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CARNET DES JOURS SUIVANTS 901 à ...

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 14 août
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 3 jours

© Frank Herfort 
© Frank Herfort 

[l’une]

Quand le volcan… le volcan sur l’île… rien d’exotique… les Vikings… l’île, l’île froide… j’ai grandi avec elle dans les montagnes, alors, non, le froid n’est jamais exotique. Elle dit que le froid crée une confrérie. Je dis : celle des gens qui savent qu’il vaut mieux porter des moufles. Bref, le volcan islandais, voilà, islandais, ou finlandais ? Non, une île, islandais. Quand l’Islandais est entré en éruption, elle était en mission je ne sais où, dans un pays chaud… Mettons à Madrid. Le nuage de cendre a arrêté tous les avions. Ça a calmé tout le monde. Enfin, les gens qui sillonnent la planète, « qui font des raies blanches dans la purée bleue ». Moi, je prends le train et encore. Ça a calmé tout le monde, mais pas elle. Elle voulait rentrer chez elle. Elle n’aime pas la chaleur. Moi, je serais resté en espace, j’aurais rencontré un bel hidalgo, j’aurais profité de la vie, Bamos à la playa, oh, oh, oh, oh, oh… Elle a réussi à trouver quelqu’un qui remontait en voiture. Impossible de louer quoi que ce soit, tout avait été pris d’assaut. Ou alors, il fallait rouler sur l’or. Sans jeu de mots. Alors, elle oublie le plan solitaire, à la Wenders, je traverse l’Europe avec ma bagnole rétro, mais confort, en un jour et une nuit en écoutant Madredeus sur le radiocassette (on a vu le film à sa sortie et on s’était promis de le faire, mais je confonds peut-être avec Thelma et Louise). Elle n’a pas fait la difficile, même si je suis bien placée pour savoir qu’elle préfère être seule, qu’elle ne s’ennuie jamais… Comment être amie avec une fille pareille ? Et pourtant ça fait plus de trente ans que ça dure. La conductrice avait une petite auto, dix-neuf ans et elle était pâtissière. Elle finissait une saison en Espagne, repassait chez ses parents dans les Yvelines avant d’aller faire l’hiver aux Arcs. Elles ont parlé pendant des heures. Avec les pauses, elles en ont eu pour deux jours presque. Je dirais que c’est là qu’elle s’est décidée à tout envoyer promener pour la formation. Même si elle ne l’a su qu’après. Des années après. C’était lancé.

[fée]

Faut-il rire ou pleurer de l’initiative du roi qui fait brûler tous les fuseaux pour contrer le sort de la fée condamnant sa fille Aurore ? Il se trompe clairement de cour : il n’a pas accès à celle où se joue cette partie. D’ailleurs, la cause est entendue : la piqûre est inévitable, non plus que le sommeil de cent ans, mais la mort passera au large. Qu’a-t-il besoin, cet amateur, de venir mettre le désordre dans la belle ordonnance des choses et de désavouer ce faisant la confiance qu’il doit à la douzième fée (qui, soit dit en passant, le tire d’un sacré pétrin) ? Il souffre, me dira-t-on… mais il s’agit bien de lui, vraiment ! Le conte ne titre pas « Le Père de la Belle au bois dormant », non plus que « L’exterminateur des quenouilles », que je sache. Il y a aura toujours des âmes faibles pour le trouver touchant dans son impuissance… Mais sa démonstration inutile aura pour seul effet d’appauvrir son royaume et de nous faire perdre un temps précieux… à moins que l’enfant ne se soit endormi au récit de son pathétique coup d’épée dans l’eau.

[fée]

Au moment où la princesse se pique le doigt, la septième fée de Perrault fait son grand retour et industrie le sommeil de la cour et les grands bois qui l’entoure. Chez Grimm, la douzième fée n’a même pas à se déplacer : son contre-sort est si fort qu’il se réalise sans effort.

De part et d’autre, le retour à la vie dans le château endormi est plein d’esprit et de drôlerie : une taloche restée en attente cent ans s’abat enfin sur l’apprenti, la poule finit d’être plumée, le prince trouve que la princesse est habillée comme une mère-grand, violons et les hautbois jouent au mariage de vieilles pièces, mais excellentes. Cent années ont bel et bien passé. Le temps demeure magie plus puissante que la magie.

[fée]

Le moment des vœux venu, les fées se penchent sur le berceau de la petite. Chez Perrault, la septième, pressentant l’embrouille, se cache derrière une tapisserie, de manière à parler la dernière. Chez Grimm, la fée oubliée débarque après le onzième souhait, coupant l’herbe sous le pied à sa collègue, portant dossard numéro 12, avec son vœu fatal : « la princesse se percera la main d’un fuseau, et en mourra ». Celle-ci n’y mentionne pas l’échéance, mais la Française, elle, de préciser : « lors de sa quinzième année… ». Ainsi, dans l’une et l’autre version, les fées conservent leurs numéros d’arrivée. C’est bien la septième ou la douzième qui parlera en dernier. Elles ne deviendront pas la huitième ou la treizième fée pour autant. Ces chiffres demeurent la marque des intruses, des oubliées… 8 et 13. L’avant-dernière, en se prononçant après la dernière venue, produit un petit rebrousse-temps. Oh, modeste, car il est impossible, comme bien on sait, d’effacer le passé, et encore moins de contrevenir à un sort dûment formulé, mais on peut l’amender, arrondir ses angles, adoucir sa formule.

[fée]

« Cinquante ans sans sortir d’une tour », quand bien même, grommelle-t-elle, il faut vraiment être mortel pour trouver ça long. À peine le temps de vraiment s’intéresser à la facture d’une toile d’araignée que quatre saisons ont déjà filé. « Morte ou enchantée », je t’en ficherais, comme s’il n’y avait aucune autre raison pour rester tranquillement chez soi. Il faudrait qu’une fois les choses soient racontées du point de vue d’une fée… Mais où seraient les oreilles pour entendre ce conte-là ?#944

[fée]

Pour raison de son éviction de la liste des fées à absolument inviter, Perrault postule : « qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une tour, et qu’on la croyait morte ou enchantée ». Les Grimm, eux, ne s’embarrassent d’aucune explication : « Il ne fut pas seulement invité la famille, les amis, les connaissances, mais encore toutes les femmes sages du royaume pour qui l’enfant aurait de la grâce et de l’importance. Il y en avait treize dans le royaume, mais comme il n’y avait que douze assiettes en or dans lesquelles elles devaient manger, l’une d’elles devrait rester chez elle… Si les perspectives narratives sont immenses, qu’ouvre l’idée d’être ou de ne pas être dans une tour, sans parler de la subtile différence qu’il peut y avoir entre la mort et l’enchantement pour une fée, ne rien justifier demeure par excellence la prérogative de quiconque conte.

[fée]

Selon les versions, les fées invitées au repas de baptême de la petite Aurore (future Belle au bois dormant) sont sept ou douze. Mais dans tous les cas, ce numerus clausus est déterminé par l’intendance : le roi et la reine ne possèdent que sept ou douze couverts d’or.

Fabriqués spécialement pour l’occasion chez Perrault, ils appartiennent d’ores et déjà à la vaisselle royale pour les Grimm.

Par couverts, il faut entendre :

« Ensemble constitué par tout ce qu’on dispose sur la table en vue du repas : nappe, serviettes, vaisselle, verres, cuillers, couteaux, fourchettes ». Équivalents princiers des boîtes de dragées, ces petits cailloux blancs perdus ou mangés de l’enfance.

Mal à dire ce que je dis. Retournée de tourner autour. Revenir avec quelque chose de vivant, de sauvé, sur une terre brûlée. Énième tentative de démêler un écheveau où tout est confondu, de ce qui blesse, sauve, survit… c’est un tâtonnement (et Barthes justement parle de tâter la plaie). Quelque part, la cautérisation vaut pour une cicatrisation. Mais dans cette histoire, difficile de dire où est la blessure : à peine une égratignure, rien qui se voit…

Longtemps, pour moi, la question a été celle-là : en éludant le récit du crime, je « faisais ma mystérieuse », en l’écrivant, la densité échappait et ne restait que le mauvais polar. Le danger résidait aussi dans la forme de tension qu’il pouvait provoquer pour qui le lisait. Notre relation aux crimes sexuels est complexe, retorses, pleines d’angles morts, une fois prononcée la condamnation d’honnêtes gens sous laquelle nous les rangeons. La crainte d’être mal entendue barre le passage, couvre la bouche de sa main, réduit au silence, amenuise les faits, consacre le néant du non-lieu. Comme si nous pouvions être autre chose que malentendu, comme si parler ne nous condamnait pas d’avance à ce malentendu, comme s’il y avait une voix objective.

Quelquefois, le journal est un battement de cœur : sa régularité et son égalité font santé. D’autres, le journal est un arbre qui pousse de nous vers le haut et le bas.

Je fouille cette pratique : le peu qu’il suffit de donner au lecteur pour qu’il complète, perfectionne, redirige le récit. Jouer avec ces attentes, les décevoir ou au contraire, les suturer, voire les saturer… Dans 5 Séquences, tout le dispositif repose sur ce spectateur/cobaye qui devient narrateur. Je fouille constamment cette pratique, elle est, entre toutes, celle que je souhaite importer de la mise en scène. Celle qui résume toutes les autres, qui tient dans sa main et le savoir-faire et l’intuition et le désir. Car c’est le grand paradoxe : le public est une façon de dire, une unité de commodité et non de cœurs. Qui est assis là ? Qui sont assis là ? Impossible de le savoir. Et pourtant certaines réponses existent qu’on peut habilement convoquer pour mettre en jeu ce « public ». Certaines réponses, certains répons…

« Ma vue commençait à se brouiller. J’ai fermé les yeux, me les suis frottés avec mes mains et les ai ouverts à nouveau. » (Jean-Luc Chovelon)Nos tentatives d’écrire les gestes les plus simples me fascinent. Il y a une forme de vertige dans cet exercice. J’y passe pas mal de temps. On pourrait dire que j’échoue avec constance. Et toujours je pense à ces traductions qui réclament plus de mots, de syntaxe pour essayer vainement de dire la même chose que l’originale. La même chose

La vérité est le cadastre Du pays où les bornes bougent Seules sous la lune

C’était l’année où les jeunes filles allaient mal. Elles préféraient n’importe quel slogan à l’ombreuse vérité. Enfants, bien souvent elles avaient capitulé devant la complexité des explications des adultes pour toutes les choses merveilleuses qui les intriguaient et les amenaient à répéter en boucle une même question. Ce n’était pas tant alors que la complexité tuât la magie, plutôt un problème de petites jambes et de trois pas qu’il fallait faire dare-dare pour tenir les rythmes des grands pressés scandés par des « dépêche-toi » à longueur de journée. Les moyens manquaient alors purement et simplement, mais à présent les jambes ont poussé, leur tête est à la taille de leur corps, et elles se désolent de ces faux semblants qu’on leur sert tout en nuances, alors que Coca-Cola c’est ça. Comment la vérité pourrait-elle être autre chose que « dans les yeux » puisque dans la télé noir et blanc à peine dissimulée sous leurs écrans en couleurs, le glissement du Just Do It en Why Do It pose en révolutionnaire de la prise de conscience ? Ce qui se conçoit bien s’écrit sur un T-shirt et aucune information ne saurait être différée ni prendre plus de cinq minutes du temps qui file entre leurs jolis ongles bien peints vers le futur répugnant du grand âge. Elles ne veulent pas faire attendre la planète qui s’inquiète de leur ressenti à chaque seconde là où on applaudit avec les pouces.

[totems]             

L’être et la chose qui le représente partagent le même nom.

[tapisserie]

Les femmes à longue patience

[talent] 

Possession d’un agenda.

[souffle]

La poitrine est loin d’être la seule partie de nous qui connaisse l’ampliation pendant l’inspiration.

[simplicité]

La belle chimère.

[sent-bon]

Le gâteau au chocolat, ce sent-bon de toute la maison. 

[semblant]

L’usage du verbe « sembler » est à manier avec des pincettes. Celui du participe présent aussi. Deux zones à risque de la littérature.

[racine]

Inflammation. La rage dedans.

[question]          

Il m’écrit pour me demander : Quand m’as-tu offert Le Livre des Questions ? Ou à quelle occasion ? Que lui répondre sinon : En voilà une question ! ?

[prénom]

Contrairement à une croyance qui connaît un regain de popularité, en choisir un pour soi n’arrange pas forcément les choses.

[prénom]

Parfois, les gens ne portent pas le bon. Leur prénom ressemble à un postiche mal posé sur leur tête. Faut-il les prévenir ?

[porte] 

Voilà six ans que je traite (de) ce mot dans le Journal d’un Mot et pas une fois je n’avais remarqué qu’il est aussi un verbe conjugué.

[point commun]              

Les Affinités électives.

[piste]

Impossible à ce jour d'acheter sans avoir au préalable vendu un rein Le Traité du rebelle ou Le Recours aux forêts d’Ernst Jünger.

[piste]

Une piste de réflexion peut être la trace d’un animal qu’on suit dans la forêt, mais aussi comme dans un aérodrome, le lieu du décollage ou de l’atterrissage.

[phraser]            

Protase, apodose. S’en tenant à ça, on tient quelque chose. Tout le reste, blabla.

[paradoxe]

La réputation épouvantable de la jeune vendeuse de la pâtisserie De Faille est devenue une des raisons de fréquenter le lieu. Pas un commentaire n’omet de mentionner son mauvais gré, ses moues, sa perpétuelle maussaderie, qui sautent aux yeux dans un endroit aussi exceptionnel et charmant. Or c’est précisément ce qui attire désormais les touristes curieux et narquois et certains habitués, loin devant le remarquable gâteau au café de l’établissement. Au point que si par hasard, s’oubliant, elle sourit ou bien réalise proprement un paquet ou encore renonce à son inertie de grand rampant à l’agonie, on repart déçu et les critiques pleuvent sur la qualité des viennoiseries hors de prix.

[paradoxe]

Porter un casque, se sentir invincible, être mortel.

[parallèle]

Obsession d’Hercule Poirot pour la symétrie. Y voir une méthode.

[parallèle]

Béatitude de l’œil devinant la symétrie parfaite et perdue aux jardins de la villa de Marc Aurèle.

[orage]

Je t’attends, je t’attends, je t’attends.

[oiseaux]            

Les merles mangent les mûres sans attendre qu’elles soient noires. 

[nuancier]          

Outil perdu de vue au XXIe siècle.

[mot]

Je tiens le Journal d’un Mot depuis six ans. Je le tiens, il me tient par la barbichette. Puisque c’est ce que font les mots. Ils font entrer les éléphants dans les pièces, me font pousser une petite barbe et personnifie une somme de notes consignées ensemble dans un volume. Le premier de nous deux qui rira…

[mot]

Je tiens le Journal d’un Mot depuis six ans. En Madame Jourdain, je m’y livre sans le savoir à l’ampliation (Lettres employées autrefois en chancellerie pour exposer les moyens omis par la requête civile). (On publie en ce moment l’opus [V], notamment grâce à de généreuses donations de marraines et parrains de certains mots compris dans l’index.) Merci à François Bon pour cette nouvelle définition de ma pratique quotidienne (Littré : Augmentation de capacité d’une cavité dilatable quelconque. L’ampliation de la poitrine pendant l’inspiration).

[mode]

Les Loulous sont les chiens les plus à la mode en ce moment, déclarent fièrement un improbable couple d’amis septuagénaire, en caressant la vieille petite bête qui les accompagne.    

[marché]            

Le chat dit : le jour où tu ne verras plus dans mon œil de chat l’étincelle de ma chatterie, tu m’ouvriras la chatière, n’est-ce pas ?       

[maquis]             

Le fouillis des herbes hautes, des buissons et des branchages teintés par l’assonance du kaki.

[maison]

Il m’a dit : je suis parti trois mois, ma maison se venge.

[l’une]

Ce déséquilibre, cette attente.  

[labyrinthe]       

Paul-Louis Rossi est mort qui écrivait : Nous n’avons pas épuisé les ressources du labyrinthe.

[jardin]

Tant de framboises cette année, qu’on peut faire les charlottes sans appareil.

[harmonie]

La trêve de jouer ensemble, de souffler ensemble.

[harmonie]

Une dans chaque ville, dans chaque village.

[fraternité] 

Sensation limitrophe.    


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Brigitte Celerier
Brigitte Celerier
15 août

à grands pas !

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