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ÉCRIRE L’ÉTÉ XXXII

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture

 

Vivre enfin dans l’habitat dont vous rêvez !

La phrase est restée d’une publicité « locale » des vingt minutes comprises dans notre ticket de cinéma. Nul besoin d’être une conteuse expérimentée pour entendre, derrière le slogan, la voix du Malin. Quoi de plus dangereux que de voir un rêve prendre corps ? Par dangereux, je veux dire stérilisant : mon diable n’est pas un ambianceur romantique, son rouge n’est pas là pour mettre un peu de piment dans nos mièvres existences, il brûlera tout, tout jusqu’à l’os, jusqu’à ce que plus rien jamais ne pousse.


Ainsi, prenons pour exemple la table de travail idéale. Je la dessine sur mon cahier sans lever le stylo. Elle est parfaitement vide, dans une pièce vide. Au milieu du rectangle immaculé, le manuscrit imprimé pour relecture trace la seule fenêtre sur l’extérieur, celle où passera l’oracle de mon avenir littéraire. Le signe s’en dégagera des 140 501 caractères. Tout semblant de vie ayant été effacé, pourrais-je seulement tolérer que ma grossière enveloppe soit assise sur le design, d’un seul trait, de la chaise ? Et ma voix, dans cet espace où rien ne lui fera obstacle ni accueil, ma voix haute dans cette acoustique parfaitement sèche, comment en supporter la nudité à chaque page relue ? Faudra-t-il accepter qu’une pensée incolore, médiocre, informe, un avorton de phrase, vienne souiller le blanc mat des murs, quand ils réclament de grandes gerbes rutilantes, des feux d’artifice, des vagues bleues hautes de plusieurs étages ? Dans un lointain écho, me revient la phrase de Sylvie Joly : « Rien, un lys blanc posé à même le sol ». Rien ne s’écrira sur cette table-là, c’est une table à renoncer, on s’y assied avec les fers aux pieds.

 

J’en dessine une autre. Le manuscrit, c’est bien beau, mais pas de relecture sans stylo. L’écrivaine en papier, c’est bien sur le papier, mais au stade où j’en suis, tout se réécrit dans le format livre, avec son fichier bien rangé. Sur la table il y a aussi le PC, le vieux PC reconditionné qui ne se la raconte pas, mais sauvegarde fidèlement. Il est moins autonome que mon grand-père, à qui on vient de changer les batteries, mais il est bien contenant et sa lenteur me ramène à la mesure de la phrase, à l’élaboration d’une pensée qui est un processus plus qu’un résultat. Il se transporte mal, avec son poids et la chaleur… Il est vissé à la table de travail, tandis que le carnet dessiné, à son côté, est de toutes les sorties…

 

En voyant, mon dessin, tu dis : « Aaaaah, ce sont des tables ! Je les avais prises pour des maisons ! ». Et comme tu as raison. Il y a là, que je n’ai pas encore dessiné, un petit cendrier Schweppes de la première heure. Je l’ai toujours vu, aussi n’ai-je pas besoin de le voir pour savoir qu’au fond, une pagode bleue est peinte sur la porcelaine blanche. Trois minuscules mandarins se suivent sur un pont dit « arc en ciel », sous la dynastie des Song. Il enjambe une rivière invisible dans les réserves de blanc, qui pourrait tout aussi bien s’avérer un ravin et la petite île qu’on distingue au loin flotte peut-être dans les nuages… Pourquoi au-dessous de toute cette Chine est-il inscrit Indian Tonic ? Je me le demande chaque fois que mon œil frôle les belles écritures mystérieuses, sans trop vouloir connaître la réponse. Et ainsi Schweppes est encore un bruit. Il confond le décapsuleur et la voix de ma grand-mère derrière le comptoir qui des centaines de fois redit le nom. Schweppes, l’anglais est un luxe alors, un avion de l’U.S Air Force traversant le ciel au-dessus du Bourget, tandis qu’elle lève la tête pour embrasser les pilotes si grands. L’anglais est une énorme chenille de multinationale où elle sert le thé au grand patron… Elle ne le parlera jamais, à part Shweppes et Churchill… Il faut que je me remettre à écrire, mais le cendrier est plein de brimborions, de bobines qui ont l’air de me faire perdre le fil, de vieilles clés qui ouvrent autre chose que des portes, ou peut-être seulement celles que je dessine sur le mur du bureau, sinon quoi ? Et je pense alors aux pots de moutarde de Paul-Louis Rossi qui est mort. À ces choses de rien qui resteront davantage de nous que l’œuvre, que ce que nous tenons pour important. À ce qu’il appelle à mettre à la jaille.

Comme j’aimerais perdre cette mémoire, les riens que j’ai accumulés. Mettre à la jaille comme on dit par ici. C’est le jaillet : jaillir, jeter, lancer loin de soi. Nous avions longuement dépaqueté les journaux, des piles de magazines, des boîtes remplies d’allumettes brûlées, morceaux de tissus serrés épinglés de toutes parts, les aiguilles soigneusement rangées dans des papiers de soie dissimulés au fond des tiroirs.

Je crois qu’il ment aussi, Rossi. Que cette jaille, il l’aimait malgré lui, comme on finit par aimer ce qui jaillit, parce que le mouvement nous échappe et vaut mieux que nous dans ce qui, sur la table, s’écrit.

 

1 commentaire


M Tonra
il y a 13 heures

Even better than the picture it made me think of my own space, my pop up creative workstation that is established when the house goes to sleep, comes alive and disappears again before the house awakens. I also have an old computer that will lock when I ask too much of it. This used to frustrate and I would jab at it making things worse (jabbing always makes things worse). Now I go outside into the night and enjoy a cigarette until the PC gets its shit together . Sometimes in those moments, where I have had to slow and then brake, something lovely occurs. 

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