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CARNET DES JOURS SUIVANTS 1101 à...

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 20 juin
  • 29 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

© Frank Herfort
© Frank Herfort

 

 

Courez dans les jardins Petits renards de mon cœur

Osez à l’envi devenir arbre, petite fille, champion d’un autre temps, âne pelé, esprit de l’eau, ami du genre humain sous ses déguisements d’infortune.

#1144 Pas question de se faire refaire un certificat de décence par du personnel sous-qualifié, tout imbu de son insu.

Pas question de se faire refaire les crocs pour prononcer la langue sans dentales du pacte de non-agression passif.

Pas question de se faire refaire le chemin à l’envers par de vieux oublieux qui parlent pour la jeunesse.

Pas question de se faire refaire le vocabulaire par la misère étatique galopante.

Pas question de se faire refaire par des escrocs sans style.

Pas question de se faire refaire la face pour ressembler aux cochons semblables.

Dans la fin de la journée, quand il fait beau, la lumière réapparaît en fantôme dans la cuisine orientée plein est. Je voudrais ne pas savoir qu’elle ricoche sur la façade de l’immeuble d’en face. Pour dire la vérité, je bénéficie à chaque fois d’une pleine seconde d’amnésie face à l’étrangeté dans laquelle elle baigne la pièce. Les feuilles translucides. Je ne peux pas m’expliquer ce phénomène. La plante se penche depuis une haute étagère jusqu’à la fenêtre. Ses feuilles sont tachetées et dentelées, mais cette heure gomme toutes les saillances et adoucit leur vert au point qu’on croirait qu’elles s’auréolent. Le miroir rectangulaire qui jouxte la fenêtre dans son cadre doré conforte cette illusion : la pellicule de gras qui le recouvre lui ôte la possibilité de bien réfléchir. Je suis toujours seule quand cela se produit. J’ai travaillé longtemps assise dans le bureau, ou bien je n’ai rien fait, me contentant d’espérer que ce temps de repos laissera place à quelque chose qui se pense ou s’écrive, à une forme d'illumination, d'inspiration ou à un regain d'énergie en début de soirée dont j'ai perdu la trace depuis des années. Quand je me dirige vers la cuisine, je suis extrêmement lasse, et cette lassitude est parfois bonne comme un profond étirement et parfois accablante comme un ressac qui n’aurait rien emporté avec lui, comme ces pluies trop faibles pour laver le pare-brise et qui aggrave encore sa saleté. Cette lassitude occupe mon esprit et ce n’est qu’au seuil de la cuisine que je sors de cette torpeur. Tout est effacé par le contre-jour, sauf le carré de la fenêtre qui met la façade claire à portée de main, sans plus de recul que si elle était peinte directement sur la vitre avec un souci d'hyperréalisme confondant. Les persiennes sont blanches et noir, le mur, crème, et ce pourrait être le Sud. Oui, quand il fait beau, maintenant que j'y pense, ce pourrait être un morceau d’immeuble de Marseille, une maison en savon, une vision très ancienne, une de ces images qui traînent dans les générations sans qu’on ne sache jamais qui a vu quoi véritablement, mais qui font l’œil, comme la langue maternelle forme le palais. Le miroir flou et les feuilles dont on ne voit que l’envers, avec des impressions ocre rouge par-dedans le vert presque amande, semblent avoir été ajoutés à l’aquarelle. Et seule depuis le seuil je suis décontenancée, vide, vide soudain, d’un vide effroyable et rassurant : ah, oui, ce n’est que ça finalement, on croit voir, on pense que tout tient ensemble dans une forme d’unité rationnelle avec l’irrationnel sur les bords et tout à coup, la vie nous met le nez dans sa technique mixte, dans notre propre cuisine. L’instant d’après, ou peut-être dans le quart d’heure suivant, une ombre apparaît sur le mur d’en face qui le dégage de son à-plat et tout est rendu à la normale. Je fais couler l’eau pour ne plus voir la fenêtre.

Tu m’as inoculé tout ce que tu as pu du morne dimanche de province. Les enfants sont de grands simulateurs et je ne t’aurais contredite pour rien au monde, j’avais bien trop peur de toi, de te déplaire, de te contrarier. Tu étais déjà bien assez tourmentée comme ça, notamment par ces dimanches qui n’en finissaient pas, qui étaient toujours les mêmes, foutus d’avance, presque lundi. Je me suis ennuyée comme un caméléon, j’ai repris tes expressions, tes soupirs, tes paroles. Pas besoin d’être une actrice très douée : tu croyais avec une telle ferveur au consensus de la plaie des dimanches, qui aurait pu penser autrement ? Je simulais : comment aurais-tu aimé une enfant insensible à ce malheur universel ? Il fallait être sans cœur pour ne jamais s’ennuyer à ce point. Je ne devais pas faire partie de l’humanité pour passer à côté d’une aussi pesante évidence, mais heureusement, tu ne le remarquais pas alors. Le dimanche à lui seul n’aurait pu être cause d’un état aussi lamentable. Il fallait conspuer la combinaison avec la province, la petite ville de province, mère de tous tes maux, où tu t’étais employée à revenir pourtant, encore et encore. Elle valait mieux qu’un village, mais moins, bien moins qu’une capitale. Tu avais des échelles quantitatives qui m’échappaient : à mes yeux tout était grand, même le plus petit trou de souris. L’expression trou du cul du monde était pour moi pleine de rires et de mystères, mais je prenais l’air las, je copiais ta mine blasée en toutes circonstances. Voilà où j’étais rendue avant même d’avoir commencé à lire. D’ailleurs, pourquoi lire ? Balzac, Maupassant et Zola, tu les avais collés d’office dans le sac des secrétaires de l’ennui des provinces, des dimanches. Tout ce qu’il y avait à dire sur ce sujet, ils l’avaient dit (alors, pourquoi écrire ?) et tu les proposais à ma lecture à venir comme autant d’alliés, autant de preuves que de tout temps, tout le monde maudissait les dimanches et l’ennui et la province, d’une seule et même voix (je ne les lirai donc pas). Une seule vignette échappait à ta vindicte dominicale, que tu produisais régulièrement. Non dans le but de proposer une échappatoire à cette fatalité, mais pour la crisper définitivement dans la déploration vaine du conditionnel passé. Tu avais vécu un (plusieurs, peut-être ?) dimanche remarquable, mais ils étaient perdus pour toujours. Au retour des vacances, vos parents vous avaient servi un petit-déjeuner en guise de dîner. Ça avait été merveilleux. Dans un premier réflexe salvateur, je tentai des reproductions du même. C’était non seulement vain, mais déplacé. Quelque chose qui aurait dû être continué avait été interrompu sans retour (qui étais-je pour prétendre à une réparation ?). J’essayai d’autres fêtes, d’autres rituels… sans effet. Tu cultivais avec tous les soins la plante en pot de cette nostalgie qui se détachait en miniature sur le fond brouillé des dimanches infinis et pareils. Pas touche ! Je faisais profil bas et à la longue, j’ai dû finir par y croire mollement. Pour dire la vérité, je ne sais plus très bien, mais j’observe que la vitalité de particule solaire des enfants se ternit à force de se frotter à la posture blasée des adultes. La lampe ne laisse plus sortir le génie. Les paroles se font rares (d’ailleurs, à quoi bon parler : tu sais d’avance ce que je vais dire, combien de fois devras-tu me le répéter ?). Finalement, je n’étais pas si mal, conservée dans le doux-amer, confite dans tes certitudes. La mort dans le froid est la plus douce, dit-on, on croit qu’il y fait chaud… C’était sans compter sur l’école gratuite et obligatoire. Au détour d’une dictée de fin de primaire, le chevalier Proust m’a réveillée. Ses dimanches avaient un air de déjà-vu, déjà-espéré, tous les sens à l’affût, des vitraux versicolores aux tablettes des pâtisseries. J’ai trahi l’ennui des tiens, et cela me vaut un bannissement à vie, dans lequel j’ai emporté Balzac, Zola et Maupassant, en lot de consolation.

Elle est en retard. Elle est toujours en retard quand c’est possible. Or c’est possible : nous sommes amies depuis si longtemps que nous n’avons pas le souvenir de nous être jamais rencontrées. J’écris jusqu’à ce qu’elle vienne. Un passage manquant (ou non) dans ce livre que je veux terminer. J’écris utile, j’écris en attendant, j’écris sur un mauvais cahier pour ce genre de texte de longue haleine. Il s’ouvre mal et je manque d’appui pour tracer des lettres correctes. C’est désagréable à regarder et je sens que ce sera désagréable à relire. L’agrément n’est pas vraiment ce que je cherche. Par « désagréable », j’entends cette nuance de mépris et d’agacement dans la voix de ma grand-mère quand elle qualifiait quelqu’un ainsi. Elle accentuait le – dé. Un casse-pied était une variante. Je pensais alors à un danseur maladroit et je riais. Aujourd’hui, j’ai l’âge qu’elle avait quand elle enrichissait mon vocabulaire de dizaines de manières différentes d’exprimer poliment l’exaspération. Derrière le mot presqu’enfantin, je perçois bien la force canalisée du marteau sur tous les petits os. J’hésite à reprendre mes pattes de mouches, à les saisir ici. Ce serait une bonne manière de les écraser. J’écris en attendant mon amie et je perds mon temps, j’égare le personnage, il se perd en considérations et perd ma considération. Il est récemment devenu un type imbuvable, ce ne serait pas un problème, mais s’il tourne aussi mal, c’est que je n’assume pas sa poésie, celle qu’il écrit et à laquelle je consacre pourtant plusieurs pages dans le livre que veux terminer. J’insiste inutilement. Je tarabiscote un moyen de mettre dans ses mains, comme par enchantement, Couleurs et Peintures de Coffignier. À quoi bon ? Encore un chéri à tuer. Quand je pense que ce matin même, j’étais visitée par l’intuition du cut-up, dans l’éblouissement d’un rêve éveillé ! Le bloc de savon blanc sur la faïence du lavabo ne s’embarrassait pas : ton type est imbuvable, pourquoi se donnerait-il la peine d’expliciter sa trajectoire. Un mot d’introduction (je devrais dormir, mais je vous réponds), une note griffonnée de son journal (Dans une fabrique de couleurs, l’atelier de précipitation est celui qui occupe le plus grand emplacement/Couleurs et Peintures, Coffignier, bouquiniste angle Saint Maur et…). C’était clair, c’était autrement que mes ressassis coutumiers. De ce courage, de cette franchise, il ne me reste que la face B. Je vois le chapeau de soleil de mon amie traverser la petite foule des baigneurs qui s’ébrouent et des belles alanguies au bord de l’eau. Pour terminer le livre que je veux terminer, il va falloir terminer d'abord celui que je ne veux plus écrire.

Au début, il n’était pas important. Je n’avais d’yeux que pour son patron, comme tout le monde, d’ailleurs. J’avais d’ailleurs organisé les choses dans cette optique, en engageant pour tenir le rôle de Selim Bassa, un acteur très charismatique. Il avait une telle part d’ombre, qu’elle engloutissait Osmin sans pour autant faire de lui l’homme de l’ombre. Selim Bassa était exotique comme le Légionnaire de la chanson et l’acteur qui interprétait le rôle disparaissant dans des pays lointains entre chaque reprise, nous nous offrions le plaisir inoffensif de ne plus très bien savoir où commençait l’un, où finissait l’autre. Mais les voyages de l’acteur, et son état au retour (bronzé et glorieux, une pierre de tigre au doigt, fêtard et roublard, malade et efflanqué, astreint à une vie monacale, philosophe et rigolard…) ajoutaient un nouvel épisode à la légende du personnage. Ce n’est pas une façon de parler : je les écrivais et les développais au fur et à mesure et chaque reprise se faisait sur cette base augmentée. Pas de risque qu’on puisse confondre Osmin et le chanteur qui l’interprétait, même si c’est bien toujours sa peau qu’on prête au jeu. Pourtant, c’est bien avec l’étonnement émerveillé du chanteur devant cette machine à jouer et son capitaine, qu’Osmin s’inventait. J’avais soupé des relectures au prisme de l’Islam radical, de Daech. La bouffonnerie de la bêtise ne m’a jamais inspirée non plus. La bêtise est la plaie du monde. Il y a toujours une troisième voie, la seule qui puisse ouvrir une porte qui n’existait pas l’instant d’avant et c’est la poésie. Osmin ne doit pas boire (parce qu’il est bon musulman, c’est ce qu’il croit, ou parce que ça le tuerait ?), qu’à cela ne tienne : le soufisme irrigue tous les échanges au Sérail. De même que L’Éloge du Vin (Al-Khamriya) d’Ibn al-Farîdh a marqué d’une empreinte indélébile toute la mystique musulmane, de même Osmin ne s’est jamais remis de la coupe délicieuse et pourtant vide que lui versait son acolyte, Pédrillo. Mais ce n’est pas la vérité intégrale. C’est seulement celle que nous avons servie au public, hilare. Toute l’équipe du Sérail a bu à cette coupe avec un même enchantement. C’est ainsi qu’Osmin est devenu quelqu’un qui échappait à tout contrôle, à toute dramaturgie. Il s’est invité systématiquement dans les textes que j’écrivais pour prolonger cette aventure qui nous avait occupés presque deux ans. Il a commencé à voyager sur l’ordre de Sélim, trop affaibli pour quitter la chambre. Il avait la mission d’acheter au Marché des Vacillantes du personnel pour leur étrange établissement. L’évocation de ses voyages aurait dû être une parenthèse, une respiration littéraire, une feinte, mais Osmin se perdait chaque fois davantage. Un jour, il n’est plus revenu et j’ai commencé à écrire officiellement son voyage. Le seul moyen était de me perdre avec lui. Je comptais d’abord sur une absence de deux ans. Elle permettait de régler habilement le reste en une ellipse habile. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, puisque nous étions perdus-perdus. Un moment j’ai espéré plier l’affaire en prenant exemple sur Ibn Battuta. En m’appuyant sur وعجائب الأ Tuḥfat an-Nuẓẓār fī Gharāʾib al-Amṣār wa ʿAjāʾib al-Asfār (« Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages » communément appelé « Voyages »), je parviendrai sûrement à nous ramener à la maison-Sérail en 25 ans… Mais là encore, ce n’est pas ce qui s’est passe. Osmin s'endort au bord d’un lac et son sommeil dure plusieurs années, pendant lesquelles l’Europe et le monde sont à feu et à sang. Quand il se réveille, tout ce qu’il aimait a plié bagage. C’est triste et ça mérite d’être raconté, même si je commence à avoir de sérieux soupçon sur mon bonhomme. Il n’en finit pas, il ne vieillit pas, il ne retrouve pas son chemin parce qu’il se fie aux signes. Au XXe siècle, les signes ne sont plus une boussole acceptable, ou du moins acceptée… Et il a peur de l’eau. Je ne sais plus comment je l’ai découvert. Une peur terrible que seul Selim ou la Soigneuse parvenaient un peu à apaiser, autrefois. Nous avons parcouru ainsi tant de chemins, jusqu’à revenir au point de départ de sa rencontre avec Selim. Le temps était devenu rond. C’est alors que j’ai compris qu’Osmin était un Djinn, égaré parmi nous.

J’ai toujours refilé les poses de portraits à mon amie Bénédicte qui refusait les poses de nu. C’est moi qui écris. J’écris aussi. Je ne vois pas comment sortir de l’autofiction, même en pleine fiction. Je n’aurais pas le temps de finir tous les livres que j’ai déjà commencés, pas tous, peut-être même pas un seul. Me concentrer est un super pouvoir, un délice et un crève-cœur. J’aime ce qui est complexe, c’est-à-dire doté d’un centre. Le conte est le point d’intersection de tout ce que j’entreprends (de tout, quoi que je fasse, comme on sait qu’on est perdu dans la forêt en repassant sans cesse devant le même chêne). J’écris sur notamment sur la peinture, alors que je n’y connais rien, chacun son attrape-mouche. J’ai cru pouvoir écrire pour me séparer de lieux, de personnes, de situations, mais écrire fait toucher du doigt ce qu’est la séparation : un certain nombre de feuilles interposées entre soi et ce dont on souhaite se séparer, autant dire que c’est une pauvre technique (mettre des kilogrammes, des kilomètres, des hectolitres d’alcool, ne fonctionne pas mieux), faire avec et s’intéresser à la forme que peut prendre cette épaisseur m’apparaît comme la seule solution (un livre bien épais peut servir de gilet pare-balles). Je jongle avec tellement de registres de langage au théâtre que j’ai du mal à n’en employer qu’un à l’écrit. C’est moi qui écris. Je jongle avec tellement modalités rythmiques dans les prosodies d’opéra, du lied, de la musique sacrée, que je sais qu’il n’y a qu’une bonne façon de faire tenir une phrase debout et qu’il s’agit de la trouver. Je compte souvent sur mes doigts en pensant que ça ne se voit pas. Je pense qu’on boit trop de café, que le café s’est mélangé à l’encre, aux photos sur Instagram et qu’on ferait mieux d’écrire et de parler en attendant le samovar, comme dans les pièces de Tchekhov, ainsi que mon ami Stéphane Mercoyrol se plaît à me le rappeler avec enthousiasme. Je suis épouvantablement persuadée que je ne sais pas écrire de théâtre, c’est tellement bête que ça ne peut être dû qu’à un mauvais branchement des vieux circuits électriques de la maison. L’aide que m’apporte le compagnonnage du Tiers Livre est incommensurable. J’ai hésité entre la bibliothèque et le théâtre, entre le social et le symbolique, et puis j’avais été suffisamment fille unique comme ça. Je remarque qu’il y a toujours une bobine de fil qui traîne sur mes tables de travail (je ne sais pas coudre). Si j’écris sur ma famille, c’est toujours depuis une hauteur de 1m10, max. Avant, j’étais mal (et mauvaise aussi) quand je ne pouvais pas écrire chaque jour, maintenant c’est passé dans le corps. J’aime écrire au café, j’ai grandi dans un café, j’aime écrire sur la table du café où j’ai grandi. Je connais des centaines d’histoires auxquelles je ne pense pas tant qu’on ne me parle pas. Parfois, je me réveille au milieu d’un texte sans savoir où je suis, où se trouve la porte, la fenêtre, le bord du lit, dans quelle maison, dans quelle ville, quand. Je ne trouve pas le temps d’apprendre par cœur de poème, alors que la découverte récente de la poésie de Forough Farrokhzâd est cousue sur mon cœur. En voyant Meryl Streep faire Karen Blixen improvisant une soirée de conte à partir de trois mots, j’ai dû être dévastée de désir (sinon je ne m’explique pas ce qui m’arrive depuis quarante ans). Je ne pensais pas écrire ce texte. Je ne peux plus être autre chose que pratiquante dans mes actes, je ne sais pas être pratiquante dans les dispositifs des autres (féministe pratiquante par exemple, comme ne pas l’être ? Ma seule respiration en fait démonstration. Mais plus avec les louves, même les belles louves grises, à ma façon, sur mon chemin, vous voyez ? Dans un geste profondément pensé, pas compensant). Je n’en reviens pas d’être si bien entourée, qu’autant de gens bien me parlent. Je suis assise sur une pierre plate au milieu d’un petit torrent en toutes saisons. On m’a fait reproche récemment de mon style abrupt, ce n’est pas mon style qui est abrupt, c’est moi : je suis abrupte, oui, comme les montagnes (et le même jour, on m’a dit que je ne parlais pas « pour des moutons », alors j’ai choisi mon camp, camarade). Je sais que j’ai une vie palpitante et ça me va que tout le monde n’en soit pas informé par voie de presse. La Nouvelle-Zélande me paraît bien plus loin que la Nouvelle-Calédonie, mais moins loin, cependant, que les endroits que je fréquente quand j’écris Le Sérail. Le soir, je sais comment je me couche et c’est la promesse d’un répit et d’une joie qui peut faire tenir toutes les journées. Le mot écrivante est encore celui qui dit le mieux ce qui se passe, comme dans Les Estivants de Gorki.

PERSONNE DANS LE MONDE ENTIER NE SAURA COMBIEN ELLE A AIME TOUT CELA COMMENT CHAQUE INSTANT

Victoria Street, en haut de l'escalier de réception au-dessus du grand bouquet de fleurs.

Toute une brocante, littéralement de briques et de brocs, avait été entassée dans la salle commune. Une écrivaine, dont j’ai oublié le nom était là pour mettre en prose la rencontre avec les résidentes. Il y avait si peu d’hommes que je ne pourrais pas jurer qu’il y en ait eu un seul. Les objets anciens étaient là pour faire parler, mais les vieilles langues fatiguées dans la fin de l’après-midi ne se déliaient pas facilement. Les regards n’étaient pas tendres sur les objets obsolètes, cabossés, ternes. J’avais une heure devant moi pour mesurer mon erreur, finalement toujours la même : présumer des autres par moi-même. Mon grand-père, brocanteur amateur, collectionneur de cartes postales anciennes détaillant sous tous les angles les lieux de son enfance et, après une pause parisienne, de sa vie entière, l’illustre Marcel, incollable sur le pourquoi du parce que de la moindre borne, conteur de chaque vieux pot, m’avait donné à croire que tous les vieux des villages partageaient cette gloire sans nostalgie de se souvenir. J’avais tort et ce que j’avais pensé comme un trésor de guerre n’était pour l’heure qu’un méchant miroir. Je m’étais trompée d’époque. Nombre des résidentes, comme ma grand-mère, aimaient le neuf, le pratique, ces choses qui avaient véritablement changé leur quotidien, sinon leur vie. Ce qui a révolutionné la vie des femmes, ce n’est pas la pilule, affirmait ma grand-mère, c’est le lave-linge. Et Jeanne préférait les Tupperwares aux faïences de Marcel, qu’elle conservait pourtant à portée de la main. Je regarde les visages des femmes qui m’environnent. Il y a entre elles toutes jusqu’à trente ans de différence. En comptant les soignantes, on ouvre facilement un demi-siècle. Quel étrange béguinage ! Je laisse le temps au temps, désespérant toujours de ma méprise, de cette cruauté involontaire, de ce manque d’à-propos, alors même que je venais pour faire causer. Je peux dire quelque chose ? demande une voix claire. C’est une des plus jeunes résidentes, je lui donne à peine soixante ans. Elle est en pantalon, avec un beau chemisier très coloré. Je voudrais parler de ce tableau. Devant mon air perplexe, elle désigne un grand cadre haut perché contenant un canevas. La broderie représente une scène d’intérieur. Une cuisine ancienne, un âtre où pend un chaudron, deux chiens couchés devant… Quel beau tableau ! Les chiens ont l’air si tranquilles, on voit qu’il fait bon vivre là. Son visage est tout cuivré d’enthousiasme. Le mot veut dire « avoir le dieu en soi » et, véritablement, elle porte en elle le genii loci de cette cuisine. Je regarde le canevas moche aux couleurs à la fois criardes et passées. Moi, je n’y vois rien d’autre qu’une faible évocation de Greuze et le souvenir des broderies de ma mère, qui mettait un point d’honneur à trouver de beaux modèles modernes. Je retourne aux yeux brillants de la femme habité par le petit Lar familiaris. Je considère à nouveau le canevas et toute la salle est prise, comme moi, dans ce va et vient. Comment voir ce qu’elle voit ? La femme s’enhardit : « Ils ont de la chance, les propriétaires de cette broderie, de pouvoir la contempler chaque jour ». Je l’envie, moi, de voir, comme j’envie d’autres de croire. Cette broderie a été mise au rebut par ses propriétaires, mais cette déchéance disparaît sous son regard. Je ne peux pas voir ce qu’elle voit, mais je peux voir qu’elle voit quelque chose qui la rend profondément heureuse. Je pense à Bergotte mourant devant le petit pan de mur jaune. Je me demande ce qu’une femme si vive et si jeune fabrique dans une maison de retraite. Le soleil de l’été se fait très doux dans la salle. Je ne sais plus ce qui s’est dit d’autre à sa suite, mais beaucoup ont pris la parole. L’écrivaine a écrit un texte que nous avons lu le lendemain, dans le bric-à-brac déménagé sous la halle du village. Quand nous en avons fini, j’ai acheté au brocanteur le beau tableau pour qu’il soit remis à cette femme qui le comprend. J’imagine qu’elle l’aura laissé dans la salle commune plutôt que dans sa chambre. J’imagine qu’elle n’en aura jamais épuisé la joie et qu’au jour de sa mort, elle aura su s’endormir devant l’âtre.

Dès la troisième phrase, les portes sortent de leurs gonds. Tout est grand ouvert et je me tiens sur le seuil du courant d’air, avec la jeune Clarissa, les vieilles mégères ivrognes et ce voisin qui la regarde sans qu’elle le sache (à moins que…). Cette fraîcheur est bien enviable cette année. Celle du matin de Londres, celle de la brise du bord de mer dont le souvenir s’invite dans les rideaux à peine le présent installé, quand je dois ruser pour ne pas m’endormir en lisant dans ma chambre aux volets clos. Mais la fraîcheur qui fait le plus défaut dans cette canicule de juin, c’est celle de la parole phatique qui pouvait lier simplement ensemble la pluie et le beau temps sans que la politique s’invite dans ces modestes rencontres d’ascenseurs, de transports en commun, de queues dans les magasins. Un auteur que j’estime a banni de son entourage virtuel quiconque évoquait d’autres juins torrides. Il ne peut voir là que minimisation ou mépris de la chronique d’une mort climatique dès longtemps annoncée. Il est pourtant bien humain de se ressouvenir de ce qui ne nous a pas tués. Cette évocation sans catastrophe ne nie pas la catastrophe, mais la remet, puisqu’elle sera toujours là demain et d’ici là, au moins, nous permet d’échanger quelques paroles, un souffle d’air. Nous pourrions par culpabilité nous en empêcher. Les fleurs de Clarissa, non plus que sa réception ne ramènent à la vie l’enfant de Lady Bexborough. Elles ne le tuent pas non plus. Comme Socrate joue de la flûte, je relis Mrs Dalloway, c’est ainsi que va le monde, la vie, Londres, ce moment de juin.

C’est Xavier Georgin qui m’a signalé le Dalloway Day, l’an passé. Il partait du principe que j’étais au courant. Je ne l’étais pas. Pour un peu, il ne m’en aurait pas parlé. Mrs Dalloway a cent ans cette année, m’a-t-il dit, ou quelque chose d’approchant. La vie culturelle tourne autour des commémorations comme le soleil autour de la terre avant Galilée. Voilà ce que j’aurais voulu lui répondre, mais il avait déjà enchaîné en précisant que nous étions dans les parages du Dalloway Day. C’est-à-dire qu’elle va acheter les fleurs elle-même un 13 juin 1923. Mrs Dalloway a cent ans ? Je m’en fiche comme d’une guigne : Clarissa, elle, a pour toujours la cinquantaine. Elle reçoit le treize juin pour l’éternité. J’ai laissé Xavier sur cette petite place où nous aimons à nous retrouver pour boire du café et parler des livres, et j’ai filé Gare du Nord. Pendant le voyage, j’ai réalisé que j’avais semé des Mrs Dalloway (en version originale et dans trois traductions), dans les différents lieux qui m’abritent depuis vingt ans. Pas un encore dans ma dernière bibliothèque. En sortant de la gare, j’ai foncé froncer le nez à la librairie, en chatte anglaise chipotant avec son ronron. Pas de VO en rayon, et une version française sans éclat, selon moi (Suis-je snob ? pourrais-je me demander à la manière de Virginia). Mais l’urgence était si grande de faire tenir le livre dans les 24 h du Dalloway Day, que je l’ai acheté sans tarder, sans non plus trouver dans ce volume imposé prétexte à remettre, à renoncer, à me dégonfler et j’ai commencé dans la rue, comme, avec le pain, on attaque le quignon sur le chemin de la maison.

Un fait : les oiseaux viennent boire

Dans le bol jaune à cet effet

Une preuve : l’eau disparue

Alors qu’il a plu

(Les théories tristes

En été sont irrecevables

L’évaporation, c’est du vent)

J’ai disparu de ta fenêtre

Le toit des roses s’interpose

Entre ton regard

Et ce jardin désormais mien

Un loup balinais

Se découpe dans la dentelle

De l’arbre avant l’aube

Quand j’ai abordé Don Giovanni, sous l’angle du mystère (genre dramatique au Moyen Âge qui mettait en scène des sujets religieux tels que la Nativité, la Passion, la Résurrection, des scènes tirées des deux Testaments ou de la vie des Saints), j’ai réussi à ne pas faire le moindre lien avec Les Dialogues des Carmélites. Trois années seulement séparent les deux spectacles, mais comme le rappelle mon ami Hamid Salmi : les poissons ne voient pas l’eau. Et d’ailleurs qu’importe que je n’aie pas fait de lien, il n’a pas manqué de se faire sans moi., ainsi qu’en témoigne la note d’intention de 2008 : Sur les tréteaux, sur le parvis… nous jouons un mystère. Il a pour titre : Il Dissoluto punito. Nous voyons un homme qui fait le mal autour de lui, violant, assassinant, réduisant au néant, à la fuite ou à la terreur la vie de ceux et de celles qu’il croise, pour finalement subir la male mort après avoir refusé de s’amender. Le mystère est le contraire du fait divers, le contraire de la comédie de mœurs, le contraire du drame. Le mystère est la représentation symbolique de cette lutte acharnée que se livrent, en chacun de nous, à chaque instant, la vie et la mort. La mise en abîme de la représentation sur le parvis montre l’œuvre sous son jour le plus nu, sans jamais tenter de niveler les personnages et les faits par un code de jeu unique. Tout se côtoie sans se dénaturer : la comédie, le drame, le religieux, le trivial, le surnaturel… nous ne rationaliserons pas le Sacré, ni le Merveilleux. Nous jouons l’œuvre de bout en bout en acceptant chacun de ses aspects : la belle mort du commandeur, la comédie des valets, la tragédie de la noblesse, le désarroi de leur rencontre, la fête du mariage, les masques, la statue qui parle, le dernier festin de Don Giovanni, la justice divine prévenant la vengeance des hommes et enfin la vie petite et obstinée qui succède à la mort terrible.

Hors de question, donc, de faire l’impasse sur le sacré, le surnaturel, et pour le mieux donner à voir, j’ai fait de Don Giovanni un prestidigitateur. Il faisait apparaître canne ou bouquet selon ses besoins, ainsi quelques flammes de pacotilles pour impressionner son valet. En revanche, dès l’ouverture on voyait se tracer sur rideau blanc d’un théâtre de tréteaux des dessins de croix, de chemin, qui in fine formait les mots du sous-titre de l’opéra (Il Dissoluto punito). La théorie d’une projection vidéo tenait mal et à ma grande surprise, personne ne soupçonnait qu’une machiniste, avec un pinceau au bout d’un long bâton réalisait l’inscription soir après soir, emportant la salle dans une énigme dès les premières notes. Tout ce qui touchait à la personne du Commandeur était traité avec des effets de machinerie à l’ancienne. Transpercé par la lame de Don Giovanni, il s’agrippait à un rideau rouge et l’entraînait dans sa chute, dévoilant un ange. Après sa mort, à la fin du trio des basses, l’ange lui tendait une main amie pour le relever et il le suivait au-dehors, laissant à sa fille la grande nappe rouge de son sang. Elle le serrait contre son cœur dans une chemise de nuit qui la montrait quasiment nue, offerte aux regards les plus impudiques (en réalité, une fausse nudité, peinte sous l’étoffe légère). Le grand voile sanglant était ensuite bu par le plancher du théâtre, aspiré avec une savante lenteur dans les dessous, si bien qu’à la fin des promesses de Don Ottavio, le plateau était vide. Les techniciens (machinistes et éclairagistes) qui devaient faire les reprises dans les opéras de Besançon et Limoges sont venus voir la première. L’un d’entre eux avait même un carnet sur les genoux. À l’issue de la représentation, la page était restée vierge. Il m’a dit, inquiet et ravi — ravi au sens premier du terme : otage, ôté, enlevé, saisi — : je n’ai rien vu. Je ne sais même pas comment vous avez fait. Je ne vois pas comment nous allons pouvoir refaire ça dans notre théâtre. Ces paroles me restent, dans les moments les plus ingrats comme dans les plus heureux. On peut dire que moi aussi, je fais du close-up, que tout n’est que trucs. Deux choses pourtant ne sont jamais chiquées : le désir de raconter l’histoire et sa contagion à toutes les équipes. Un désir si fort, si uni qu’il détourne l’attention comme un fleuve. Et le savoir-faire, la technicité et ses heures de travail.


Pour la mort des Carmélites, j’ai utilisé un effet sans trucage  plus (ou, plus exactement , avec un trucage à vue) : la surexposition. Lux umbra dei est (la lumière est l’ombre de Dieu) est un proverbe qu’on trouve parfois au bas des cadrans solaires. Une petite nonne après l’autre tournait le dos à la salle pour emprunter une allée centrale modestement surélevée et quand elle approchait du fond de scène deux rangées verticales de projecteurs, poussés à fond, l’éblouissait et tout le public avec elle. Dans la mise en scène — licence avec la vérité historique —, les condamnées étaient en habits civils et non religieux. Elles portaient des robes d’été dont le tissu léger, une fois pris dans le plein feu de l’exécution imminente, laissait voir la silhouette de leur corps, qui restait imprimé en noir sur fond d’or dans la persistance rétinienne des spectateurs, bien après qu’elles avaient disparu, dans un ultime saut dans la lumière. Chaque chanteuse, arrivée au bout de la passerelle, se laissait choir, puis roulait au sol pour sortir à jardin ou à cour, cachée par les grands rideaux noirs qui encadraient le couleur de lumière retournée à sa douceur initiale jusqu’à la prochaine marche à l’échafaud. La première réaction de l’œil face au projecteur est de se fermer, afin de se protéger. Mais j’ai parié que le désir d’accompagner jusqu’au bout ces petites héroïnes, de voir comment la mise en scène représenterait l’exécution et finalement l’addiction à l’image garderaient les yeux du public grands ouverts en dépit ou grâce à cette pénibilité.

Dans ma mise en scène des Dialogues des Carmélites, le corps de la Première Prieure disparaissait purement et simplement à l’arrivée de la Deuxième Prieure. La tombe symbolique où elle reposait (un drap noir la recouvrait) au vu de tous était escamotée. Dans le public, il y avait des gens pour voir le tissu replié dans les mains d’une des petites nonnes qui envahissaient le plateau pour l’intronisation de Madame Lidoine, mais pour ce qui était du corps, personne n’arrivait à solutionner ce mystère, qui participait, de facto, au Mystère. Tout le monde avait vu la Première Prieure mourir sur l’estrade au milieu de plateau. Au retour de l’entracte, tout le monde avait vu la chanteuse qui interprétait le rôle se mettre en place sous un drap blanc, pour la scène de la veillée. Tout le monde avait vu Sœur Blanche recouvrir ce drap blanc d’un épais drap noir. Et tout à coup, plus personne. Une dizaine d’explications me furent soumises pour ce tour de passe-passe bien innocent. Des spectateurs assistèrent aux trois soirées en se concentrant sur ce moment. Le procédé était bête comme chou, aurait dit Madame Lidoine et, pour dire vrai, je n’avais pas pensé un instant qu’il échapperait à quiconque. La Première Prieure était veillée puis enterrée dans ses habits de nonne. Quand les Carmélites entraient en masse, elle se relevait pour se joindre aux groupes en profitant de la confusion de l’arrivée de la nouvelle Prieure.

En ce qui me concerne, écrire (conter, mettre en scène, voire enseigner) va de déception en déception. La forme est par essence arrangement, tromperie, artifice. Le jeu de la forme est si puissant, que même dévoilé, il continue d’opérer. Après un spectacle, je fais visiter les coulisses à un groupe de mécènes. Ce qui les intrigue en particulier, c’est la piscine du décor. Ou plutôt comment, compte tenu de budgets de l’école, nous avons pu nous offrir un élément scénographique aussi coûteux. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’opéra de Paris et flairent l’embrouille. Pourtant, ils tombent de haut quand je leur fais emprunter l’échelle métallique donnant accès aux dessous du théâtre par une trappe ouverte. Une échelle et un rebord ont suffi à leur imagination pendant deux heures. Elle leur a fourni d’innombrables pistes (souvenirs, spéculations techniques, sensations…). La réalité les déçoit. Elle est trop mince. Personne ne veut savoir que la réalité n’est composée que de ce que nous y apportons ni que l’art consiste à nous défaire de ces apports pour en jouer à sa guise. Guise qui dépasse de très loin l’ambition de l’artiste.

On l’aura compris (peut-être), c’est le lien entre la déception (tromperie) et la déception (désappointement) qui m’intéresse. Ce que nous investissons (distillons, engouffrons) d’imagination dans une tromperie (un trompe-l’œil, une substitution, un conte) est irrécupérable. Une fois le pot au rose dévoilé, quelque chose de nous reste à y croire, parce que nous nous attachons très vite aux idées nouvelles (défavorables ou non) qui nous traversent quand nous sommes ainsi stimulés (conduits, dépaysés). Un attachement similaire nous empêche de couper dans nos textes alors même qu’il apparaît clairement à la relecture, qu’ils ne valent pas le détour. Le moment de cet errement (égarement, abandon), l’endroit où il nous a mené, quand bien même c’est une impasse (un cul-de-sac, un site de carte postale dévoyé), nous le reconnaissons comme nôtre. Comme davantage nôtre que tout ce que nous avions cru posséder ou être.

Le bon sens n’est pas la chose la plus appréciée dans le monde de l’art. En l’espace de quelques semaines, je vois deux écrivains enfoncer le même clou, au grand déplaisir de leur interlocuteur.

Lors d’une rencontre à Valenciennes, Grégoire Delacourt explique tranquillement que si ses romans se passent dans le Nord, ce n’est pas par sentimentalisme, mais pour faire l’économie de longues recherches.

Pour Mauvignier, dans Le Monde :

Quand je situe un livre dans un endroit que je connais, ce n’est pas un décor mais l’espace où l’écriture se déploie. Je n’ai besoin d’aucune documentation parce que je sais comment les pavillons sont faits, les rues sont faites, les fermes sont faites. 

Au XIIe siècle, déception a le sens de « tromperie ». Emprunté du bas latin deceptio, « action de tromper, d'être trompé ». Au XXe, déception indique fait d'être déçu ; désappointement. CNRTL

La précision de Grégoire Delacourt quant à sa motivation première pour situer ses romans dans le Nord fut, pour l’animatrice du club de lecture, une amère, une cuisante, une complète déception.

L’annonce par Mauvignier que Florent Cabanel n’existait pas, fut pour Alain Finkielkraut une cruelle déception.

L’an dernier j’ai pris des photos

Qui me soufflaient de courts poèmes

J’ai aussi écrit des poèmes

Illustrés avec un cliché…

Cet été n’a plus rien à voir.

Le titre de « consolateur »

Est partagé par le moineau

Effronté de chaises en tables

Par mon ami Pierre

Qui vient d’écrire le mot « clarté »

Par la franchise des montagnes

Et par ce poème

Loin d'être fini

La journée est encore jeune

La montagne est seule

À se baigner dans l’eau ombreuse

Jusqu’après dix heures

À l’adieu de sa déesse tutélaire Hippolyte, mourant, répond :

Salut à toi aussi, vierge bienheureuse ; et puisses-tu quitter sans peine notre longue intimité ! Je fais ma paix avec mon père, puisque tu le veux : car j'ai obéi jusqu'ici à tes paroles.

Euripide termine cette pièce tout entière consacrée aux ravages du désir, par deux grandes scènes d’amour. Celle de la déesse et de celui des mortels qu’elle chérit le plus. Celle du père et du fils. Cet amour s’agit. Le mouvement de son visage pour se détourner de la mort de son protégé est à la fois première et ultime caresse de la chaste déesse de la chasse. Tout l’air du théâtre est mis en mouvement par ce simple geste (par la simplicité tragique de ce geste). Un souffle passe sur le visage d’Hippolyte. Quant au père, il tient le corps de son fils dans ses bras jusqu’à la fin.


Je le vois ; mais les larmes sont interdites à mes yeux

Autre leçon tragique : les larmes ne sont pas la mesure du chagrin. Sans cet exutoire, le public ne peut que deviner l’infinie de la peine. L’imagination du public vaut toujours mieux qu’une démonstration. L’impossibilité des larmes offre en outre à l’actrice l’accès à une terre inconnue. On peut commencer à parler des dieux, de jouer des dieux, loin de la cité.

Face à l’interdiction de contrevenir au dessein de Vénus, Diane trouve par la parole, le moyen de la contester en se plaçant au plus près d’Hippolyte :

sache-le bien : si je ne craignais Jupiter, je ne me serais jamais résignée à la honte de laisser mourir celui des mortels que je chéris le plus.

Cette déclaration est riche d’enseignements sur la plasticité du cadre tragique. Si diane est entravée dans l’action, elle ne l’est pas dans la parole et elle fait apparaître, comme un éléphant dans la pièce, la pleine mesure de son désaccord. On ne pariera pas sur la solidité de sa résignation : on entrevoit d’autres parties à venir, notamment celle de la guerre de Troie d’où émergeront les Dieux non-naturels , tels que les nomment Calasso dans Les Noces de Cadmos et Harmonie, la nouvelle donne :  Minerve, Artemis, Apollon et Mercure. Cette nouvelle génération de dieux ne saura plus s’asseoir aux banquets des mortels et ne leur proposera plus que le heurt comme mode relationnel, comme héroïsme, comme érotisme.

La déesse révèle la face cachée de l’intrigue — et qui mieux pour ce faire que Diane —. Vénus a brouillé les cartes.

La déesse révèle la face cachée de l’intrigue — et qui mieux pour ce faire que Diane, dont le nom porte la marque de l'incarnation féminine de la lumière du jour—. Vénus a brouillé les cartes. Elle témoigne du désarroi des Dieux (là où Gérard Pfister me ramène avec Jardins suspendus) :

telle est la loi établie parmi les dieux, que, loin de nous opposer au dessein arrêté de l'un d'entre eux, nous nous effaçons toujours devant lui.

Cette même limite est formulée par les fées : « Je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait » (Perrault / Belle au bois dormant). La douzième fée s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi ».(Grimm / Belle au bois dormant)


Tout près de la mort, les dieux ne savent encore quoi faire. Des deux côtés, il y a tant de besoins. Mais depuis tout ce temps qu’ici l’on meurt, il y a plus de monde là-bas.

Ces vers de Gérard Pfister brillent d’une lumière ancienne. Un des moments les plus déterminants de ma formation théâtrale, (il vaudrait mieux que je dise de ma vie de théâtre), a consisté à monter m’assoir en haut d’une échelle et à tourner la tête. Dans le cours de poétique de François Regnault, nous bricolons une lecture dans l’espace du Hippolyte d’Euripide. Je joue (à) Diane. La petite scène est pratiquement vide, sauf pour l’escabeau qui sert à changer les lampes des quelques projecteurs dont les salles de cours sont équipées. La déesse n’apparaît qu’à la fin de la pièce, pour la fin d’Hippolyte. Elle parle longuement à Thésée et à son protégé. Puis sentant l’imminence de la mort, elle exhorte Hippolyte à ne point haïr son père, joué par le destin. Puis elle a ces mots :

Adieu : car il ne m'est pas permis de voir les morts, ni de souiller mes regards par de funèbres exhalaisons ; et déjà je te vois approcher du moment fatal.

Comprendre soudain qu’il n’était pas nécessaire de descendre de l’échelle, que détourner mon regard suffisait à rendre visible pour tous la séparation irrémédiable, le découvrir dans le fil de la lecture sans l’avoir prémédité et l’agir en percevant dans l’instant la mesure du tragique, tout cela m’a profondément et durablement bouleversée. Cet instant de lucidité est devenu le phare perdu vers lequel je dirige chacun de mes pas sur scène, chacune de mes paroles de théâtre. J’en aperçois régulièrement la lumière sans pour autant pouvoir dire exactement où il se trouve, sans pouvoir jamais rentrer au port.

L’âne Trau-Trau apparaît dès que j’entends le mot Trauma trois fois en moins de dix minutes.

Ce serait drôle de se faire sortir de cette rencontre proprette comme deux ivrognes en fin de soirée, ou deux terroristes des signatures en librairies….

La médiatrice de cette rencontre littéraire est cachée à mes yeux par un pilier. L’auteur l’appelle par son prénom, Jessica. Chaque fois, je m’attends à voir apparaître Jessica Fltecher d’Arabesques (Murder she wrote). Il est possible que la déception que je ressens me donne des envies de meurtre(s). J’ai la vanité toujours de croire que la grâce m’attend à chaque coin de rue.

« Qui lit, qui lit… », chatouilles d’écrivain.

Il est aussi question de la mère des CDs.

Blanchissant, l’auteur évoque l’effet d’hiver. La clim est à fond.

Étrangement, l’absence d’intérêt de cette rencontre littéraire laisse entrevoir, en amont, une préparation palpitante. Je pourrais en écrire la pièce : une heure trente de débat échevelé, puis, après l’entracte, on assiérait trois mannequins de vitrine sur une petite scène, avec des bouteilles d’eau et on diffuserait pendant une vingtaine de minutes l’enregistrement d’un échange insipide où l’auteur n’aurait cependant pas  la liberté d’articuler plus de deux phrases d’affilée. En mettant le volume à fond, l’eau tremblera dans les verres.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. C’est aussi avec un couteau que le chasseur libère les proies du ventre du loup. Le même qu’il a utilisée pour prendre à la biche le cœur qui ajournera la fin promise à Blanche Neige.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. Parfois, les balles perdues traversent. Le loup avale sans mâcher. Le chaperon et la grand-mère sortent du ventre ouvert sales, mais indemne. Faut-il conserver l’habit troué ? Ou l’étonnement de la grâce ?

Ça m’est arrivé. C’est arrivée jusqu’à moi. Une lettre à la mauvaise adresse, on la renvoie à l’expéditeur. Un appel erroné, on dit : « Ce n’est pas moi, êtes-vous bien certain d’avoir le bon numéro ?». Un bruit de la rue, il dérange, mais il n’est pas particulièrement destiné, on peut fermer la fenêtre, après coup, et retourner à ses travaux.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. Pas lieu de s’installer.

J’aime immédiatement D. C’est un privilège de l’âge, de moins se tromper en matière de vêture, de littérature, de destination, d’amitié. On pourrait parler à la manière baroque des Goûts bien trempés.

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