas comme ça.

Mais comme « on » est un con, 

Eux contribuent au rêve.

Appelez-moi Victor

they travel thousands of kilometres to be here for their last drink together

they hold each other's secrets

they stop worrying about their past and their future but are still wary of each other

ils voyagent des milliers de kilomètres pour être ici pour leur dernier verre ensemble

ils détiennent des secrets les uns des autres

ils arrêtent de s'inquiéter de leur passé et de leur avenir, mais se méfient toujours  de l'autre

he hopes that his son will find more happiness

she holds her future mother in law in low regard and has no right to

he sees the rift and can do nothing
il espère que son fils trouvera plus de bonheur

elle tient sa future  belle-mère en piètre estime mais n'en a aucunement le droit 

il voit le clivage et ne peut rien faire 

he shares a passion and pride for the the shiny new familiale with his youngest son

he shares nothing with his eldest son

he spies his wife through the lens but her thoughts are her own

il partage une passion et une fierté pour son magnifique et futuriste break avec son plus jeune fils

il ne partage rien avec son fils aîné
il épie sa femme à travers l'objectif  mais ses pensées ne sont pas pour lui 

he is making concrete, vivid memories of this spectacular place that will remain with his for ever

they don't understand why they have been brought to this place

she wants to be at home

il fait des souvenirs forts et détaillés de cet endroit spectaculaire qui restera avec lui pour toujours

ils ne comprennent pas pourquoi ils ont été amenés à cet endroit et ils ne l'aiment pas

elle veut être à la maison

 

they are joyfully lost in the fantasies of the youngest child

she is having a connected moment with her boys

he hates behind the camera and longs to be with his family

ils sont joyeusement perdus dans les fantaisies du plus jeune enfant

elle a un moment de connexion avec ses garçons

il déteste être derrière l'appareil photo et se languit désespérément d'être avec sa famille

they are gathered for a birthday celebration but there is much more to this gathering

they are all present in the moment but their interpretations of the moment are not the same

many regret not being here for this

ils sont rassemblées pour célébrer un anniversaire, mais il y a beaucoup plus dans ces retrouvailles 

ils sont tous présents à ce moment, mais l'interprétation de ce moment diffère pour chacun

Beaucoup regrette de ne pas être là pour ça

 

he preforms well to put his people at ease

she is at ease

he is unmoved but is at ease enough not to care

il partage des histoires drôles pour que tout le monde se sente plus à l'aise

elle est à l'aise

il n'est pas amusé, mais suffisamment à l'aise pour s'en moquer

M C Tonra

 

Elle sourit tandis que cinq enfants passent devant elle. La photo est accompagnée d’un mot découpé dans un magazine : la réussite... qu’est ce que c’est ?

Il est de dos. Elle rit face à lui. L’autre, visage tourné vers l’objectif, sourit malicieusement.

Il regarde le photographe, ses pattes formant une parfaite parallèle en diagonale tombante. Elle a le visage penché vers lui. Elle l’enveloppe de ses bras.

Ils sont autour de la pièce montée. Elle s’apprête à souffler la bougie à son sommet. Les enfants la regardent fixement. L’homme tend une bouteille de champagne.

Alban Gérôme

C’est sur la troisième photo qu’elle apparait au premier plan. Tandis que sur les deux autres, elle pose, au milieu, bien en face de l’objectif, mais debout entre ses deux parents. Très jeune enfant souriante vêtue de blanc.

Sur le troisième cliché, elle a visiblement beaucoup vieilli. C’est une adulte qui nous regarde et il faut faire un effort pour reconnaitre sous ses traits la petite fille insouciante à la beauté prometteuse des photos précédentes. L’enfant confiante à l’œil espiègle sous la frange de cheveux sombres, le menton volontaire qui lui vient de son père, et l’air un peu crâne, la tête légèrement rejetée vers l’arrière.

 

À sa place, toujours entre ses parents, mais dans leur ombre cette fois-ci, il y a une femme au visage rond. Le front est descendu sous les cheveux tirés en deux parts inégales. Elle est assise de trois quart et son corps un peu fort n’est pas avantagé par la blouse qui le recouvre avec la ceinture marquant la taille et qui fait gonfler le tissu sur la poitrine.

 

Derrière elle, la silhouette maigre du père, comme cassée en deux dans un geste arrêté et, surpris, il tourne la tête vers l’objectif. La mère, dont on reconnait l’auréole de cheveux fins comme un halo autour du visage aux pommettes hautes, est à moitié floue ; elle a dû bouger, dans le geste involontaire de ramener ses cheveux afin d’être un peu plus présentable à l’instant où le photographe les surprend. Et la manche du bras levé – robe ou blouse - est taillée dans un tissu plutôt clair - ce détail peut nous renseigner sur l’époque qui doit précéder le décès de sa sœur.

 

Sur la quatrième photo, on distingue un morceau de la porte d’entrée et à peine un bout de la fenêtre et du petit jardin sur le devant. Là où elle s’est installée au moment de la prise de vue, c’est-à-dire au bout de la courte allée de graviers. Contre le mur derrière elle, se dessinent deux branches raides, dont il est impossible de préciser à quelle famille de plantes elles appartiennent.

 

Ses yeux sont creusés d’ombres, cernés gris. Elle attend. La lumière de l’avenue posée sur le tranchant du profil, elle se penche sur les rideaux blancs et fixe un point au-delà de la fenêtre ou sur la fenêtre-même. 

 

Elle est mariée depuis peu à une comète brûlante qui a déjà meublé la nuit de son ventre et dont elle conservera, intact, le dégoût du corps brutal que la maladie bientôt emporte. Et ce père, corps sans visage, lègue à l’enfant à venir deux majuscules à trait d’union assorties d’un fichu caractère. Elle va bientôt quitté la blouse grise trop serrée à la taille, tablier mou rempli de pleurs et caler un océan entre elles deux. Mais pour l’instant, à l’instant de la prise de vue, elle ignore encore tout.

Françoise Durif

Au travers des roseaux ils sont accroupis les pieds dans l’eau, le couple fixe dans l’expectative d’un sourire encore adolescent l’appareil planté sur la grève ou sur le fond sablonneux de l’étang, au dessus de l’eau. Il y a les deux enfants très jeunes. La petite fille près de son héro de papa, au dessus de ses deux grosses joues les yeux sont plissés par son sourire et le petit garçon est agrippé comme un petit singe au large dos du père.

 

Sur l’image trois générations qui se déplient rigolardes, de la grand mère aux petites filles. Elles se sont emboitées les unes aux autres, de profil penchées en avant leur visage tourné vers l’objectif qui semble sourire largement lui aussi. 

 

C’est une table immense et toute en longueur qui les reçoit tous. On n’a pas vraiment pris soin de mélanger les générations qui se retrouvent volontairement ou pas agrégées. On ne pense jamais à faire la photo au début du repas, parmi les reliques du repas, ce sont des visages déjà rougis par la bombance, les rires et les boissons qui fixent hilares l’objectif en levant un verre pour la forme.

 

Le nouvel arrivant, 1 an, ne fixe pas l’objectif. C’est le seul. Tous les autres, collés pour le « selfie », le fixent avec ces grands sourires qui se ressemblent et témoignent qu’ils sont tous issus de cette branche qui s’agrandit peu à peu…

 

Ils sont deux qui traversent de dos, sur un passage piétons, ils regardent dans la même direction. Ils sont vêtus d’été presque à l’identique, l’un plus large que l’autre n’en est pas moins taillé du même bois. La posture et la démarche portent la même signature…ils sont le fils et le père.

 

Il y a la fumée blanche d’un train, la famille en rang, presque par ordre de taille, la plus grande tenant sa mère par la main, juste derrière le plus jeune pèse sur le bras gauche replié de son père, qui porte à droite une valise dérisoire. Tous les quatre sont tout occupés à la précipitation du moment et à la nécessité de rester regroupés, unis, reliés étroitement les uns aux autres comme les atomes d’une seule et même molécule dérisoire.

​​

Frédéric Costa

Quatre-vingt-dix années fêtées par cette mère entourée par ses quatre enfants au yeux clairs. 

Quarante-quatre ans déplorés sans le père et mari. 

Quatre enfants marqués à jamais par trop de mère et si peu de père. 

 

Dents éclatantes, sourires heureux, regards francs, visages semblables et lumineux. 

Pourtant, le père a une addiction au jeu ; du coup, la mère déprime et les enfants, eux, choisissent leur camp. 

Chaque photo de cette famille se résume ainsi. 

 

Sur le canapé argenté d'un troquet à l'hôtesse sympathique, chacun pose avec une flûte de champagne offert. 

Les retrouvailles sont à la dimension du temps passé sans se voir. 

Lui, reste secrètement amoureux de l'une d'entre elles. 

 

Un couple assis dans l'herbe, le soleil de fin de journée les rend tous deux très lumineux. 

Une ombre en silhouette se découpe, celle de leur enfant adolescent qui prend ce portrait de ses parents. 

Tous trois savent que l'un d'entre eux est touché par une maladie mortelle et que cette photographie est un trésor.  

 

Mère attentive, père vigilant, enfants facétieux, insouciants des dangers. 

Cette famille fait la fierté du village qu'elle honore de sa présence. 

Cette famille de cygnes vit sa vie de famille sur les berges de la rivière, juste sous le pont. 

 

Les jeunes parents assistent leur enfant de huit mois plongée dans une bassine d'émail posée sur le sol de la grande pièce. 

Geste quotidien élevé au rang de rituel magique. 

Purification et poésie, babils et berceuses, jouets et joies.  

 

Au pied des totems de sa tribu, un homme se tient debout, accompagné par ses deux femmes, tous en habit de cérémonie. 

Deux chamans les précèdent, l'un à tête d'oiseau et l'autre à tête de cheval. 

Promesse de fertilité, d'accomplissement et de prospérité.

Nadja Viet Halik

 

Un père et son fils, un jour de cérémonie : l’enfant, dans les bras de son père, s’abandonne contre son épaule. L’enfant est blond contre la barbe noire de son père. Aujourd’hui, le père est chenu et l’enfant découvre ses premiers cheveux blancs.

 

La famille Ripolin en pleine savane africaine ! Trois cornes légèrement décalées les unes par rapport aux autres tout comme les têtes des mastodontes. À quelle distance se trouve le photographe ?

 

Ils sont à table, côte à côte. Elle tient la main de son petit-fils comme si elle risquait de tomber. Elle est heureuse.

 

Les pères sont frères, les nouveaux-nés cousins. L’un tient son fils sur le bras gauche, l’autre sur le bras droit. Symétrie parfaite.

 

Ce n’est pas une pub « United colors » mais une photo de famille : près de trois cents personnes rangées selon la couleur de leur vêtement. Elles ne se connaissent pas forcément mais ont un aïeul commun, Jemmy Song, venu de Chine vers 1850.

 

Au début du vingtième siècle, quelque part en Vénétie, ils sont quatre, et demi, endimanchés, l’œil rivé sur l’opérateur. Les deux fillettes sont sur une estrade, séparant manifestement les conjoints. La génération montante, en somme !

 

La même photo, quelque cent vingt ans plus tard : il n’y a plus les fillettes, gommées par un vieillard jaloux de ses origines. Sont-ce des jeunes mariés, qui ne semblent pas si jeunes ? Et pour cause !

  Brigitte Maurin-Dumas

 

Lui sait. 

Elle sait, forcément. 

Mais, lui : il sait qu’il n’a rien demandé. 

 

Assis l’un à côté de l’autre, l’un montre l’exemple et le petit s’amuse à le copier. 

C’est amusant de voir comment, il le copie, un jeu. 

Petite taille, petite table, petite chaise, même journal : apprentissage ! 

 

Il écoute sa mère, il se dit : Maman, oui je sais. 

La table est pleine, pas un espace de libre, les murs recouverts d’un papier chargé — comme chez mamie —  et la pendule toujours en mouvement. 

Sa cousine le comprend, et elle sait que cousin Jacques aimerait dire à sa chère mère tant de choses, mais pas là, la table est trop chargée, autrement dit faire table rase. 

 

Ils sont tous en blanc et noir. Chez eux, leur photo de famille ce n’est pas autour de la piscine, mais dans le Cloître.  

Une famille sans cousins, sans cousines, sans tatas ni tontons : seuls des frères et un père. 

Et ce “  nom ” : qu’est-ce qu’elle en pense la mère du Frère Toque ? Elle lui avait pourtant donné le nom de son grand oncle : Bertrand. 

 ​

Vincent Morel

Elles sont si loin, existent-elles encore ? 

Et pourtant si près, scintillent, nous précèdent et nous succèdent.

Surtout : elles nous rapprochent.

Leur lumière dure.

Le temps se mesure inégal : elles s'élèvent en même temps, prière, cadeaux, repas... mais jusqu'au sommeil une seule d'entre elle reste, demeure, veille. 

On ne les remarque qu'après plusieurs observations. Les plus âgés nourrissent les plus jeunes, ils sont sensibles et silencieux, majestueux, inspirants, ne se plaignent pas du froid, protègent nos âmes, habitent près de l'eau mais ne s'y baignent jamais.
 


Elsa Moatti

C’est un dimanche au jardin.

ils sont photographiés à leur insu.

Assise sur le banc, jambes croisées, sa ballerine suspendue par la pointe du pied, elle plie son foulard sur son genou, pendant qu’il l’observe en fumant.

Tous les quatres nous sourient.

L’homme est derrière, sa tête surplombe celles de la femme et des enfants.

Les trois sont joue à joue, l’ombre de leur profil sur le visage de l’autre.

C’est une photo de famille fantasmée au fronton d’un cinéma de quartier.

Ça se voit.

Ils se sont mis d’accord avant pour être tous heureux de la même chose en même temps.

Une famille dans la tourmente dont il faut montrer la lutte quotidienne.

Ils ne se sont pas habillés pour l’occasion.

Ils ne sourient même pas.

 

C’est la rentrée des classes-selfie dans la cuisine.

Il manque quelqu’un sur la photo, pourtant la famille est là.

Les yeux sont gonflés de sommeil mais c’est la joie.

C’est une photo prise par le photographe du restaurant.

Proposée lorsque l’on vous apporte l’addition.

Ce soir là, l’information capitale n’est pas dans le cadre.

C’est une argentique noire et blanc photographiée par le téléphone portable.

Une dizaine de personnes agglutinées sur le perron de la maison.

Bénédicte Lesenne

Les âges s'ordonnent en pyramide approximative sur le grand escalier. L'édifice de chemisettes blanches et robes en couleur encadre les mariés, unis jusqu'à la chambre du Roi.

 

Le soleil découpe la même ombre sous leurs arcades, et la même sur les yeux des garçons. Tous deux ont posé leurs mains sur les épaules des fils. Autour les femmes sourient.

 

Debout devant un monument, ils sont endimanchés. Les cheveux sont très bruns sur le sépia ancien. Trois mômes lancent des regards frondeurs devant deux types au visage fermé, accompagnés de femmes joviales et d'un ado coopératif.

 

Elles sont leur propre reflet : trois femmes et une enfant en taches de pastels gras, roses et blanches, explosées par la lumière sur le vert du jardin. Quatre générations sont ancrées au féminin.

 

Les cheveux des filles se mélangent sur un canapé surpeuplé. Les crânes des hommes se découpent devant la tapisserie. Au mur, les mêmes personnes — plus jeunes — sourient sur d'autres photos.

 

Le couple de retraités en tricot manches courtes respire la santé rurale, les avant-bras collés à la toile de cirée. Les digestifs sont servis dans deux minuscules verres en cristal de bohème et le petit carton de la pellicule argentique apparaît flou au premier plan. Autour d'eux tout est sombre.


Pour les noces d'or, leur descendance est réunie et la presse est là. La photo retrouvée a été volée. Reste le souvenir impressionniste de dizaines de visages.

Émilie Roy

 

Au mur, un tableau pas droit de photos de famille. Et devant, un grand père mal rasé mal fagoté tenant un bébé boule blanc à côté d’une mère-douceur et sa fille. La mise en abime .

 

La cousinade, camaïeu de crinière brune et de teint Méditerranée, quatre filles au vent. Elle se diffracte en trois autres visages, quadrilatère qui brûle.

 

Le ventre, le centre, l’archaïsme pur de la dévoration, toute la concentration de la grand mère qui sert le plat grand et lourd. Une main tendue.

 

Regard baissé, pudeur et petit veston en fourrure. La bourgeoisie corsette des corps bien droits, la main blanche pose sur le genou. L’enfant a encore de l’espiègle .

 

Du blond, du blond, du blond. Transgénérationnel, assurance vie et petit polo. Où est le labrador ? 

 

La famille des homininés. Y'a du poil, tout le monde à poil !

Gros cerveaux et petits nénés, le miroir hirsute aux yeux comme les nôtres.

Elles vendent le rêve de la maternité. Jeans troués, tee shirts et bébés en bandoulière . Assignation à résidence, le matriarcat sous forme de pub Gap.

Marie Salvat

Loupé ! #2

Ils traversent l’image comme ils traversèrent le temps, dès le début sans couleurs, ternes, lavasses, l’on pourrait croire qu’ils sont sales et poussiéreux à jamais. Leurs plis enferment bien des secrets, bien des paroles oubliées, des joies et des peines qu’on leur aurait confié. Traversant, comme une ombre au tableau pourtant si lumineux de ses quarante ans. Devant eux, c’est d’abord elle qui virevolte fixement devant l’objectif, c’est elle qui rayonne de beauté et de sourire, animant les êtres autour d’elle, les faisant danser, parler fort et rire, donnant couleurs vives et regards complices aux êtres et aux choses, une explosion de couleurs et de sons faisant raisonner et vibrer l’espace. Là, déjà las, déchirant la belle harmonie fragile du vivant, ils viennent rappeler la faille, de ce qui n’est ni tout à fait mort ni tout à fait en vie : un maillage synthétique des plus gris qui, les jours de chance, laisse passer les rayons du soleil sans trop savoir qu’en faire, absent à lui même dans une longue agonie, une chute sans fin où rien n’imprime, où tout déprime sans concessions ni retour en arrière possible. Difficile de s’en séparer, comme pour un vieux chien perclus d’arthrose rongeant son dernier os et qui vous regarde dans le fond des yeux.

Ils ont donc traversé le temps, les décennies, sans changer d’un pli, stables dans leur creuse identité, s’adaptant à chaque inconstance nomade de leurs maîtres. Ils sont toujours là. Rideaux !

Alban Gérôme

 

Le rang du milieu n’a pas de mains. Seul un appendice mou pend sans vie à l’extérieur gauche, tandis que quelques doigts s’emmêlent délibérément, formant un delta livide, défiant, pour ne pas glisser de la manche maritale.

La main droite du marié a dix doigts qui ne savent plus où courir sur la cuisse de tweed à stries verticales. Des fleurs lasses, légères et sans courage mangent la blancheur abandonnée des gants de la mariée.

Les enfants de droite croisent leurs bras et défient l’objectif. Ils se ressemblent si peu, pincent leurs lèvres fines et leurs mains aux ongles propres et nacrés agrippent leurs biceps et glissent avec fermeté sous leurs coudes innocents.

Au dernier rang, les mains sont baladeuses, on ne peut plus leur faire confiance tant elles babillent, rient et tiennent haut et fort le cou ou la taille des jeunes femmes.

Au premier rang, c’est la débandade. Les mains courent, bégaient, s’excusent, piaffent, renâclent, jaillissent de partout enfin, contredisant violemment la tenue impeccable des corps et des habits des grands jours, tentant tantôt de s’échapper, immédiatement rattrapées par leur double et plaquées à genou, tantôt pendant piteusement dans l’entrejambe entrebâillé, torturant encore des doigts braqués sur des cuisses rendues

douloureuses par la pose et l’immobilité infligée.

Exubérance de mains. Absence de mains. Protubérances éclatantes dans le cliché en noir et blanc. Le siècle écoulé a fait taire les êtres à tout jamais, mais les mains familières nous parlent obstinément au présent.

Madeline

Le jouet conjure par ses couleurs la froideur de scalpel du mobilier en acier brossé, le vertige clinique des murs blancs et l'eau minérale dans la carafe de l'adulte faussement résolu. Julien, l'a posé là à dessein. Il consent à la maturité – « tu ne vas pas rester chez nous toute ta vie » –  mais sait qu'il laisse là une boussole pour rallier quand il le souhaite le territoire sans loi de l'enfance et de la fantaisie. Le fraîchement émoulu d'HEC, le vaillant soldat d'un monde de chiffres sent bien

qu'il reste en lui un endroit mouvant qui ne cessera jamais de réclamer sa part d'errance, de joie etde hasard et que ce gris-gris Made in China est la lanterne qui en indique l'entrée.

 

Hubert, solide moustachu lorrain ayant toujours eu besoin de stimulis particulièrement corsés pour ressentir un début de frémissement émotionnel – une bagarre, un barrissement de trompe de chasse, une saillie de cheval –  a passé sa retraite à amonceler dans son salon, dans des rayonnages soigneusement installés par ses soins, toute sorte d'objets, souvent plus factices qu'authentiques, en lien avec la seule période historique qui l'émoustille vraiment : la seconde guerre mondiale. Du coté SS. Une manière pour lui d'affirmer fièrement son caractère frondeur et son indépendance, dans un pays où la bien-pensance parigo-sionniste fait trop souvent la loi. On y trouve, dans cette odeur crispante des appartements tenus fermés, de pleines rangées de képis, casques, étendards aux deux couleurs féroces, fusils, baïonnettes et autres ustensiles jadis bien utiles pour défendre d'importants dossiers, par-dessus en simili-cuir sur mannequins en plastique véritable, documentations, échantillons etc... Par chance, Hubert entretient, par l'écoute régulière de Michel Sardou, le chanteur apoplectique, une certaine sensibilité esthétique et avoue ne pas être étranger, parfois, à une certaine « poésie de la nature sauvage ». C'est par le fruit de cette conjonction d'incongruités qu'on distingue tout en haut du vaisselier, le seul détail qui puisse racheter ce pauvre ogre en sa grotte : un bouquet de fleurs.

Artificielles.

 

La terre est toujours le reflet de ce qui se passe sur elle ; elle est la peau du monde sur laquelle s'impriment les signes de la vie qu'elle supporte et permet. En certains endroits, elle est jaillissement et luxuriance, elle se mélange avec la vie par toutes les racines qui l'embrassent, toutes les graines qui s'y nichent et les enfants qui y grattent. En d'autres, comme au pays de Mouhamad, elle est nue et sans défense. Le soleil la brûle, les camions chargés de soldats la tallent, le manque de temps des habitants pour prendre soin d'elle, recroquevillés par la violence, l'épuise. Ici, elle est nue comme un crâne, aride comme un cœur de tortionnaire, sèche comme le claquement des balles. C'est un parchemin ocre et poussiéreux d'où le récit a disparu.

William Rollin

Ma belle écuelle de Noël, tu pèses et c’est toi mon cadeau fumant. Prestidigitation teintée de sang, des empreintes lourdes dansent sur des anses presque millénaires . Mon écuelle est d’ébène et je salive noir . Quelles mains ont pu déposer dans ma gamelle des bouts de blanche chair entre des carapaces rouges lie-de-vin ? Mon écuelle est rituelle et a lesté le porte monnaie de mémé. À coté, la panière fait pâle figure, sertie comme un mouchoir brodé. Le signe de croix avant de trancher le pain, mon écuelle connaît la chanson de la magicienne au casque poivre et sel, toujours au fond du temps. Souffle, Souffle grande cuillère d’argent ! les dents sont prêtes, vive mon écuelle !

Marie Salvat

Bien coincés entre les orteils, tout au fond du creux, se loge le grain de sable qui gratte jusqu'à la douche. Deux petits pieds charnus couleur grandes vacances boudinent dans l'écrin fluo synthétique de sandales bon marché qui-tiendront-bien-la-saison. Les talons décollent, hissés vers quelques centimètres supplémentaires, par une tension domptée avec peine pour la pose et préfigurant la fuite bondissante, hurlante, qui libérera l'énergie capturée pour la photo. La semelle élastomère bleu mousse, usée par des explorations littorales imbibées de sel et les courses impétueuses d'un âge où l'on oublie de marcher, s'écrase maintenant sur les dalles caillouteuses de la cour. Ici le béton a domestiqué en carrés normés les cailloux sauvages de nos rivières, aux arêtes d'abord polies par le courant, puis battues par la pluie ou estompées sous le filigrane d'une poussière aride, et finalement usées par les pas quotidiens. De minuscules plantes émergent sur les lignes de ce quadrillage minéral, où leur vert chlorophylle rejoint le jaune desséché des feuilles affûtées des bambous. L'automne commence à déplier sur le sol une toile froissée de Simon Hantaï et on entend craquer la peinture.

​Émilie Roy

Le fil hélicoïdal du combiné les prend au lasso. La spirale se reflète sur la vitre, diffracte vers la femme,

gagne la pièce, emporte la rue, aspire le ciel et valsent les galaxies.

De choc en choc, se propage l'onde et s'amplifie, attendre la réplique du séisme comme la trajectoire sur le billard

– après l'écho, la plaque glissante de poudreuse décroche de la paroi – diffuse la voix d'un certain appel libérateur, répand la rumeur sur les places, dupe les solitudes dans le murmure des silences. L'espace et le temps suspendus se condensent dans ce fil, un de ceux qu'Ariane donna à la délivrance de Thésée, d'une fragile fibre déverse la lumière sur les ténèbres.

Dénudé de son isolant écrin de téflon, le cordon enroule l'âme, un entrelacs de brins, cuivré écheveau où caracole l'énergie, comme sang de la veine alimente la machine. Il vient s'accumuler autour la bobine, Bombyx du cocon au coeur magnétique qui absorbe les caprices de son flux de tempêtes et de sécheresses.

En quelques nœuds, la Fée recoud maladroitement l'Atlantique entre Paris et Texas.

​Émilie Chamoux

Tout petit, pas encore conçu, il provenait d'une contrée lointaine, dont il ne connaissait le ciel qu'au travers des reflets de l'eau ; le lointain souvenir de la fraîche atmosphère du torrent dont ses particules avaient été arrachées pour être soumises à l'aridité du désert et au soleil de plomb. De tamis en tamis, puis de sac en sac, puis de main en main, pour finir sur le plateau d'une balance où l’œil du connaisseur et son savoir faire allaient le façonner. La fusion le prit, il ne perdit pas son scintillement, cette essence qui provoque des ruées, passa par le rouge ardent, couleur de passion et de folie, pour finir par abandonner ses imperfections baroques pour les rondeurs et la peau lisse dont l'humain se pare comme d'une richesse ultime. De l'idée d'unir à l'idée de détruire, il n'y a qu'un pas, et beaucoup d'encre il a fait couler. De finir par être « il » ou par être « elle », qui peut dire le destin d'une bague à un anneau.

Appelez-moi Victor

Le papier crépon est un peu rêche sous les doigts mais quand on le désire, il s’étire, prend des formes arrondies et devient doux et lisse. Les trois fleurs enfoncées dans le muret de sable au bord du trou sont donc en papier crépon. Elles n’ont plus de couleur définie car la photo a viré à l’ambre, c’est une vieille dame de photo. Planté à côté des fleurs bien droites au bout de leur bâtonnet, il y a aussi un petit drapeau de papier, de ceux que l’on place au sommet d’un de ces châteaux de sable que l’on construit à grands coups de pelle face à la marée montante. Les fleurs sont à vendre contre des coquillages que l’on appelle, sur cette plage, des couteaux. Entre quinze et trente couteaux pour une fleur. Les couteaux se ramassent sur le sable humide à marée basse. Certains enfants en possèdent un sac rempli, genre sac à billes. C’est le cas de cette fillette aux deux courtes tresses. Elle vend de très belles fleurs, des roses rose, rouge ou encore jaune.Ce sont les couleurs du papier crépon en vente dans la librairie sur la digue à côté de Grand Hôtel où viennent en vacances les familles juives. Avec le vert, bien entendu, pour enrober le bâton de la tige. Avoir à vendre de très belles fleurs ne s’improvise pas. Il faut avoir le tour de main pour les fabriquer. La maman de la fillette est experte en confection de fleurs en papier crépon.

Au début, elle ne savait pas non plus comment s’y prendre. Alors elle a démonté une fleur magnifique achetée à un autre enfant et elle a copié ou plutôt interprété à sa manière. Les fleurs on les confectionne quand le temps est maussade l’après-midi ou que la mer à marée haute vient frapper la digue et qu’il n’y a plus de sable sec pour y jouer.


Elle porte des gants, Loulou. Des gants au printemps, comme une jeune fille bien élevée. Comme il était d’usage de le faire, au temps de cette photo, lorsque l’on était une jeune fille dite de «  bonne famille ». Elle porte des gants, enfin disons qu’elle porte ses gants, non pas aux mains, mais entre les mains. Car ses mains sont nues et les gants, qui semblent être en cuir,  sont serrés dans sa main droite, doigts de gants vers le haut. Ses mains sont fines, longues, osseuses. Une bague à la main gauche? Peut-être.

 

Le trottoir sous les pieds de ce trio, est constitué de grandes dalles carrées et grises. On voit bien les jointures, plus sombres et dans les coins, des petits morceaux qui ont sauté. Derrière les pieds de Loulou, quelque chose de blanc, comme une poudre, la poudre de quelque biscuit écrasé car ce ne peut être de la farine. Sinon, il est très propre, ce trottoir. Sauf un petit papier près du pied de  Zézette, la seconde jeune fille, qui plus tard deviendra ma maman. 

Les pointes de son col de chemise - blanche, la chemise - sont longues et pointues. Elles encadrent exactement le noeud étroit de la cravate sombre dont la soie, ensuite, s’étale, plus large, et descend jusqu’au croisement du veston en passant semble-t-il par-dessus un léger pull que l’on imagine sans manche. 

En arrière-plan de la photo de ces trois jeunes gens, on aperçoit des silhouettes sombres et indistinctes qui semblent rassemblées sur un terre-plein au milieu de la chaussée. Et dans le tournant, un tram qui s’avance. Rectangulaire avec ses très étroites et nombreuses fenêtres et son fronton qui porte probablement un numéro que l’on ne distingue pas. Jaune, évidemment, ce tram, même si la photo est en noir et blanc. Les trams étaient jaunes en ces jours lointains.

Shirin Rooze

He wears a ring on the finger where a wedding ring might be. It is not a wedding ring. He never married her. He never wore the ring before the car accident in which she died. Today he celebrates a story that never happened.

Il porte une bague au doigt où pourrait se trouver une alliance. Ce n’est pas un anneau de mariage. Il ne l’a jamais épousée. Il n’a jamais porté la bague avant l’accident de voiture dans lequel elle est morte. Aujourd’hui, il célèbre une histoire qui ne s’est jamais produite.

She and her fiancé decide that their wedding day is purple. Purple dresses and purple ties. Purple flowers, scarves and eye shadow. Purple hats, scarves and socks. She and her fiancé decide that their wedding day is purple and nobody cares except her.

Son fiancé et elle décident que leur jour de leur mariage est violet. Robes violettes et cravates violettes. Fleurs violettes, foulards et ombre à paupières. Chapeaux violets, foulards et chaussettes. Elle et son fiancé décident que leur jour de leur mariage est violet et personne ne s’en soucie, sauf elle.

A picnic with no food or petrol. A sleeping station wagon on a dangerous bend. Bored, disappointed and desperate. Waiting for food and petrol.

Un pique-nique sans nourriture ni essence. Un break dans un virage dangereux. S’ennuyant, déçu et désespéré. En attente de nourriture et d’essence.

 

She holds a handbag filled with the detritus of her faith. Bottles of water, strings of beads and prayer books. Mass cards, idols and holy medals. She complains about how heavy her handbag is and about how awkward it is to carry. Her family tells her to carry fewer things. Her friends tell her to carry only what she needs. Her family and friends know that she does not care about them. She cares only for the dead and the imaginary.

 Elle tient un sac à main rempli des détritus de sa foi. Bouteilles d’eau, colliers de perles et livres de prière. Des feuilles de messe, des idoles et des médailles saintes. Elle se plaint de la lourdeur de son sac à main et de son malaise. Sa famille lui dit de transporter moins de choses. Ses amis lui disent de ne porter que ce dont elle a besoin. Sa famille et ses amis savent qu’elle ne se soucie pas d’eux. Elle se soucie seulement des morts et de l'imaginaire.

The youngest child is too slow and too small. He cannot keep up with his mother and his brother. His mother and brother sprint up and over the sand dunes. As they laugh, the youngest child cries. He hides his tears. His mother does not know his pain but his brother does.

Le plus jeune enfant est trop lent et trop petit. Il ne peut pas suivre sa mère et son frère. Sa mère et son frère grimpent rapidement sur les dunes de sable. Alors qu’ils rient, le plus jeune enfant pleure. Il cache ses larmes. Sa mère ne connaît pas sa douleur, mais son frère, lui, la connaît.

In the old woman’s cupboard, there is everything that has value for her. What she prefers is medicine. The state gives them huge amounts of drugs for free. The old lady gets them and keeps them. The old woman doesn’t take them. The medicine doesn't cure anybody and doesn’t help anybody. 

Dans le placard de la vieille, il y a tout ce qui a de la valeur pour elle. Ce qu’elle préfère, c'est la médecine. L’État leur donne d’énormes quantités de médicaments gratuitement. La vieille dame les reçoit et les garde. La vieille femme ne les prend pas. Le médicament ne guérit personne et n’aide personne.

He makes jokes about his shoes that stink too close to be ignored. He buries his feet in the sand, conscious of himself and ashamed of the smell. His feet are discovered as he rises to play for the camera. The boy groans because of the smell. Man curls his toes with shame.

Il fait des blagues sur ses chaussures qui puent de trop près pour être ignorées. Il enterre ses pieds dans le sable, conscient de lui-même et honteux de l’odeur. Ses pieds sont découverts quand qu’il se lève pour jouer pour la caméra. Le garçon grogne à cause de l’odeur. L’homme replie les orteils avec honte.

M C Tonra

On pense à un champ de neige ou plutôt à un glacier après la première vraie chute de neige de la saison.  Des courbes, des combes et du blanc comme une mousse vierge, légère et aérée par quelque procédé mécanique. Les séracs ont disparu, uniformément enfouis sous un océan de chantilly. Doit-on goûter, lécher, blesser d'un doigt iconoclaste cet appétissant paysage ? L'ombre bleuâtre dessine des strates, des sillons parallèles adoucis par la souplesse du tissu. La manche plisse au coude et couvre la menotte.

Brigitte Maurin-Dumas

Autour de la mère âgée de quatre-vingt-dix ans, quatre enfants aux yeux clairs. Les yeux clairs, les yeux verts, les yeux du père. Le père au regard intense, puissant, désirant, bel éclat d'émeraude traversant la vie grise. « Ah ! vous avez les mêmes yeux ! les yeux de votre père ! quels beaux yeux verts vous avez tous ! ». Contempler tous ces yeux verts fait ressurgir la peur, celle que la mère cherche à les arracher, ces yeux précieux, pour les garder religieusement en son escarcelle. De la contemplation, un à un, de ces yeux verts, jaillit un souvenir dévastateur : le soir de la mort du père, en quelques minutes, ce soir-là, le reflet du regard embué de larmes de la jeune fille alors qu'elle lève les yeux du cadavre de son père et surprend son visage, son visage à elle, sillonné de larmes, son visage ravagé dans le reflet du miroir de la chambre. Dans l'instant de vérité foudroyante de la mort du père, elle voit dans ce reflet le fatal destin, en une fraction de seconde, déjà accompli… comme une malédiction… comme une chute, et par le même temps, elle surprend sa propre beauté, non seulement la puissance du regard, l'intensité du regard du père, qu'elle lui peut-être a volé, en cette fraction de seconde à laquelle elle a assisté à son trépas, mais aussi cette beauté absolue, vibrante et terrifiante. Une beauté terrible. Ce soir-là, oui, lorsqu'il ferme les yeux pour toujours, ses yeux clos déjà ne la regardent plus vivre et grandir, parler et séduire, devenir… Les yeux de la mère, eux, sont devenus gris, à jamais. 

Au coin inférieur gauche de la photographie, un gâteau est posé, non entièrement visible, seules quelques bougies attestent qu'il s'agit bien d'un gâteau d'anniversaire. Promesse de fête et pourtant négligé par le groupe familial qui n'a pas choisi de le placer au centre. D'ailleurs, les rares bougies aperçues dans le cadre paraissent posées là à la va-vite, sur la croûte caramélisée. En ont-ils assez de manger tous ces gâteaux ? Comment vivent-ils, comment chacun vit-il ces retrouvailles, célébrées à chaque fois avec gâteau, repas abondant et champagne ? Où est la faille, gravée dans ce malheureux gâteau qui ne réussit pas à capter leurs regards droits, toujours le même sourire, identité familiale, belles dents blanches et teint hâlé de leur naissance en l'île lointaine ? gâteau gâté… 

Le canapé sur lequel ils se tiennent est argenté, mobilier de marque pour un bistrot tout à fait banal, un café entre deux pays, juste sur la frontière, mais s'enorgueillissant de cette originalité (dès leur entrée, Denise, la tenancière, a d'ailleurs précisé ceci et a ajouté, lorsqu'ils ont annoncé leurs retrouvailles, que le champagne allait couler à flots !). Griserie de leur revoyure, conte de fées à deux princesses, et un canapé d'argent, les flûtes sont de cristal, le luxe, tout petit mais réjouissant, est là, puisque l'homme est riche, paie les additions, et les chérit toutes deux, offrant le merveilleux balancement de l'une à l'autre, dans un tourbillon d'amitié, de souvenirs, d'évocations de lieux retraversés, de révélations et de mises au point, tout cela sur ce canapé qui en a entendu tant ce jour-là !

Elle porte une veste de soie, choisie parmi les nombreux vêtements qu'on lui donne à droite à gauche. Cette veste est celle qu'elle a choisit de porter ce jour-là. Un peu déchirée au niveau de la boutonnière mais cela ne se voit pas sur la photo prise par l'enfant du couple. (Parfois, elle porte des dentelles, ou des bas résilles, juste pour aller sur un chantier de décor, pour prendre le pinceau dégoulinant et peindre, en équilibre, jambes ramenées sous les jupons affriolants, déposer cette couleur en forme de désir), mais de désir, ici, il n'est plus question, non, les sourires ici se figent, celui de l'homme qui souffre, déjà défiguré par la maladie galopante, visage déjà brouillé, et celui de la femme, voulant sourire à son enfant qui prend la photo et voulant dire la joie d'être avec eux deux, pour toujours sur cette image. La soie se révèle un élément de douceur charnelle, dans ce portrait de deux êtres déjà séparés par le sort. Le pré jubile de sa verdure, la soie jubile de sa texture, les corps sont comme jetés là pour faire bonne figure. Si la soie irradie, le soi est déjà détruit.

Parmi le groupe familial des cygnes, focus sur ce poussin au duvet blanc, celui des deux qui se tient derrière l'énorme masse de sa génitrice dont l'attitude vigilante le rassure d'emblée. Il plonge sa tête dans l'eau de la rivière, insoucieux du lendemain et bienheureux en son apprentissage de palmipède. Sa tête est sous l'eau à l'heure de la prise de vue, et il va, se gavant de menu fretin, s'éclaboussant d'eau fraîche et se saoulant de vie au grand air, en ce bord de rivière encore sauvage. Symbole familial fort, le couple peut durer toute une vie de vingt années en milieu naturel, le cygne élève avec assiduité les cygneaux pendant les deux premières années de leur existence. Apollon, chéris ce juvénile écervelé !

Une bassine de fer blanc émaillée, très ancienne, existant dans l'appartement parisien depuis toujours c'est-à-dire depuis l'entrée en les murs de la famille installée en premier lieu. Appartement-atelier, seule récompense pour une famille d'artistes, l'espace comme luxe. Bassine pour la lessive, mais aussi le rempotage des plantes, ou quelque éventuelle maladresse, alors qu'il est urgent de ramasser les éclats de verre ou l'eau répandue. En son fond, cette bassine émaillée montre un dessin simple et délicat, aux couleurs nullement atténuées par le temps, un motif floral enserré par des bords bleus, de ce bleu merveilleux qui fait rêver les petits enfants ! Un bleu de ciel de carte postale ancienne, bleu turquoise selon l'ancêtre des lieux. En cette fin de journée, pour la grande joie des jeunes parents resplendissants, eux aussi artistes,la bassine se découvre un usage nouveau et sert de baignoire à l'enfant de huit mois, si potelée qu'elle déborde de son contenant. Sans faire aucun jeu de mots,on peut dire que Rosa se baigne dans les roses !

À gauche de la photographie couleur sépia, juste à la base de l'un des trois totems entourant l'étrange groupe familial, un signe est inscrit, dessiné sur le bois. Cette forme évoque une patte d'ours, extraordinairement stylisée, ligne pure et essentielle comme seuls les peuples primitifs peuvent en trouver dans leur intuition artistique. Dessin magique d'une patte d'ours, que les chamanes à tête d'oiseau et à tête de cheval intègrent dans leurs chants et dans leurs danses, appel troublé lancé vers les immensités célestes, mais aussi vers la Terre-Mère violentée et la Terre-Père oubliée.

Nadja Viet Halik

Le fatras bouillonnant en haut d’un mur, tout comme un morceau de ciel serait venu poser sa voile tendue ronde, un petit ciel morose et qui pèse, couvercle lourd de ciel qui semble claquer tout gonflé d’air, d’un air mou et tiède, comme enflé jusqu’à crever puis dégonflé et emmêlé, pris  au faitage d’un buisson d’épines sèches, un carré noir fait de branches perpendiculaires apparaissant, cinéma guignol en ombres chinoises de rien du tout, carré parfait, un carré, ça ne veut rien dire pour elle qui cherche des signes partout, jusque dans les trainées de condensation croisées au ciel bleu lavé des avions à réactions, carré de quatre croix marquant le ventre de toile, dans le mouvement arrêté du rideau, voile de théâtre de mots tus, rideau stoppé emmêlé juste avant l’ouverture, les trois coups sur le petit pan de mur jaune de toile grise, ciel sentant la suie sous l’insomnie de mots sur la plage presque blanche, un drap gris, gris usé de trop lavé, de trop frotté en haut du mur et qu’on laisse sécher parce que plus rien d’autre ne vient recouvrir les nuits, nuits de ciel chagrin de lessive en trop, linge limbe sans initiales frappé de l’ombre des quatre croix. Elle l’a laissé pendu là, alors qu’elle pose assise déjà molle sagement en dessous bien habillée, vêtue, revêtue enfin de sa robe noire.

Françoise Durif

La petite pogne trapézoïdale est minuscule, douillette. Tout y est, tout est parfait, la texture de la chair, douce comme jamais plus elle ne sera, moelleuse, satinée, le teint est uniforme miraculeux… Alors que les jambes ne sont pour l’instant que des appendices sans force, ni coordination, les petits doigts potelés, modèles exquis des menottes des angelots baroques ne sont pas tout à fait déployés, ils entortillent des mèches juvéniles… Comme au bord d’un nid, pas encore prête à s’envoler, la petite main s’accroche à la chevelure flamboyante du père avec la tranquille sérénité que rien n'y peut l’atteindre et qu’elle commande à ce royaume haut perché…

 

Frédéric Costa 

Le je des 7 erreurs #3

Les trois enfants sont allongés face à l’objectif. 

 

Elle règne au milieu, le sourire carnassier, le regard dévorant, et veille à ce que les choses soient justes. [ Elle lutte au milieu, le sourire dévasté, le regard très inquiet, et sait bien que plus rien ne sera jamais juste. ] La famille est moderne, exigeante, soucieuse de la réussite de chacune des trois jeunes personnes. [ La famille est plongée dans la terreur, au gré des pulsions du grand malade, le père est obsédé par l’idée que ces trois jeunes personnes puissent exister en soi et lui échapper. ] On voit bien, à la forme du visage, que les trois êtres n’ont que peu de traits communs. [ On voit bien, à l’expression du visage, que les trois êtres n’auront très vite plus rien en commun, car il faut brûler cette histoire et tenter de lui survivre. ] L’aînée et le cadet se ressemblent, dira-t-on bien plus tard. [ L’aînée et le cadet se livrent une guerre sans merci, dont personne ne sortira vivant, dira-t-on plus tard. ] La fille couve ses poussins, ses bras et ses épaules sont nues. [ La fille aime, aime trop, aime et cet amour coupe son souffle d’un trait vif et d’une voix blanche qui jamais ne voudra sortir autrement qu’à coup de poing dans les parois. ] Son rôle d’aînée lui confère cette autorité protectrice, cette aura d’assurance  — en toutes circonstances. [ Son rôle d’aînée lui confère le droit de se sentir sans cesse coupable, et d’avoir peur au point de voir les corps morts flotter dans la montagne. ] Attentive aux moindres détails, et à l’équité, faisant souvent les choses impeccablement au rythme de son cerveau trop ramifié, elle sera l’objet modèle des parents d’élèves de l’école. [ « Nous on te déteste, petite fille modèle, car le soir nos parents nous demandent systématiquement: et M, elle a eu combien au contrôle ? » ]  Poussée par des parents très présents, elle doit être la première partout, et assume bravement ce rôle, déterminée lorsque son père lui démêle les cheveux encore humides le dimanche soir. [ Elle le déteste, déteste, déteste si fort, vomit son rire ironique et son corps, et pleure de rage le manque à jamais sous la douleur du peigne qui lui massacre le crâne. ] Elle est toujours à la première place. Et gagne. Cela va de soi. [ Elle est toujours à la première place. Et gagne. Cela ne va sûrement pas de soi, tant son âme reste obstinément étrangère à ce monde. Plus tard il faudra gagner l’envie de vivre à chaque seconde. ]

Madeline

Les ancêtres de ma belle-famille, même s’il s’agit également des ancêtres de mes enfants, sont loin de constituer l’un de mes intérêts majeurs – pas plus que mes propres ancêtres, d’ailleurs ! S’il y a eu la nuit du 4 Août, c’était dans l’espoir de fonder une méritocratie, de mettre au service de l’Etat, de la Nation, non les mieux nés mais les meilleurs…

 

Je pense à ces deux photos de l’album initial, l’original sur lequel on voit un couple et ses deux filles photographiés en studio à la fin du dix-neuvième siècle et celle retouchée par l’oncle de mon mari sur laquelle n’apparaissent plus que les deux époux. C’est celle que j’ai reçue la première : je me suis étonnée de la distance qui séparait mari et femme, des vêtements noirs des personnages, du léger renflement sous la robe de celle que je considérais comme la (jeune ? !) mariée.  Douloureuses prémices pour fonder une famille ! 

Un autre membre de la famille m’a fait tenir l’original : j’avais des réponses, les réponses mais le mystère n’était que plus grand : pourquoi ce travail de fourmi pour faire disparaître deux tantes ?  Par la suite, les deux tantes n’ont, certes, entretenu – autant que je sache – que des liens ténus avec le reste de la fratrie mais aucun anathème n’a jamais cherché à les gommer des mémoires. Alors pourquoi commettre un faux, en somme ? L’ennui sans doute ! Le vide abyssal de la vieillesse ! Mais encore ? Quel besoin de fouiller sa généalogie pour, au bout du compte, la renier ? La rendre plus conforme à ses désirs ? Choisir sa famille en somme !

Brigitte Maurin

 

Autour de la mère âgée de quatre-vingt-dix ans, quatre enfants aux yeux clairs. [ Pourquoi pas cinq, alors qu'ils s'aimaient passionnément les deux-là ? L'aînée des filles avait supposé un tel événement, se souvenant que la mère avait été hospitalisée un jour, au temps où elle, l'aînée, était suffisamment avertie pour comprendre ce qui se passait, et puis lorsqu'on pose la question, la mère confirme qu'elle a conçu quatre enfants et pas plus, que la liste a été remplie, que la vie a été suffisante, que l'éducation de quatre enfants, mon dieu, c'était déjà une tâche délicate, et les nourrir aussi, disons, une tâche ardue, car seul le père rapportait de l'argent, mais la mère cherchait aussi à regrouper de petits pécules, ici et là ]. Les yeux clairs, les yeux verts, les yeux du père [ mais la mère n'avait-elle pas aussi un peu de vert dans les yeux ? À quel moment l'histoire des yeux verts avait-elle commencé, puis cessé ? ]. Le père au regard intense, puissant, désirant, bel éclat d'émeraude traversant la vie grise. [ Pourtant, quelque temps avant sa mort, un malaise s'était installé entre lui et moi, le jour où il s'était emporté contre un ouvrier qui ne voulait pas ouvrir le portail de la maison où ils vivaient, et j'avais pensé : « Pourquoi se comporte-t-il comme si tout lui était dû ? » ] .  « Ah ! Vous avez les mêmes yeux ! Les yeux de votre père ! Quels beaux yeux verts vous avez tous ! ». Contempler tous ces yeux verts fait ressurgir la peur, celle que la mère cherche à les arracher, ces yeux précieux, pour les garder religieusement en son escarcelle. [ Revenir, mois après mois, pour garder le contact quand même, mais à chaque fois, se cacher dans sa chambre de jeune fille, pleurer de rage dans le deuil, ne pas montrer les larmes, puis les montrer, à la fin de longues soirées d'explications et de discussions sans fin, blotties dans les bras l'une de l'autre, s'avouer des vérités difficiles à entendre, quiproquos, compromis, mauvaise foi, la si singulière terreur que chaque organe, chaque pensée même, appartient à la toute puissante mère ]. De la contemplation, un à un, de ces yeux verts, jaillit un souvenir dévastateur : le soir de la mort du père, en quelques minutes, ce soir-là, le reflet du regard embué de larmes de la jeune fille alors qu'elle lève les yeux du cadavre de son père et surprend son visage, son visage à elle, sillonné de larmes, son visage ravagé dans le reflet du miroir de la chambre [ et lorsqu'au moment de la cure de parole, le souvenir a jailli, ce fut une catharsis, un élan de parole fou, vouloir absolument décrire chaque seconde, pas à pas, pour confier enfin le désastre ]. Dans l'instant de vérité foudroyante de la mort du père, elle voit dans ce reflet le fatal destin, en une fraction de seconde, déjà accompli… comme une malédiction, comme une chute, et par le même temps, elle surprend sa propre beauté, non seulement la puissance du regard, l'intensité du regard du père, qu'elle lui a peut-être volé, en cette fraction de seconde à laquelle elle a assisté à son trépas, mais aussi cette beauté absolue, vibrante et terrifiante. Une beauté terrible. [ Dans la rue, quelques années plus tard, une enfant qui passait s'était écriée : « Tu es belle, tu es tellement belle que tu es affreuse ! » ]. Ce soir-là, oui, lorsqu'il ferme les yeux pour toujours, ses yeux clos déjà ne la regardent plus vivre et grandir, parler et séduire, devenir… Les yeux de la mère, eux, sont devenus gris, à jamais [et à jamais].

Nadja Viet Halik

Sur l’image trois générations qui se déplient rigolardes, de la grand-mère aux petites filles. En réalité ce sont 4 générations qui s’emboitent. j’avais décrit cette photo de tête, sans réussir à la retrouver sur ce présentoir de cartes postales récupéré dans la rue et sur lequel j’affiche des jeux changeants de photos. Chaque jour ce carrousel aléatoire délivre quelques cartes du tarot familial. Elles vont sans doute colorer ma journée, parfois adresser un signal subtil à mon esprit, faire jaillir par ricochet à un moment ou un autre une pensée vers telle ou tel, vivant ou disparu…Elles se sont emboitées les unes aux autres, de profil penchées en avant leur visage tourné vers l’objectif qui semble sourire largement lui aussi… Le cliché suspend le temps et c’est la trêve, le mensonge évangélique où tout à coup « l’être » s’efface pour « l’apparaître ». Ainsi s’évaporent sur la photo les colères, les comptes non soldés, les fureurs silencieuses et les décomptes pointilleux de l’histoire familiale, ses susceptibilités, ses orgueils froissées, ses luttes intestines des pouvoirs souterrains. Il n’y a pas de trinité. Les hommes sont morts ou absents. Il n’y a plus de dieu, l’histoire est trop vieille. Seules les matriarches, présentes ou à venir, président et régissent pour tous l’éternel et impérieux pardon familial qui s’affiche sur le papier glacé.

Il y a la fumée blanche d’un train —  c’est un train français — , la famille en rang, presque par ordre de taille, la plus grande tenant sa mère par la main, juste derrière le plus jeune pèse sur le bras gauche replié de son père, qui porte à droite une valise dérisoire. Les bribes en vrac de toute une vie tiennent là, dans cette valise. Elles ont été happées à la hâte et jetées éparses, rien que des anecdotes. Tous les quatre sont tout occupés à la précipitation du moment et à la nécessité de rester regroupés, unis, reliés étroitement les uns aux autres comme les atomes d’une seule et même molécule dérisoire. Pour l’instant encore réunis, soudés, convaincus dans leur candeur que ce n’est qu’un voyage. Dans la brume des vapeurs de ce train vorace j’avais omis les silhouettes en uniformes et le petit pan de gilet du plus jeune, battant le vide, alourdi par l’étoile jaune cousue par la mère…

Frédéric Costa​

Ces personnes-là — ce beau couple avec petit garçon—étaient des cousins de ma mère. Enfin plutôt petits-cousins. La grande femme au visage doux et régulier était — bien que considérablement plus jeune que lui— la cousine germaine de mon grand-père. Elle se prénommait officiellement Marie-Henriette mais en réalité personne ne l’appelait ainsi. On disait «Tiette». Un petit nom de bébé qui lui était resté collé, j’imagine. Par quel miracle avait-elle échappé à «Riette»? Car chez ces gens-là… 

( Hep, hep, Shirin c’est quoi ce jugement? C’est de ta propre famille que tu parles, là! )

 

Le mari de Tiette était peintre. Artiste-peintre. Il avait étudié la peinture à l’Académie des Beaux-Arts de la rue du Midi. Autrement dit l’Aca. Il se nommait Lucien. 

Affirmer que Lucien était peintre est peut-être un peu exagéré. S’il avait bien signé quelques toiles très académiques avec pommes, poires, noix, potiche et oiseau mort, il était surtout habile restaurateur de tableaux de maîtres. Il travaillait pour les musées et les riches collectionneurs. Enfin c’est ce que je crois. En réalité pour qui travaillait-il, je n’en sais fichtre rien. Quoi qu’il en soit, il gagnait bien sa vie. En témoignent leurs beaux vêtements et leurs mines épanouies. Si la photo date comme je le suppose, des années de guerre, ils ne manquaient ni de beurre ni de viande. Mais de quand date exactement cette photo? Je n’ai aucun repère pour affirmer qu’elle a été prise pendant la guerre. Au contraire, si elle traîne dans mes affaires, cette photo de parents éloignés, c’est peut-être qu’elle a été prise par mon propre père, donc après-guerre. Va savoir s’ils n’avaient pas bouffé des rutabagas et des topinambours à vous tordre les tripes, comme tout le monde. Enfin comme beaucoup.

 

Mon père avait surnommé ce Lucien «  l’Apostat ». En référence à Julien l’Apostat, un empereur romain qui avait renié le christianisme pour revenir au paganisme.

Pourquoi ce sobriquet sulfureux ? 

J’ai cru deviner que Lucien avait eu des sympathies pour l’Occupant et qu’après la Libération il avait prestement retourné sa veste.

( - Cru deviner ? Tu avais quel âge quand tu as entendu ces rumeurs-là ? Six ans ? Sept ans ? C’est pas sérieux, Shirin! Oui mais alors, pourquoi cet étrange surnom ? )

 

Venons-en au petit garçon. Il s’appelle Christian. Je ne l’ai vu qu’une fois et j’avais quatre ou cinq ans. Lui dix ou douze.

Il n’a jamais fait grand chose de sa vie, sinon profiter de ses rentes, dixit ma mère.

Quand il avait besoin d’argent, il vendait, paraît-il, un des tableaux de l’immense collection amassée par son paternel. Car Lucien ne faisait pas que restaurer. Il achetait et probablement à bas prix. À qui achetait-il durant ces années de guerre ? Ce qui me traverse l’esprit me fait trembler.

( Arrête tes suppositions Shirin. Elles sont gratuites. Paix à leur âme! )

Shirin Rooze

 

 

Quatre [ j'aurais pu écrire trois puis un, en différenciant mes cousins et leur mère, ou encore, deux puis une, puis une, en différenciant mes deux cousins, ma cousine et leur mère, mais bon il fallait faire un choix  — j’ai toujours aimé trancher — et la prédominance de leur vêtement m'a happé. Et puis j'ai toujours adoré les quatre fille du docteur March ] flocons [ Il faut dire que le blanc de leur vêtement s'accorde parfaitement.. La force des vêtements du dimanche. La force de l'immaculé qui témoigne tout autant d'un instant de paix que de cette instant trop long à devoir résister à la pose. Cette pose trop longue devant l'objectif. L'harmonie de leur dentelle est parfaite, l'harmonie de leur visage l'est beaucoup moins. Jean a le corps d'un petit adulte dans des vêtement d'enfant et fixe l'objectif ; Paul, assis sur des coussins persans, observe le photographe d'un œil aussi mutin qu'interrogatif ; Jeanne, en petite lady, croise les jambes, elle-même sur celles de son papa Rudi. Ses cheveux, d'un gonflant à rendre jalouse n'importe quelle barbapapa, la protègent d'un casque nuageux. Et puis il y a Cassandre, immuable, droite, triste, un léger sourire aux lèvres, comme prête à attendre le naufrage.] et un beau [C'est toujours une affaire de goût mais Rudi a su plaire à Cassandre. Et pourtant ce n'était pas chose aisée. La valeur des années a beaucoup compté, et puis surtout les choix de vie de Rudi. [Ce n'est que mon avis, mais j'ai toujours aimé trancher. Il pouvait donc être beau et fier, parce que Cassandre il fallait la souffrir.]  mouton [ Non pas qu'il est été un suiveur, mais Rudi a toujours aimé les groupes et la foule. Rentré dans l'armée, il ne jurait que par les bataillons et les défilés. Il a toujours aimé les “ hourrah ” et les sifflets. S'il avait pu, il aurait fait du rugby ou du football, pour les même acclamations et le goût de la terre foulée, mais l'appel de Bellone avait été plus fort, plus sérieux, et plus riche d'orgueil et de gloire... alors go go go pour la France ] [ Je pense aussi qu'il a toujours aimé trancher ] noir [ Était l'uniforme qu'il portait. Mais je devrais surtout parler de son goût pour les cinquante nuances qui précèdent ce noir. De part ses origines russes, il avait toujours aimé l'eau, “ Vodka ”. Les voyages l'avaient assoiffé. Soif d'eau, soif de monde, soif de rencontre. —  Mais là, je me garde bien de trancher — ] posent [ Vous savez, ce moment de crispation où chacun en avait pris pour son grade. Les remontrances sur les regards en coin de Paul et Jeanne qui n'avaient de cesse de gigoter ; l'apathie de Jean face à l'objectif et sa manie de tirer sur son short —  Il faut dire qu'il a l'air déguisé pour l'occasion, mais il n'avait pas pu trancher —  ; l'embonpoint que Rudi avait acquis ; sans parler du prix que leur avait coûté ce cliché. Toute la famille avait était mise au courant. Cassandre en avait déclenché une angine tellement elle avait été intarissable sur le sujet. — Et personne n'avait eu l'idée d'un langue à trancher —  J'ai toujours eu l'impression qu'elle en tirait la fierté d'une bataille : être gravée à tout jamais pour la postérité au prix d'un rein hypothéqué. Mais bon, “ son Rudi avait été promu. Ils pouvaient bien se l'offrir. Et puis sinon, elle serrait un peu plus son corset et le jeûne c'est bon pour la santé! Alors... ”] [ C'est elle qui avait tranché. ]

Les uns fondent. [ Littéralement, ils semblent avoir si chaud  sur ce cliché. Il faut dire que cet été-là les draps séchaient aussitôt sortis des lessiveuses. Rêvant sans doute d'une sorbet à la fraise ou d'une citronnade mentholée, chacun n'avait pas pu négocier avec Cassandre, elle avait tranché, il fallait : rentrer à la maison, ranger les habits du dimanche, finir les devoirs, repasser les leçons, repasser les draps, préparer le dîner, aider aux corvées... —  Bref, j'ai choisi de trancher dans cette énumération —   Le luxe n'avait qu'un temps. Le temps de cet instant figé ] [ Rudi lui aussi, luisait dans son uniforme ] L'autre repart. [ Eh oui, le bateau était prévu pour le lendemain. Mais ce que Cassandre ne savait pas, c'est que Rudi partait une journée plus tôt juste pour profiter de son temps à lui.  ( Cette fois, malgré les apitoiements de Cassandre et de mes cousins, c'est lui qui avait tranché. ) Il l'avait toujours aimé. Mais les temps des bataillons et des défilés avaient changé le mouton noir brioché. Le goût du flocon était un rien passé. Il repartait pour profiter d'un autre sorbet. La Vanille, c'était doux. Ses guerres se menaient dans des champs de coton tissés.] [En ces matières, je vous  laisse le soin de trancher.]

Appelez-moi Victor

 

 
Tomber les murs #4

Derrière eux, mais c'est le monde entier ! Ce monde qui commence par une ravissante petite vallée où les amoureux ont choisi de déménager leur atelier d'artistes, quittant la ville trop oppressante, cherchant en pleine nature une nouvelle inspiration, ouvrant tout grand leurs poumons et leurs êtres à d'autres dimensions. La forêt couvre presque tout le paysage, la légende raconte qu'un dragon y sommeille. L'enfant qui prend la photo et ses parents qu'il saisit en cet instant d'une soirée de printemps dans l'herbe, y croient tous les trois, à cette légende d'un dragon, et à celle d'un canard jeté dans une grotte, tout là-haut, qui fut retrouvé nageant dans la rivière en contrebas. Une vallée rieuse, mystérieuse, ce monde originel pour l'enfant radieux et tourmenté, qui fixe son œil maintenant vers ceux qui l'ont matérialisé en ce monde, cet instant si précieux parce qu'il ne reviendra jamais et que le sourire de celui qui va mourir, le père, semble léger pourtant. Derrière eux croissent les vergers aux arbres fatigués et noueux, se dresse l'ancien lavoir où la voisine vient encore rincer ses dentelles, descend une ruelle, s'arc-boute le pont sur la rivière, s'étale le cimetière puis surgit l'usine à bois. Mais tout cela n'est que détail, la vision se projette au cœur de la forêt, toujours, cette forêt qui deviendra le monde entier. Les hêtres, les chênes, les trembles, les églantiers, les aubépines, les ronciers. Les deux chouettes vont bientôt sortir et les chauve-souris virevolter lorsqu'ils rentreront, les chattes reviendront, elles aussi, de leurs courses folles. L'odeur de la terre chaude engloutira leur souffle. Derrière eux, l'obscurité, puis une clarté, puis la lumière ?


Nadja Viet Halik

D’elle à moi, il y a comme un filin lancé dans l’épaisseur vertigineuse du passé.

Protégée sous un papier cristal, dans sa chemise chamois portant la signature et l’adresse du photographe, elle est là, devant moi, cette photo de famille dite «  les quatre générations » qu’avait souhaitée mon arrière-grand-mère, Poldine Werson, surnommée « la Noire ».

Tant et tant de choses se sont envolées, ont été effacées, noyées, déchirées ou perdues mais cette photo a submergé, a flotté au fil des décennies brumeuses pour me rattraper aujourd’hui. Car ce qui contemple ces cinq personnages, ce n’est ni le photographe caché sous son drap noir, ni la ville maculée de poussière de charbon qu’était Liège à cette époque, ni la Meuse, ni l’Ourthe, ni les pigeons du clocher de la cathédrale, ni la gare où nous avions débarqué Fan et moi, vêtus comme des petits pauvres, non, ce qui regarde cette photo c’est une femme assise ce soir-même à son bureau dans une maison du sud de la France. Et cette femme, il semblerait que ce soit le format adulte et passablement usé de la petite fille aux yeux clairs qui pose sagement la main sur le bras du fauteuil de son aïeule. 

J’avais six ans. Je me souviens très bien de la «  cérémonie » et de ses préparatifs. La veille, visite au rayon Enfants de l’Innovation pour nous équiper de vêtements neufs, Fan et moi, qui, venus de notre «  trou de campagne », n’avions rien de convenable à nous mettre sur le dos. Fan, si fier de sa cravate sur élastique!

Fébrilité après le déjeuner. Départ pour le studio, bien propres, bien habillés, bien coiffés.

Et Mémé? Mémé reste à la maison! Mémé n’est pas conviée! Pourquoi? Et bien non, pour mon arrière-grand-mère Poldine, pas question d’inviter sur la photo Mélanie, une pièce rapportée, la femme de son fils, notre grand-mère adorée! 

Je découvrais l’existence d’une animosité sournoise dans cette famille. Une de plus, j’avais déjà payé le prix de quelques autres.

Putain! Cette petite douleur ne s’est jamais effacée! 

Shirin Rooze


Khalil : Je ne sais pas ce que tu en penses, Oswald, mais moi, tout ça me fatigue !

Oswald : Tu sais combien j’ai compté de Land Rover depuis le lever du jour ?

Khalil : Parce que tu les comptes !

Oswald : Ben oui, je les compte ! Ça ne peut pas faire de mal : c’est pour les statistiques de Mamy. Celle qui vient de s’arrêter est la dix-septième de la matinée. Et il n’est pas encore dix heures !

Mamy : Ils sont sept par voiture, huit avec le chauffeur mais lui ne compte pas : il est du pays ! Dix-sept fois sept, ça nous fait cent dix-neuf touristes. A cent dollars par touriste, ça fait presque douze mille dollars. Le business est bon. A ce tarif, on peut nous installer des points d’eau artificiels et prévoir des bottes de foin. C’est sûr, tout le CO2 que balancent les voitures participe sûrement au dérèglement climatique mais la savane a toujours été très sèche et quand il fallait galoper pour échapper aux braconniers qui ne s’intéressaient qu’à notre corne, c’était autrement plus périlleux. Vous aurez beau dire, ce n’était pas mieux avant !

Khalil : Si tu le dis… Heureusement qu’après, ça se calme. Il fait trop chaud pour les touristes ! 

Cela dit, il ne faut pas leur en vouloir s’ils ne sont pas plus courageux que nous. Dans peu de temps, je vais vous proposer d’aller jusqu’au grand fromager avant qu’il n’y ait trop de monde.

Oswald : C’est vrai que la rivière est un peu loin mais je ferais bien le détour pour aller boire un coup. Qu’est-ce que tu en penses, Khalil ?  Et toi, Mamy?

Mamy : J’en pense que je vous trouve bien exigeants, les enfants. Si vous aviez connu l’époque où rien ni personne ne nous protégeait, vous vous plaindriez un peu moins de la noria des tout-terrain. Regardez-les ces braves gens, avec leurs caméras et leurs appareils photo, s’ils ne sont pas mignons. Nous pourrions faire l’effort de nous déplacer un peu pour le film. Vous êtes beaucoup trop statiques. Moi, je ne dis pas, avec mes rhumatismes, cela me coûte de plus en plus, mais vous ! Faudrait voir à faire un service minimum pour leur donner envie de revenir. 

Khalil : Et si on chargeait la land, Oswald ? Si on faisait semblant au moins…

Oswald : Pas question : les règles sont strictes. Pas de braconniers, pas de gestes hostiles. D’ailleurs, il y a parmi eux une adorable blondinette dont je veux bien peupler les rêves mais pas les cauchemars

Khalil : Toujours romantique mon frère !

Oswald : Romantique et frustré. J’aimerais bien m’approcher d’elle mais ça va faire un foin du diable. Ils vont tous croire à une agression : je suis simplement très myope et je voudrais garder une image d’elle plus nette.

Mamy : Trop tard ! La voiture s’éloigne lentement. Et vous n’avez pas bougé d’un pouce depuis qu’ils se sont arrêtés. Moi, je gagne le fromager. Qui m’aime me suive !

Brigitte Maurin

Les trois enfants sont allongés face à l’objectif. 

 

Derrière la fratrie, plus précisément en face, cogne l’un des murs du nid de liqueur. Le jour, nul besoin d’échapper à son goût doux-amer, à son goût de colère et de chape poisseuse. Lorsque l’on rentre vers les dix-sept heures, il y a dans la foulée cette allée de gravillons blancs que l’on dévale en luge ( qu’il y ait la neige ou pas ), ou à toutes jambes qui finissent par nous précéder. La butte est une seconde hauteur sur le plateau de la Seine, son ascension par les courtes jambes nécessite pas mal d’élan, ou un vaisseau spatial. Celui de Jayce, conquérant de la lumière, fait généralement l’affaire. S’il n’y a pas trop de Monstroplantes. Lorsqu’on invite Marie, Ingrid ou Sébastien, on a besoin d’accessoires, de la musique, les Tahitiennes en jupettes à franges rose malabar préparent le spectacle, ou construisent une cabane de papier toilette dans le bois. On peut mettre Yves Duteil tout bas sur la terrasse, on se laisse tomber bras en croix face contre terre sur la pelouse - en se rattrapant au tout dernier moment. Romain porte le casque de moto jaune bouton d’or de son père et ne s’est pas rattrapé. Outch. Qu’importe, on passe d’un monde à l’autre, souvent, le plus souvent, en solitaire. Seul le bouton d’or porté au menton dira si l’on ment. 

 

Dehors, derrière ce mur qui cogne comme un cri indéchiffrable, la nuit est tombée déjà, et l’on s’en rend compte bien tard, lorsque le réverbère de la rue chouine son visage orangé sur les briques et que les bois de la rue du bois Moissy deviennent tout bizarres. Trop silencieux trop humides les yeux s’écarquillent pour distinguer le chien du loup. Si l’on s’est aventuré trop bas dans le bois on panique subitement et on remonte le petit chemin à toute haleine, la Présence aux trousses. La liqueur nous étouffe à présent. Le mur nous a ravi. On passera encore de longues heures sous la chape poisseuse de la chambre à écouter le bruit des moteurs d’une voiture qui ne s’arrêtera jamais au 208. Le corps d’enfant veille-agonise lentement, précisément, sous la terreur du nid de liqueur, la nuit. 

Madeline

1.Sur l’image trois générations qui se déplient rigolardes, de la grand mère aux petites filles. Elles se sont emboitées les unes aux autres, de profil penchées en avant leur visage tourné vers l’objectif qui semble sourire largement lui aussi. Celui qui tient l’appareil est l’un des rares spécimens mâles de cette famille. Quand il y en a plus d’un lors d’un repas, ils se cherchent et se regroupent. Ils ont été décimés par le temps, les séparations, la maladie. Ce jour là, il est le seul. Il succède à un père et un grand père malmenés. L’un a quitté la vie, l’autre a quitté sa femme, les aïeux n’ont pas eu un sort plus enviable, les autres ont jeté l’éponge… 

 

2.C’est une table immense et toute en longueur qui les reçoit tous. On n’a pas vraiment pris soin de mélanger les générations qui se retrouvent volontairement ou pas agrégées. On ne pense jamais à faire la photo au début du repas, parmi les reliques du repas, ce sont des visages déjà rougis par la bombance, les rires et les boissons qui fixent hilares l’objectif en levant un verre pour la forme. Au delà, le touriste européen qui tient l’appareil a derrière lui le mur de brique du fond du jardin. Il y a ensuite les résidences du « barrio », toutes protégées de hauts murs souvent surmontés de barbelés. C’est choquant pour un œil inaccoutumé, banal pour les argentins. Les quartiers s’étalent ainsi, enserrant Buenos Aires de banlieues qui se succèdent, couvertes plus souvent d’autres maisons aux jardins moins luxuriants, de murs moins hauts et plus souvent décrépis, d’immeubles en attente de finitions... Il y a encore des terrains vagues … Dans les rues, des gens en loques transportent des ballots immenses de déchets. Des sacs géants de bouteilles plastiques sont portés par des enfants. Des montagnes de cartons circulent sur des vélos ou des diables rafistolés. Le chic côtoie toujours la mendicité. Beaucoup plus loin le cœur de la capitale, tout aussi hétéroclite. De plus haut, on pourrait voir ce continent qui raconte dans ses contrastes et ses inégalités la banalité de plusieurs siècles de colonisation, d’exploitation, de pillage puis de dictatures où dans des fosses profondes ont été déversés des monceaux de corps recouverts par les tapis rouges sur lesquels marchent les plus nantis, descendants de la vieille Europe…    

 

3. Ils sont deux qui traversent de dos, sur un passage piétons, ils regardent dans la même direction. Ils sont vêtus d’été presque à l’identique, l’un plus large que l’autre n’en est pas moins taillé du même bois. La posture et la démarche portent la même signature…ils sont le fils et le père. Derrière, ce sont les femmes qui suivent et qui les observent. La même génération que le fils, sa sœur et sa compagne… elles ne sont pas familières, aussi éloignées que les océans les séparent … La sœur qui photographie est créole, brune de peau et de cheveux, charnue, sensuelle, piquante, drôle et abrupte, encore une enfant trop bavarde. À côté, la compagne du fils est elle une taiseuse, silencieuse, plus grande, plus observatrice, sur la réserve timide et farouche d’une biche, elle aussi porte aussi une chevelure brune qui flamboie… il n’y a que le fils qui ait pu les rapprocher.

Frédéric Costa

Je reviens à la première photo. Et j’en écarte la fillette vêtue de blanc pour me recentrer sur la mère, en noir. Le sourire à ses lèvres donne une sorte de plénitude au visage,  quelque chose d’une attente, enfin comblée. Elle pose assise, entourée de son mari, qui lui, rit franchement — sur les photos, il a toujours eu cet air satisfait de lui–même — non, toi — je reviens au tu, je m’adresse à nouveau à toi après avoir tenté de m’intéresser à ta fille. Sur cette photo que je regarde depuis… depuis j’ignore combien de temps — admettons que je ne l’aie vraiment rencontrée qu’à partir de l’adolescence et depuis, elle ne me quitte pas —. Je me souviens l’avoir collée sur un morceau de carton, puis, tentant de la décoller, en avoir déchiré un coin. Recollé, il reste la déchirure, cicatrice dentelée aux deux franges bosselées dans le coin supérieur gauche. Depuis plus de quarante ans la photo est passée de la commode à des cheminées, quelques tiroirs peut-être, des étagères. Elle est revenue sur la cheminée depuis ces vingt dernières années. Tu n’as pas vieilli, tu n’es pas morte. Tu continues de scruter un point imprécis devant toi. Et, tandis que moi je grandis, puis vieillis — j’ai aujourd’hui sûrement plus du double de ton âge, de l’âge de la photo en date de 1926, peut-être — toi, tu restes dans les environs de la trentaine, et sans doute, moins. Et tu continues, un dimanche comme les autres — c’est un Dimanche, à n’en pas douter, et j’y adjoins une majuscule volontairement — de fixer calmement ce point. À chaque fois qu’ensemble on regardait cette photo, tu disais là… tu sais, là, on était riches. Tu poses assise, en robe noire ornée d’une broche. Tu as ton sourire de Joconde. On était riche. Oui, on avait quelque chose à porter le dimanche — Dimanche — Avant, avant on n’avait que nos blouses d’usine. À tes côtés, ta jeune sœur et ton frère. Elle va bientôt mourir de la grippe espagnole et son prénom sera légué aux filles qui suivront — sauf à moi. Mais en vieillissant tu mélangeras emmêlera les générations en nous appelant : Olga — Emma, ma grand-mère, la petite fille vêtue de blanc qui sourit entre vous deux — G, ma mère… et enfin mon prénom. 
 

Derrière vous cinq, et que je n’ai remarqué que tardivement, un mur en ruine, des herbes, des linges informes pendus à un fil.
 

Toi, sereine, tu fixes un point du présent de la photo, légèrement au-dessus de toi. Une tête d’épingle légère. À quoi rêves-tu maintenant que tu n’as plus faim ? Quelles images accessibles se forment dans l’eau de ton regard ? La route que vous avez suivie pour parvenir jusque là, dans le département de l’A ? À la Schappe — j’ai dû entendre ce nom, je m’en souviens, prononcé, il m’est revenu suite aux recherches sur internet — où certainement tu as trouvé du travail. Tu évoquais la soie collante aux doigts les jours de forte chaleur. La Schappe : des filatures spécialisées dans les déchets de soie et employant une main-d’œuvre venue à pieds depuis le Piémont m’instruit Wikipedia. Vous êtes arrivés à pieds — de ça je suis sûre — par le Col du Mont-Cenis. Portant leurs chaussures afin de ne pas les user. Tandis que moi, empruntant pendant plusieurs étés un bout de la voie romaine, je vous chercherai du mauvais côté, celui du Petit-Saint-Bernard. Tu reçois un salaire. À l’épluchage — ce que tu décris, mais avec si peu de mots, ressemble à cette activité — tu gagnes deux francs, pour neuf heures trente de travail, si j’en crois l’article. Devant une vitre éclairée le voile de soie défile et l’ouvrière doit retirer les éléments étrangers qui subsistent dans le voile, essentiellement des cheveux, ou des frisons, les déchets de dévidage. Gare à celle qui quitte son travail des yeux ! Elle peut être punie et forcer de continuer sa tache debout et pendant plusieurs jours. Où habitez-vous ? En évoquant cette époque, tu n’as jamais rien mentionné d’autre que la blouse et la chaleur. Je lis qu’une cité ouvrière a pu vous accueillir. Mais, sans doute avez-vous préféré vous réunir avec les cousins déjà installés ici. Dans ton regard si je le suis, j’ai envie de voir le chemin. Ce chemin à la sortie de ton village, qui traverse la plaine presque vide et conduit à la maison blanche. Celle où tu es née. Sais-tu au moment de la photo si tu vas y revenir ? Qui est resté là-bas ? Dans la maison où nous irons, chaque été, dans quarante ou cinquante ans. 

Moi, je suis née dans ce chemin. Quelque chose de l’ordre de la lumière, de l’odeur aussi, m’a fait naitre là, à un lieu précis que je pourrais décrire, où je reviens toujours dans la lumière violente et verticale, la chaleur de l’été vers midi qui brouille les contours, le long du chemin de poussière avec encore quelques herbes en son milieu, et tout autour les foins qui sèchent, sauterelles et grillons, le reposoir, les fleurs séchées dans l’eau croupie au fond du petit verre aux pieds des pieds du Saint-Sébastien rongé de salpêtre, ce lieu contenu dans un seul mot, mot paysage lu au fond de tes yeux : m’incammino.

 

Françoise Durif

Bonus Track #5

—  Combien de temps il t'a fallu pour en arriver à te dire qu'elle n'essayait jamais, sinon très distraitement et maladroitement, de se mettre à ta place… d'autres adverbes surgissent et m'encombrent l'esprit, sensation malsaine : méchamment et perfidement. Méchante et perfide, comme la Reine de Blanche-Neige interrogeant le miroir. La violence de son rejet, le sentiment d'être de trop toujours suffit à gonfler ces adverbes pathétiques comme des baudruches oppressantes, obstruant le souffle, annulant toute impulsion de liberté. Je suis, tu es, nous sommes dans le labyrinthe et tu n'en sortiras pas de sitôt. Sale carne ! 

—  Oui, curieusement cette indifférence, cette désinvolture faisaient partie de son charme, au sens propre du mot elle me charmait… Elle me jetait des sorts, plutôt, non ? Elle prononçait toujours, après m'avoir attirée dans ses filets, ces atroces mots de refus, de désapprobation et de mépris. J'aurais tant voulu qu'elle m'accepte, me dise que j'étais belle, dans son regard, dans son miroir… mais impossible d'ouvrir la bouche, trop peur que des crapauds en jaillissent. Moi, je la trouvais tellement belle, tellement belle, tellement belle !

—  Jamais aucune parole, si puissamment lancée qu'elle fût, n'a eu en tombant en moi la force de percussion de certaines des siennes.Percussion, tremblement de terre, grondement paranormal, percussion de métal, sonorités sifflantes, vibrations coupantes qui font exploser le paquet d'aiguilles. Répandues sur le lino de la cuisine, elle demande que je les ramasse toutes car, précise-t-elle, je suis ses yeux. Si tu continues comme ça, ma pauv'fille, tu finiras dans le ruisseau.

 

Nadja Viet Halik

Un jour ensoleillé, en attendant que refroidisse la bouillie chaude déjà versée dans les bols, les ours décidèrent de faire une promenade. Ne craignant pas les voleurs, ils partirent de leur chaumière en laissant la porte ouverte. La mère s’endormait tous les jours avec des somnifères, le père se faufilant dans la chambre d’enfant - Elle disait « mon père m’a violée à douze ans ». Il était impossible de quitter ce visage. Elle a poursuivi son récit avec calme, aidée par les questions discrètes du présentateur, un homme mûr, cheveux gris, figure du bon père dans le rôle du confident. Enfin, lorsqu’elle s’assit sur la plus petite chaise, celle-ci cassa car Boucle d’or était trop lourde. Les enfants de Sarajevo, des orphelins au milieu des ruines. Il y a Mario. Il dit « la nuit, je rêve que ma mère est vivante ». Il a un bonnet jusqu’aux yeux, il sourit. La télé le rend lumineux, comme s’il était dans un vitrail. Je suis un chien : je bâille, les larmes roulent, je les sens rouler. Je suis un arbre, le vent s’accroche à mes branches et les agite vaguement. Je suis une mouche, je grimpe le long d’une vitre, je dégringole, je recommence à grimper. Quelquefois je sens la caresse du temps qui passe, d’autres fois —  le plus souvent —  je le sens qui ne passe pas. De tremblantes minutes s’affalent, m’engloutissent et n’en finissent pas d’agoniser. Croupies mais encore vives, on les balaye, d’autres les remplacent, plus fraîches, tout aussi vaines; ces dégoûts s’appellent le bonheur. Ma mère me répète que je suis le plus heureux des petits garçons. Papa ours grogna. Petit ours fut déçu de trouver sa petite chaise cassée et son petit bol de bouillie vide. Jusqu’à la Gare du Nord, chaque phrase de la mère - qui s’efforce de garder un ton neutre - est relevée par la fille qui y détecte aussitôt un sens caché, le vrai sens, à savoir la mauvaiseté de la mère: « Tu vois comment tu es! » Le texte maternel est passé au crible et condamné par la fille avec un acharnement qui provoquerait de l’effroi s’il n’était senti comme le signe d’un mal-être, d’un ennui, qui se résolvent dans la persécution facile et sans châtiment de la femme qui l’a mise au monde. Beaux cahiers, objets scolaires estampillés Chevignon, produits de base —  lait UHT, yaourts, Nutella, pâtes —  ni légumes ni viande, sans doute achetés dans les commerces spécialisés. Une famille bourgeoise, qui n’a pas besoin de se faire « remarquer » et qui tire sa puissance de son invisibilité même. 

Ce que je viens d’écrire est faux. Vrai. Ni vrai ni faux comme tout ce qu’on écrit sur les fous, sur les hommes. J’ai rapporté les faits avec autant d’exactitude que ma mémoire le permettait. Mais jusqu’à quel point croyais-je à mon délire? Voyez plutôt: seul au milieu des adultes, j’étais un adulte en miniature, et j’avais des lectures adultes; cela sonne faux, déjà, puisque dans le même instant, je demeurais un enfant. Je ne prétends pas que je fusse coupable: c’était ainsi, voilà tout. N’empêche que mes explorations et mes chasses faisaient partie de la Comédie familiale, qu’on s’en enchantait et que je le savais : oui, je le savais, chaque jour un enfant merveilleux réveillait les grimoires que son grand-père ne lisait plus. Mais rien n’est comparable à l’émotion que donne la vue d’un être vivant, d’un corps porteur d’un nombre inouï d’années. Nous voudrions garder ce corps rétréci, parcheminé, mais qui est le même que celui de la petite fille courant dans les rues d’Arles dans les années quatre-vingt de l’autre siècle. Elle prit donc ses jambes à son cou et courut dans la forêt avant que la famille ours ne la rattrape!

Madeline

 

Il fallait traverser les immenses gorges dans les chuchotements et les murmures. Il y avait de la boue partout. Ses cheveux blonds volaient dans le vent. Lisse et frondeuse, elle portait une robe à rayures avec un col de dentelle claire. Peut-être avait-elle peur. Mais elle était décidée à ne jamais pleurer. 

Elle voulait se délecter de lui. Elle lui embrassait le front. Ils faisaient l’amour le jour et ils faisaient l’amour la nuit. Il respirait par la bouche avec un son mouillé. Il se blottissait contre elle, heureux comme un nourrisson.

Peut-être était-elle enceinte?

L’enfant naquit à Varsovie dans le quartier des filatures. Il y avait de la boue partout. On la prénomma Soura.

C’est à cette époque, qu’ il mit de l’argent de côté dans un obus perdu trouvé sur le chemin et caché au grenier avec le livret de famille dans un coffre-fort rouillé. Il rêvait de reprendre un fond de commerce pour vendre des soldats de plomb.

Un soir, à la place de l’avenir, il n’y a plus eu que le vide. Ils étaient devenus des parents aux traits alourdis qui ont perdu un enfant.

Shirin Rooze

Du vivant de mon grand père « pépé Pépino » (diminutif de Josépino, c’est à dire Joseph) les repas de familles étaient le temps fort de la semaine. Chaque dimanche ou presque, il réunissait autour de lui tous ses enfants et présidait de grandes tablées. Ces moments familiaux étaient sans doute secrètement douloureux pour lui et Santine ( Sainte en français ) la mère. Ils auraient dû festoyer chez eux, au village, en Sicile, au lieu de cela, contraints à la fuite par un servage féodal endémique, les crises économiques, la montée du fascisme et les guerres (1), ils se retrouvaient loin, dans la France d’après guerre, un pays  où ils seraient toujours, quant à eux des étrangers. 

 Ces retrouvailles étaient néanmoins l’expression rituelle du partage par le paternel d’une partie du fruit de son labeur de la semaine avec ses enfants, leurs conjoints et une troisième génération encore en couche. Elles étaient aussi les lieux des incompréhensions silencieuses de la première génération française, encore docile, mais déjà manifestement éloignée des préoccupations du patriarche … Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées (2).

Dans les apparences les hommes étaient les maîtres de famille. Ils parlaient peu et mouraient tôt (2). Ils souhaitaient imposer de leur vivant un joug indiscuté. Ils aimaient rappeler qu’ils étaient « les chefs de famille », pouvoir transmis d’une génération à l’autre de mâles,  leur conférant le droit de l’arbitraire, un sauf conduit à toute décision abrupte et inexplicable.

 Mais dans les coulisses des cuisines, dans les actes quasi invisibles du domestique, de l’éducation des enfants, un autre pouvoir était à l’oeuvre, celui des femmes, celui de la transmission et par dessus les hommes celui du règlement et de la gestion économe des affaires du quotidien. Bavardes entre elles mais silencieuses en société, elles étaient laborieuses et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés (2).

 A la mort de Joseph les enfants et petits enfants étaient encore tous très jeunes, tout était à construire et la famille s’éparpilla, laissant une veuve encore jeune à sa vie solitaire en HLM. Les repas autour de Santine devinrent rares. Les 4 frères et 4 sœurs qui avaient partagé plus souvent que rarement le pire que le meilleur pendant la guerre et les années étriquées qui suivirent, constituèrent avec l’arrivée d’une plus grande facilité, du confort et des pièces rapportées des épouses et époux respectifs, un groupe hétéroclite que les années, les différences sociales, les choix politiques séparèrent progressivement. La « famille » devint un groupe de gens qui n'arrivaient plus à communiquer, s'interrompant, s'exaspérant mutuellement, comparant les diplômes de leurs enfants comme la décoration de leurs maisons (3).

Avec mon père nous visitions fréquemment ma grand- mère qu’il idolâtrait à sa façon maladroite et timide d’enfant d’émigrés. De son côté elle était bourrue, mais ses regards souriants contre- disaient ses manières un peu rêches. Ces visites étaient des moments de rare tranquillité, mon père homme susceptible, complexé et atrabilaire était avec sa maman comme un enfant empressé, calme et apaisé. A ces occasions qui étaient fréquentes et qui ont rythmé notre jeunesse, nous étions transportés dans un autre espace, toujours gourmand, un peu exotique puisque ma grand mère concoctait des plats que nous ne mangions nulle part ailleurs avec des saveurs d’herbes sauvages disparues avec elle.

Ces rendez- vous étaient l’occasion de « sa » langue. Son accent était rocailleux, son vocabulaire mêlait des mots d’ailleurs, les accents toniques étaient du sud de la méditerranée. Les conversations se faisaient le plus souvent en un seul et vaste mélange d’italien, de sicilien, de niçois et de français, incompréhensible pour les étrangers à la famille… Combien l’enfance déploie t- elle d’intelligence innocente pour permettre d’accéder avec l’évidence de son naturel à toutes ces compréhensions... Je ne les entendrai plus jamais, tes fautes de français et ton accent étranger (4) Santine. En « partant », ma grand- mère sicilienne, tu nous as privé de tes néologismes amalgamés qui nous faisaient tant rire avec ma sœur, reprendre sans indulgence tes mots à contre- sens, imiter tes phrases inimitables… sans doute, cette nécessité de traduire sans même m’en rendre compte, cet élan pour comprendre l’autre, créer du lien pour une rencontre possible, m’ont ils donné ce gout de la différence, celui d’autres langues, celui de « l’étranger » en général… 

 

  1. « Les Ritals » Jean François Cavanna

  2. « Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu.

  3. « Un roman français » de Frédéric Beigbeder.

 

 4.« Le livre de ma mère » d’Albert Cohen

Frédéric Costa

Tenue par le tricot souvent ma mère

ma mère souvent pour 

d’une pointe de chaussette mais froide

le lendemain au jour j’ai pu voir

Le lendemain au jour finir le reste ambré 

Simplement de ma vie jamais merveilleuse 

froide et nu mon pied

pointe 

froide et nu mon pied

Des pulls de laine qui grattaient mordaient la chair tendre

toi seule savait en taire les étoiles

cette cérémonie

Souvent ma mère

la grande valise noire l’ombre indécise pénombre à peine une ombre

mais qui ne savait pas nous savions bien 

la nuit tombait

demander ce que c’était 

mais sa voix

je ne me souviens plus de sa voix

que nous devrions plutôt

et c’est ton nom qui traverse encore mes armoires

pas encore le carton à chapeau l’ombre pour saluer 

ma mère

souvent

dans la pénombre du vestibule je l’ai écoutée et c’est à peine si je l’ai regardée 

son visage

Mais sa voix ne serait-ce que sa voix 

sans doute demander ce que c’était

J’aurais soif Intensément  

je cherche Je ne me souviens plus

qu’elle ne dirait pas non de replonger dans l’eau l’eau bleutée du soir 

ma mère souvent

la nuit tombait quand elle a dit que nous devrions plutôt

J’avais déjà cessé de la voir la grande valise noire de joie triste

Le lendemain 

souvent ma mère 

au jour j’ai pu voir

J’avais grippe et fièvre 

du tilleul de chez nous 

simplement du tilleul Fort Sucré Refroidi 

Ma mère avait pensé

 

Françoise Durif

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