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ÉCRIRE L’ÉTÉ XXVIII

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 19 août
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 août

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Écrire l'été, c'est, depuis des années, participer à l'atelier du Tiers Livre. Une proposition tous les trois jours depuis la fin juin... un rythme qui laisse peu de place au pas de recul de ce journal. J'opte donc pour l'échange in situ / in vivo : l'approche d'un chantier qui ne se laisse pas faire : La Saison.

Une femme opte pour un changement radical de carrière à l'approche de la cinquantaine. Elle rentre en apprentissage dans une station touristique où elle n'a pas remis les pieds depuis une trentaine d'années. Les éléments les plus prosaïques de son quotidien se combinent alors avec ceux du passé dans un jeu de compas. Les fantômes pèsent à peine plus qu'un souffle d'air et c'est une autre permanence dont elle fait l'expérience simple, face aux montagnes, le temps d'une saison.

Pourquoi ça résiste ? En quoi ça résiste ?

C'est l'objet du cahier de travail initié ci-dessous :


Il faut un bien plus gros cahier pour ne pas arriver à écrire que pour arriver à écrire. Le ne-pas-arriver-à-écrire cousine avec le ne-pas-arriver-à-dire. Même branche. Pas frères pour autant. Pas non plus conséquences l’un de l’autre.

 

Ne pas arriver, c’est cheminer.

 

Parfois ce sont les mots qui font défaut, le vocabulaire : la petite Volanges des Liaisons dangereuses n’a pas la moindre idée du lexique érotico-pornographique que lui inculque Valmont pendant les nuits qu’il passe avec elle. Elle est inapte à reconnaître l’insanité ou la drôlerie des racines étymologiques qui clarifieraient la situation. Elle est moins qu’une enfant, parce que sa capacité à s’amuser d’une assonance, d’une ressemblance avec quelque chose de scandaleux, (le pipi-caca, pour faire simple), a été bridée par son éducation au couvent.


Parfois, les mots sont connus, mais inappropriés, non pas à la situation, mais par qui les emploierait. Ils défigureraient la personne qui les dirait comme une perruque hirsute, ou le vêtement d’une autre. C’est le cas pour Suzanne dans Le Mariage de Figaro. D’abord pour raconter la cour assidue que lui fait le Comte par l’intermédiaire de Basile (la perruque hirsute). Ensuite, pour se faire passer pour la rédactrice d’un billet érotique dicté par la Comtesse (ce vêtement d’une autre). La parole nécessaire se tient du côté du « scabreux » : ce qui est difficile à formuler autrement qu’en termes obscènes. Mise en abîme pour Suzanne de la question obscène, le mot désignant justement « qui n’a pas droit de cité sur la scène, qui est réservé aux coulisses ». Le mot « cocu », Suzanne ne peut se résigner à le dire. Pourtant, elle le connaît. Mais elle sent qu’elle ferait ainsi entrer l’éléphant dans la pièce, dans cette pièce qui tient le milieu des deux appartements des maîtres et qui doit devenir sa chambre nuptiale. Elle sait que c’est le mot qui va s’imprimer en premier dans la tête de Figaro. Elle a peur que ce mot mange cette tête, l’empêche de travailler à des machines qui les sauveront elle, lui et leur amour. Elle le redoute tant ce mot, qu’elle insiste pour s’assurer que Figaro va bien écouter son aveu à elle et non le doute dans lequel l’ombre de ce mot seule suffira à le plonger. Cocu. Finalement, saisissant au bon l’expression utilisée par Figaro pour évoquer son retour aux intrigues, (équivalent des petites cellules grises d’Hercule Poirot), « mon front fertilisé », Suzanne va réussir à se moquer du mot terrible : « ne le frotte donc pas : s’il y venait un petit bouton, les gens superstitieux… » Notons qu’elle ne finit pas sa phrase. Ou que Figaro ne la laisse pas achever. Les gens superstitieux pourraient croire qu’il te vient une corne. Mais ils rient, témoignant ainsi d’un ne-pas-arriver-à-dire qui les soulage l’un et l’autre.

 

Parfois, c’est la syntaxe qui manque, l’outillage. Pour dire un précisément un geste banal, on se retrouve à convoquer le ban et l’arrière-ban des stratégies oratoires. On pourrait sans mal le montrer, quitte à demander à l’auditoire de faire preuve d’un peu d’imagination (bien que dépourvu d’un pénis, je peux montrer comment un homme pisse debout). Mais dès qu’il s’agit de le décrire, on se retrouve avec un mode d’emploi anguleux. Tout le contraire de la simplicité, de la fluidité, du naturel du geste, qu’il soit élaboré (la mort du cygne dans le ballet), ou quotidien (décapsuler une bouteille en discutant le coup avec des amis).

 

Le corps accompagne toujours le dit (et le non-dit). Le corps accompagne aussi le ne-pas-arriver-à-dire (avec des mots). Mais pour l’écrit, c’est une autre paire de manches.

 

Dans Titus Andronicus, deux brutes imbéciles violent une jeune fille et pour éviter qu’elle ne les dénonce, il lui coupe la langue et les mains. Ce qui ne l’empêchera pas de tracer les noms de ses agresseurs dans la poussière en utilisant un bâton tenu dans la bouche et entre ses moignons.

 

On arrive toujours à écrire, même mal. À tracer. Le ne-pas-arriver-à-écrire n’a rien à voir avec l’incapacité d’aligner des mots, des phrases… Le ne-pas-arriver-à-écrire n’est pas non plus une façon de mégoter sur un résultat, ce n’est pas refuser l’arpentage. Il ne se tient pas en aval, mais en amont. Il bloque, empêche, entrave, embâcle… et cependant, il travaille.

 

Le ne-pas-arriver-à-écrire nous fait bien sentir que c’est notre peau qui se joue dans un geste aussi cultivé, complexe, distancié que l’écriture.

 

Le risque n’est pas d’être mal compris, mal vu, mal entendu. Si l’on s’en tient à cette peur, c’est qu’on patauge encore dans une des formes de la (fausse) modestie. Pour mémoire, se rappeler que la modestie désigne, aussi, une petite pièce de dentelle ou de tissu fin servant à voiler pudiquement un décolleté féminin.

 

Le risque encouru, le risque d’écrire, est de manquer à soi-même. D’avoir transigé sur l’essentiel, créant un monstre non viable avec nos greffes, nos bidouillages, nos tentatives, en un mot : nos mots. Plus de petite pièce de dentelle, plus de tissu fin pour voiler, plus de minauderie, alors.


Monstre désigne en musique la partition avant orchestration. Monstre au piano. Par extension, le premier assemblage d’un livre. Ces chapitres suturés entre eux avec du gros fil.*

Le monstre, la laideur du monstre, l’incongruité consubstantielle du monstre, rien de tout ça n’est rédhibitoire pourtant. L’écriture est toujours monstre. Toujours disqualifiée de l’expérience. Toujours dans les parages. Du moment que le monstre tient debout, marche, casse tout ou se faufile comme une ombre, enfant légitime du ne-pas-arriver-à-écrire, du moment qu’il est viable, il vaut mieux que toutes les notices, que tous les modes d’emploi, que tous les rapports.

 

Voilà, ce ne-pas-arriver-à-écrire, c’est ce que je ferais de mieux.

 

La tentation est grande d’utiliser une comparaison, voire une métaphore pour combattre le ne-pas-arriver-à-écrire quand on manque de syntaxe et/ou quand le vocabulaire se refuse (soit par gêne, soit par ignorance). Si c’est un coup isolé, c’est au mieux un coup d’une nuit. Le plus souvent, dégainer la métaphore, c’est un coup d’épée dans l’eau.

 

Le ne-pas-arriver-à-écrire ne se satisfait pas d’une métaphore élégante, ni d’un cache-sexe tape-à-l’œil. Mais je crois qu’on peut ne pas arriver à écrire en s’appuyant sur un protocole métaphorique. Un dispositif. Un cadre contraignant.

 

On peut inclure un rapport de gendarmerie dans un roman, mais un rapport de gendarmerie n’est pas à proprement parler de la littérature.

 

Comment dire le viol de Lavinia qui se passe hors scène sans l’y ramener par une forme ou une autre de sensationnalisme ? (Comptons le misérabilisme parmi ces formes.) En le racontant sans langue et en l’écrivant sans mains, dans la poussière, avec un bâton.


(...)

1 commentaire


Françoise Renaud
Françoise Renaud
24 août

envie de dire après cette lecture que c'est aussi le corps qui écrit... même s'il n'est pas matériellement visible...

le corps dirige la main, le geste, ressent ce qui est juste et clair, confus, contourné, qui ne colle pas... le corps sait...

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