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CARNET DES JOURS SUIVANTS 801 à 900

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 26 avr.
  • 63 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 août


© Frank Herfort
© Frank Herfort

[fée]

L’inspiration, cette visiteuse de notre prison.

Revenir sur mes pas, à l’occasion d’une promenade ou d’une course, m’a toujours dérangée. Ensuite, c’est devenu inacceptable et, plus récemment, faux. C’est à la fois une erreur pure et simple et cela porte quelque chose de factice. Il faut emprunter une autre route, un autre chemin. Sinon, les pas disparaissent, le voyage est effacé. Idéalement, il faudrait pouvoir regagner le point de départ en entrant par une porte dérobée, une baie vitrée voire une fenêtre. Ainsi le font les Rroms sédentarisés pour la Saint George. Faute de pouvoir aller s’installer ailleurs, ils quittent leur domicile par une porte et rentrent par une autre, après avoir fait le tour de la ville ou du pâté de maisons. Un aller-retour en train ou en avion n’a pas ce genre d’exigence sur moi. L’étape déjoue la fausseté du trajet. Revenir sur mes pas, je pourrais le tolérer pourtant dans le cas d’une ruse, en marchant le retour à reculons.

Doux temps des copies où FAUX s’apposait sans s’opposer jamais à VRAI. Le vrai n’avait pas alors besoin d’être signalé, surligné. Il allait de soi : était vrai tout ce qui ne portait pas de trace rouge.

La douleur donne aux nuits une couleur inoubliable, une profondeur sans égale. La douleur physique s’entend. La maladie. Lors, assignés à garder le lit, nous nous abandonnons à la position allongée, au point de vue unique qu’elle offre sur le monde, sans plus de mauvaise conscience : la possibilité d’une autre vie, active, étant effacée, remise aux calendes d’une guérison qui nous échappe, nous pouvons toujours la regretter, mais quelque chose s’autorise qui transforme le sommeil aussi bien que ses veilles intermittentes. Nous basculons pleinement, comme un corps roulé vers le précipice d’une tombe archaïque, un ravin de pierre ou d’eau, dans la gorge immense de la nuit à quoi nous cédons enfin et, comme quand l’amour montre enfin sa pleine mesure, nous sommes éblouis d’avoir vécu si près de lui si longtemps, croyant le connaître alors que nous n’embrassions que des ombres.

Les jeux de mots... C'est toute la question pour moi. Être sûre de rester du côté du jeu, du jeu dans son acception la plus enfantine, de laisser les mots jouer entre eux, les laisser faire, me faire, m'écrire et de ne pas faire de l'esprit. Mes années de travail à l'atelier me servent principalement à ça : arrêter de faire la maline, écrire. J'imagine que c'est pour ça que j'embrasse les protocoles les plus contraignants, dont Le Journal d'un Mot est un manifeste. Brûler au lieu de briller. Écrire aveuglée. Il y a de la lumière entre les lettres. L'espace sur la page passe du masculin au féminin. Là, les espaces sont petites et fertiles... Mais il s'agit aussi de renoncer à un entre-moi qui me rendrais illisible, cryptée en diable, compressant les sens dans les mots fermés comme des points, refusant la bagarre de l'autre, sa lecture et ses hasards. Manière de dire que j'ai pu me confondre avec mes textes, et cela arrivera encore, probablement. C'est qu'il est difficile d'accepter que visibles, nous ne le sommes pas : point n'est besoin de nous dissimuler pour conserver la part imprenable de nous-même. Notre désir de rompre la solitude qui nous constitue comme individu (indivisible) nous fait jouer de ces tours...

La pie observée

Marche avec aplomb

Son sautillement

Elle se le garde

Rivière en mercure

De la fraîcheur vertigineuse

Une main d’argent

Un œil d’aventurine

Il est si grand ouvert sur le monde

Qu’il le globe d’un clin

Au lieu d’une rose qui meurt,

Pléthore qui colore les flots

Change durablement la couleur de la mer

Et dans un même temps s’ancre

Dans la chair périssable

Par l’odeur sans flétrissure.

 

Il y a un temps

Celui du cycle

Qui échappe aux montres

Et aux importunités.

 

Marceline Desbordes-Valmore plongeant son nez dans les pages humides d’un volume de Saadi.

Longtemps, je m’en suis voulu de ne pas lui avoir proposé quelque chose de fou. Partir, ensemble, dans mon auto. Faire un bras d’honneur par la fenêtre à sa patronne. Cracher sur un salaire qui pourrait tout juste lui permettre de s’acheter un blouson avant la rentrée. Être en vacances, nous et pas seulement les touristes qui occupaient la montagne été comme hiver. J’aurais voulu qu’elle soit épargnée. Quelle ne fasse pas la mauvaise rencontre. Que nos vies ne soient qu’une longue partie de rigolade.

J’étais venue la voir pendant la première saison aux alentours du 14 Juillet. J’avais profité d’un pont et de mon permis de conduire que l’étrennais. Je savais qu’elle travaillait, mais cela ne me gênait pas d’attendre. C’était assez cocasse de la retrouver dans une autre station, faisant le service en petit tablier blanc chez des étrangers, alors que je l’avais vu à tous les âges aider dans le café de sa tante. Elle m’avait donné la clé du petit cagibi où ils l’avaient logée… Il n’y avait qu’une petite lucarne difficilement accessible, mais qui donnait une grande lumière dans le réduit et la chaleur qui allait de pair. Une radio braillait dans le laboratoire tout proche. Je suis restée assise sur un antique lit de camp de toile écrue, farinée. Cet été-là, elle n’avait emporté que des livres obligatoires, des livres ennuyeux sur l’Europe, les financements de l’agriculture, la géopolitique des Balkans. Elle était trop jeune alors et ne savait pas les lire. Elle attendait trop d’eux, comme de ses amants d’alors. Elle ne savait pas non plus quoi en faire après quelques tentatives décevantes. L’intérieur d’un livre de nouvelles était annoté d’une autre écriture que la sienne et cela m’avait intriguée. Je me suis assoupie un moment. On dort à la moindre occasion à cet âge-là. Un peu groggy, j’ai voulu prendre une tasse de café à la pâtisserie. Elle m’a discrètement déconseillé la tartelette aux framboises. « Antédiluvienne ». Je ne connaissais pas le mot, mais la grimace qui allait avec m’était familière. J’ai pris un millefeuille. C’était quelque chose de manger un gâteau, seule à une petite table, de boire du café, d’être venue en voiture et de la voir travailler ailleurs. J’ai cru que nous étions grandes, désormais. Tirées d’affaire… Je voyais aussi comment les hommes la regardaient. Les plus âgés. C’était toujours comme ça avec elle, depuis ses quatorze ans, elle en paraissait trois de plus. Elle ne connaissait pas sa chance. La plupart étaient mariés, mais quelle importance ? On n’avait pas de compte à rendre, au moins. Je rigolais moins au salon avec les clientes. J’ai croisé le regard de sa patronne. Elle est vite allée voir ma consommation avait été correctement notée. Elle m’a apporté l’addition avec un mauvais sourire. Je travaillais depuis trois ans déjà. J’ai pris mon beau portefeuille rouge en cuir dans mon sac à main et je lui ai tendu un billet de deux cents. Derrière elle, j’en connais une qui buvait du petit lait en échangeant des regards entendus avec un grand flandrin de mitron.

Je suis sa plus ancienne amie. Elle a toujours eu de ces façons de dire les choses. Ça faisait la fierté de sa tante, mais au village les gens la trouvaient spéciale. J’aimais qu’elle soit spéciale. Ça ricochait sur moi. Il fallait tout lui apprendre dans certains domaines : l’élastique, les secrets partagés, plus tard la musique pop et les mots à la mode. Mes trois sœurs avaient essuyé les plâtres, alors j’étais autrement plus dégourdie qu’elle. C’est pas simple d’être en même temps l’aînée et la benjamine. Aujourd’hui, je dirais que c’était une gamine fantasque, mais à l’époque c’était mon amie particulière.

Les plus anciennes amitiés sont sans commencement. La mémoire n’est pas si remarquable qu’elle conserve l’image d’une rencontre avant la marche et la parole. Il y a ensuite des familles, un voisinage pour tenter de remédier à cette absence de point de départ. Heureusement, personne ne parvient à s’entendre sur le sujet et pendant ce temps-là, les petites filles jouent et s’en moquent. Elles savent bien où cela s’est toujours passé, aux montagnes jeunes. C’est suffisant pour nous et, en dépit des mariages, des déménagements, des séparations, des orientations, des goûts et des couleurs, nous ne nous sommes jamais perdues de vue.

Une petite chambre adossée au fournil avec un lit spartiate, un soupirail, un réchaud électrique. Il fait trop chaud pour l’allumer. Il fait trop chaud pour rester lire les livres sérieux à la méchante lumière du néon. Il fait trop chaud pour dormir avant 3 h du matin. Dans le laboratoire, radio plein pot dès 4 h. Y'en a qui bossent

Un os de seiche sèche sur une roche à l’aplomb de la mer. Le mari de la mère veut que l’enfant le regarde. C’est un éclat blanc dans sa main. L’enfant se fige sur place en statue de sel. La mère n’en démord pas : il faut que l’enfant voie ça. Il y a un grand trou noir à la place de sa bouche quand il crie, mais pas de son. Il préférerait avoir la main coupée que de toucher l’os. De l’os même il détourne le regard et par la suite la chaire des mollusques, leurs tentacules dont d’autres se délectent ne passeront jamais ses lèvres, toujours trop proches de l’os à son goût.

Une fois les places de théâtre et les livres en poche, restait l’art de variation culinaire dite « des adieux » : les pâtes au beurre au gruyère, les pâtes au beurre, les pâtes, les céréales avec du lait, les céréales. Le Gosplan des carences en minéraux et vitamines se voyait différé in extremis à chaque vacances par une visite chez les grands-parents.

Le studio sous la maison avec ses plâtres, ses bâches et son frigidaire neuf où les restes du gâteau de mariage avaient été stockés.

Dans la cuisine en formica qui collait les cuisses, la bouille tout juste à hauteur de la table. Si elle coupait la radio avant de servir nos deux assiettes, si elle disait : « Cellule de crise, riz ou pâtes ? », on était au milieu du mois à la belle saison.

Je sais lire. Que je le veuille ou non. Après des années, à relire chaque matin au dos du paquet qu’une femme sur quatre manquait de fer, j’ai mis les céréales dans un bocal en verre. Mais qui me dira comment faire avec les tatouages en été ?

Je n’ai jamais possédé de pèse-personne non plus. Ça m’a amusée un temps, petite, dans la salle de bain de ma grand-mère. Le sien était recouvert avec une moquette poilue et très douce, bien qu’un peu repassée… La longue hésitation de l’aiguille quand on montait dessus sans ménagement : elle perdait le Nord. Tant que cette confusion boussole-balance a duré, ça m’a plu. Et puis Ulysse est arrivé et le pèse-personne s’est trouvé chargé d’une absence, puisque le héros se sauve du Cyclope en se donnant Personne pour nom, l’enfermant ainsi dans un tour logique. Qui est là ? Personne. L’objet est passé du côté du mythe. Dans Les Grosses Rêveuses, Paul Fournel consacre une nouvelle à ce cadeau empoisonné d’une dame à sa pire ennemie. Mais depuis l’adjectif qualificatif grosse a été prohibé. Les jeunes filles qui vont mal se l’appliquent en secret, pommade vénéneuse sur leur corps décharné. Elles ne pèsent plus très lourd à force de s’entraîner à n’être personne pour être enfin elles-mêmes. Elles ne font pas le poids à côté de leur excédent de bagages.

Je n’ai jamais possédé d’autre sèche-cheveux que le vent. On ne possède pas le vent. Eh bien, je n’ai jamais possédé de sèche-cheveux. Ça se voit. Ça se voit ? Peut-être… mais surtout ça se sent. Un poids en moins dans la valise.

Les inscriptions sur les T-shirts, c’est comme les tatouages, ça me rend dingue : je ne peux pas m’empêcher de lire et quand je ne comprends pas, que je me refuse à ce que ce ne soit « que ça », alors j’attends de pouvoir lire un complément au dos. C’est vrai pour les T-shirts et pour les tatouages. Souvent il n’y a rien au dos, et il faut faire avec « ALL TOGETHER » ou « T’inquiète, je gère », quand ce n’est pas avec « Je suis une emmerdeuse ». 

Les Nuits sont un dispositif de désir.

Pour parler des Milles et une Nuits, il est d’usage de dire Les Nuits.

Les Milles et une Nuits, où la consommation ultime (le décollement de la ravissante tête de Shéhérazade) est sans cesse remise au lendemain par son époux, suspendu aux lèvres de l’histoire à suivre, appartiennent à ce genre par leur structure même, indépendamment de ce qui se raconte dans chacune des nuits (certaines ouvertement érotiques, d’autres non).

L’été sur la plage d’écriture.

Qu’elle ait marqué un arrêt long après avoir traversé l’herbe coupée d’un pas décidé, qu’elle ait ensuite levé ses deux bras nus avec une extrême lenteur vers le ciel lui a pour ainsi dire donné des ailes. Je savais que ses bras étaient nus, mais ma mémoire déployait le membre manquant entre les reins et la paume presque simultanément. J’ai vu il y quelques années un spectacle dans une salle où il faisait un noir complet. J’en suis ressorti avec des souvenirs de couleurs, d’images… La pesanteur de son mouvement, l’entrelacs des mots qu’elle avait lus, des affects contraires qu’ils avaient déchaînés en moi et de l’immuabilité mouvante des montagnes alentour, la beauté de ce moment façonné et accidentel, tout cela rendait possible son envol comme son saut dans un vide sans fond. Elle a disparu dans un clin d’œil. Mon cœur s’est arrêté. Il s’arrête un instant chaque fois que je convoque le moment. Je tâte la plaie. Elle est miraculeusement intacte. Un refrain sans mots a insisté aux portes de ma mémoire pendant des semaines l’été suivant. J’entrevoyais des fragments qui se confondaient avec les images, orbe, vol, cime, vol, volé. Finalement, le bouquiniste a commenté mon aventure comme une mésaventure : Tu n’as pas été lentement joué, mais volé. Disant cela, il a sorti une belle édition de La Légende des Siècles :

Rêve ! on croit voir planer un morceau d’une cime ;

Le haut d’une montagne a, sous l’orbe étoilé,

Pris des ailes et s’est tout à coup envolé ?

Les nuits depuis se perdent en quête de retrouvailles.

Deux voies se dessinent et s’excluent. Je peux me rappeler à ce qui m’a traversé pendant la première lecture et la seconde. J’ai l’impression de rencontrer un parfait inconnu chaque fois que je cligne des yeux et que reviennent certains des mots qu’elle a lus pour moi, l’image de son dos et de la montagne.

Avec le recul, que son « envol » parachève la séquence ne pouvait me surprendre. Il m’avait été annoncé, proclamé d’une certaine manière, dès mon arrivée sous la pergola, par cette image qui ne quittait pas mes yeux, son dos et la montagne. La fixité apparente de ces deux éléments, à quoi, avec sa voix, mon univers s’était réduit pendant plus d’une heure, les avait gravés sur ma rétine dans une forme de rébus. Fixité illusoire puisqu’une autre force était à l’œuvre, le jour déclinant les renouvelait à chaque instant, comme si une multitude de points de vue s’étaient succédés à la vitesse de lumière. La nature même de ce qu’elle lisait contenait une urgence. Il y avait une intensité solaire dans le premier texte, celui de la chambre où je me réveillais au bord de l’âge adulte, et nocturne dans le second, où l’obscurité de mon propre désir dans la forêt sombre appelait cette renarde de feu, qui tenait de la précipitation chimique. Sur le moment, dans le moment, je n’en ai pas eu conscience. C’est plus tard, en feuilletant chez un bouquiniste spécialisé Couleurs et Peintures de Coffignier, que je suis tombé sur la phrase : Dans une fabrique de couleurs, l’atelier de précipitation est celui qui occupe le plus grand emplacement. J’avais été joué. Lentement joué. Le dénouement était là dès le début, aussi sûrement que le jugement dernier. Une lente précipitation qui l’amènerait à l’extrémité du champ, où le jeu des dénivelés et des perspectives trompait l’œil jusqu’à donner à voir là un précipice, un surplomb tragique au-dessus de la vallée invisible.

Les couteaux, les lames qui se rétractent, qui se replient, qui rentrent dans le manche, qui s’aiguisent, comme n’importe quelle autre âme.

Le grain de sable qui fait pencher la balance, le degré supplémentaire qui fait passer du cru au cuit, le mot juste, le regard qui change le paradigme.

L’invisibilité, les manteaux et les capuchons qui ont le don de faire disparaître à la vue qui les porte. Par extension, tout ce qui cache, les cachettes les plus enfantines, derrière ses mains, sous une table, dans un coffre et leurs suites abominables : la moquerie du monde qui n’a pas disparu, la fausseté de l’ami et de la femme par-dessus la nappe, la mort par calcul ou par inadvertance et ce corps momifié, mythique que l’on devient, comme les Babayagas momifiées en haut des arbres.

Le saut dans le vide, sans sol, sans le choc du sol, mais sans la durée, l’instant du saut, Chérubin par la fenêtre (une fois, il s’est envolé, une autre, il a sauté dans la fosse d’orchestre et toute la salle s’est levée d’un coup pour voir), l’instant de la bascule dans l’amour, vertigineuse — ou nauséeuse en l’absence du désir —. Plongeon de la vue chez le voisin d’en face, dans la simplicité du réveil, dans le plus simple appareil, ou demi-nu, ou habillé, mais seul, se croyant seul, le voir penser ou boire ou lire.

Ce qui est soudain, qu’on a attendu, mais qui surprend tout de même par sa force, son incongruité, la forme insoupçonnable de sa beauté, le lever du soleil, les petites heures, la ville vide, les oiseaux encore silencieux, être là l’instant d’avant qu’ils chantent. Dans La Création de Haydn, les anges qui témoignent de la création du monde, elle, du premier son du premier oiseau. Dans Le Ciel au-dessus de Berlin, la poignée de main que lui échange avec un homme qui l’appelle sans le voir. Le souvenir d'une valse dans un corps seul.

À présent, tu « conçois » la possibilité d’un arrêt ?


Oui, mais je n’en formule pas le souhait. Dans ma démarche actuelle, il n’y a pas vraiment d’arrêt possible, c’est chronique : sans plus de fin qu’il n’y a eu de commencement. En cela mon travail touche au conte. Il était une fois est un simulacre de début, on prend l’affaire en route dans un passé trafiqué : selon toute logique la verticalité de l’évènement, que signale le terme « une fois », appellerait le passé simple (Il fut une fois). L’imparfait nous renvoie dans cette répétition dont je parle. Le temps est détraqué dans la formule et par là même ouvre accès à un autre temps.


La clôture du passé simple apparaît pourtant à la fin du conte… Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ?


Oui. Là encore, il y a un tour de passe-passe temporel. Les enfants en quantité de l’issue du conte n’ont rien à voir avec les 6 fils du roi, ou les 3 filles qui étaient là au début. Ces enfants sont les possibles rebonds de l’histoire qui n’est pas bornée par le mot FIN, comme dans le roman ou au cinéma. Ces enfants témoignent avant tout de la fertilité de la mémoire unie au présent.


Sans plus de fin qu’il n’y a eu de commencement… Mais les Cinq Séquences tiennent chacune dans une vitrine de la galerie.


Il y a des saillies, oui. Un moment du travail profond où soudain l’eau est plus claire, où la roche affleure.


Je te vois venir.


Je les vois venir aussi et pourtant leur instant est toujours un étonnement.


Un émerveillement ?


Non, un étonnement. Nous sommes frappés par le tonnerre, un instant.

Puisque Will parle des demi-marches sur lesquelles on va, on vient, et croyant s’être habitué, on bute toujours dessus, je peux préciser : Ces demi-marches, si je ne me trompe pas, sont également celles contre lesquelles on bute et chute un instant, tombant dans le sommeil et en émergeant immédiatement sous le coup de la peur…


Il ne s’agit que de cela, de demi-marches ?


Et d’un sursaut, d’un clignement d’yeux, oui… mais je compte sur la mémoire rétinienne. L’image est une prison mutuelle. On l’emprisonne et elle nous tient. Je parlais du coucher du soleil, mais le soleil ne se couche pas, c’est nous qui nous (en) retournons dans les draps. Il s’inscrit en flammes dans notre œil, nous le tenons, et pourtant chaque soir nous sommes au rendez-vous de cette bascule.


Tu dis nous.


Ah ?


Tu dis : Nous sommes frappés par le tonnerre.


Ah, oui. Nous. Le couple de la foudre.


Mais encore ? Qui est le spectateur des Cinq Séquences ? Ceux qui les traversent, qui en sont traversés ou bien celle qui les prévoit, les déroule, les agit ?


Mais les deux, mais chacun à son heure au spectacle et à la barre.


La barre du témoin ?


J’aime être là quand ça se passe. À l’instant où.


Quitte à le créer de toutes pièces ?


L’autre n’est pas une pièce. C’est un mystère. On peut provoquer le mystère à l’intérieur de l’autre. Je peux créer une provocation. Une pro-vocation. Un appel, une invite… Comme en latin voco/vocare. Comme en latin toujours de-siderar, cessé de contempler les étoiles, regarder l’ici-bas. Le sol, les draps.

 

 

Tu ne vas pas t’arrêter là ?


Ce que je fais est hautement addictif. J’essaie de garder la tête froide. Mais c’est hautement addictif. Je ne vais pas m’arrêter, ni là ni ailleurs. Pendant des années, je n’arrivais pas à en concevoir la possibilité… Lors d’un échange avec l’Académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, j’étais logée chez un couple d’étudiants russes, Tania et Vladimir. Ils étaient plus âgés et plus sages surtout que mes interlocuteurs. Ils m’ont demandé de but en blanc si j’étudiais la peinture pour en faire mon métier. Ils voulaient dire l’art en général. Je ne savais pas quoi leur répondre. J’avais 19 ans. Tout ce que je vivais était si intense que je ne savais rien de rien. J’éprouvais seulement. Je me laissais traverser par la vie. La plupart du temps, j’avais l’impression d’être la Salle des Pas Perdus.


Tu n'étais donc pas perdue ?


(Rires). Perdue non, pas pour la cause, mais complétement paumée, ça ne fait aucun doute. Mais Vlad m’a dit : Si tu peux t’arrêter deux ans, alors renonce. Fais autre chose. L’art est un métier de chien. Ils me parlaient en russe et je devais faire un effort pour bien comprendre. Un métier de chien, je traduis mal : un métier de bête. Il y avait une promesse de métamorphose ou au moins de seuil, de liminaire, de confins irrésistible là-dedans, mais j’y reviendrai… En tous cas, je me suis aperçu que depuis l’enfance, j’avais toujours pratiqué.

Pourquoi Cinq Séquences ? Est-ce que le chiffre cinq est une porte d’entrée dans ce qui fait… (comment dire sans froisser, sans extrapoler) ? Intérêt ? Sujet ? Recherche ?


Froisser est le geste même, mais matière, œuvre, seraient mieux à propos pour les Cinq Séquences. Le tissu, l’ouvrage, le matiérage du tissu reste au cœur de toutes mes installations. Les draps et les visages portent la trace des nuits, des corps, les draps sont là du début à la fin.


Du début de quoi ? À la fin de quoi ? De la vie ?


De la vie, oui, mais aussi de la Vie, pour nous autres, qui pouvons en conserver la trace et la mémoire. Les draps tissés, ouvrés comme les jours. L’ouvroir de qui tisse. Hommes et femmes confondus dans un même geste de travail. Simple, lent, répété. Dans l’horizon de ce geste tombe la verticalité apparente d’une histoire qu’on raconte.


Apparente ?


Oui, apparente, comme le coucher du soleil apparaît dans une verticalité, unique. Comme la rose qu’on respire tous les matins tant que dure l’été et une seule fois seulement. C’est une verticalité répétitive et vertigineuse sans point d’arrêt, sans sol où se fracasser et surtout d’une infime durée. Tout le contraire d’une chute libre dans un gouffre sans fond. Une petite morsure quotidienne. Un saut sans sol, sans durée, et certainement sans voix — abstrait au possible, comme sorti de la tête de Monsieur Teste, si je ne me trompe pas : c’est comme ces demi-marches, on va, on vient, on croit s’être habitué, on bute toujours dessus, disait Will qui toujours assiste et par là m’assiste dans mes… dispositifs.


Je devrais dormir. L’hiver est là et il fait un froid de loup dans la chambre pour étudiant où on m’a logé. Certains de mes collègues sont encore en train de boire des bières dans le salon commun. Je les entends rire, je ne les rejoindrai pas. Je suis content qu’ils soient là. J’ai fini par remarquer que ma concentration s’améliorait quand elle prend appui sur un bruit parasite. Je retourne dans le moment avec plus de facilité. Je savais que la lectrice ne s’était pas envolée ni jetée dans le vide. Si j’étais resté quelques jours là-bas, je l’aurais sûrement recroisée dans un bar avec les festivaliers, à un concert, au marché. Mais quand elle a levé les bras, si lentement qu’on aurait cru des ailes, mon cœur s’est arrêté de battre dans ma poitrine. Je savais et pourtant je croyais. J’imagine que c’est cela, avoir la foi. Je n’ai pas couru vers le champ pour vérifier, je n’ai pas attendu pour la voir ressurgir. Cette créature-là était toute à moi si je partais sans délai, alors j’ai marché vers le village et puis vers la ville où je suis arrivé au matin et j’ai pris un train pour rentrer chez moi. Deux voies se dessinent et s’excluent. Je peux me rappeler à ce qui m’a traversé pendant la première lecture et la seconde. J’ai l’impression de rencontrer un parfait inconnu chaque fois que je cligne des yeux et que reviennent certains des mots qu’elle a lus pour moi, l’image de son dos et de la montagne. (…) Mais à un certain stade de la nuit, je peux vivre ce qui nous est arrivé ensuite, ce qui nous serait arrivé ensuite, direz-vous. Et celui que je suis quand je marche vers elle des nuits entières m’est, lui, parfaitement familier.

Cela se passait là, dans le bois tout proche, dans la gorge où la rivière amincie par l’été n’était plus qu’un filet sans doute, elle ramenait l’automne. Le feu des sols rouges et orangés était plus réel que le scintillement des étoiles au-dessus de nos têtes. Elle égrenait tous les mots du désir éperdu, des corps travaillés comme le bois, de l’attente plus ardente où je me sois trouvé. C’était moi, l’homme qui guettait la renarde. Personne ne m’avait jamais si librement parlé du désir. Confusément, je comprenais qu’il ne s’agissait pas d’un désir pour moi, mais d’un désir par moi. Elle ne cherchait rien, mais elle me trouvait à chaque ligne, derrière chaque arbre, à chaque carrefour. Elle me trouvait comme je n’avais jamais été avec une femme, et rien dans l’histoire qu’elle lisait si distinctement ne ressemblait à la mienne. Pourtant j’étais l’homme qui guettait la renarde, la rousse s’en retournant de chez son amant, dans la forêt gorgée d’eau. La vie que j’avais menée jusqu’ici n’était qu’un rêve, celle qu’elle lisait pour moi, la réalité. À ce stade de la nuit, j’y voyais comme en plein jour. Elle a arrêté sa lecture après que le chasseur a joui. L’amour me débordait le cœur, dans la forme que je méprisais le plus jusque-là : la gratitude ? La dépendance ? La reconnaissance ? J’ai dit merci. Deux fois. Rien n’était plus nu que mes cordes vocales. Rien n’était plus abrasé — le champ, peut-être, dont il ne restait rien que l’odeur brûlée dans l’obscurité chaude. Merci… merci. Je me suis levé, j’ai retraversé la maison vide et j’ai repris la route vers le village. Avant le virage qui la masquerait à mon regard, il y avait un lampadaire isolé. Je m’adossai et je distinguai sa silhouette dans le champ. Elle marchait vers l’abîme lumineux de la vallée. Je m’attendais à la voir disparaître dans l’obscurité, mais à cette heure la lune la détourait sur le ciel violet. Elle marchait tout droit, dans sa robe claire, ses cheveux détachés. Elle s’arrêta au bord du champ, leva lentement les bras et disparut dans un saut.

J’étais d’un coup vidé de toute passion contraire et les étoiles commençaient à pointer au ciel. Sa main glissa le long de la chaise jusqu’à un sac en bandoulière, un sac de cuir, de femme, dont elle sortit un livre plus mince que le premier. Les bois, les murets, les arbres étaient si sombres qu’ils découpaient une frise noire sur le lointain, une barrière de papier. Au-delà, bien loin de nous, un monde en volumes existait encore. Dans la vallée, les lumières des villes s’étaient allumées et elles baignaient le pied de la grande montagne profondément violette. Elle ne pourrait pas lire longuement dans l’obscurité croissante, à moins que les étoiles, à moins que la lune… elle n’avait pas seulement ouvert le livre que je redoutais la fin de la lecture. Comment pourrait-elle lire, lire pour moi, lire ces pages qu’elle avait choisi au préalable ou peut-être non, sur le moment, sur ce moment pour moi, avec son ciel troué, le champ noir et le souvenir du soleil dans la chaleur du mur dans mon dos ?  Je sentais qu’il n’y aurait pas de troisième chance. Je ne voyais pas comment trouver la force de repartir ensuite… Elle attendait, j’aurais juré qu’elle entendait chacune de mes craintes prendre forme et se disloquer vers la suivante. Je me mouchai à nouveau et j’essuyai les larmes et la sueur sur mon visage. Elle but longuement dans un verre identique à celui que j’avais trouvé dans la cuisine à mon arrivée dans la maison. Le moment et la pièce me semblaient très éloignés, mais l’entendre boire me rafraîchit et je me demandai : Que va-t-il advenir à présent ? Elle commença la lecture et soit effet de la nuit tombante, soit volonté de sa part, sa voix était plus sonore, plus épaisse et elle m’environna dès les premiers mots : Là, les après-midi de congé, le plus souvent sous la pluie…

Je n’arrivais pas à me lever pour partir. J’avais besoin de me moucher, mais une gêne épouvantable me retenait de faire le moindre bruit. Mes larmes continuaient à couler et je pense qu’elle entendait chacun des à-coups qui me soulevaient la poitrine. Elle n’avait pas repris la peinture. Elle regardait devant elle, la disparition du soleil au profit du grand incendie du ciel. N’y tenant plus, je me mouchai et cet aveu de faiblesse me coûta comme une défaite. Elle ne se retourna pas et je la détestai soudain avec une telle violence que je pris peur. Nous étions seuls, la maison était vide, bientôt il ferait noir. N’avait-elle pas conscience du danger de ces rencontres de hasard ? Elle ne pouvait ignorer ce qu’elle remuerait en nous avec cette aumône, le texte trop court, la journée tout entière engouffrée dans la parenthèse du crépuscule au dos de la dernière maison avant le bois, avant l’abîme de la vallée. La rage qui naîtrait de la frustration de ce bonheur si pur qu’elle mettait presque à la portée de la main, elle la cherchait, l’appelait, l’organisait. Et sans doute, n’était-ce pas elle en personne qui était assise à quatre pas de moi, la nuque délicate et le chignon lourd, une actrice, une amie… Cela n’avait plus d’importance, puisqu’elle l’avait choisie, envoyée là pour reprendre tout, à peine donné. la colère montait toujours et je me voyais debout, franchir les quelques mètres qui nous séparaient encore, exiger qu’elle se retournât sans plus pouvoir contrôler ma voix, empoigner finalement le dossier de la chaise où elle demeurait obstinément assise et le tirer vers moi, lire la mesure de mon exaspération sur le visage terrifié qui me fixerait enfin. Il ne me resterait plus que le ridicule de ma conduite et la honte d’avoir été poussé à bout par une femme de dos, qui n’avait en apparence rien fait d’autre que lire à mon intention quelques pages sur un bonheur si beau, si simple que les larmes m’en baignaient les yeux. Et je ne voyais plus d’autre moyen pour sortir de cette impasse que les coups, moi qui n’avais jamais levé la main sur quiconque. « Encore ? » demanda-t-elle, et ma voix supplia immédiatement : oui, oui, s’il vous plaît.

Elle lisait. Sa voix tout juste assez forte pour que j’entende chaque mot. C’était un matin, dans une chambre bienheureuse, le retour de l’enfance quand l’enfance est finie, mais que la chambre en a gardé les meilleures heures. L’odeur des fleurs orangées qui descendaient en petites lianes dans la pergola, mélangée à celle des foins me donnait un léger tournis. Des pans entiers de montagne s’éteignaient d’un coup, l’ombre du bois mangeait le pré, l’illusion de la fraîcheur me gagnait. Elle décrivait un bouquet de fleurs sur une table de chevet, un immense bonheur inopiné. C’était comme le mien, soudain, si véritablement que les larmes me venaient, sans que rien ne les explique. Je croyais n’avoir jamais rien entendu de plus juste, de plus beau, de plus simple. Je réprimai difficilement un sanglot sorti de je ne sais où. Elle ne se retourna pas et poursuivit la lecture. J’avais croisé un homme sur la route en venant, et plus tôt l’enfant de la salle d’attente qui m’avait souri ostensiblement. Je connaissais son œuvre, je savais que je n’étais pas le seul à être venu prendre place dans ce fauteuil. Mais j’étais certain d’être le seul à l’entendre vraiment et la montagne noire qui ne conservait plus qu’une fine auréole me donnait raison. Je n’étais pas le spectateur de sa lecture, pas plus que de la tombée du jour. Elle lisait pour moi et le crépuscule m’enveloppait. Quelque chose de ce bonheur de la chambre, des fleurs, du réveil sans fatigue m’était advenu et je l’avais oublié, mais elle lisait et je me souvenais l’avoir oublié à présent, je le tenais presque au bout de mes doigts, le mot de son nom tournait dans l’air avec les petits moucherons, je l’avais presque… Elle avait arrêté la lecture. Elle replaça le marque-page et ferma le livre. On entendait les insectes et les oiseaux, soulagés par le retrait de la lumière ardente d'un poids plus lourd que le leur. Grâce leur était faite jusqu'au prochain midi. Le ciel prenait l’orangé des fleurs qui semblaient éteintes.

Il y avait là sous une pergola, une femme occupée à peindre la montagne qui nous faisait face au bout d’un long pré qui venait d’être fauché. Elle ne s’était pas retournée en m’entendant. Le pinceau n’avait pas quitté le papier. Un grand oiseau métallique dans le soleil rasant piqua vers le champ et sans que je puisse voir ce qu’il enlevait, le cri d’un petit animal perça jusqu’à nous. Elle leva la tête et posa le pinceau. Je crus l’avoir entendu dire « Prenez place », mais d’une voix si faible que je ne pourrais le jurer. Je m’assis dans un fauteuil de jardin contre le mur de la maison. J’étais pris dans son ombre, mais le dos de la femme lui échappait, à quelques mètres de moi. Le jour tomberait presque aussi vite que le rapace. L’herbe coupée flamboyait pour finir. Elle prit un livre que je n’avais pas remarqué dans le fatras des papiers et des petits pots de couleurs. La montagne bleue, de l’autre côté de la vallée invisible qui nous séparait d’elle, portait encore des barrettes d’or. Elle avait ouvert le livre à un endroit précis. Je vis sa main poser le marque-page à l’angle de la petite table. Elle n’allait pas se retourner. J’en eus la certitude au cœur, comme un coup, un bref vertige. J’essayai de me rappeler ce que je savais de ses œuvres, de sa démarche, mais tout se perdait dans le contre-jour de ce dos, de ces cheveux relevés sur une nuque fine et longue qui peut-être était celle d’une autre. Une comédienne, une amie, une stagiaire embarquée là, comment savoir ?

Si je me retrouvais là, ce n’était pas par hasard et on peut dire que je l’avais bien cherché. Il y avait des années que je souhaitais être pris dans une de ses œuvres, ce qui m’y rendait peu éligible. J’avais rusé pour obtenir ma place. Je faisais partie des avertis et elle préférait les candides, ce que je comprenais tout en trouvant parfaitement injuste ma disqualification. Sur la table de la cuisine, une carafe d’eau me sembla phosphorescente dans la pénombre tant j’avais soif. On avait cuit de la viande rouge, l’odeur restait, et tandis que je buvais, je regardais la disposition des placards et les pots d’épices groupés près de la gazinière, les petits coussins d’assise des chaises en formica, la partie de chasse de la toile cirée et la vaisselle à bleuets sur l’égouttoir comme si j’avais dû prendre possession des lieux. Certain que rien ne se passerait là, je poursuivis mon exploration et me cassai le nez sur une porte menant à l’étage. Le chemin était en quelque sorte balisé et cependant, je me sentant comme le loup du conte, entrant chez sa victime pour se substituer à elle, bien davantage que comme le chaperon qui vient après. Je le répète : j’étais averti et si je n’avais pas la moindre idée de ce qui allait se jouer -là, je croyais en reconnaître la façon, le style… J’avais traversé un salon de gros fauteuils en velours, quand je poussai une dernière porte qui me mit dehors.

La maison était située à l’extérieur du bourg. Je n’y parvins qu’en début de soirée, qui se confond avec la fin de l’après-midi en cette saison, même à l’Est. L’adresse écrite sur le papier était simple et correcte pourtant, mais je ne trouvai personne pour me renseigner efficacement. Dans ces villages de montagne, on ne va jamais quelque part, mais chez quelqu’un. Aux noms officiels des routes sont fréquemment substitués des directions ou celui qui les a précédés. Le numéro de l’endroit où l’on m’attendait comportait trois chiffres, et j’avais du mal à croire que plus d’une centaine d’habitations puissent être recensées aux abords immédiats du centre. Je m’étais préparé à une longue randonnée et je marchai pendant près de deux heures finalement parce que j’étais perdu et non par cause de la distance réelle à parcourir depuis le bureau de l’Écrivain public. Au bout d’une longue route qui pointait vers les bois sans offrir la moindre ombre, je me retrouvai devant une maison sans grâce aux abords d’un champ. Sur la porte entrouverte, je repérai sans mal le petit dessin qui servait de signature à ma feuille de route. Après avoir inutilement frappé, j’entrai dans le couloir sombre. Personne ne venait à ma rencontre, et je renonçai à appeler, assez certain que personne ne viendrait, que cela faisait partie du dispositif.

Il y a beaucoup de pères vivants, cupides, veules, défaillants. Une collection. Et chaque fois, ils restent derrière, il n’en est plus question. Aucun ne meurt vraiment, ce n’est pas nécessaire. Pourquoi m’a-t-on tant bassinée avec des « il faut tuer le père », alors qu’il suffit de tourner la page d’un conte, pour tous les régler.

Et le père, il ne revient pas à la fin ? m’a demandé Romain. On n’est pas chez Demy, les fées ne se laissent pas épouser par le premier revenu de sa folie. Le père a fait son office : sa fille est partie. Une fois sa mission accomplie, il s’autodétruit. Quand même, il pourrait venir s’excuser… à quoi bon ? On a déjà assez parlé de lui, il a déjà assez parlé de lui, occupé le terrain avec son deuil qui met tout le monde sur la paille de la misère noire. Le temps est à l’action, Peau d’Âne entre à la cour du Prince.

Il y a un père qui vend sa fille par mégarde et qui lui coupe les mains.

Il y a un père qui ne fait pas de différence entre ses deux enfants et s’y prend à deux fois pour les abandonner dans la forêt, avant d’en rejeter le blâme, quand ils sont grands, sur sa seconde épouse, morte enfin.

Il y a un père qui laisse sa fille la plus jeune prendre la place de feu son épouse dans la maison, puis sa place à lui quand la mort le guette.

Il y a un père qui veut prendre sa fille pour femme quoiqu’il en coûte.

Il y a un homme qui ne veut pas être le père de l’enfant qui a tué son épouse en naissant.

Il y a beaucoup de pères et pas beaucoup de mère dans ces histoires que je dis et que j’écris pour finir.

Je me dis que je te respecte, que je te connais, mais tu es mort et je fais de toi ce que je veux. Ce que je peux. Les larmes sont enfin venues, presque. Quelqu’un qu’on a connu vivant, comment faire pour toujours le connaître quand il est mort ?

Je suis repassée frôler ta mort ce matin. C’est pratique que tu l’aies assignée à résidence. J’ai fait un long détour pour m’en approcher, la contourner, la dépasser. Ça m’a donné le temps de penser à toi, à nous et à moi maintenant qui te pédale autour, ce qui t’aurait bien fait rigoler, mais j’ai pensé trop tard à cette formulation pour te la soumettre de ton gai vivant. Tu aurais fait un bon vieux de la vieille et en qualité, comme en quantité, je crains qu’ils ne viennent à manquer. Tu me manques déjà, mais je sais encore où te trouver. Pour ta mort, elle flotte aussi dans le quartier de l’hôpital, dans ces chaussures blanches ajourées que je fais ressemeler et recoudre avec une obstination pathétique parce que tu m’as dit qu’elles te plaisaient à un moment où tu aurais pu renoncer à être l’arbitre des élégances, dans ce parfum que je ne porte plus, dans la couleur des citrons.

D’un ton peu amène, elle me demanda si quelque chose n’allait pas. Eh bien… Elle venait de chausser des lunettes qui, combinées à l’ensemble de ce décor ergonomique lui donnait un air de médecin. Tout à trac, elle me demanda si j’avais des allergies. La question comme sa gravité me prirent complètement au dépourvu. Je bafouillais : alimentaires ? Elle haussa les sourcils et me lança un regard perplexe par-dessus ses montures, avant de préciser : cutanées ou respiratoires ? Je grattais mon sourcil gauche en quête d’une bonne réponse, ce geste a le don d’exaspérer mon entourage. Je dis que non, bien que ce ne fut pas tout à fait exact et je me mis à redouter qu’elle me fît me dévêtir pour m’examiner plus à loisir. Un silence s’installa, au cours duquel elle me considéra longuement. Je finis par demander si je devais me dévêtir. Elle toussa, à moins qu’elle n’ait réprimé un rire. Elle m’assura que cela ne serait pas nécessaire. Elle me regarda d’un œil neuf. Aux éclats de la fontaine se joignaient les petits coups de sable d’une pendule moderne posée sur une étagère en contreplaqué. Je tentais à nouveau de rompre le silence qui me pesait en sortant de mon sac mon invitation, que je posai sur le bureau. Elle m’interrogea du regard, ostensiblement intriguée. Je précisai que c’était mon invitation pour la séquence. Elle formula une série de oui, allant presque jusqu’à les chantonner, et enfin elle me demanda ce que je voulais qu’elle en fasse : puisque j’étais là, il était évident que j’en avais une. Elle tenait à préciser, pour que tout soit bien clair entre nous que cela ne tenait pas lieu de paiement. Ma confusion était à son comble et je m’enquis à l’emporte-pièce, de savoir si elle acceptait la carte bleue. Après un temps de réflexion, elle dit assez nettement : pas en deçà d’une certaine somme. Mais nous verrions cela à l’issue de la consultation. À ce mot, je crus à un malentendu, mais déjà elle enchaînait sur la question de mes préférences. Là encore, je tentai de rabattre la question sur le champ alimentaire, mais elle soupira, exigeant un peu plus de sérieux. Je me ressaisis tout à fait en lui demandant si elle voulait bien parler de préférences sexuelles. Après tout, j’en avais vu d’autres que ce petit bout de femme intransigeant. Non, me dit-elle, mais semble que vous le vouliez. Puis elle sourit en ajoutant : vocales, les préférences. Homme ? Femme ? Je dis : femme. Intérieur ? Extérieur ? J’hésitais. Elle conclut : ce sera les deux. Elle sortit d’un tiroir un bloc de prescriptions dont elle biffa l’en-tête avant d’écrire une adresse en majuscules soignées. Relevant la tête d’un coup, elle exigea le paiement pour me donner le papier qu’elle avait plié en quatre. Devant mon hésitation, elle me désigna un petit cadre posé à l’extrémité du bureau sur lequel était écrit : un euro à chaque fois. Je ne l’avais pas vu. Personne ne le voit, dit-elle en écho à mon étonnement. Je dus faire le fond de mes poches pour arriver à la somme en petite monnaie. Elle fit main basse comme un croupier et glissa le carré de papier dans ma direction. Avant d’en ôter les doigts, elle me regarda dans le blanc des yeux et ajouta que je ne devais pas revenir. Les objections se bousculaient dans ma tête, mais je pris une bonne inspiration et posai mon doigt sur l’invitation. Je ne voulais pas sortir sans en avoir le cœur net : C’est bien vous ? demandai-je en pointant le nom imprimé en gras. Cette fois-ci, elle rit franchement : Pas du tout.

À mesure que l’attente se prolongeait, je devenais mieux conscient du bruit de l’eau au-dehors et dès lors, elle s’adoucit. J’ai dû dormir quelques minutes, car en ouvrant les yeux, les visages avaient changé autour de moi. Un seul restait familier et il fut immédiatement appelé par un s’il vous plaît clairement adressé depuis l’embrasure de la porte. Il se leva promptement et disparut presque une demi-heure avant de ressortir d’un pas pressé sans prendre la peine de nous saluer. Je n’avais toujours pas vu l’hôte, mais, à la voix, je savais déjà que c’était une femme et qu’elle fumait. Rien ne me garantissait dans l’invitation que j’avais reçue de rencontrer la maîtresse d’œuvre. Si ses travaux jouissaient d’une certaine réputation, je n’avais rien trouvé de probant sur son apparence et je crus tout d’abord qu’elle accueillait elle-même dans ce bureau, et que comme ceux qui m’avaient précédé, j’allais bénéficier d’environ trente minutes de tête-à-tête dès qu’elle m’aurait prié d’entrer. J’en étais là dans mes calculs, espérant qu’en raison de mon âge et de mon profil, je l’intéresserais davantage que le gamin et que mon temps en serait rallongé, quand elle passa la tête par l’embrasure de la porte et me fit signe de la suivre. C’était une petite femme râblée et terriblement énergique. Elle me fit asseoir d’un geste et prit place dans un grand fauteuil à roulettes. Le long bureau qui nous séparait n’avait pas plus de poésie et, entièrement vide sauf pour un stylo bille, il me parut tout à fait déplacé. Là encore, je m’étais attendu à autre chose, à quelque chose d’ancien, de nervuré, de presque vivant, sa table de travail… J’en étais pour mes frais. La déception cause toujours chez moi un léger dégoût, une fatigue qui s’additionnait à celle du voyage effectué dans la précipitation, puisque l’invitation n’était valable qu’un jour. Le coût du billet de train avait grevé mon budget et je regrettais par avance le séjour à Porto qu’il m’aurait sinon permis…

Une fois franchies les trois marches du perron, on arrivait dans un étroit vestibule terminé en escalier vers les étages. Le cabinet se trouvait à main gauche et à droite, une petite salle d’attente où j’hésitai un instant à prendre place. Je ne m’attendais pas à y trouver qui que ce soit. C’est alors que je m’aperçus que je m’étais attendu à quelque chose, alors que j’avais cru entreprendre ce périple le plus naïvement du monde. J’y restai presque une heure et demie avant d’être reçu. Au début, en voyant les gens qui étaient là avant moi entrer les uns après les autres dans le cabinet, j’éprouvais un profond agacement. J’avais fait, moi, un long voyage pour arriver jusque-là, or il semblait évident que les autres, soit touristes, soit autochtones, résidant sur place, aurait dû me laisser la préséance. Les gens parlaient à voix basse et, la fatigue aidant, je me trouvai à penser que j’étais le sujet de ces messes basses. Il faisait par ailleurs extrêmement chaud, le soleil donnait à plein par les hautes fenêtres et le sol craqua affreusement quand je déplaçais ma chaise pour un coin moins exposé. Il y avait là un tout jeune homme d’une douzaine d’années, accompagné par ses parents. Je me réjouis de le voir fort sage, après un trajet en train pénible en compagnie d’une meute d’enfants en partance pour la colonie. À bien l’observer, je compris qu’il s’agissait d’autre chose : il était spectaculairement concentré et quand on vint enfin les chercher, il poussa un petit cri de joie, comme d’un oiseau et sa mère s’excusa en disant que c’était son cadeau d’anniversaire. J’avais moi aussi reçu mon billet en cadeau et je fus un long temps froissé qu’une aussi jeune personne puisse être gratifiée du même présent. Le peu que j’en savais me donnait à penser que c’était tout à fait déplacé, mais il entrait là avec ses parents qui saurait probablement borner la proposition, ou tout au moins exiger des assurances.

À l’adresse qu’on m’avait indiquée, il y avait un écrivain public. Le bureau en rez-de-chaussée donnait sur une des places de ce gros village. J’en avais traversé trois depuis l’arrêt où le chauffeur de car m’avait conseillé de descendre. La première pouvait à peine porter ce nom, on eût dit plutôt que les maisons s’étaient soudain écartées dans une même rue pour respirer plus à l’aise. Les volets, de couleurs vives autrefois, étaient passés par les hivers impitoyables. Il y avait une halle couverte sur la deuxième place, où des marchés traditionnels devaient avoir lieu une ou deux fois la semaine, mais quand je la longeais en tâchant de profiter de l’ombre d’après-midi, une vente d’un tout autre type s’y déroulait. On avait entreposé là des meubles et des bibelots anciens, à la manière d’une brocante, mais personne n’y déambulait. De gros canapés, des fauteuils à oreilles en velours râpé, des chaises de pailles et des tables hautes, basses, rondes ou ovales étaient occupés par une petite assemblée silencieuse tandis qu’au milieu de la halle une violoncelliste jouait comme pour elle seule. La troisième place était déserte et sans ombre aucune. Le gros débit d’une fontaine sise en son milieu donnait l’illusion d’une fraîcheur, démentie par un grand chat noir étendu en plein soleil et de petits lézards immobiles indifférents aux bruits qui éclaboussaient les façades claires. Ce récit est anormal : je n’ai d’ordinaire aucune mémoire. Mais de nombreux détails me sont revenus en rêve au fil des mois qui ont suivi le moment.

Nadine est catégorique : en ce qui concerne l’âge de la retraite, le bonheur est dans le pré. Roland lui caresse la joue, il tient, lui, que le bonheur est dans l’après : le retour de leur couple à plein-temps n’a pas été d’abord une mince affaire, et Nadine alors ne faisant pas tant la fière.

Parfois l’actualité déborde, comme les égouts, les lavabos. S’il ne s’agissait que de l’actualité mondiale, on se ferait une raison compte tenu des intérêts en jeu. Mais il est troublant de constater que chaque petit verre d’eau y va de sa tempête de boue. Heureusement, la petite cuillère de la fiction est un outil fiable pour écoper les larmes de ras-le-bol qui ruissellent à l’intérieur des gens de bonne volonté en milieu académique.

Une céramique hexagonale d’un bleu Klein, épaisse d’un demi-centimètre, traversé par un fin élastique orange noué de part et d’autre pour la maintenir au poignet. Les profs du lycée d’en face, avec qui nous fêtons deux ans de collaboration, nous ont apporté des cadeaux. Des « petits » cadeaux. Je n’ose pas dire ma pensée, je l’écris ici et offrirai à mon tour le livre qui la contiendra : il est attaché à la droite ligne des bracelets brésiliens de l’adolescence et de ceux fabriqués en scoubidou à la chaîne pendant l’enfance. Un bracelet d’amitié. Celle qui me le donne ignore que j’ai écrit, dans le cadre d’un atelier semblable à celui qui réunit nos élèves depuis deux ans, le monologue  La Ceinture d’amitié. Elle ne sait pas non plus que grâce au leur cadeau, le monde se rappelle à ce qu’il est chaque fois que mon regard croise mon poignet: bleu comme une orange. Encore moins que c’est dorénavant la couleur de mon poids nié, peut-être, mais beau et joyeux.

Elle m’a dit : Cette nuit, j’ai rêvé. J’étais huchée sur une haute chaise, très loin du sol pour tout voir d’un seul coup d’œil. Soudain tu étais là, juste en dessous de moi. Tu avais escaladé les barreaux pour me rejoindre. Je t’ai dit que tout était changé entre nous à présent. Tu as eu l’air chagriné un instant et puis tu étais plus près encore, ta tête tout contre la mienne, nos profils comme les deux moitiés d’un visage inattendu et parfait. Tu m’as dit : « J’écris des vers à la manière de Dimna ». Et j’ai compris que tu le faisais dans le parc, pour te désennuyer. Je ne savais pas que tu écrivais des poèmes, mais je n’en étais pas surprise, non plus que de ta douceur et de la franchise de ton amour. J’ai pris ta tête entre mes bras, tu as griffé mon dos pour mon plaisir. Quand notre étreinte s’est défaite, le sol s’était éloigné davantage et ma haute position m’a paru vertigineuse. Tu me regardais en souriant et tu m’as tenue jusqu’à ce que je retrouve l’équilibre. Accoutumée, je suis restée en haut. Je l’écoutais et j’entendais « fini entre nous » au lieu de « changé » et je mesurais mon chagrin de ce que sans le savoir, j’avais perdu. Mais je ne dis rien : il n’y a que dans ses rêves que je parle.

Elle a ajouté : Au réveil de ce rêve de toi, je n’étais pas désemparée comme d’autres fois, rien ne s’était perdu qui manque. Le rêve bouclait une boucle que j’ignore, mais il me laissait sans tristesse et sans crainte. Il se poursuit dans des questions bienheureuses :

Devrais-je moi écrire des vers à la manière de Kalila ?

Est-ce la sagesse qui éloigne le sol et donne le vertige ?

Ce parc, n’est-ce pas la nuit même ?

Pendant plusieurs mois, il trouve dans sa boîte aux lettres en billet de train à date fixe pour  Rouen. Il n’est absolument pas disponible quand le premier apparaît au milieu du courrier. D’ailleurs, il n’a rien à faire dans cette ville. Il pense d’abord à une erreur, avant de constater que le billet est à son nom.  Décontenancé un instant, il oublie vite cette drôle d’affaire, le courrier contenant également la facture d’électricité et un faire-part de décès bordé de noir. Un billet semblable se présente à lui deux mois plus tard, à la veille des vacances d’été. Mais il faut attendre le troisième, déposé à la Toussaint, pour qu’il ait la sensation d’être envahi.

Il y a une gaieté charmante dans sa confidence. D’abord parce qu’elle touche à la joie enfantine du pipi-caca, ensuite parce qu’il sait que loin de m’en offusquer, j’en comprendrai la portée. Il m’avoue donc, avec un sourire de petit diable, que mon livre est aux cabinets. Je ne peux qu’être d’accord avec son argumentaire : la brièveté et la variété des paragraphes en font techniquement une lecture parfaite pour ce haut lieu d’intimité et de solitude. Il est juste que la relative nudité de qui écrit un journal rencontre la relative nudité de son lectorat. Il est également possible que je me déleste ici de ce qui ne m’est plus d’utilité, mais qui pourrait cependant s’avérer fertilisant ailleurs. Plus trivialement, j’ai passé un ou deux étés avec les Éclaireurs de France et il en faut davantage pour choquer ma sensibilité. Et puis, depuis que Henri Miller a posé là son petit volume, qui pourrait prendre mal d’être lu aux cabinets ? 

Nadine a quelque chose de pointu dans le regard quand elle précise : nous ne sommes pas « retraités », nous sommes « à la retraite » comme on est « à la manœuvre ». Et Roland d’ajouter en opinant du chef : nous sommes « retraitants ».

L’Hellène vise juste qui veut

Le cœur, les yeux et la langue d’un songe

Pour continuer à mentir le jour

Elle m’a dit : Cette nuit, j’ai rêvé. Tu étais là, comme la dernière fois, dans les transports en commun. Un car ou un bus. Un tramway. La lumière du jour à chaque fois. Une place au fond. Pas d’autres passagers ou alors floutés, sans importance. Mais cette fois-ci tu étais en face de moi et non plus à ma droite. Sûr et tranquille. Ta chemise claire ouverte sur ton maillot blanc et moi aussi, je portais du blanc, je me souviens de ma petite manche quand mon bras se tendait, torse, vers toi. L’épaule trop haute, une branche d’olivier noueuse terminée en main dans un geste d’éloquence. Je pouvais tout te dire, enfin. Farouche et soulagée. Mais je ne t’apprenais rien. Tu m’as dit : « Cette nuit entre nous a déjà eu lieu ». Et je m’en souvenais tout à coup. Tout me revenait de ton amour, de ta chair, de la joie. Je l’écoutais sans oser quitter des yeux le fond de mon verre et je croyais être allongé sur le dos à ses côtés tandis qu’elle rêvait à moi.Elle a ajouté : La nuit de ce rêve, je ne l’oublierai plus, je sais quand elle se trouve : à la campagne, dans une chambre d’amis, pas loin d’un pré où des gens dansaient jusqu’à deux heures du matin. C’est une nuit précise dans un calendrier, alors que le rêve s’estompe et ne me laisse que quelques mots à quoi l’arrimer.

Transports en commun.

Une place au fond.

Je ne t’apprends rien.

Déjà eu lieu.

Ton innocence m’intéressera

Quand elle ne ressemblera plus

À aucune autre, mais à l’innocence

Ton innocence m'intéressera

Quand sans plus t’orner

Elle aura tourné à l’état sauvage

Ton innocence m'intéressera

Quand j’y croirai comme à un dieu

Priapique dans une forêt vierge

Ton innocence m'intéressera

Quand elle sera revenue

De sa lente révolution

Autour de ce que tu appelles

Le bien et le mal

Partager quelque chose à quelqu’un, je n’arrive pas à m’y faire. La disparation de « avec » qui nous asseyait si facilement côte à côte sur un banc, qui faisait de tout partage un premier goûter, me laisse bancale. Chaque fois qu’on « me partage » ceci ou cela, j’ai l’impression que c’est moi qu’on fractionne… Il en va tout autrement avec le bavardage. Bavarder quelque chose à quelqu’un me va très bien, c’est aussi charmant et doux qu’une « ânerie ». Ainsi Hugo dans sa correspondance : « Je t’envoie tous ces détails qui vous feront plaisir, en attendant que je vous les bavarde moi-même ». On peut aussi se bavarder comme des pies, parler entre soi, c’est fort joli.

Toutes les extensions du mot « bavardage » demeurent frappées du même sceau, « péjoratif », dans le dictionnaire. Pourtant, être en mesure de s’exprimer longuement ou indiscrètement par d’autres moyens que la parole (écrit, pensée, signes extérieurs) ou bien encore de s’exprimer abondamment ou indiscrètement dans un langage qui lui est propre me semble des talents enviables, dignes des Privilèges dont Stendhal dresse la liste dans le livre qui porte ce titre. On peut penser que cette mauvaise réputation tient davantage aux adverbes accolés au bavardage (longuement, indiscrètement, abondamment…), mais comme on l’apprend à la petite école : « l’adverbe souvent — ment ». Quant à l’interprétation misogyne des Frères Goncourt de ce que je place plutôt du côté d’une forme de vitalité (Les femmes ont le bavardage des larmes, Journal, 1855, p. 210), ou la théorisation hasardeuse du jeu de l’acteur par Stendhal (L’enflure est le défaut général de nos acteurs ; je crois que cela peut venir en partie du bavardage éternel des pièces de Racine et de Voltaire. Là où il fallait deux mots, il y a dix vers ; … Stendhal, Journal, t. 1, 1801-18, p. 119), il est difficile aujourd’hui de les considérer autrement qu’en pièces de musée.

Une fois réunis, les objets vibrent

Sur une fréquence qui nous échappe

Dans leur bavardage berceur

S'est trouvée une paix durable

Dans la cuisine primordiale

Les Titans et les Tupperwares

Subissaient, dociles

La loi du joli napperon

Les mythologies familiales

Font, font, font un somme au salon

À l’ombre de l’écran total

Toute ressemblance…

Tout remettre en place

Espérer voir encore l’aigle

Pour partir en proie

Je me demande si tu tiens

Pour que je ne sois pas abandonnée

À mon sort antique

Il est toujours possible de garder

Et de se délier d'une même chose

À la condition d'une bonne place

Même au sommet de la montagne

Ma piraterie

Faisait provisions

Ne m'oublie pas ne m'oublie pas

Je ne t'oublie pas

Comme je respire

Le passé simple

Des fils nus

Le monde à portée

Avec une hâte inquiète

Je m'en vais retrouver le soir

De Miss Harriet l'ariette

Où confine le désespoir

À cache-montagnes

Enfant je jouais

Avec la brume et mes paupières

Au cours du séjour

Ce moment apparaît toujours

Où tu dors pendant que je lis

Un court passage du recueil

Qui s’intitule « Le Pardon »

 

Une cloche sonne

La lumière porte des ombres

D’oiseaux et de fleurs

Sur une petite Piéta

Derrière elle, la Vénus sans bras

Veille depuis la nuit des temps

 

Ta main glisse et pend dans le vide

Je suspends ma lecture et ce poème

À ton insu tes doigts comptent des 3

Des 5, pianotent le rythme des vers

Que j’écris sur toi.

J’aime la neige. Elle m’aime en retour. Elle offre la chute moelleuse, la mort douce et peint sur le paysage la réalité d’un autre, qui s’amuserait de nous tous, ici-bas dans sa grande main. J’aimais cette neige qui nous gardait là. Nous n’avancerions plus jusqu’au matin. Par souci d’économie, la seule lumière qui demeura était celle de la lune. Nous n’avions pas échangé trois mots. Bonsoir, peut-être, au moment où il prit place à mes côtés pour ce voyage en suspens. J’avais remarqué le blond cendré de ses cheveux, cette nuance sombre dans le clair, si rare dans ce pays. Plus tard, il m’avait demandé si sa montre indiquait l’heure juste, hochant la tête pour ne pas faire entendre que je n’étais pas d’ici, j’avais vu ses yeux à grandes paupières. Il se tenait tout contre l’iris, collé à la fenêtre de son regard dont les vitres tremblaient au lieu de s’embuer, sous l’intensité de son souffle. Et je me demandai : « quand il dort, cet homme, est-ce que leur vibration cesse ou s’intensifie, se libère ? », avant de ne plus y penser.

Le train s’arrêta net. Personne ne sembla y prêter attention. Un vague soupir derrière un journal, un autre, ronflé peut-être, du nœud d’un corps ensommeillé près de la porte du compartiment. Et puis le sien, profond, soulagé presque, sans qu’elle quittât un instant des yeux le paysage soudain figé. On pouvait la regarder à loisir, comme la neige qui tombait sans discontinuer. La promiscuité des compartiments en bannit toute gêne dans d’aussi longs voyages. L’inconfort des méchantes banquettes, l’exiguïté renforcée par les bagages d’hiver et les gros vêtements, le vent coulis qui ne fait pas prier chaque fois que la porte s’ouvre, tout cela contribue pratiquement à ce que les passagers se serrent les coudes. Aucun de nous ne débutait dans cet exercice. Nous savions prendre le mal en patience, reformulant à intervalles réguliers notre position, jamais longtemps meilleure. Elle seule semblait presque immobile, n’était la vivacité de ses cils et les reflets de ses cheveux. Je me laissai capturer par cette image immuable à chacun de mes retours entre sommeil et rêve, divagation et ennui, sommeil et chute, perdition et naufrage…

Ces voyages sont sans retour. La vie aux yeux ouverts, une peau déjà sèche qui tient encore ça et là par des points d’habitude, une écorce morte dont les veinures protègent encore, donnant le change du vêtu au grand jour, tandis que nous sommes disparus, un dernier rempart diaphane qui promet de tomber en lambeaux jaunes au premier vent un peu fort et qui ne tromperait pas longtemps un regard avisé, s’il existait. Mais qui pourrait nous voir qui ne soit pas, à notre image, en train d’arpenter la nuit, même en plein midi ? Et alors ses regards seraient tournés en dedans et non point scrutateurs, n’ayant plus de temps, plus d’air, plus de feu à donner au simulacre des journées. Pour qui marche dans ses nuits, il n’y a plus d’aguets ailleurs que dans la nuit. Il n’y eut bientôt plus d’histoire, plus de souvenirs, plus d’archive : cela n’avait jamais commencé, nous avions toujours marché l’un vers l’autre sans le savoir dans les nuits. Nous confondions alors le sommeil et la mort. On ne sait comment, nous nous réveillâmes, les yeux rapides sous nos paupières, pour ne plus jamais nous endormir à nos songes.

De ne rien voir, et surtout pas l’autre dont nous étions irrémédiablement blessés, nos sens s’avivèrent, au point que la forêt tout entière nous entra dans le corps et dans l’âme par l’oreille et les narines, par la peau, spongieuse comme les mousses. Ce qui changea n’avait finalement plus rien à voir avec notre travail, notre entourage, nos convictions, notre localisation sur une carte ou un globe, nos goûts, notre personnalité, le récit bien rodé de notre histoire, nos plaisirs organisés, nos croyances. Ce qui, naguère, nous eut heurtés, occupés comme un pays, une armée, révoltés, emplis de rage brouillonne et d’ambitions belliqueuses devint un écho vague. Ceux que nous étions, en un clin d’œil, eurent disparu de la circulation. En leur place, nous sommes. D’abord il fallut l’ondoiement des prés sous le soleil changeant, l’immobilité des pierres dans les quatre saisons d’un cours d’eau, le silence de la neige, pour nous figer, nous absorber, nous comprendre, nous ôtant la vue pour ne nous laisser que la vision et nous ramener, comme des bêtes égarées à la nuit en plein jour… et que reprenne la marche tandis que le sac de notre apparence, oublié sur un banc, contre le parapet d’un pont, près d’une vitre glacée, suffisait à donner le change de notre présence, comme un traversin sous les draps. À présent, le ravissement nous guette à la moindre herbe entrevue, dans l’ombre malade des arbres de la ville, dès la brusquerie d’une averse. Ainsi enlevés, soulevés, épris, nous sommes devenus la nuit, la marche, l’autre.

Je n’ai aucun souvenir du trajet jusqu’à la chambre d’amis de l’appartement de ma sœur. Dans « l’autre bout du monde », c’était déjà le matin, la ville cuisinait dans les rues, criait par les bouches des enfants sur le chemin de l’école, roulait des vélos et des voitures coréennes dans les nids de poule. De l’anesthésie de ces derniers mois, il ne restait plus que la nostalgie irritée du manque. J’étais assis sur le lit, le catalogue ouvert sur mes genoux. J’essayai vainement de mettre de l’ordre dans ce qui me restait de la soirée. Ses yeux aux paupières sombres. Les gens qui l’entouraient, parasites, de pique-assiette et de badauds attirés là par la lumière. Des amis aussi, sûrement, mais ne me restait en tête que des ombres. Je n’avais pas signé le livre d’or ni croisé de visages connus. Elle n’avait aucun moyen de savoir que j’étais rentré, que j’étais venu, que j’avais vu. Tout cela n’avait aucune importance. Je dus dormir puisqu’un fameux mal de tête me réveilla. J’étais parti comme un voleur et, à la lumière du soleil, mon accès de paranoïa de la veille paraissait pathétique. À l’égal de ma fuite. « Il fait son petit mystérieux », le radio-réveil des principes de l’éducation maternelle, hors d’usage pendant mes mois d’Asie, mit le comble à ma gueule de bois. Je m’étais montré d’une puérilité navrante, mais, fort heureusement, j’avais été le seul spectateur de cette performance de mon impolitesse crasse. Le catalogue s’était écorné en tombant sur le tapis. Je le ramassai le cœur bêtement navré. Mon histoire était quelque part à l’intérieur. Je me demandais où aller pour trouver le courage de la lire, comme un acteur avec la presse d’un lendemain de première. Un café familier ? Tout changeait si vite dans la capitale que rien ne m’assurait d’y retrouver mes marques. Le jardin des roses après le passage chez le notaire aurait fait bon accueil, mais je ne pouvais attendre jusque-là. Dans la cuisine de ma sœur, ma nièce se chargerait de me poser les questions qui m’embarrassaient… Bien qu’un fond de colère me restât, davantage contre moi que contre elle à présent, je ne pouvais envisager d’aller lire au cabinet. Finalement, je gardai le lit pour considérer l’objet, en me calant dans les coussins. C’était un bel ouvrage, étrangement lourd pour sa minceur. Sur la couverture, son nom, l’initiale de son prénom et « cinq séquences » en discrètes majuscules, presque ton sur ton. Ma sœur entrouvrit la porte sans frapper, pour « voir si je dormais ». Elle me trouva l’air malade, mais j’accusai mon écrin d’oreillers de cette impression. J’étais rentré tard… J’allais descendre et cette déclaration coupa court aux questions qui se pressaient en cohorte. J’avais faim, et ma curiosité avait augmenté d’autant de savoir ce qui restait de moi dans le catalogue. C’est alors que se produisit la chose la plus extraordinaire. En ouvrant le livre, je réalisai que quatre autres personnes y étaient comme moi épinglées. Et mon désir s’engagea dans un autre chemin.

Je regardai autour de moi, persuadé que chacune des personnes présentes me reconnaissait, que nul n’ignorait ce qui s’était passé entre elle et moi, un an auparavant, que tout le monde guettait ma réaction et riait sous cape de ma déculottée. Elle avait fait effraction chez moi, m’avait menacé, avait détruit un bien m’appartenant, le titre même de son petit manège, elle me l’avait soutiré, afin d’étaler tout ça au grand jour, de se faire valoir et de gagner avec de l’argent. Il devait y avoir des recours juridiques, quelque chose sur la propriété intellectuelle ou la diffamation, le préjudice d’une vérité dévoilée à mauvais escient… La sirène des pompiers retentit dans la rue. L’attroupement gênait le passage du camion rouge. Tous les regards étaient tournés vers la rue où l’on se serrait sur les trottoirs pour laisser passer le véhicule. Je la vis parler avec le chauffeur, la nuque cassée pour mieux le regarder. Ils rentraient du feu. La caserne était toute proche. Ils éteignirent le gyrophare au moment même où le galeriste, soucieux, coupait la musique. Je pouvais à loisir me plonger dans la contemplation hypnotique du fond de mon petit cercueil de verre. La matière en était si mouvante qu’il me fut longtemps impossible de me concentrer sur les objets qu’il contenait. Mais quand les conversations eurent repris leur cours autour de moi, j’avais remarqué les mensonges. Le couteau. Ce n’était pas le sien. Ce n’était pas avec ce couteau-là qu’elle avait ouvert ma chemise. Quant aux boutons, je ne me souvenais pas l’avoir vue les prendre, mais leur nombre me semblait douteux. Je le lus le petit texte cent fois sans que ses lettres ne fassent un mot, ses mots, une phrase. Je renonçai. J’essayai de rassembler un semblant de courage pour traverser la cohue qui m’entourait et le chahut qui m’attendait au-dehors. Par-dessus tout c’est son sourire très rouge que je redoutais. Cette barricade depuis laquelle elle me toiserait, découpant ma silhouette dans papier rougeoyant de la rue pour la coller ensuite dans une de ses vitrines. Je n’étais pas assez intoxiqué pour céder à l’idée qu’elle volerait mon âme, mais que dans les derniers feux du jour, je m’avancerais dépossédé de toute dignité, cru comme un fruit épluché. Je bus encore un ou deux verres pour affermir ma volonté, sinon mon pas. Je croisai le galeriste qui me demanda avec un sourire trop franc si j’avais signé le livre d’or. M’indiquant son emplacement sur un lutrin près de la porte, mon regard se posa sur la pile des catalogues de l’exposition. Mon sang se figea, provoquant un refroidissement vertigineux dans la chaleur étouffante de la salle. Un livre, bien sûr, un livre. Je me frayai un passage brutal, et puisant au hasard dans ma poche, je claquai une poignée de billets sur la table et saisis sans ménagement un exemplaire, que je me coinçai sous le bras avant de sortir et de quitter la place. Si elle me vit partir, elle n’en donna pas signe.

D’abord, je ne l’ai pas vue. Le trottoir étroit était noir de monde, et la petite rue, encombrée. Coupes en main, les gens s’apostrophaient, s’embrassaient, se racontaient ce qui s’était passé d’immanquable depuis la dernière fois. En quelques mois, j’avais perdu l’habitude de comprendre simultanément l’intégralité et le détail de ce qui se disait autour de moi, de parler la même langue que les gens qui m’environnaient et avant même d’entrer dans la galerie, j’étais saoulé de bruits, de parfums dont les noms me revenaient à mesure que je jouais des coudes pour avancer et des images publicitaires qui leur étaient accolées. L’heure était marquée à tous les poignets et le soleil descendait doucement, mais j’étais loin d’avoir récupéré mon décalage et pour moi, c’était la pleine nuit. J’attrapai à la volée un verre d’alcool et je bus cul sec, sans presque remarquer l’œillade amusée du galeriste. Je croyais redouter de tomber sur elle à l’intérieur. J’espérais vaguement que l’ivresse m’aiderait à passer pour un pitre. Le ridicule fait moins peur quand il est choisi d’avance. J’étais au troisième verre quand je franchis le seuil, et l’aperçu, sur le trottoir. On eût dit une cigale contre le mur de pierre beige. Elle avait maigri. Elle était lourdement maquillée. Ses bras dénudés me semblèrent étrangement longs et osseux. Elle fixait son regard sur le sol en écoutant une femme à grosse poitrine lui parler de très près et j’aurais juré qu’elle lui confiait un secret. On me poussa à l’intérieur avec un mot d’excuse et un rire. Elle ne m’avait pas vu. L’endroit était exigu. Il tenait là cinq vitrines de la taille d’un cercueil d’enfant. J’aurais voulu prendre mes jambes à mon cou, mais trop de visiteurs bloquaient la sortie et l’idée d’attirer sur moi son attention en créant un esclandre me calma d’un coup. J’allais jeter un œil et m’en aller le plus discrètement possible. Je ne signerais pas le livre d’or. J’éviterais soigneusement de la croiser. Je reprendrais l’avion dès les papiers signés chez le notaire. Je mettrais en vente la maison et les rosiers. Je ne finirais pas Tristram Shandy. Je demanderais à ma sœur de limiter le courrier qu’on me faisait suivre aux lettres administratives. Ma décision était arrêtée quand, survolant la petite galerie mon regard s’arrêta sur l’affiche pour lire le mot « Séquences ». Le bruit s’estompa, le sang me battait aux oreilles. Je passai d’une vitrine à l’autre avec la hâte d’un voleur. Je trouvai ce que je cherchais au fond. Un couteau à manche de buis, une boîte d’allumettes entr’ouverte et un court texte manuscrit posés sur un morceau d’étoffe travaillée. « Cinq boutons de chemise, dont un arraché ». Je ne savais pas jusqu’alors ce que signifiait être nu.

Je l’avais informée succinctement de mon départ. Je n’avais donné aucune nouvelle depuis et, hormis le bristol de son exposition, je n’avais rien reçu de sa part. Je ne l’avertis pas non plus de mon retour. À l’annonce du décès de ma grand-mère, je décidai de lire enfin les livres qu’elle aimait et je me débrouillai pour emprunter au Vice-Consul, collectionneur et fin lecteur, Tristram Shandy, dans quoi je noyai mon désarroi, mon chagrin et ce qui n’a pas de nom bien défini, entre l’apathie et la panique. L’invitation au vernissage s’était transformée avec une naïveté feinte en marque-page, et sans lui accorder un coup d’œil, je l’eus à la main pendant tout le voyage retour. La joie de trouver ma sœur à l’aéroport me surprit. Elle aussi, visiblement, et nous nous pleurâmes dans les bras au milieu des arrivées. Une étreinte semblable entre nous devait remonter à l’enfance. Je m’en souvenais soudain sans trop savoir ce qui l’avait provoquée alors. Depuis l’adolescence, notre relation ressemblait à ces querelles fondées pour l’éternité dont parlent les personnages de Marivaux : élégante, muette et inexorable. En apprenant que notre grand-mère me léguait sa maison, je m’étais attendu à ce qu’elle me poursuive en justice et je revenais battu d’avance. Au lieu de cela, elle venait me chercher, m’offrant gîte et couvert contre un récit détaillé de mes aventures, comme s’il se fut agi, en somme, d’un nouvel album de Tintin, s’ajoutant à tous ceux que nous avions lus côte à côte sur le canapé à l’époque où nos pieds n’en touchaient pas le sol. Rien ne me fut épargné des « Tu as trouvé ce que tu cherchais ? », des « Je ne pourrais jamais tout quitter comme ça du jour au lendemain » et des « Mais qu’est-ce que tu comptes faire ? ». Autre chose était pourtant à l’œuvre chez cette grande fille montée en graine qui avait les mêmes mains et le même sourire que moi. La lumière était douce dans sa maison, elle avait cuisiné à mon intention un plat que j’aimais, elle avait aéré la chambre d’amis et les draps sentaient le frais. Elle me dit que j’avais changé et je lui répondis que oui, j’avais changé, bien que je ne fusse incapable de dire en quoi. Nous avions rendez-vous le lendemain chez le notaire. Cela ne causa pas d’émoi : la dernière lettre de grand-mère avait élucidé d’avance tout mystère. Mon père était son héritier direct. Ma sœur recevait le petit appartement de la mer du Nord qu’elle aimait. Ma mère les bijoux. Diverses associations se voyaient créditer de montants honorables pour poursuivre leurs activités, on m’épargnait les détails. Nous pleurâmes à nouveau quand elle vint me border. Ma nièce que l’échange « Tu m’as apporté un cadeau ? Non. Ah bon ! » avait amusée contre toute attente, joua pendant ce temps avec le livre que j’avais sorti de mon sac. C’est d’ailleurs ce qui avait déclenché nos larmes : « Tu lis ça, toi ? Plus personne à décevoir en ne le faisant pas ». Au matin, je retrouvai l’invitation sous la forme d’un origami impossible à déplier. Le carton toujours humide avait collé les faces entre elles. J’en connaissais le contenu par cœur, date, lieu et heure, il fallut bien l’admettre. Seul m’échappait son nom, et plus précisément l’ordre des consonnes qu’il comptait, tandis que quelques voyelles flottaient, rieuses, autour de son prénom.

Elle est morte dans l’année qui aura suivi mon installation à « l’autre bout du monde », ainsi que ma mère avait nommé ma destination, ne décevant jamais dans son goût pour le drame à moindres frais. Ma grand-mère me laissait sa maison, les rosiers et la perspective d’heures de lectures en RER à mon retour, si je décidais de revenir et de renoncer alors à mon minuscule appartement citadin. Bénéficiant d’un congé exceptionnel, je pris l’avion dans l’autre sens pour signer chez le notaire et me faire une idée de ce que serait ma vie. Mon courrier, qu’on me faisait suivre tant bien que mal, avait apporté quelques semaines plus tôt une invitation pour le vernissage de son exposition dans une galerie du Marais. L’humidité de la saison terrible gondolait le papier glacé, dérisoire à de milliers de kilomètres de la capitale. La lecture de son nom de famille me donna un coup : sans m’en apercevoir, j’avais pris l’habitude de l’appeler par son prénom, et en dépit de l’éloignement, je n’avais pas cessé de le prononcer puisqu’il demeurait si familier. Je laissai traîner le carton sur la table encombrée de ma cuisine. Je vivais là-bas sur un grand pied, dans un trois-pièces de fonction et une vue sur le fleuve. Pour la première fois de ma vie, la majeure partie de mes interlocuteurs me donnait du Monsieur, sans que j’éprouve le besoin de les inciter à être plus familiers. Pour la première fois de ma vie, j’étais seul et je m’en trouvais bien. Intensément bien. Je fréquentais les expatriés à petites doses. Les quelques aventures qui avaient suivi l’épisode (?) ne m’offraient qu’une place de spectateur. En France d’abord, dans son après immédiat, où j’avais fait venir celle de mes amies la plus disponible pour me rassurer. La veille du départ, où, renouant avec une pratique que je prétendais passée, je leurrai jusqu’à l’hôtel de l’aéroport un de mes anciens coreligionnaires auquel je m’étais toujours refusé. Puis durant le long vol de nuit, à la faveur d’une conversation sans retenue avec la passagère du siège d’à côté. Et quelquefois dans ce nouveau pays, où ma blondeur intriguait encore, malgré les afflux de touristes qui s’étaient engouffrés dans l’ouverture récente de ses portes au « monde extérieur ». Tout fonctionnait, mais avant même de monter dans l’avion, un léger décalage nimbait ma perception, me rendant spectateur de mon propre plaisir, comme d’un film préféré que j’aurais déjà vu des centaines de fois.

Les jours passant, mes souvenirs se floutèrent, tout en conservant des points d’une netteté accrue. Il y avait quelque chose de vertigineux dans ces effets de mémoire. Leurs surgissements inopinés, en plein jour, à l’extérieur de chez moi, en compagnie, m’obligeaient à m’arrêter, voire à m’asseoir pour ne pas perdre l’équilibre. Ils empiraient alors immédiatement, me livrant à une confusion d’autant plus grande qu’elle était fugace. La nuit, au contraire, les convocations répétées de cette séquence (?) dans le lieu même où elle s’était déroulée échouaient. Mon existence jusque-là avait consisté à me laisser porter par l’heureuse vague d’une solide éducation, d’une certaine confiance en moi, des facilités associées à mon nom et d’une paresse dissimulée par mes brillantes études. Du jour au lendemain, mon entourage me vit me démener pour obtenir un poste à l’étranger dans des délais records. Je pouvais aller où je voulais, mais je n’avais finalement jamais rien voulu. Ma destination se décida sur la rapidité de l’affectation, et de l’éloignement maximal. Je louai ma petite chambre à une étudiante dans la nécessité, qui accepta de l’occuper sans que je n’en retire rien. J’écrivis à mes parents pour m’excuser de mon absence à l’été. Ma grand-mère, que je ne pus me résoudre à quitter pour une durée aussi incertaine sans aller l’embrasser, me trouva la meilleure mine du monde. Son seul commentaire à l’annonce de mon départ consista en un « il était temps » sincèrement heureux, après quoi elle exigea de m’expliquer par le menu comment on devait enter les rosiers.


Elle est partie si vite. J’ai cru avoir rêvé tout cela. Dans un demi-sommeil me revenait l’histoire racontée quelques mois plus tôt par une amie. Alors qu’elle passait la nuit dans un hôtel de seconde zone du quartier de la gare, un homme nu comme un vers avait débarqué dans sa chambre sur les coups de trois heures. Le bruit de la clenche avait dû l’éveiller et après un instant de désarroi, elle avait hurlé formidablement et le visiteur s’en était retourné d’où il venait. Quelques instants plus tard, elle commença à se demander si elle n’avait pas rêvé, rien de tout cela ne semblait possible, ni la visite, ni la puissance magique de son cri. Elle pensa qu’un hurlement lui aurait valu un appel du veilleur de nuit, ou de clients mécontents ou inquiets. Or personne ne venait : aucun bruit, dans les chambres voisines ni dans le couloir, où elle risqua un coup d’œil avant de fermer avec soin sa porte à clef. Elle se rendormit immédiatement, comme épuisée par l’effort. Au matin, elle était tout à fait persuadée d’avoir rêvé toute la séquence quand elle tomba sur la police à la réception. Sur la vidéo de surveillance de l’étage, elle put voir l’homme sortir d’une chambre voisine à 3 h 46 précises, traverser le couloir et entrer directement dans sa chambre. Il n’y avait pas de son, l’image seule, elle n’entendit pas son cri, mais à 3 h 47, le visiteur ressortait à reculons, fermant la porte derrière lui et retournait d’où il venait. Sa nudité surexposée par la caméra lui donnait un aspect fantomatique, mais on distinguait sans ambiguïté possible son érection. Sur une banquette du hall, une jeune femme, sa compagne, pleurait la tête dans ses mains. L’homme avait déjà été emmené. Il était coutumier du fait, apprit-elle, mais de quel fait au juste, voilà ce qui devait rester un mystère. Mon amie ayant un train à prendre, elle renonça à porter plainte, mais elle m’avoua qu’elle avait mis bien des jours à se réveiller de son étonnement et l’incertitude d’avoir crié ou non la taraudait encore.

Au matin, la porte de mon appartement laissée entrebâillée me donna à penser que je n’avais pas rêvé.


Elle expira longuement et je réalisai qu’elle avait retenu sa respiration. Depuis quand ? Depuis la porte ? Le couteau ? Le tissu ? La peau ? Son front était trempé de sueur, il brillait dans la pénombre, m’attrapant l’œil que j’aurais voulu perdu dans ses cheveux. L’envie irrépressible de l’essuyer me traversa, mais je ne savais comment quitter d’une main ou de l’autre le bord du matelas qui assurait mon équilibre, notre équilibre. Pour atteindre les boutons fermés sur ma poitrine, elle avait dû se pencher davantage. Si je basculais en arrière, alors je l’entraînais, elle, le couteau, le moment, le moment surtout… Il m’aurait suffi d’écarter les cuisses pour lui laisser un passage plus stable, mais je n’y avais pas seulement pensé et, ce faisant, cela me parut impensable. Au creux de cette obscurité, je ne pouvais pas me résoudre à me dénuder de la sorte, à faire ce simple geste qui lui eût facilité la tâche, quand bien même je ne m’y étais pas opposé un seul instant. Mes narines s’étaient dilatées pour prendre son parfum et nos transpirations mêlées, chaque pore de ma peau, ouvert comme un puits sans fond avalait son moindre souffle, je sentais la membrane de mes tympans vibrer de l’effleurement de la lame, ma salive de lave coulait dans ma gorge, mais je pouvais encore croire qu’elle n’en savait rien, tant que mes genoux restaient serrés l’autre. Sans lâcher le couteau, elle passa le dos de sa main sur son front, qu’elle essuya ensuite sur sa jupe. Elle semblait peiner à reprendre sa respiration. C’est alors que je pris conscience de mon halètement, comme un dormeur réveillé par son propre ronflement, j’eus un mouvement d’humeur et de surprise. La lourdeur du bruit me dérangea d’abord avant que je n’en reconnaisse l’origine. Je tressaillis. Elle eut un mouvement de recul et la pointe de la lame piqua son corsage à la hauteur du sein. Mon sang quitta mon visage et mon souffle s’arrêta net. Je m’accrochai à ses yeux pour savoir ce que je devais faire ensuite, en enfant tombé qui hésite entre les larmes et le rire attend des voix qui le surplombent l’oracle catastrophé ou amusé de son destin. Son regard me parvenait comme au travers d’un masque, agrandi, captivant et sans attache. Je ne voyais pas sa bouche, mais elle souriait. Elle avait eu peur de ma peur. L’air chaud passa à nouveau entre mes lèvres et sans nous rapprocher nous laissâmes nos souffles jouer ensemble dans le jardin clôt de la chambre. Elle s’assit sur ses talons, appuya au sol la main du couteau. Elle écarta ses doigts et plia un peu son coude. Elle dégagea son visage de notre tête-à-tête et ses yeux parcoururent la pièce. Dans l’obscurité, on ne distinguait des meubles et des objets que leur arrête, encore dorée par le faible jour des persiennes. J’espérais que cela lui semble les ombres d’un paysage. Elle avait repris sa respiration et moi, la mienne. Quand elle se mit debout, ses genoux craquèrent. Elle considéra le couteau avant d’en replier la lame et de le glisser dans la poche de sa jupe. Jamais je n’avais éprouvé un pareil désarroi. Je déglutissais mes larmes de panique en cherchant quelque chose à dire, à faire, pour que le moment ne s’interrompe pas. Elle s’approcha soudain, s’ouvrant sans mal un passage entre mes cuisses, elle m’attrapa au collet et tirant d’un coup sec, arracha le dernier bouton.

J’essayai de me rappeler pourquoi elle était là, comment elle m’avait imposé cette visite, pris connaissance de mon adresse, su que je l’attendrais du moment où elle en avait formulé le projet. Mais de nos conversations ne me revenaient que mes propres paroles, mes histoires, mes petits arrangements avec la vérité ou ma soudaine franchise. Tout avait disparu de ce qu’elle avait pu me dire au fil des mois derniers, depuis notre rencontre dans un dîner où elle était arrivée avec un retard spectaculaire et une bonne humeur qui le rendait amusant, jusqu’au moment où j’avais vu la lame dans sa main gauche. À part cette formule : tant que nous sursauterons, nous surseoirons, entêtante à présent à la manière des comptines qui remonte de l’enfance leur poids d’inexplicable (botte pleine de vase, coffre au trésor, poisson d’or), il ne me restait rien. Et encore cette bribe commença-t-elle une mutation vers une autre : aux quatre coins du lit, des bouquets de pervenche, sitôt que je m’en fis la réflexion. La suite m’échappait et m’effrayait tel un monstre familier promis au prochain carrefour du rêve, m’effrayait bien davantage que la lame ne l’avait fait quand elle l’avait dépliée. Je ne savais rien de ce qu’elle allait en faire. Ce qui inquiétait en elle refusait toujours de prendre corps, de dire son nom. Au dîner, l’hôte l’avait présentée en disant qu’elle était dangereuse pour l’âme. Elle avait ri et tous les convives avec elle. Son rire large, qui soulignait la pompe de l’avertissement, je me le rappelai soudain. Elle leva ses yeux vers moi : l’avant-dernier bouton de nacre venait de tomber.

Pour conserver une bonne prise, sa main remonta, froissant les pans séparés dans sa paume et son poing serré prit appui au-dessus de mon nombril, avant d’entreprendre le deuxième bouton. Je ne sentis pas ses bagues, elle ne les portait pas ce jour-là, je le remarquais seulement. Je sentais l’à plat du corps des phalanges et aucun poinçon pour griffer ou trouer la peau. Je la vis chez elle, où je n’avais jamais mis les pieds, les retirant l’un après l’autre, mouillant de sa salive la plus lourde, celle du majeur qui aurait résisté. Je la vis depuis son miroir, apercevant encore derrière son épaule et son visage attentif à reposer chaque bague dans l’ordre de ses doigts comme de minuscules chaussures à l’entrée d’un temple, un morceau de son lit parfaitement tendu. Le son inouï des frottements de la lame sur le tissu, de la cisaille délicate du tranchant me rappelèrent au procès en cours. Il tournait à la hauteur de mon oreille à la manière d’un insecte en promenade sous les arbres et je redoutais qu’il s’y glisse sans être certain que ce ne fut pas déjà fait, que le son soit cloîtré là pour que toujours je puisse m’en pénétrer, le convoquant à l’envi ou suivant son caprice. Je fermai les yeux à demi. Je crus qu’elle fredonnait, qu’elle murmurait quelque chose qui n’était qu’une de consonnes. Quand le deuxième bouton céda, je sentis distinctement le souffle d’une parole sur ma peau dénudée et son souffle me fit l’effet d’un courant d’air dans la moiteur irrespirable où nous étions plongés et je me pris à attendre avec une hâte effrénée la prochaine étape, comme si j’avais porté un corset qu’elle ouvrait aux ciseaux, ainsi qu’on voit faire dans les blocs opératoires d’urgence et cette seule image suffit à ouvrir le long de ma colonne une coulée froide et délicieuse.

Je ne regardai pas d’abord. Toutes les odeurs explosaient dans l’épaisseur de l’air. Les fruits avancés dans la coupe, le basilic malingre au bord de l’évier, la chimie de lessive des draps et mes nuits difficiles, l’humidité fossile de la serviette sur la tête de lit, le cuir du vieux cartable affalé dans la poussière du tapis, les pages sucrées des vieux livres, nos sueurs pâles, son parfum vert mêlé à celui du miel artificiel pris dans le poids de ses cheveux, tout cela entacha soudain les murs, le sol saturant l’air que nous respirions à peine, d’ocelles phosphorescents. Je voulais me laisser aller au vertige, m’allonger, fixer le plafond maculé de lumières. Mais elle ne lâcha pas le pan de ma chemise et je restai assis au bord du lit qui tanguait. Elle avait posé la lame à plat sur le tissu. Elle lui fit remonter la gorge jusqu’à la butée du pied étroit du bouton de nacre. Elle l’entama dans un lent va-et-vient, comme avec un archet. Quand il ne tint plus que par un fil, elle tira plus fermement sur le bas de la chemise, pour en venir à bout sans percer l’étoffe, sans écorcher la peau, sans pénétrer la chair. Le bouton glissa. Il en restait quatre. Son geste était si sûr que je regrettai déjà de ne pas porter mon col fermé.

Je m’étonne encore aujourd’hui de ne pas avoir eu peur. Le silence des oiseaux, l’immobilité de l’air, la sueur qui collait ma chemise à ma poitrine et brillait sur son front annonçaient l’orage, l’orage qui nous délivrerait et que la ville attendait depuis trois jours. Je reconnus le couteau : je l’avais vu quelquefois déjà. Il sortait de sa poche pour peler une pomme ou couper de la ficelle. Elle le prêtait volontiers, avertissant toujours : « Il est aiguisé ». Elle le tenait dans la main gauche, et mon cerveau s’affola de ne jamais avoir remarqué qu’elle soit gauchère. Les images défilèrent, je me souvenais de la façon dont ses robes tournaient avec elle quand elle se déplaçait, de son pas, du retard de son sourire comme si en parlant elle était occupée à penser autre chose… pas de ses mains ni d’aucune action les impliquant, et plus je cherchais, plus affluaient des souvenirs précis dont aucun ne me renseignait. Elle s’était approchée. Elle s’accroupit lentement, la lame au bout de son bras. Elle posa la main droite sur mon ventre, pour se stabiliser, pensai-je d’abord, mais dans un geste continu, elle tira sur ma chemise pour la dégager de mon pantalon. Elle la tint tendue par le bas et après avoir levé un instant son visage vers moi, elle entreprit de couper le premier bouton.

La curiosité l’emporta. L’emporta sur la honte, l’emporta sur tout. Voilà ce que je crus fermement alors. Mais je ne dirais plus cela aujourd’hui. J’imagine que si j’écris ce souvenir, c’est avec l’espoir de découvrir ce que j’ai à présent à en dire. J’arrangeai le couvre-lit et j’allai ouvrir la porte. La lumière du couloir était éteinte. Nous restâmes comme deux ombres dans l’embrasure de la porte. Par bonheur, toutes les banalités qui me venaient moururent instantanément sur mes lèvres. Mon souffle était devenu si paresseux qu’il ne pouvait plus porter le moindre mot. Elle ne parlait pas non plus. Un calme lourd comme un ciel violet nous tenait sur le seuil. Je pensai à ces quelques minutes d’éclipse totale de Soleil que j’avais vécues, enfant, dans un grand champ aux abords de la ferme de mes grands-parents, en Normandie. La stupéfaction des bêtes, la lumière inconnue… J’allai l’inviter à ne pas rester là, quand elle bascula vers l’intérieur. L’entrée était d’une exiguïté ridicule et je me plaquai contre le mur pour lui céder le passage. Sa robe me frôlant me fit l’effet d’une gifle retenue. La porte refermée, je m’y adossai : le calme avait disparu et j’eus peur de me trouver mal. Elle s’était appuyée à la petite table, dans le contre-jour. Nous ressemblions à deux marins par gros temps. J’entendis son sourire plus que je ne le vis, avec ce petit soupir amusé. J’allai m’asseoir sur le lit avec des genoux de coton, lui laissant ainsi l’usage de la seule chaise correcte. Elle resta debout et posant son sac sur mes papiers, elle en sortit un couteau à lame replié.

Elle est venue à la fin du jour. Il avait fait chaud. Le soleil donnait encore suffisamment à travers les persiennes. Je n’allumai aucune lampe afin de préserver une petite fraîcheur. Elle a donné un seul coup sur la porte et si léger que j’aurais pu ne pas l’entendre, si je n’avais pas été aux aguets depuis des heures, des jours, depuis l’annonce de la possibilité de cette visite. Elle avait été remise tant de fois : tant que nous sursauterons, nous surseoirons. J’avais sursauté et le battement de mon cœur s’est suspendu un instant, persuadé qu’elle l’avait perçu derrière la porte et qu’elle s’apprêtait à tourner bride. Mais aucun bruit de ses talons ne vint confirmer cette crainte. Au contraire, il régnait un silence peu habituel dans le long couloir du septième étage. La circulation était déviée de la rue, barrée depuis des jours pour des travaux dantesques laissés en plan à chaque pont de mai et par la fenêtre entrouverte, passait une rumeur de moteurs, de chants d’oiseaux et de radio oubliée sur un balcon inférieur. Je retraversais une fois de plus la honte du quartier, de la rue, de la montée d’escalier, du palier et de mon minuscule appartement, que j’avais jouée en boucle en attendant sa venue. Il était trop tard, je le savais, et pourtant, le temps d’un battement de paupière, je la fis disparaître, m’imaginant mort. Ne pas répondre. Je savais qu’elle n’insisterait pas.

Sans le savoir, des nuits entières, nous marchâmes, l’un vers l’autre. À peine close la paupière du monde, vêtus tantôt de grands manteaux fourrés, tantôt de simples chemises laissant voir tout de notre carnation pâle, de notre désir, de nos secrets, nous nous engouffrâmes dans la forêt à la recherche de l’illusion d’une approche, d’un frisson, de l’autre. Nos os furent parfois gelés dans cette transe qui nous joua depuis l’instant où nous nous étions aperçus au midi d’un mot, mais notre peau souvent nous brûla au cœur de la nuit d’hiver, nous obligeant à quitter le lit, la maison, la ville, à chercher comme des bêtes égarées par l’incendie, un étang, un souffle, une ombre sous la lune, nuit après nuit. Nous fûmes de plus en plus rapides à nous mettre en chemin, sans que jamais la distance entre nous ne diminuât. Nous flairâmes, oui, cela arriva, une trace de notre passage, nous manquant de quelques instants, mais ce seuil frôlé, nous l’ignorâmes. Nous marchâmes sans le savoir, démunis, hasardés, effarés et libres tout autant de ne pouvoir rien emporter de connu, de familier, de théorique avec nous qui ne fut sitôt défait par les cailloux invisibles et coupants des sentiers, par les croix des carrefours, par la soif implacable de nous boire. Notre ignorance de ce qui advenait, nous grisa d’abord, mais bien davantage celle de la présence à quelques pas de là de l’autre que nous appelions sans y croire. Nuit après nuit, tant que dura le printemps, le vert des arbres nous parvint en aiguillées pleines à travers l’obscurité. De ne rien voir, et surtout pas l’autre dont nous étions irrémédiablement blessés, nos sens s’avivèrent, au point que la forêt tout entière nous entra dans le corps et dans l’âme par l’oreille et les narines, par la peau, spongieuse comme les mousses. L’un vers l’autre, nous marchâmes des nuits entières, et le jour venu, nous nous croisions sans prononcer un mot, sûrs de l’innocence de l’autre, de la solitude parfaite des courses nocturnes, des bois noirs du rêve qui devint, à force, souple comme cuir dans nos mains fiévreuses. Des nuits entières nous marchâmes l’un vers l’autre sans le savoir. Ces battues sans pareilles nous laissèrent exsangues, épouvantablement satisfaits et insatiables pourtant, et nous attendîmes le soir avec des impatiences de jeunes épousées, de fumeurs d’opium, de femmes de marins le regard perdu tout le jour sur cet unique horizon : la nuit, la nuit aux sentiers entrelacés, aux lacs pleins de lunes, aux arbres marqués de l’odeur qui, seule, nous rassasia en augmentant d’autant notre appétit.

Le gars hésite franchement devant le divorce. La chose lui faisait envie, mais le nom, apparu ensuite, le rebute, l’inquiète même et il recule un peu devant la vitrine. D’ailleurs, c’est la vendeuse qui seule le prononcera : Un divorce ?  Il se balancera encore un peu d’un pied sir l’autre dans ses grosses chaussures de chantiers, avant de dire à regret : Non, un Salambo.

Nous jouons (à) la mobilisation générale de 1914. Les cantinières lisent l’avis, perchées sur une estrade. Tous les hommes se lèvent et les écoutent. Ils se tiennent dos au public. Elles demandent leurs nom et prénoms. Ils s’en amusent d’abord, répondent par des alias amusants ou bien par leur propre prénom et nom. J’arrête la répétition. Je leur signale qu’ils ne répondent pas à la question qui leur est posée : le nom d’abord, suivi des prénoms. Tout bascule alors, et ils se font prendre comme des bleus par l’atmosphère tragique qui est montée d’un coup, comme une brume, du sol soudain humide.


Porter au fil des années

Le même parfum

Offre l’occasion

D’être une maison de vacances

Un coffre qu’on ouvre

Sans plus savoir ce qu’il contient.

En vous étreignant,

Les connaissances au long cours

Embrassent soudain leur passé,

Ressurgi en brassées de fleurs

Parfois, entêtantes,

D’autres, vénéneuses

Ou, les pires, douces.



1 commentaire


Françoise Renaud
Françoise Renaud
04 juil.

richesse richesse toujours

(et usage du passé simple qui renforce l'enchaînement des événements et donne de la puissance...)

et j'ose une de mes images en écho à ton expression finale "resurgie en brassées en fleurs"

ree

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