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CARNET DES JOURS SUIVANTS 1101 à...

Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
Emmanuelle Cordoliani
20 juin
49 min de lecture

Dernière mise à jour : 12 sept.

© Frank Herfort
© Frank Herfort

 

Cette rencontre entre Europe et le taureau semble idyllique. C’est-à-dire qu’avec le beau pelage blanc, les fleurs, les bonds dans l’herbe verdoyante, on passe un temps par le genre de l’idylle. À l’origine, turque, le mot désigne simplement « un petit poème » (au sens de bref et non de mineur). Il vient du grec εἶδος, l’image, la figure… le miroir, également. L’idylle succède à ce qu’on appelait avant l’intervention des Bizantins, les Bucoliques, et partage ces mêmes représentations pastorales d’une nature réconciliée (avec les humains, s’entend). Par extension, le mot s’appliquera à l’Amour naïf et tendre vécu affectivement par deux êtres dans la fraîcheur d'un sentiment idéalisé (CNRTL). Pour Europe et le taureau, la figure du miroir s’impose : on y voit les choses dans un cadre particulier, à l’envers, et déformées. Si on peut parler d’idylle, aux vues des éléments pastoraux convoqués, elle est à la fois instantanée, momentanée et borderline. Le moment d’extraordinaire sensualité dans le jeu avec le taureau n’est acceptable que parce que nous savons qu’il est un dieu. L’interdiction de la fréquentation, de la confusion de la bête et de l’homme est constamment reformulée dans les contes et les histoires. La situation reste puissante d’ambiguïté. C’est tout de même un taureau et une femme que nous voyons sur les tableaux, entre les lignes d’Ovide. Nous nous tenons au bord de cette interdiction, comme le taureau au bord du rivage. Cette situation, notre condition de lecteurs, notre connaissance de la métamorphose, nous place davantage dans la peau de l’animal que dans celle de la nymphe. Comme l’amant, nous jouissons de cette sensualité. Comme lui, nous en attendons la suite, nous connaissons ce mal à différer le reste. Notre lecture en témoigne.

Le ravissement et l’enlèvement procèdent du mouvement. Chacun de ces verbes implique un soulèvement. Celui d’un corps, dans le cas des Sabines, par exemple, un corps lourd de refus et contracté par la peur. Celui d’un cœur à l’intérieur d’un corps dans le cas d’Europe. Si les premières sont volées, la seconde, elle, vole, dans les premiers instants de la rencontre avec le taureau. Mais, si doux soit-il, elle craint tout d’abord de le toucher. Bientôt elle s’en approche et tend des fleurs vers son mufle éclatant. L’amant s’en réjouit, et, en attendant que vienne le plaisir espéré, il lui baise les mains ; il a du mal déjà, du mal à différer le reste. Tantôt il joue et bondit dans l’herbe verdoyante, tantôt laisse son flanc de neige reposer sur le sable jaune. Quand la crainte peu à peu a disparu, il offre à la jeune fille sa poitrine à caresser ou ses cornes à entraver de fraîches guirlandes. (Ovide/Jupiter et l’enlèvement d’Europe)

Il n’en va pas si simplement pour la nymphe Europe, sans quoi nous ne manquerions pas de nous scandaliser de vivre encore sur un territoire dont le nom fait référence à un crime, fût-ce l’enlèvement d’une nymphe tout à fait fictionnelle. C’est que le sens de ravir, dans sa définition religieuse, change de forme, à l’instar de Zeus qui abandonne la majesté pour l’amour. La majesté et l’amour ne s’accordent guère, et n’habitent pas le même lieu. Après avoir abandonné son noble sceptre, l’illustre père et maître des dieux, à la droite armée de la foudre à triple pointe, et qui d’un signe de tête ébranle le monde, revêt l’apparence d’un taureau… (Ovide/Jupiter et l’enlèvement d’Europe) Le ravissement tient de l’extase et Europe, à la seule vue du Dieu-taureau est enchantée, charmée, enthousiasmée, fascinée, émerveillée, exaltée… Et pour cause : il a la blancheur de la neige qui n’a pas été piétinée par des pieds aux pas lourds et que n’a pas fondue l’humide Auster. Les muscles de son cou ressortent, son fanon pend sur ses épaules ; ses cornes sont petites, certes, mais on pourrait dire qu’elles sont façonnées à la main et plus diaphanes qu’une perle pure. Son front n’est pas menaçant, et son regard pas redoutable ; sa face respire la paix. La fille d’Agénor (Europe) est pleine d’admiration, parce qu’il est si beau, parce qu’il n’est ni menaçant ni combatif. (Ovide/Jupiter et l’enlèvement d’Europe)

Être ravie, c’est être enlevée, enlevée aux siens, par force ou par ruse. Initialement, le terme s’applique aux biens. On pense aux objets, aux bêtes et on comprend vite que les femmes appartenant simultanément aux deux catégories, elles sont tout aussi susceptibles d’être prises, emportées, emballées, captivées, soustraites, dérobées, volées, enlevées, transportées, confisquées, arrachées, cueillies, saisies, usurpées… 

L’orage dans le Noces l’Air de Basilio (...)

Cet aspect sans fard des Mémoires de Saint Simon, est particulièrement tangible pour moi dans le passage concernant la grossesse de la Duchesse de Bourgogne, petite-fille du roi. Il arrive fréquemment qu’on s’illusionne sur le progrès, qu’on préfère croire que l’abjection était forcément unanime, que la société, ou au moins certains groupes sociaux faisaient corps autour d’actes qui nous scandaliseraient seulement aujourd’hui. C’est, par exemple, le ridicule que nous nous payons en prétendant que personne ne se choquait de l’attitude conjointe aux écrits de Monsieur Matzneff, les années 80 étant posées comme une époque uniment dévoyée, à l’opposé, bien entendu, de la nôtre, qui revendique non pas la clarté, mais la transparence. Saint Simon a écrit ce qu’il voyait, ce qu’il pensait avec une richesse de nuances qui, si on s’y applique, donne à voir et à penser profondément.

Mme la duchesse de Bourgogne était grosse ; elle était fort incommodée. Le roi voulait aller à Fontainebleau contre sa coutume, dès le commencement de la belle saison, et l’avait déclaré. Il voulait ses voyages de Marly en attendant. Sa petite-fille l’amusait fort, il ne pouvait se passer d’elle, et tant de mouvements ne s’accommodaient pas avec son état. Mme de Maintenon en était inquiète, Fagon en glissait doucement son avis. Cela importunait le roi, accoutumé à ne se contraindre pour rien, et gâté pour avoir vu voyager ses maîtresses grosses, ou à peine relevées de couches, et toujours alors en grand habit. Les représentations sur les Marlys le chicanèrent sans les pouvoir rompre. Il différa seulement à deux reprises celui du lendemain de la Quasimodo, et n’y alla que le mercredi de la semaine suivante, malgré tout ce qu’on put dire et faire pour l’en empêcher, ou pour obtenir que la princesse demeurât à Versailles.

Le samedi suivant, le roi se promenant après sa messe, et s’amusant au bassin des carpes entre le château et la Perspective, nous vîmes venir à pied là duchesse du Lude toute seule, sans qu’il y eût aucune dame avec le roi, ce qui arrivait rarement le matin. Il comprit qu’elle avait quelque chose de pressé à lui dire, il fut au-devant d’elle, et quand il en fut à peu de distance, on s’arrêta, et on le laissa seul la joindre. Le tête-à-tête ne fut pas long. Elle s’en retourna, et le roi revint vers nous, et jusque près des carpes sans mot dire. Chacun vit bien de quoi il était question, et personne ne se pressait de parler. À la fin le roi, arrivant tout auprès du bassin, regarda ce qui était là de plus principal, et sans adresser la parole à personne, dit d’un air de dépit ces seules paroles : « La duchesse de Bourgogne est blessée. » Voilà M. de La Rochefoucauld à s’exclamer, M. de Bouillon, le duc de Tresmes et le maréchal de Boufflers à répéter à basse note, puis M. de La Rochefoucauld à se récrier plus fort que c’était le plus grand malheur du monde, et que s’étant déjà blessée d’autres fois, elle n’en aurait peut-être plus. « Eh ! quand cela serait, interrompit le roi tout d’un coup avec colère, qui jusque-là n’avait dit mot, qu’est-ce que cela me ferait ? Est-ce qu’elle n’a pas déjà un fils ? et quand il mourrait, est-ce que le duc de Berry n’est pas en âge de se marier et d’en avoir ? et que m’importe qui me succède des uns ou des autres ? Ne sont-ce pas également mes petits-fils ? » Et tout de suite avec impétuosité : « Dieu merci, elle est blessée, puisqu’elle avait à l’être, et je ne serai plus contrarié dans mes voyages et dans tout ce que j’ai envie, de faire par les représentations des médecins et les raisonnements des matrones. J’irai et viendrai à ma fantaisie et on me laissera en repos. » Un silence à entendre une fourmi marcher succéda à cette espèce de sortie. On baissait les yeux, à peine osait-on respirer. Chacun demeura stupéfait. Jusqu’aux gens de bâtiments et aux jardiniers demeurèrent immobiles. Ce silence dura plus d’un quart d’heure.

Le roi le rompit, appuyé sur la balustrade, pour parler d’une carpe. Personne ne répondit. Il adressa après la parole sur ces carpes à des gens des bâtiments qui ne soutinrent pas la conversation à l’ordinaire ; il ne fut question que de carpes avec eux. Tout fut languissant, et le roi s’en alla quelque temps après. Dès que nous osâmes nous regarder hors de sa vue, nos yeux se rencontrant se dirent tout. Tout ce qui se trouva là de gens furent pour ce moment les confidents les uns des autres. On admira, on s’étonna, on s’affligea, on haussa les épaules. Quelque éloignée que soit maintenant cette scène, elle m’est toujours également présente. M. de La Rochefoucauld était en furie, et pour cette fois n’avait pas tort. Le premier écuyer en pâmait d’effroi ; j’examinais, moi, tous les personnages, des yeux et des oreilles, et je me sus gré d’avoir jugé depuis longtemps que le roi n’aimait et ne comptait que lui, et était à soi-même sa fin dernière. Cet étrange propos retentit bien loin au-delà de Marly.

Saint-Simon/Mémoires

Il n’est pas nécessaire d’être malin comme un renard pour comprendre que l’adage « pour vivre heureux, vivons cachés » peut s’étendre à la littérature. Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), a noté et commenté le règne de Louis XIV sur près de 3000 pages. Ces Mémoires sont parus à titre posthume, selon son vœu de « laisser paraître l’ouvrage que lorsque le temps l’aurait mis à l’abri des ressentiments », autre manière de sauver sa famille de l’opprobre, de la disgrâce et des représailles et son manuscrit, de la coupe ou du feu. De fait, un duc, celui de Choiseul prit tant à cœur la demande qu’il saisit les écrits en 1760 et la première édition intégrale dut attendre les années 1829-1830. Comme dit ma mère : la paix n’a pas de prix. Ou plutôt, à la lecture des Mémoires, je me dis qu’ils en valaient le coût.

La première fois que je me retrouve nez à nez avec l’aristocratie, c’est à la table de l’ambassadeur de France à Hanoï : Gilles d’Humières. Il ouvre le déjeuner en excusant son épouse, Myrtille, partie faire du shopping à Taïwan. Je joue Andromaque cette année-là. Il sait la pièce par cœur et tout au long du repas me donne discrètement la réplique. Au café, alarmé par notre projet d’aller faire du vélo pendant notre jour de relâche, à l’instar des trois millions d’autochtones habitant cette ville en 1995, il offre de nous prêter voiture diplomatique et chauffeur pour l’après-midi. Nous refusons bien poliment. Je veux croire que nous passons pour des artistes, pour des fous, davantage que pour des roturiers. Je le plains encore de ces années de représentation à New Delhi (1977-1981), Beyrouth (1986-1988), Jérusalem (1988-1991) et Madagascar (1991-1994), où il n’est probablement jamais monté en selle. Son poste suivant l’emmena en Finlande. Je doute qu’il y ait fait du patin. Là encore, un personnage.

Le Comte Dracula et le Marquis de Sade prennent un verre.

Il est notable que le noble le plus populaire du XIXe siècle (le Comte de Monte Cristo) ait inventé son titre.

Avant que les romans de cape et d’épée et autres barons perchés ne prennent le relais, la noblesse se tenait tout entière dans la chanson « Quand un Vicomte ». Pour mémoire : quand un vicomte rencontre un aut’ vicomte, qu’est-ce qu’i’ s’racontent ? Des histoires de vicomte. Les élisions rendent assez compte du niveau tout à fait vilain de cette affirmation. Elle signale, plus qu’elle ne dénonce, un entre-soi, d’autant plus visible qu’on en est exclu d’emblée avec un français si peu châtié. Cependant, si on va plus avant dans la chanson, on rencontre des gendarmes, des culs de jatte et des bigotes et tout ça fait société autour d’un même principe : voir midi à sa porte dans un mépris consommé du reste.

Je n’ai pas souvenir dans l’enfance ou l’adolescence d’avoir croisé une particule. Il est vrai que je n’ai jamais quitté les bancs de l’école publique. C’est peut-être une explication. La géographie de ma scolarité en est probablement une autre. Je ne me pique pas de sociologie, ce n’est pas là mon propos. Je constate ma perplexité quand monsieur ou madame DE se présente à moi. Ce n’est pas tant un problème de classe qu’un problème de réalité. La seule noblesse que j’ai fréquentée pendant vingt ans se composait pour l’essentiel de personnages de fiction. Je dois bien admettre que les ducs et les barons des livres d’histoire n’avaient guère plus de réalité que ceux qui sortaient des livres d’histoires, des comptines, des fables… J’ai appris récemment que Umberto Eco désignait les personnages de fiction par le terme surnuméraires. C’est quelque chose comme cela

L'inconscient ignore la négation Ô rage ! Ô désespoir ! Ô rage ! Ô des espoirs ! Or, âge, haut désespoir, aux vies est-ce l’ennemie ? Hors d’âge, ô déesse poire aux vieillesse ennemie ! Orage, eau des espoirs !Orage, ode et espoirs !


OR-ÂGE-EAU-ESPOIR

La vendeuse de la boulangerie est nouvelle. Quand j’entre, un seul client l’occupe. Il a un air sud-américain, à moins que le chihuahua qu’il porte sur son bras ne m’induise en erreur. Son short vert lagon et son T-shirt rose framboise n’y sont pas pour rien non plus. Pendant que je l’observe, en me demandant d’où vient mon intérêt pour les petits chiens, la vendeuse réunit sa commande. Cela n’a pas l’air d’avoir été rapide, mais notre client fait comme la Romaine à Rome, c’est à dire qu’il fait de son attente une règle générale de la vie parisienne. Preuve définitive qu’il n’est pas parisien, puisque la patience n’est pas ce qui caractérise les autochtones de la Capitale. Même son chien reste tranquille. Au creux de ses bras, il n’est pas agité des tremblements typiques de ces tout petits modèles. Finalement, le type parle au moment de payer et, bingo, il a bien un accent hispanisant à couper au couteau à lame douce, caractéristique de l’autre continent. Je passe commande à mon tour. La lenteur extrême avec laquelle la vendeuse glisse les croissants dans le sac me confirme aussi dans mon impression première (elle est nouvelle) et seconde (elle est très différente des vendeuses en boulangerie que j’ai pu connaître jusque-là. Contrairement aux personnes qui attendent derrière moi, je vois clairement ce qu’elle est en train de faire : glisser les quatre croissants dans un sac en papier ne pouvant guère en tenir plus sans toutefois les plier, les tasser, les abîmer. Il est possible que comme moi, elle aime les croissants, il est également possible que, comme moi, elle aime le travail bien fait. La queue s’allonge. Je commence à me faire du souci pour sa carrière. Je pense à l’inspecteur Monk. J’observe avec une certaine jubilation la précaution gracieuse de son geste. N’étaient les cinq personnes derrière moi, je la féliciterais. De retour derrière sa caisse, elle a un mouvement de surprise en me voyant là, patiente et désœuvrée qu’elle résout d’une petite voix enjouée et bravette : C’est 5 euros 20, je l’ai pensé, mais je ne l’ai pas dit, vous ne pouviez donc pas le savoir. Je lui fais remarquer qu’il est heureux que je ne puisse pas lire dans ses pensées, ce quoi elle répond : « Oui, ce serait cocasse ». Ce mot m’enchante et me désespère : il n’est pas celui d’une vendeuse à plein temps dans une boulangerie de quartier très fréquenté. J’espère qu’elle sera encore là lundi prochain.

À l’exception notable de Chateaubriand, il n’est pas certain que quiconque se soit aventuré dans l’adjectivisation du mot Labyrinthe. « Des liens invisibles se renouant d’eux-mêmes, artistement tissus, labyrinthés et redoublés » (Chateaubr., Mém., t. 3, 1848, p. 227). Ce précédent ouvre une porte dans le mur même qui nous tient perdus, prisonniers et en danger. Les concepteurs de grilles de mots croisés ne s’embarrassent pas de préjugé pour adjectiver, féminiser, adverbialiser… à tour de bras. Mais un hapax du Vicomte François-René constitue une invitation d’une autre envergure.

C’est toujours extrêmement compliqué de la joindre. Non, je mens, de nous joindre, de nous rejoindre. Ce n’est pas que l’envie fasse défaut. Pourtant. Mais il faut à chaque fois en passer par trois appels en absence, qui se croisent et plusieurs messages vocaux et écrits pour nous confirmer l’un à l’autre que nous n’avons pas décroché. Et pourquoi. Ces justifications m’ont toujours agacé. Quand elle a enfin décroché au moment où j’appelais, je le lui ai dit. Elle était sur le point de me dire encore un coup pourquoi les autres tentatives avaient échoué et je lui ai coupé l’herbe sous le pied. Je pensais que nous devions arrêter avec ces justifications et nous parler. Ne pas perdre de temps à ça et nous parler. Elle n’a plus rien dit. Je ne suis pas arrivé à retrouver ce que je voulais lui raconter. J’ai oublié dans la foulée la question que je devais absolument lui poser avant mardi. Je me souvenais seulement de la date butoir. Elle a commencé à me poser des questions pour m’aider à retrouver la question. Comme quand j’étais gosse et que j’avais perdu une moufle, ou, plus récemment, mon téléphone. Elle m’a demandé quand j’avais pensé à l’appeler pour lui poser cette question. Dans quel endroit j’étais quand la question était apparue pour la première fois. Je n’arrivais à rien parce qu’au lieu de chercher, je lui disais que la date devait forcément lui rappeler quelque chose. Mardi. Elle n’a pas cherché là où je voulais, elle ne cherche jamais là où je lui indique, toujours plus maline, elle s’est lancée dans de libres associations. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés quelques mois plus tard à l’Abbaye de Maredsou. Mais ce jour-là, au téléphone, il y a eu de grands blancs et quand j’ai raccroché, j’ai regretté qu’elle ne m’ait pas détaillé comme à l’ordinaire les raisons pour lesquelles elle avait manqué mes appels. Elle m’a rappelé quelques minutes plus tard, ce qui n’est pas dans nos habitudes. On s’appelle, on se rate, on finit par s’avoir, on se parle longtemps et puis après plus pendant trois semaines. Au moins. J’ai décroché immédiatement, alors que ce n’était vraiment pas le moment. Je conduisais, il pleuvait, la nuit tombait sur l’autoroute… Elle m’a dit qu’il fallait absolument qu’elle m’explique ce qu’elle était en train de faire le matin même à 9 h 38 quand elle avait manqué mon deuxième appel. C’était mieux comme ça.

D’un air de Chérubin à l’autre, une initiation. Il n’apprend pas uniquement par empirisme. Le petit gars est à bonne école en manière de séduction : c’est le page du Comte « ce grand trompeur ». Au premier acte, les oreilles de Chérubin ne manquent rien des avances de son Maître à Suzanne. La romance est déjà écrite, alors, mais il a bénéficié d’autres leçons involontaires de son mentor. Il était déjà caché la veille quand le Comte faisait des avances à Barberine. SI on veut vraiment avoir confirmation de cet apprentissage, il suffit de comparer le style du comte dans son duo avec Suzanne et le deuxième air de Chérubin. Le plus jeune est moins hardi, il peut encore jouer sur la double corde du désir et de son innocence, mais « il promet beaucoup ». Dans les deux cas, toute une culture littéraire, poétique et théâtrale devient l’outil à convaincre les dames de céder.

Madjid Mohia me signale l’écart entre la musique « palpitante » du premier air de Chérubin, qui colle au texte, et l’écart entre les paroles de la romance (franchement érotiques) et l’accompagnement doucereux. À chaque fois, cette image du loup recouvert d’une peau de mouton pour entrer dans la bergerie.

Les affects bouillonnent et brouillonnent dans le premier air de Chérubin, Non so più cosa son (je ne sais plus ce que je suis). Le petit jeune homme alors pour public la camériste de Madame, Suzanne, c’est-à-dire une domestique. Elle peut tout entendre, qu’il s’agisse du fond (il lui détaille ses états, ses rêveries diurnes et nocturnes, ses activités solitaires…) et de la forme (jaillissement du texte, pêle-mêle, redites, monologue ego centré…). Dans l’acte suivant, les mêmes affects vont réapparaître « en ordre de bataille » dans la romance qu’il a composé pour la Comtesse. Cette fois-ci, la forme est « interactive », le public, composé de sa marraine et de Suzanne, interpellé dès la première phrase : Voi che sapete che cosà è amor (vous qui savez ce que c’est que l’amour…). L’interprète réclame aide et avis d’autorité. La confusion qui domine le premier air est ici rejouée dans une distance. Est-ce que le Chérubin maîtrise parfaitement la situation ? Non, aucun personnage ne maîtrise parfaitement la situation, à l’instar des personnes : même les opérations à cœur ouvert sont pratiquées avec une marge d’erreur, de doute, d’inquiétude. La maîtrise parfaite d’une situation, c’est la mort du théâtre, puisqu’il produirait alors un moment aliéné de toute vie.

Il serait dommage de confondre ourdir (Préparer, disposer sur l’ourdissoir les fils de la chaîne réunis en nappe et tendus, avant de les monter sur le métier à tisser) et hourdir (Maçonner grossièrement avec du plâtre ou du mortier les intervalles compris entre les poteaux d’une cloison, les solives d’un plancher ou d’un plafond). Une h en trop ruine le plan subtil. Une h en moins et, par trop de finesse, on n’arrive à rien.  Pour l’opéra, insistait Jean-Claude Malgoire, il faut de grosses chaussures, avec de gros lacets qui passent par de gros trous.

Le verbe ourdir sent l’embrouille, le dol, le loup. Ourdir, pourtant, c’est tendre les fils sur l’ourdissoir… tapisser… C’est peut-être la manipulation de Pénélope qui vaut à ourdir sa mauvaise réputation. On tisse le suaire d’un beau-père respecté et finalement toute la fine fleur de la jeunesse grecque meurt avant lui sous les coups vengeurs d’Ulysse, mari attendu de l’ourdisseuse.

Le conte vous a plu ?C’était triste. Quand son ami meurt.Mais, c’est un tour, et finalement, il revient.Oui, mais tout le temps où il est mort, c’était triste.

Morfler est un autre synonyme pour déguster. On l’apprécie mieux une fois conjugué.

Trinquer est un synonyme de déguster. Le proverbe « Quand les parents boivent, les enfants trinquent », on entend bien l’ellipse du mot râclée. « Qu’est-ce que j’ai dégusté ! » n’a jamais besoin d’un COD.

Périple d’un jour en montagne. Je couvre ma tête de mon châle et me fonds dans le jardin de coquelicots. Ici aussi, comme à Porto, je pourrais disparaître définitivement. La sensation qui manifeste cette promesse est si particulière, vaste appel d’air comme pour une invocation sans fin décidée, soulagement, luminosité, vent (le vent est toujours de la partie quand elle se montre. À Porto dans les Oyats. Aux Rhodopes, sur la peau fine des coquelicots), nous nous reconnaissons d’emblée. Je garde une photo. L’ami qui l’a prise n’est plus joignable, mais si je retournais, je le retrouverais. Il en va ainsi des Bulgares : de loin, ils n’existent plus, mais il suffit d’arriver à Sofia et quelques coups de fil plus tard, personne n’avait quitté la table.

Au bout du boulevard, la montagne. La ville n’a aucune espèce d’importance. Mon amie Dima Dinkova s’amuse et se réjouit de mon amour immodéré pour cette vision (mes yeux cherchent le Vitocha dès que j’ouvre la fenêtre et à chaque instant de la journée comme une aiguille le Nord). Dans la montagne naissent des hommes, me dit-elle, dans la vallée naissent des citrouilles.

Qui aurait pu prévoir la haute satisfaction de la nage en bassin d’œufs pourris ? Le soufre sans souffrance ? Au contraire, comme le massage des pieds de la concubine élue avec un petit marteau à clochettes, le coup du soufre est immédiat, irréversible, de ces choses dont on se dit : avant de mourir…

Le croissant de la lune pris dans les haubans. Le ciel rose sur la mer. Nous dînons, une fois encore. Quelque chose ici, même dans les plus flagrantes cartes postales, échappe obstinément au tourisme.

La joie de manger des grillades comme si nous avions passé le jour à chasser. Les grandes tablées d’amis bulgares dans les restaurants traditionnels. Personne ici ne semble avoir peur des traditions. Personne ne se montre sarcastique à leur endroit. Peut-être parce que c’est ici qu’elles sont nées. Chaque côtelette grillée est mangée au mariage d’Orphée.

L’ébranlement des maisons millénaires. Je ne sais pas compter huit mille ans. Les fondations, préservées dans le bassin du petit musée de Stara Zagora, étaient inscrites bien avant ma naissance dans les circonvolutions de mon cerveau, les veinures de mes organes, le dessin de mes os. Il faut que je m’asseye sur un banc. La visite continue sans moi. Je reste au bord du modèle dont je contiens le portrait en creux.

Dans l’appartement loué pour une bouchée de pain à la Maison Rouge (sic), une bibliothèque vide occupe les murs d’un salon vide. Si vide que le tram, qui passe trois étages plus bas, le traverse régulièrement tandis que j’écris.  À mon arrivée il fait si froid que je dois aller acheter des chaussettes. Cela dure quelques jours et puis c’est presque l’été. Je n’ai aucun souvenir des chaussettes que j’ai achetées. J’aurais voulu les avoir conservées pour les mauvais jours.

Dans le Parc des Docteurs, une petite fille en haut d’une fontaine en compagnie d’un chien intéressé. Une dizaine de robinets s’encastrent dans son promontoire. Le bar organisé autour convoque Alice dans son nom, si bien qu’assez vite on ne sait plus très bien où est Sofia. Où on se trouve. Où on s’est perdue. Mais ça va et on revient sans cesse, accompagnée de « surnuméraires », en espérant rêver de et dans cet endroit précis sur la carte et dans les pages du livre.

Les chauffeurs de taxi sont des sphinx. Je sors de l’avion, désespérée d’avoir oublié le peu de bulgare que je parle. Après deux kilomètres sur la banquette arrière, leur voix mêlée à celles de la radio, je comprends à nouveau. Quand nous entrons dans le centre de la ville, toujours cette même arrivée, même les mots que je n’ai plus souvenir d’avoir sus en russe se bousculent à la porte de mes dents.

Le consensus ferroviaire des amis bulgares : jamais de train. La gare de Sofia plongée dans le noir, suite aux factures d’électricité impayées, semble abonder dans leur sens pendant des mois. En plein hiver, il fait plus chaud dans les manifestations que dans les appartements. Pour qui s’obstine à prendre un train avant 8 h ou après 16 h, une lampe torche est indispensable, au risque de se rompre le coup dans les escaliers. Alors le consensus résonnerait de plus belle : le train, c’est dangereux, on te l’avait bien dit, petite française obstinée.

L’estompe des nuages

Sur la forêt, le col, la roche

Unit le beau au disparu

L'effacement à une grâce

Où, vivant sans cesser de vivre,

On peut aspirer

La carte postale

Où j’ai grandi, mûri, vieilli

Conserve ses couleurs Kodac

Bleus et verts trop beau pour y croire

 

Trop pops et trop nets

 Vaches orange au lac d’alpage

Glacier turquoise à l’horizon

Qu’être après cela

Sinon translucide ?

Sur les chemins, j’apprends mon texte

Une phrase est restée accrochée

Au clocher, une autre au bitume

Crevé par l’hiver

Un vers s’est creusé

Dans le bois du banc

Dos à la rivière

Des versets courent devant moi

Grimpant la pente sans effort

Dès longtemps sus, ils caracolent

Empêchent le texte à venir

De trouver sa place, on dirait.

 

Sa place est avec les mémoires

Anciennes, en cours

Leurs guirlandes multicolores

Zèbrent tous les ciels au village

Perpétuellement en fête

Leurs langues en triangle causent

Et je dois apprendre

Dans ce brouhaha

Que je dois apprendre

De ce brouhaha

La place qui reste est immense

La mémoire vive, le temps

Bref.

La chambre est petite.

Sa fenêtre embrasse

L’espace d’un massif, son ciel

D’un lac flanqué de deux montagnes

La première fenêtre trace

Le temple du premier oracle

Salanganes sur le départ

Salanganes sur le retour

Aigles à demeure

Et la pie qui toque au carreau

Bien installés dans leur poussette

Des jumeaux mâchouillent

Un boudoir dit-on

Pourtant, je compte deux biscuits

Et deux voiturettes siamoises

C’était l’année où les jeunes filles allaient mal. Comme dans les mauvaises séries américaines, elles renonçaient à leur avocat. Il était devenu un suspect de plus sur une longue liste d’aliments à éviter, nonobstant leur valeur, leur apport en oméga-9 (bénéfiques pour la santé cardiovasculaire), en potassium, cuivre, magnésium, manganèse et leur kyrielle de vitamines (B2, B3, B5, B6, B9, C, E et K). Les jeunes filles prétendaient se défendre toutes seules, sans l’aide de quoi que ce soit contenant du gras, réel ou supposé et, à terme, de la nourriture. Elles ambitionnaient de vivre de rien et d’eau fraîche et une simple évocation alimentaire était susceptible de déclencher une tempête de mal-être, qui l’emportait sur toutes les carences, les malaises, les nausées, la fonte des muscles et la perte des cheveux, le déchaussement des dents, les fractures ostéoporotiques, la dépression, les maux de ventre que seule l’absorption de médicaments mauvais pour le ventre et tout le reste de l’organisme semblait apaiser, à condition de ne jamais sauter un de ces repas de pilules. Les mots de la cuisine ou tout ce qui pouvait y faire penser devenaient malséant, inadaptés, provocateurs. Ainsi, l’avocat n’était pas non grata, ce qui aurait évoqué immédiatement le fromage (et son gras) dorant dans le four. Et que ça saute torturait avec ses mirages de patates à la poêle. Devant la maigreur qui gagnait du terrain, plus personne n’aurait eu l’idée d’employer belle à croquer, pas plus que croquer dans la vie ni haute comme trois pommes et encore moins choucroute plus cassoulet pour signifier que ça allait trop loin, cette folie. La situation était à pleurer, mais le sel, retenant l’eau, avait été banni depuis longtemps au profit des épices qui arrachaient la gueule et passaient l’estomac et les intestins au lance-flamme purificateur.

 

Même les oiseaux

Gardent le silence

De cette abbaye

Un frère lit L’Apocalypse

Voit la Jérusalem céleste

De retour à sa place il doit

Ôter ses lunettes

Se frotter les yeux

Sur un même plan

Deux vierges en bois

Couronne ou voile, enfant au bras

Le plus petit est né après

Du grand corps mort dans le désordre

De voir avant soi

Son enfant mourir


Sous les voiles de deuil la mère

Ses yeux fixés sur le corps blanc

Ignore la gloire à venir

Du petit roi couleur de sang

Méprise la consolation

Cette construction qui place

Le symbole devant la chair

Le symbole devant les larmes

Le symbole devant les faits


Dans l’étable il n’y avait ni

Tambours ni trompette

L’âne et le bœuf, oui

La surprise du premier né

Coiffé seulement

De la fragilité humaine


Cet enfant est mort à présent

Reste ce corps monté en graine

Pâle comme un endive maigre

En fin de Carême

Quand tout le monde a oublié

Même si on s’en défend

Le printemps qui vient

Toujours avec ou sans amour


Il faudra le porter en terre

Mais il pèse si lourd l’enfant

Qu’elle le garde pour l’instant

Sa colonne de tout son long

Sur ses genoux et son crane

Dans le pli de son bras, pesant

Plus que son poids, plus que le leur

Plus que la terre tout entière

Que l’enfant-roi tient dans sa main

L’arbre immense au fond du jardin

Laisse encore la place

Pour l’immensité bleue du ciel

La lune au matin

Dans les parages des nuages

En robe d’été

Courez dans les jardins Petits renards de mon cœur

Osez à l’envi devenir arbre, petite fille, champion d’un autre temps, âne pelé, esprit de l’eau, ami du genre humain sous ses déguisements d’infortune.

Pas question de se faire refaire un certificat de décence par du personnel sous-qualifié, tout imbu de son insu.

Pas question de se faire refaire les crocs pour prononcer la langue sans dentales du pacte de non-agression passif.

Pas question de se faire refaire le chemin à l’envers par de vieux oublieux qui parlent pour la jeunesse.

Pas question de se faire refaire le vocabulaire par la misère étatique galopante.

Pas question de se faire refaire par des escrocs sans style.

Pas question de se faire refaire la face pour ressembler aux cochons semblables.

Dans la fin de la journée, quand il fait beau, la lumière réapparaît en fantôme dans la cuisine orientée plein est. Je voudrais ne pas savoir qu’elle ricoche sur la façade de l’immeuble d’en face. Pour dire la vérité, je bénéficie à chaque fois d’une pleine seconde d’amnésie face à l’étrangeté dans laquelle elle baigne la pièce. Les feuilles translucides. Je ne peux pas m’expliquer ce phénomène. La plante se penche depuis une haute étagère jusqu’à la fenêtre. Ses feuilles sont tachetées et dentelées, mais cette heure gomme toutes les saillances et adoucit leur vert au point qu’on croirait qu’elles s’auréolent. Le miroir rectangulaire qui jouxte la fenêtre dans son cadre doré conforte cette illusion : la pellicule de gras qui le recouvre lui ôte la possibilité de bien réfléchir. Je suis toujours seule quand cela se produit. J’ai travaillé longtemps assise dans le bureau, ou bien je n’ai rien fait, me contentant d’espérer que ce temps de repos laissera place à quelque chose qui se pense ou s’écrive, à une forme d'illumination, d'inspiration ou à un regain d'énergie en début de soirée dont j'ai perdu la trace depuis des années. Quand je me dirige vers la cuisine, je suis extrêmement lasse, et cette lassitude est parfois bonne comme un profond étirement et parfois accablante comme un ressac qui n’aurait rien emporté avec lui, comme ces pluies trop faibles pour laver le pare-brise et qui aggrave encore sa saleté. Cette lassitude occupe mon esprit et ce n’est qu’au seuil de la cuisine que je sors de cette torpeur. Tout est effacé par le contre-jour, sauf le carré de la fenêtre qui met la façade claire à portée de main, sans plus de recul que si elle était peinte directement sur la vitre avec un souci d'hyperréalisme confondant. Les persiennes sont blanches et noir, le mur, crème, et ce pourrait être le Sud. Oui, quand il fait beau, maintenant que j'y pense, ce pourrait être un morceau d’immeuble de Marseille, une maison en savon, une vision très ancienne, une de ces images qui traînent dans les générations sans qu’on ne sache jamais qui a vu quoi véritablement, mais qui font l’œil, comme la langue maternelle forme le palais. Le miroir flou et les feuilles dont on ne voit que l’envers, avec des impressions ocre rouge par-dedans le vert presque amande, semblent avoir été ajoutés à l’aquarelle. Et seule depuis le seuil je suis décontenancée, vide, vide soudain, d’un vide effroyable et rassurant : ah, oui, ce n’est que ça finalement, on croit voir, on pense que tout tient ensemble dans une forme d’unité rationnelle avec l’irrationnel sur les bords et tout à coup, la vie nous met le nez dans sa technique mixte, dans notre propre cuisine. L’instant d’après, ou peut-être dans le quart d’heure suivant, une ombre apparaît sur le mur d’en face qui le dégage de son à-plat et tout est rendu à la normale. Je fais couler l’eau pour ne plus voir la fenêtre.

Tu m’as inoculé tout ce que tu as pu du morne dimanche de province. Les enfants sont de grands simulateurs et je ne t’aurais contredite pour rien au monde, j’avais bien trop peur de toi, de te déplaire, de te contrarier. Tu étais déjà bien assez tourmentée comme ça, notamment par ces dimanches qui n’en finissaient pas, qui étaient toujours les mêmes, foutus d’avance, presque lundi. Je me suis ennuyée comme un caméléon, j’ai repris tes expressions, tes soupirs, tes paroles. Pas besoin d’être une actrice très douée : tu croyais avec une telle ferveur au consensus de la plaie des dimanches, qui aurait pu penser autrement ? Je simulais : comment aurais-tu aimé une enfant insensible à ce malheur universel ? Il fallait être sans cœur pour ne jamais s’ennuyer à ce point. Je ne devais pas faire partie de l’humanité pour passer à côté d’une aussi pesante évidence, mais heureusement, tu ne le remarquais pas alors. Le dimanche à lui seul n’aurait pu être cause d’un état aussi lamentable. Il fallait conspuer la combinaison avec la province, la petite ville de province, mère de tous tes maux, où tu t’étais employée à revenir pourtant, encore et encore. Elle valait mieux qu’un village, mais moins, bien moins qu’une capitale. Tu avais des échelles quantitatives qui m’échappaient : à mes yeux tout était grand, même le plus petit trou de souris. L’expression trou du cul du monde était pour moi pleine de rires et de mystères, mais je prenais l’air las, je copiais ta mine blasée en toutes circonstances. Voilà où j’étais rendue avant même d’avoir commencé à lire. D’ailleurs, pourquoi lire ? Balzac, Maupassant et Zola, tu les avais collés d’office dans le sac des secrétaires de l’ennui des provinces, des dimanches. Tout ce qu’il y avait à dire sur ce sujet, ils l’avaient dit (alors, pourquoi écrire ?) et tu les proposais à ma lecture à venir comme autant d’alliés, autant de preuves que de tout temps, tout le monde maudissait les dimanches et l’ennui et la province, d’une seule et même voix (je ne les lirai donc pas). Une seule vignette échappait à ta vindicte dominicale, que tu produisais régulièrement. Non dans le but de proposer une échappatoire à cette fatalité, mais pour la crisper définitivement dans la déploration vaine du conditionnel passé. Tu avais vécu un (plusieurs, peut-être ?) dimanche remarquable, mais ils étaient perdus pour toujours. Au retour des vacances, vos parents vous avaient servi un petit-déjeuner en guise de dîner. Ça avait été merveilleux. Dans un premier réflexe salvateur, je tentai des reproductions du même. C’était non seulement vain, mais déplacé. Quelque chose qui aurait dû être continué avait été interrompu sans retour (qui étais-je pour prétendre à une réparation ?). J’essayai d’autres fêtes, d’autres rituels… sans effet. Tu cultivais avec tous les soins la plante en pot de cette nostalgie qui se détachait en miniature sur le fond brouillé des dimanches infinis et pareils. Pas touche ! Je faisais profil bas et à la longue, j’ai dû finir par y croire mollement. Pour dire la vérité, je ne sais plus très bien, mais j’observe que la vitalité de particule solaire des enfants se ternit à force de se frotter à la posture blasée des adultes. La lampe ne laisse plus sortir le génie. Les paroles se font rares (d’ailleurs, à quoi bon parler : tu sais d’avance ce que je vais dire, combien de fois devras-tu me le répéter ?). Finalement, je n’étais pas si mal, conservée dans le doux-amer, confite dans tes certitudes. La mort dans le froid est la plus douce, dit-on, on croit qu’il y fait chaud… C’était sans compter sur l’école gratuite et obligatoire. Au détour d’une dictée de fin de primaire, le chevalier Proust m’a réveillée. Ses dimanches avaient un air de déjà-vu, déjà-espéré, tous les sens à l’affût, des vitraux versicolores aux tablettes des pâtisseries. J’ai trahi l’ennui des tiens, et cela me vaut un bannissement à vie, dans lequel j’ai emporté Balzac, Zola et Maupassant, en lot de consolation.

Elle est en retard. Elle est toujours en retard quand c’est possible. Or c’est possible : nous sommes amies depuis si longtemps que nous n’avons pas le souvenir de nous être jamais rencontrées. J’écris jusqu’à ce qu’elle vienne. Un passage manquant (ou non) dans ce livre que je veux terminer. J’écris utile, j’écris en attendant, j’écris sur un mauvais cahier pour ce genre de texte de longue haleine. Il s’ouvre mal et je manque d’appui pour tracer des lettres correctes. C’est désagréable à regarder et je sens que ce sera désagréable à relire. L’agrément n’est pas vraiment ce que je cherche. Par « désagréable », j’entends cette nuance de mépris et d’agacement dans la voix de ma grand-mère quand elle qualifiait quelqu’un ainsi. Elle accentuait le – dé. Un casse-pied était une variante. Je pensais alors à un danseur maladroit et je riais. Aujourd’hui, j’ai l’âge qu’elle avait quand elle enrichissait mon vocabulaire de dizaines de manières différentes d’exprimer poliment l’exaspération. Derrière le mot presqu’enfantin, je perçois bien la force canalisée du marteau sur tous les petits os. J’hésite à reprendre mes pattes de mouches, à les saisir ici. Ce serait une bonne manière de les écraser. J’écris en attendant mon amie et je perds mon temps, j’égare le personnage, il se perd en considérations et perd ma considération. Il est récemment devenu un type imbuvable, ce ne serait pas un problème, mais s’il tourne aussi mal, c’est que je n’assume pas sa poésie, celle qu’il écrit et à laquelle je consacre pourtant plusieurs pages dans le livre que veux terminer. J’insiste inutilement. Je tarabiscote un moyen de mettre dans ses mains, comme par enchantement, Couleurs et Peintures de Coffignier. À quoi bon ? Encore un chéri à tuer. Quand je pense que ce matin même, j’étais visitée par l’intuition du cut-up, dans l’éblouissement d’un rêve éveillé ! Le bloc de savon blanc sur la faïence du lavabo ne s’embarrassait pas : ton type est imbuvable, pourquoi se donnerait-il la peine d’expliciter sa trajectoire. Un mot d’introduction (je devrais dormir, mais je vous réponds), une note griffonnée de son journal (Dans une fabrique de couleurs, l’atelier de précipitation est celui qui occupe le plus grand emplacement/Couleurs et Peintures, Coffignier, bouquiniste angle Saint Maur et…). C’était clair, c’était autrement que mes ressassis coutumiers. De ce courage, de cette franchise, il ne me reste que la face B. Je vois le chapeau de soleil de mon amie traverser la petite foule des baigneurs qui s’ébrouent et des belles alanguies au bord de l’eau. Pour terminer le livre que je veux terminer, il va falloir terminer d'abord celui que je ne veux plus écrire.

Au début, il n’était pas important. Je n’avais d’yeux que pour son patron, comme tout le monde, d’ailleurs. J’avais d’ailleurs organisé les choses dans cette optique, en engageant pour tenir le rôle de Selim Bassa, un acteur très charismatique. Il avait une telle part d’ombre, qu’elle engloutissait Osmin sans pour autant faire de lui l’homme de l’ombre. Selim Bassa était exotique comme le Légionnaire de la chanson et l’acteur qui interprétait le rôle disparaissant dans des pays lointains entre chaque reprise, nous nous offrions le plaisir inoffensif de ne plus très bien savoir où commençait l’un, où finissait l’autre. Mais les voyages de l’acteur, et son état au retour (bronzé et glorieux, une pierre de tigre au doigt, fêtard et roublard, malade et efflanqué, astreint à une vie monacale, philosophe et rigolard…) ajoutaient un nouvel épisode à la légende du personnage. Ce n’est pas une façon de parler : je les écrivais et les développais au fur et à mesure et chaque reprise se faisait sur cette base augmentée. Pas de risque qu’on puisse confondre Osmin et le chanteur qui l’interprétait, même si c’est bien toujours sa peau qu’on prête au jeu. Pourtant, c’est bien avec l’étonnement émerveillé du chanteur devant cette machine à jouer et son capitaine, qu’Osmin s’inventait. J’avais soupé des relectures au prisme de l’Islam radical, de Daech. La bouffonnerie de la bêtise ne m’a jamais inspirée non plus. La bêtise est la plaie du monde. Il y a toujours une troisième voie, la seule qui puisse ouvrir une porte qui n’existait pas l’instant d’avant et c’est la poésie. Osmin ne doit pas boire (parce qu’il est bon musulman, c’est ce qu’il croit, ou parce que ça le tuerait ?), qu’à cela ne tienne : le soufisme irrigue tous les échanges au Sérail. De même que L’Éloge du Vin (Al-Khamriya) d’Ibn al-Farîdh a marqué d’une empreinte indélébile toute la mystique musulmane, de même Osmin ne s’est jamais remis de la coupe délicieuse et pourtant vide que lui versait son acolyte, Pédrillo. Mais ce n’est pas la vérité intégrale. C’est seulement celle que nous avons servie au public, hilare. Toute l’équipe du Sérail a bu à cette coupe avec un même enchantement. C’est ainsi qu’Osmin est devenu quelqu’un qui échappait à tout contrôle, à toute dramaturgie. Il s’est invité systématiquement dans les textes que j’écrivais pour prolonger cette aventure qui nous avait occupés presque deux ans. Il a commencé à voyager sur l’ordre de Sélim, trop affaibli pour quitter la chambre. Il avait la mission d’acheter au Marché des Vacillantes du personnel pour leur étrange établissement. L’évocation de ses voyages aurait dû être une parenthèse, une respiration littéraire, une feinte, mais Osmin se perdait chaque fois davantage. Un jour, il n’est plus revenu et j’ai commencé à écrire officiellement son voyage. Le seul moyen était de me perdre avec lui. Je comptais d’abord sur une absence de deux ans. Elle permettait de régler habilement le reste en une ellipse habile. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, puisque nous étions perdus-perdus. Un moment j’ai espéré plier l’affaire en prenant exemple sur Ibn Battuta. En m’appuyant sur وعجائب الأ Tuḥfat an-Nuẓẓār fī Gharāʾib al-Amṣār wa ʿAjāʾib al-Asfār (« Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages » communément appelé « Voyages »), je parviendrai sûrement à nous ramener à la maison-Sérail en 25 ans… Mais là encore, ce n’est pas ce qui s’est passe. Osmin s'endort au bord d’un lac et son sommeil dure plusieurs années, pendant lesquelles l’Europe et le monde sont à feu et à sang. Quand il se réveille, tout ce qu’il aimait a plié bagage. C’est triste et ça mérite d’être raconté, même si je commence à avoir de sérieux soupçon sur mon bonhomme. Il n’en finit pas, il ne vieillit pas, il ne retrouve pas son chemin parce qu’il se fie aux signes. Au XXe siècle, les signes ne sont plus une boussole acceptable, ou du moins acceptée… Et il a peur de l’eau. Je ne sais plus comment je l’ai découvert. Une peur terrible que seul Selim ou la Soigneuse parvenaient un peu à apaiser, autrefois. Nous avons parcouru ainsi tant de chemins, jusqu’à revenir au point de départ de sa rencontre avec Selim. Le temps était devenu rond. C’est alors que j’ai compris qu’Osmin était un Djinn, égaré parmi nous.

J’ai toujours refilé les poses de portraits à mon amie Bénédicte qui refusait les poses de nu. C’est moi qui écris. J’écris aussi. Je ne vois pas comment sortir de l’autofiction, même en pleine fiction. Je n’aurais pas le temps de finir tous les livres que j’ai déjà commencés, pas tous, peut-être même pas un seul. Me concentrer est un super pouvoir, un délice et un crève-cœur. J’aime ce qui est complexe, c’est-à-dire doté d’un centre. Le conte est le point d’intersection de tout ce que j’entreprends (de tout, quoi que je fasse, comme on sait qu’on est perdu dans la forêt en repassant sans cesse devant le même chêne). J’écris sur notamment sur la peinture, alors que je n’y connais rien, chacun son attrape-mouche. J’ai cru pouvoir écrire pour me séparer de lieux, de personnes, de situations, mais écrire fait toucher du doigt ce qu’est la séparation : un certain nombre de feuilles interposées entre soi et ce dont on souhaite se séparer, autant dire que c’est une pauvre technique (mettre des kilogrammes, des kilomètres, des hectolitres d’alcool, ne fonctionne pas mieux), faire avec et s’intéresser à la forme que peut prendre cette épaisseur m’apparaît comme la seule solution (un livre bien épais peut servir de gilet pare-balles). Je jongle avec tellement de registres de langage au théâtre que j’ai du mal à n’en employer qu’un à l’écrit. C’est moi qui écris. Je jongle avec tellement modalités rythmiques dans les prosodies d’opéra, du lied, de la musique sacrée, que je sais qu’il n’y a qu’une bonne façon de faire tenir une phrase debout et qu’il s’agit de la trouver. Je compte souvent sur mes doigts en pensant que ça ne se voit pas. Je pense qu’on boit trop de café, que le café s’est mélangé à l’encre, aux photos sur Instagram et qu’on ferait mieux d’écrire et de parler en attendant le samovar, comme dans les pièces de Tchekhov, ainsi que mon ami Stéphane Mercoyrol se plaît à me le rappeler avec enthousiasme. Je suis épouvantablement persuadée que je ne sais pas écrire de théâtre, c’est tellement bête que ça ne peut être dû qu’à un mauvais branchement des vieux circuits électriques de la maison. L’aide que m’apporte le compagnonnage du Tiers Livre est incommensurable. J’ai hésité entre la bibliothèque et le théâtre, entre le social et le symbolique, et puis j’avais été suffisamment fille unique comme ça. Je remarque qu’il y a toujours une bobine de fil qui traîne sur mes tables de travail (je ne sais pas coudre). Si j’écris sur ma famille, c’est toujours depuis une hauteur de 1m10, max. Avant, j’étais mal (et mauvaise aussi) quand je ne pouvais pas écrire chaque jour, maintenant c’est passé dans le corps. J’aime écrire au café, j’ai grandi dans un café, j’aime écrire sur la table du café où j’ai grandi. Je connais des centaines d’histoires auxquelles je ne pense pas tant qu’on ne me parle pas. Parfois, je me réveille au milieu d’un texte sans savoir où je suis, où se trouve la porte, la fenêtre, le bord du lit, dans quelle maison, dans quelle ville, quand. Je ne trouve pas le temps d’apprendre par cœur de poème, alors que la découverte récente de la poésie de Forough Farrokhzâd est cousue sur mon cœur. En voyant Meryl Streep faire Karen Blixen improvisant une soirée de conte à partir de trois mots, j’ai dû être dévastée de désir (sinon je ne m’explique pas ce qui m’arrive depuis quarante ans). Je ne pensais pas écrire ce texte. Je ne peux plus être autre chose que pratiquante dans mes actes, je ne sais pas être pratiquante dans les dispositifs des autres (féministe pratiquante par exemple, comme ne pas l’être ? Ma seule respiration en fait démonstration. Mais plus avec les louves, même les belles louves grises, à ma façon, sur mon chemin, vous voyez ? Dans un geste profondément pensé, pas compensant). Je n’en reviens pas d’être si bien entourée, qu’autant de gens bien me parlent. Je suis assise sur une pierre plate au milieu d’un petit torrent en toutes saisons. On m’a fait reproche récemment de mon style abrupt, ce n’est pas mon style qui est abrupt, c’est moi : je suis abrupte, oui, comme les montagnes (et le même jour, on m’a dit que je ne parlais pas « pour des moutons », alors j’ai choisi mon camp, camarade). Je sais que j’ai une vie palpitante et ça me va que tout le monde n’en soit pas informé par voie de presse. La Nouvelle-Zélande me paraît bien plus loin que la Nouvelle-Calédonie, mais moins loin, cependant, que les endroits que je fréquente quand j’écris Le Sérail. Le soir, je sais comment je me couche et c’est la promesse d’un répit et d’une joie qui peut faire tenir toutes les journées. Le mot écrivante est encore celui qui dit le mieux ce qui se passe, comme dans Les Estivants de Gorki.

PERSONNE DANS LE MONDE ENTIER NE SAURA COMBIEN ELLE A AIME TOUT CELA COMMENT CHAQUE INSTANT

Victoria Street, en haut de l'escalier de réception au-dessus du grand bouquet de fleurs.

Toute une brocante, littéralement de briques et de brocs, avait été entassée dans la salle commune. Une écrivaine, dont j’ai oublié le nom était là pour mettre en prose la rencontre avec les résidentes. Il y avait si peu d’hommes que je ne pourrais pas jurer qu’il y en ait eu un seul. Les objets anciens étaient là pour faire parler, mais les vieilles langues fatiguées dans la fin de l’après-midi ne se déliaient pas facilement. Les regards n’étaient pas tendres sur les objets obsolètes, cabossés, ternes. J’avais une heure devant moi pour mesurer mon erreur, finalement toujours la même : présumer des autres par moi-même. Mon grand-père, brocanteur amateur, collectionneur de cartes postales anciennes détaillant sous tous les angles les lieux de son enfance et, après une pause parisienne, de sa vie entière, l’illustre Marcel, incollable sur le pourquoi du parce que de la moindre borne, conteur de chaque vieux pot, m’avait donné à croire que tous les vieux des villages partageaient cette gloire sans nostalgie de se souvenir. J’avais tort et ce que j’avais pensé comme un trésor de guerre n’était pour l’heure qu’un méchant miroir. Je m’étais trompée d’époque. Nombre des résidentes, comme ma grand-mère, aimaient le neuf, le pratique, ces choses qui avaient véritablement changé leur quotidien, sinon leur vie. Ce qui a révolutionné la vie des femmes, ce n’est pas la pilule, affirmait ma grand-mère, c’est le lave-linge. Et Jeanne préférait les Tupperwares aux faïences de Marcel, qu’elle conservait pourtant à portée de la main. Je regarde les visages des femmes qui m’environnent. Il y a entre elles toutes jusqu’à trente ans de différence. En comptant les soignantes, on ouvre facilement un demi-siècle. Quel étrange béguinage ! Je laisse le temps au temps, désespérant toujours de ma méprise, de cette cruauté involontaire, de ce manque d’à-propos, alors même que je venais pour faire causer. Je peux dire quelque chose ? demande une voix claire. C’est une des plus jeunes résidentes, je lui donne à peine soixante ans. Elle est en pantalon, avec un beau chemisier très coloré. Je voudrais parler de ce tableau. Devant mon air perplexe, elle désigne un grand cadre haut perché contenant un canevas. La broderie représente une scène d’intérieur. Une cuisine ancienne, un âtre où pend un chaudron, deux chiens couchés devant… Quel beau tableau ! Les chiens ont l’air si tranquilles, on voit qu’il fait bon vivre là. Son visage est tout cuivré d’enthousiasme. Le mot veut dire « avoir le dieu en soi » et, véritablement, elle porte en elle le genii loci de cette cuisine. Je regarde le canevas moche aux couleurs à la fois criardes et passées. Moi, je n’y vois rien d’autre qu’une faible évocation de Greuze et le souvenir des broderies de ma mère, qui mettait un point d’honneur à trouver de beaux modèles modernes. Je retourne aux yeux brillants de la femme habité par le petit Lar familiaris. Je considère à nouveau le canevas et toute la salle est prise, comme moi, dans ce va et vient. Comment voir ce qu’elle voit ? La femme s’enhardit : « Ils ont de la chance, les propriétaires de cette broderie, de pouvoir la contempler chaque jour ». Je l’envie, moi, de voir, comme j’envie d’autres de croire. Cette broderie a été mise au rebut par ses propriétaires, mais cette déchéance disparaît sous son regard. Je ne peux pas voir ce qu’elle voit, mais je peux voir qu’elle voit quelque chose qui la rend profondément heureuse. Je pense à Bergotte mourant devant le petit pan de mur jaune. Je me demande ce qu’une femme si vive et si jeune fabrique dans une maison de retraite. Le soleil de l’été se fait très doux dans la salle. Je ne sais plus ce qui s’est dit d’autre à sa suite, mais beaucoup ont pris la parole. L’écrivaine a écrit un texte que nous avons lu le lendemain, dans le bric-à-brac déménagé sous la halle du village. Quand nous en avons fini, j’ai acheté au brocanteur le beau tableau pour qu’il soit remis à cette femme qui le comprend. J’imagine qu’elle l’aura laissé dans la salle commune plutôt que dans sa chambre. J’imagine qu’elle n’en aura jamais épuisé la joie et qu’au jour de sa mort, elle aura su s’endormir devant l’âtre.

Dès la troisième phrase, les portes sortent de leurs gonds. Tout est grand ouvert et je me tiens sur le seuil du courant d’air, avec la jeune Clarissa, les vieilles mégères ivrognes et ce voisin qui la regarde sans qu’elle le sache (à moins que…). Cette fraîcheur est bien enviable cette année. Celle du matin de Londres, celle de la brise du bord de mer dont le souvenir s’invite dans les rideaux à peine le présent installé, quand je dois ruser pour ne pas m’endormir en lisant dans ma chambre aux volets clos. Mais la fraîcheur qui fait le plus défaut dans cette canicule de juin, c’est celle de la parole phatique qui pouvait lier simplement ensemble la pluie et le beau temps sans que la politique s’invite dans ces modestes rencontres d’ascenseurs, de transports en commun, de queues dans les magasins. Un auteur que j’estime a banni de son entourage virtuel quiconque évoquait d’autres juins torrides. Il ne peut voir là que minimisation ou mépris de la chronique d’une mort climatique dès longtemps annoncée. Il est pourtant bien humain de se ressouvenir de ce qui ne nous a pas tués. Cette évocation sans catastrophe ne nie pas la catastrophe, mais la remet, puisqu’elle sera toujours là demain et d’ici là, au moins, nous permet d’échanger quelques paroles, un souffle d’air. Nous pourrions par culpabilité nous en empêcher. Les fleurs de Clarissa, non plus que sa réception ne ramènent à la vie l’enfant de Lady Bexborough. Elles ne le tuent pas non plus. Comme Socrate joue de la flûte, je relis Mrs Dalloway, c’est ainsi que va le monde, la vie, Londres, ce moment de juin.

C’est Xavier Georgin qui m’a signalé le Dalloway Day, l’an passé. Il partait du principe que j’étais au courant. Je ne l’étais pas. Pour un peu, il ne m’en aurait pas parlé. Mrs Dalloway a cent ans cette année, m’a-t-il dit, ou quelque chose d’approchant. La vie culturelle tourne autour des commémorations comme le soleil autour de la terre avant Galilée. Voilà ce que j’aurais voulu lui répondre, mais il avait déjà enchaîné en précisant que nous étions dans les parages du Dalloway Day. C’est-à-dire qu’elle va acheter les fleurs elle-même un 13 juin 1923. Mrs Dalloway a cent ans ? Je m’en fiche comme d’une guigne : Clarissa, elle, a pour toujours la cinquantaine. Elle reçoit le treize juin pour l’éternité. J’ai laissé Xavier sur cette petite place où nous aimons à nous retrouver pour boire du café et parler des livres, et j’ai filé Gare du Nord. Pendant le voyage, j’ai réalisé que j’avais semé des Mrs Dalloway (en version originale et dans trois traductions), dans les différents lieux qui m’abritent depuis vingt ans. Pas un encore dans ma dernière bibliothèque. En sortant de la gare, j’ai foncé froncer le nez à la librairie, en chatte anglaise chipotant avec son ronron. Pas de VO en rayon, et une version française sans éclat, selon moi (Suis-je snob ? pourrais-je me demander à la manière de Virginia). Mais l’urgence était si grande de faire tenir le livre dans les 24 h du Dalloway Day, que je l’ai acheté sans tarder, sans non plus trouver dans ce volume imposé prétexte à remettre, à renoncer, à me dégonfler et j’ai commencé dans la rue, comme, avec le pain, on attaque le quignon sur le chemin de la maison.

Un fait : les oiseaux viennent boire

Dans le bol jaune à cet effet

Une preuve : l’eau disparue

Alors qu’il a plu

(Les théories tristes

En été sont irrecevables

L’évaporation, c’est du vent)

J’ai disparu de ta fenêtre

Le toit des roses s’interpose

Entre ton regard

Et ce jardin désormais mien

Un loup balinais

Se découpe dans la dentelle

De l’arbre avant l’aube

Quand j’ai abordé Don Giovanni, sous l’angle du mystère (genre dramatique au Moyen Âge qui mettait en scène des sujets religieux tels que la Nativité, la Passion, la Résurrection, des scènes tirées des deux Testaments ou de la vie des Saints), j’ai réussi à ne pas faire le moindre lien avec Les Dialogues des Carmélites. Trois années seulement séparent les deux spectacles, mais comme le rappelle mon ami Hamid Salmi : les poissons ne voient pas l’eau. Et d’ailleurs qu’importe que je n’aie pas fait de lien, il n’a pas manqué de se faire sans moi., ainsi qu’en témoigne la note d’intention de 2008 : Sur les tréteaux, sur le parvis… nous jouons un mystère. Il a pour titre : Il Dissoluto punito. Nous voyons un homme qui fait le mal autour de lui, violant, assassinant, réduisant au néant, à la fuite ou à la terreur la vie de ceux et de celles qu’il croise, pour finalement subir la male mort après avoir refusé de s’amender. Le mystère est le contraire du fait divers, le contraire de la comédie de mœurs, le contraire du drame. Le mystère est la représentation symbolique de cette lutte acharnée que se livrent, en chacun de nous, à chaque instant, la vie et la mort. La mise en abîme de la représentation sur le parvis montre l’œuvre sous son jour le plus nu, sans jamais tenter de niveler les personnages et les faits par un code de jeu unique. Tout se côtoie sans se dénaturer : la comédie, le drame, le religieux, le trivial, le surnaturel… nous ne rationaliserons pas le Sacré, ni le Merveilleux. Nous jouons l’œuvre de bout en bout en acceptant chacun de ses aspects : la belle mort du commandeur, la comédie des valets, la tragédie de la noblesse, le désarroi de leur rencontre, la fête du mariage, les masques, la statue qui parle, le dernier festin de Don Giovanni, la justice divine prévenant la vengeance des hommes et enfin la vie petite et obstinée qui succède à la mort terrible.

Hors de question, donc, de faire l’impasse sur le sacré, le surnaturel, et pour le mieux donner à voir, j’ai fait de Don Giovanni un prestidigitateur. Il faisait apparaître canne ou bouquet selon ses besoins, ainsi quelques flammes de pacotilles pour impressionner son valet. En revanche, dès l’ouverture on voyait se tracer sur rideau blanc d’un théâtre de tréteaux des dessins de croix, de chemin, qui in fine formait les mots du sous-titre de l’opéra (Il Dissoluto punito). La théorie d’une projection vidéo tenait mal et à ma grande surprise, personne ne soupçonnait qu’une machiniste, avec un pinceau au bout d’un long bâton réalisait l’inscription soir après soir, emportant la salle dans une énigme dès les premières notes. Tout ce qui touchait à la personne du Commandeur était traité avec des effets de machinerie à l’ancienne. Transpercé par la lame de Don Giovanni, il s’agrippait à un rideau rouge et l’entraînait dans sa chute, dévoilant un ange. Après sa mort, à la fin du trio des basses, l’ange lui tendait une main amie pour le relever et il le suivait au-dehors, laissant à sa fille la grande nappe rouge de son sang. Elle le serrait contre son cœur dans une chemise de nuit qui la montrait quasiment nue, offerte aux regards les plus impudiques (en réalité, une fausse nudité, peinte sous l’étoffe légère). Le grand voile sanglant était ensuite bu par le plancher du théâtre, aspiré avec une savante lenteur dans les dessous, si bien qu’à la fin des promesses de Don Ottavio, le plateau était vide. Les techniciens (machinistes et éclairagistes) qui devaient faire les reprises dans les opéras de Besançon et Limoges sont venus voir la première. L’un d’entre eux avait même un carnet sur les genoux. À l’issue de la représentation, la page était restée vierge. Il m’a dit, inquiet et ravi — ravi au sens premier du terme : otage, ôté, enlevé, saisi — : je n’ai rien vu. Je ne sais même pas comment vous avez fait. Je ne vois pas comment nous allons pouvoir refaire ça dans notre théâtre. Ces paroles me restent, dans les moments les plus ingrats comme dans les plus heureux. On peut dire que moi aussi, je fais du close-up, que tout n’est que trucs. Deux choses pourtant ne sont jamais chiquées : le désir de raconter l’histoire et sa contagion à toutes les équipes. Un désir si fort, si uni qu’il détourne l’attention comme un fleuve. Et le savoir-faire, la technicité et ses heures de travail.


Pour la mort des Carmélites, j’ai utilisé un effet sans trucage  plus (ou, plus exactement , avec un trucage à vue) : la surexposition. Lux umbra dei est (la lumière est l’ombre de Dieu) est un proverbe qu’on trouve parfois au bas des cadrans solaires. Une petite nonne après l’autre tournait le dos à la salle pour emprunter une allée centrale modestement surélevée et quand elle approchait du fond de scène deux rangées verticales de projecteurs, poussés à fond, l’éblouissait et tout le public avec elle. Dans la mise en scène — licence avec la vérité historique —, les condamnées étaient en habits civils et non religieux. Elles portaient des robes d’été dont le tissu léger, une fois pris dans le plein feu de l’exécution imminente, laissait voir la silhouette de leur corps, qui restait imprimé en noir sur fond d’or dans la persistance rétinienne des spectateurs, bien après qu’elles avaient disparu, dans un ultime saut dans la lumière. Chaque chanteuse, arrivée au bout de la passerelle, se laissait choir, puis roulait au sol pour sortir à jardin ou à cour, cachée par les grands rideaux noirs qui encadraient le couleur de lumière retournée à sa douceur initiale jusqu’à la prochaine marche à l’échafaud. La première réaction de l’œil face au projecteur est de se fermer, afin de se protéger. Mais j’ai parié que le désir d’accompagner jusqu’au bout ces petites héroïnes, de voir comment la mise en scène représenterait l’exécution et finalement l’addiction à l’image garderaient les yeux du public grands ouverts en dépit ou grâce à cette pénibilité.

Dans ma mise en scène des Dialogues des Carmélites, le corps de la Première Prieure disparaissait purement et simplement à l’arrivée de la Deuxième Prieure. La tombe symbolique où elle reposait (un drap noir la recouvrait) au vu de tous était escamotée. Dans le public, il y avait des gens pour voir le tissu replié dans les mains d’une des petites nonnes qui envahissaient le plateau pour l’intronisation de Madame Lidoine, mais pour ce qui était du corps, personne n’arrivait à solutionner ce mystère, qui participait, de facto, au Mystère. Tout le monde avait vu la Première Prieure mourir sur l’estrade au milieu de plateau. Au retour de l’entracte, tout le monde avait vu la chanteuse qui interprétait le rôle se mettre en place sous un drap blanc, pour la scène de la veillée. Tout le monde avait vu Sœur Blanche recouvrir ce drap blanc d’un épais drap noir. Et tout à coup, plus personne. Une dizaine d’explications me furent soumises pour ce tour de passe-passe bien innocent. Des spectateurs assistèrent aux trois soirées en se concentrant sur ce moment. Le procédé était bête comme chou, aurait dit Madame Lidoine et, pour dire vrai, je n’avais pas pensé un instant qu’il échapperait à quiconque. La Première Prieure était veillée puis enterrée dans ses habits de nonne. Quand les Carmélites entraient en masse, elle se relevait pour se joindre aux groupes en profitant de la confusion de l’arrivée de la nouvelle Prieure.

En ce qui me concerne, écrire (conter, mettre en scène, voire enseigner) va de déception en déception. La forme est par essence arrangement, tromperie, artifice. Le jeu de la forme est si puissant, que même dévoilé, il continue d’opérer. Après un spectacle, je fais visiter les coulisses à un groupe de mécènes. Ce qui les intrigue en particulier, c’est la piscine du décor. Ou plutôt comment, compte tenu de budgets de l’école, nous avons pu nous offrir un élément scénographique aussi coûteux. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’opéra de Paris et flairent l’embrouille. Pourtant, ils tombent de haut quand je leur fais emprunter l’échelle métallique donnant accès aux dessous du théâtre par une trappe ouverte. Une échelle et un rebord ont suffi à leur imagination pendant deux heures. Elle leur a fourni d’innombrables pistes (souvenirs, spéculations techniques, sensations…). La réalité les déçoit. Elle est trop mince. Personne ne veut savoir que la réalité n’est composée que de ce que nous y apportons ni que l’art consiste à nous défaire de ces apports pour en jouer à sa guise. Guise qui dépasse de très loin l’ambition de l’artiste.

On l’aura compris (peut-être), c’est le lien entre la déception (tromperie) et la déception (désappointement) qui m’intéresse. Ce que nous investissons (distillons, engouffrons) d’imagination dans une tromperie (un trompe-l’œil, une substitution, un conte) est irrécupérable. Une fois le pot au rose dévoilé, quelque chose de nous reste à y croire, parce que nous nous attachons très vite aux idées nouvelles (défavorables ou non) qui nous traversent quand nous sommes ainsi stimulés (conduits, dépaysés). Un attachement similaire nous empêche de couper dans nos textes alors même qu’il apparaît clairement à la relecture, qu’ils ne valent pas le détour. Le moment de cet errement (égarement, abandon), l’endroit où il nous a mené, quand bien même c’est une impasse (un cul-de-sac, un site de carte postale dévoyé), nous le reconnaissons comme nôtre. Comme davantage nôtre que tout ce que nous avions cru posséder ou être.

Le bon sens n’est pas la chose la plus appréciée dans le monde de l’art. En l’espace de quelques semaines, je vois deux écrivains enfoncer le même clou, au grand déplaisir de leur interlocuteur.

Lors d’une rencontre à Valenciennes, Grégoire Delacourt explique tranquillement que si ses romans se passent dans le Nord, ce n’est pas par sentimentalisme, mais pour faire l’économie de longues recherches.

Pour Mauvignier, dans Le Monde :

Quand je situe un livre dans un endroit que je connais, ce n’est pas un décor mais l’espace où l’écriture se déploie. Je n’ai besoin d’aucune documentation parce que je sais comment les pavillons sont faits, les rues sont faites, les fermes sont faites. 

Au XIIe siècle, déception a le sens de « tromperie ». Emprunté du bas latin deceptio, « action de tromper, d'être trompé ». Au XXe, déception indique fait d'être déçu ; désappointement. CNRTL

La précision de Grégoire Delacourt quant à sa motivation première pour situer ses romans dans le Nord fut, pour l’animatrice du club de lecture, une amère, une cuisante, une complète déception.

L’annonce par Mauvignier que Florent Cabanel n’existait pas, fut pour Alain Finkielkraut une cruelle déception.

L’an dernier j’ai pris des photos

Qui me soufflaient de courts poèmes

J’ai aussi écrit des poèmes

Illustrés avec un cliché…

Cet été n’a plus rien à voir.

Le titre de « consolateur »

Est partagé par le moineau

Effronté de chaises en tables

Par mon ami Pierre

Qui vient d’écrire le mot « clarté »

Par la franchise des montagnes

Et par ce poème

Loin d'être fini

La journée est encore jeune

La montagne est seule

À se baigner dans l’eau ombreuse

Jusqu’après dix heures

À l’adieu de sa déesse tutélaire Hippolyte, mourant, répond :

Salut à toi aussi, vierge bienheureuse ; et puisses-tu quitter sans peine notre longue intimité ! Je fais ma paix avec mon père, puisque tu le veux : car j'ai obéi jusqu'ici à tes paroles.

Euripide termine cette pièce tout entière consacrée aux ravages du désir, par deux grandes scènes d’amour. Celle de la déesse et de celui des mortels qu’elle chérit le plus. Celle du père et du fils. Cet amour s’agit. Le mouvement de son visage pour se détourner de la mort de son protégé est à la fois première et ultime caresse de la chaste déesse de la chasse. Tout l’air du théâtre est mis en mouvement par ce simple geste (par la simplicité tragique de ce geste). Un souffle passe sur le visage d’Hippolyte. Quant au père, il tient le corps de son fils dans ses bras jusqu’à la fin.


Je le vois ; mais les larmes sont interdites à mes yeux

Autre leçon tragique : les larmes ne sont pas la mesure du chagrin. Sans cet exutoire, le public ne peut que deviner l’infinie de la peine. L’imagination du public vaut toujours mieux qu’une démonstration. L’impossibilité des larmes offre en outre à l’actrice l’accès à une terre inconnue. On peut commencer à parler des dieux, de jouer des dieux, loin de la cité.

Face à l’interdiction de contrevenir au dessein de Vénus, Diane trouve par la parole, le moyen de la contester en se plaçant au plus près d’Hippolyte :

sache-le bien : si je ne craignais Jupiter, je ne me serais jamais résignée à la honte de laisser mourir celui des mortels que je chéris le plus.

Cette déclaration est riche d’enseignements sur la plasticité du cadre tragique. Si diane est entravée dans l’action, elle ne l’est pas dans la parole et elle fait apparaître, comme un éléphant dans la pièce, la pleine mesure de son désaccord. On ne pariera pas sur la solidité de sa résignation : on entrevoit d’autres parties à venir, notamment celle de la guerre de Troie d’où émergeront les Dieux non-naturels , tels que les nomment Calasso dans Les Noces de Cadmos et Harmonie, la nouvelle donne :  Minerve, Artemis, Apollon et Mercure. Cette nouvelle génération de dieux ne saura plus s’asseoir aux banquets des mortels et ne leur proposera plus que le heurt comme mode relationnel, comme héroïsme, comme érotisme.

La déesse révèle la face cachée de l’intrigue — et qui mieux pour ce faire que Diane —. Vénus a brouillé les cartes.

La déesse révèle la face cachée de l’intrigue — et qui mieux pour ce faire que Diane, dont le nom porte la marque de l'incarnation féminine de la lumière du jour—. Vénus a brouillé les cartes. Elle témoigne du désarroi des Dieux (là où Gérard Pfister me ramène avec Jardins suspendus) :

telle est la loi établie parmi les dieux, que, loin de nous opposer au dessein arrêté de l'un d'entre eux, nous nous effaçons toujours devant lui.

Cette même limite est formulée par les fées : « Je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait » (Perrault / Belle au bois dormant). La douzième fée s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi ».(Grimm / Belle au bois dormant)


Tout près de la mort, les dieux ne savent encore quoi faire. Des deux côtés, il y a tant de besoins. Mais depuis tout ce temps qu’ici l’on meurt, il y a plus de monde là-bas.

Ces vers de Gérard Pfister brillent d’une lumière ancienne. Un des moments les plus déterminants de ma formation théâtrale, (il vaudrait mieux que je dise de ma vie de théâtre), a consisté à monter m’assoir en haut d’une échelle et à tourner la tête. Dans le cours de poétique de François Regnault, nous bricolons une lecture dans l’espace du Hippolyte d’Euripide. Je joue (à) Diane. La petite scène est pratiquement vide, sauf pour l’escabeau qui sert à changer les lampes des quelques projecteurs dont les salles de cours sont équipées. La déesse n’apparaît qu’à la fin de la pièce, pour la fin d’Hippolyte. Elle parle longuement à Thésée et à son protégé. Puis sentant l’imminence de la mort, elle exhorte Hippolyte à ne point haïr son père, joué par le destin. Puis elle a ces mots :

Adieu : car il ne m'est pas permis de voir les morts, ni de souiller mes regards par de funèbres exhalaisons ; et déjà je te vois approcher du moment fatal.

Comprendre soudain qu’il n’était pas nécessaire de descendre de l’échelle, que détourner mon regard suffisait à rendre visible pour tous la séparation irrémédiable, le découvrir dans le fil de la lecture sans l’avoir prémédité et l’agir en percevant dans l’instant la mesure du tragique, tout cela m’a profondément et durablement bouleversée. Cet instant de lucidité est devenu le phare perdu vers lequel je dirige chacun de mes pas sur scène, chacune de mes paroles de théâtre. J’en aperçois régulièrement la lumière sans pour autant pouvoir dire exactement où il se trouve, sans pouvoir jamais rentrer au port.

L’âne Trau-Trau apparaît dès que j’entends le mot Trauma trois fois en moins de dix minutes.

Ce serait drôle de se faire sortir de cette rencontre proprette comme deux ivrognes en fin de soirée, ou deux terroristes des signatures en librairies….

La médiatrice de cette rencontre littéraire est cachée à mes yeux par un pilier. L’auteur l’appelle par son prénom, Jessica. Chaque fois, je m’attends à voir apparaître Jessica Fltecher d’Arabesques (Murder she wrote). Il est possible que la déception que je ressens me donne des envies de meurtre(s). J’ai la vanité toujours de croire que la grâce m’attend à chaque coin de rue.

« Qui lit, qui lit… », chatouilles d’écrivain.

Il est aussi question de la mère des CDs.

Blanchissant, l’auteur évoque l’effet d’hiver. La clim est à fond.

Étrangement, l’absence d’intérêt de cette rencontre littéraire laisse entrevoir, en amont, une préparation palpitante. Je pourrais en écrire la pièce : une heure trente de débat échevelé, puis, après l’entracte, on assiérait trois mannequins de vitrine sur une petite scène, avec des bouteilles d’eau et on diffuserait pendant une vingtaine de minutes l’enregistrement d’un échange insipide où l’auteur n’aurait cependant pas  la liberté d’articuler plus de deux phrases d’affilée. En mettant le volume à fond, l’eau tremblera dans les verres.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. C’est aussi avec un couteau que le chasseur libère les proies du ventre du loup. Le même qu’il a utilisée pour prendre à la biche le cœur qui ajournera la fin promise à Blanche Neige.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. Parfois, les balles perdues traversent. Le loup avale sans mâcher. Le chaperon et la grand-mère sortent du ventre ouvert sales, mais indemne. Faut-il conserver l’habit troué ? Ou l’étonnement de la grâce ?

Ça m’est arrivé. C’est arrivée jusqu’à moi. Une lettre à la mauvaise adresse, on la renvoie à l’expéditeur. Un appel erroné, on dit : « Ce n’est pas moi, êtes-vous bien certain d’avoir le bon numéro ?». Un bruit de la rue, il dérange, mais il n’est pas particulièrement destiné, on peut fermer la fenêtre, après coup, et retourner à ses travaux.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. Pas lieu de s’installer.

J’aime immédiatement D. C’est un privilège de l’âge, de moins se tromper en matière de vêture, de littérature, de destination, d’amitié. On pourrait parler à la manière baroque des Goûts bien trempés.

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