ÉCRIRE L’ÉTÉ XXXI
- Emmanuelle Cordoliani

- 20 sept.
- 4 min de lecture

À quoi bon mentir ? À une semaine du 21 septembre, le rythme solaire a fait long feu. Restait encore quelques simulacres de cancre : continuer à porter les habits des vacances, poursuivre des lectures qui ne nourrissaient pas la bête affamée du programme de l’année scolaire, rêvasser en terrasse devant une grille force 6 toujours vide… Mais rien n’est léger ni profond assez pour échapper à la nuit qui gagne les jours. J’ai cru et veux croire encore — peut-être — pouvoir demeurer dans la clairvoyance de l’atelier d’été. Que les écrits de l'été (La Saison et 5 Séquences) sont suffisamment engagée pour supporter le retour à la capitale. J’ai même noté un programme de « petites bouchées », susceptibles de s’écrire dans les interstices de l’agenda officiel. Je n’y renonce pas, même si je tiens pour certain que ce nouveau plan mérite encore un peu d’étude pour être exécuté avec le profit escompté : la longue et patiente évasion invisible d’Emmanuelle Cordoliani. Ce n’est pas tant que je souhaite me faire la belle de mon quotidien, la reprise des cours est l’occasion de retrouver le Journal Écoles… Mais j’ai besoin qu’une chose secrète soit à l’œuvre. De désirer ailleurs, pourrait-on dire. De cultiver un jardin entouré de hauts murs dont chaque brique est un caméléon parfaitement fondu dans le milieu ambiant. J’écris souvent au café, préférablement tôt et quand le sol s’ouvre pour donner accès aux livraisons matinales, les réalités du lieu et de ma page se superposent. Et davantage encore quand, les livreurs partis, on remet sur la trappe une table ronde flanquée de deux chaises. Je ferme aussi mon carnet, le range au milieu des affaires de cours et m’en vais à l’école.
Signe que l’été tire à sa fin : j’apprends aujourd’hui que Javier Marías est mort (en 2022). J’ai mis la main en juillet sur Littérature et Fantôme, qui regroupe articles, chroniques, considérations sur sa pratique et portraits de collègues. Très vite, j’ai investi dans un recueil de nouvelles. J’avais lu L’Homme sentimental et Un Cœur si blanc dès qu’ils avaient été traduits en français… voilà une vingtaine d’années. L’essai a frappé ces retrouvailles au coin d’une grande proximité. Hier encore, je lisais avec une joie sans mélange sa chronique sur la Baronne Blixen, dont les contes m’ont toujours accompagnée... Je n’ai pas pensé une seconde qu’il pouvait être passé de vie à trépas : je jurerais encore que nous avons passé l’été à échanger. La mémoire si facétieuse qui recoud dans tous mes souvenirs de cinéma et de théâtre l’image de la personne que j’aime, comme si elle avait toujours été assise à mes côtés, installera sans peine la présence corporelle de Javier Marías dans la maison au petit jardin de ces deux derniers mois. Je n’ai aucune idée de la tête qu’il avait, puisqu’en raison de son prénom, il a, depuis la première page que j’ai lue de lui et pour toujours, le visage de Javier Bardem. Un ami qui me veut vraiment du bien. Il y aura beaucoup à dire sur ce fameux Littérature et fantôme, mais pour l’heure — au moment où je redoute de ne plus retrouver mon chemin vers la place d’écriture de l’été — je voudrais m’attarder sur l’article « Qui écrit ». On notera l’absence de point d’interrogation. Marías y explique comment il a trouvé la distance juste entre son propre parcours et celui de son personnage dans Le Roman d’Oxford. Le livre est écrit à la première personne, or l’auteur a vécu dans la même ville, dans la même maison et au même moment que le narrateur.
D’ailleurs, Oxford est certainement l’une des villes au monde où l’on travaille le moins, et le fait d’y être est beaucoup plus déterminant que celui de faire quelque chose ou même d’agir.
Javier Marías explique avec soin comment son personnage lui est distinct, en dépit de la langue, des expériences qu’il partage avec lui. Il pose cette formule, presque une équation : Ce personnage était « celui que j’aurais pu être mais que je n’ai pas été ». Et dans les premières pages du roman, il développe cette formule :
Mais je ne peux pas parler d’eux sans parler de moi et de mon séjour dans la ville d’Oxford. Pourtant, celui qui parle n’est plus celui qui était là-bas. Malgré les apparences, ce n’est plus le même. Si je me désigne par je, ou si j’emploie un nom qui depuis ma naissance et par lequel certains se souviendront de moi, ou si je relate des faits qui coïncident avec des faits que d’autres m’attribueraient, ou si je nomme ma maison celle que j’ai habitée pendant deux ans, c’est simplement que je préfère parler à la première personne et non parce que je pense que la faculté de la mémoire suffit pour que quelqu’un reste le même en tout temps et tout lieu. Celui qui raconte ici ce qu’il a vu et vécu n’est plus celui qui l’a vu et vécu, ni même son prolongement, son ombre, son héritier ou son usurpateur.
Javier Marías/Le Roman d’Oxford Traduction du portugais : Anne-Marie et Alain Kéruzoré
Une fois le narrateur ainsi cadré, l’auteur a les coudées franches. Voilà plusieurs années que je tourne autour de cet espace, que je renâcle aux exercices d’écritures biographiques. Je tremble à la lecture des récits de famille dont je redoute la complaisance. Je préfère de très loin la fiction, incapable de faire de ma mémoire, de mon expérience, de mon intimité une matière de travail assez souple, assez distincte. Pourtant, effet combiné de la compagnie estivale de Javier Marías et du temps accordé à la quête de cette distance juste, j’ai enfin pu commencer à écrire La Saison, dont le récit insiste depuis 2021.
Bien évidemment, Marías remarque très vite que si cette ouverture de compas entre le narrateur et l’auteur permet d’écrire libre, c’est une autre paire de manches quand il s’agit d’être lu. La déclaration de principe du premier paragraphe peut être mise de côté, ou oubliée par le lecteur. Voilà l’antidote qu’il décide d’appliquer : un léger décalage. Le narrateur est marié et il a un fils, l’auteur n’a jamais été marié et il n’a pas de fils. Là encore, le postulat choisi n’évitera pas les comparaisons, les raccourcis et les commentaires consternés à la moindre publication en ligne de personnes bien intentionnées qui manifestent leur empathie dès que j’écris « je suis triste », alors que je suis en fait très heureuse d’avoir réussi à écrire un texte qui se tienne sur la tristesse…




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