CARNET DES JOURS SUIVANTS 1001 à ...
- Emmanuelle Cordoliani

- 5 févr.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 heures

Tu connaissais le modèle ?
On se connaissait tous, les modèles, les plasticiens, ceux qui, comme moi faisaient les deux, on les appelait « les culs » (rires), diminutif de l’expression « avoir le cul entre deux chaises ».
Tu étais un cul ?
Eh oui ! Comment faire autrement ? (Rires) On se connaissait tous, mais ça dépasse les personnes ce qui se passe dans une toile, dans une installation. Il faut accepter ça.
Tu comptes les gens pour rien qui inspirent ton travail ?
Pas du tout. Les muses sont le point d’appui qui donne la force, la force physique de soulever le monde.
Il y a davantage d’hommes-muses que de femmes-muses dans ton œuvre.
Oui. Les femmes inspirent autrement. Elles expirent autrement aussi (rire). Elles sont pour moi du côté du levier, plus que du point d’appui. Elles sont en moi. Je ne les vois pas bien.
À l’ère du gender fluid, tu tiens ce postulat ?
Pourquoi non ? Je ne parle pas de genre. Je parle de sexe. Je prétends vivre avec mon temps, pas avec celui des autres. Il y a des distractions que je ne peux pas me permettre. Et je ne peux pas mentir : quelque chose dépasse la perception des unes ou des autres. Y compris la mienne. Quelque chose échappe. Quand les gens viennent me dire : j’ai vu votre expo… je n’ai pas tout compris. Je leur réponds : moi non plus. Et ils croient que je plaisante. Alors que c’est le plus pur morceau de vérité pure qui sort de ma bouche. Moi non plus, je n’ai pas tout compris. C’est ce qui fait contact entre nous.
Revenons à la troisième séquence et à S.T… comment t’est venue l’idée de la construire autour de ces trois toiles si particulières ?
Aucune idée ne me vient : je possédais ces toiles. Je les ai achetées quand ça m’était encore possible.
De son vivant ?
Oui, dans son petit atelier rue Bouvreuil, juste au-dessus du square Verdrel où… Il habitait au rez-de-chaussée dans la cour intérieure d’un ancien hôtel particulier. Dans les anciennes écuries. Les autres avaient été transformées en garage et tous les matins, il était réveillé par le bruit des bagnoles. Il se levait la tête à l’envers et commençait à travailler. Il prenait un malin plaisir à laisser regarder son bocal par les voisins d’en face qui avaient une vue plongeante dans son appartement. Il peignait ses scènes de nus masculins dos à la fenêtre, pour qu’ils puissent bien les voir. Il a tout de suite eu son style. Cru, tranchant, brutal. Sans équivoque. À treize ans, déjà, il dessinait comme ça. Même un arbre, un pont, une copie de la Joconde…
La série des trois « habillés » ne répond pas du tout à ce style dont tu parles.
On reconnaît pourtant son trait, mais c’est vrai qu’elle est d’une autre… période, bien qu’elle ait été peinte en même temps que des toiles plus caractéristiques du style S.T…
C’est pour cette raison que tu l’avais acquise ?
Il faudrait dire ça. C’est probablement vrai, mais ce n’était pas conscient. Il me les a vendus sur un malentendu. Oui un « trop perçu » : quand je les ai vus, je lui ai dit tout net qu’il était amoureux (enfin). Il m’a cédé la série pour avoir l’air détaché. Il pensait sûrement qu’il aurait l’occasion d’en refaire sur le même modèle… Moi, je l’ai achetée pour le geste : j’avais un peu d’argent pour la première fois de ma vie. Je posais et j’étais bien cotée comme modèle. Et puis j’avais fait de la figuration à l’opéra de Rouen dans Pelléas et Mélisande. Les conditions étaient pénibles : on était dans l’eau du matin au soir, alors il y avait eu une prime… Bref, j’avais mille francs d’avance et je voulais impressionner par ma clairvoyance et ma foi dans l’art. Aujourd’hui, je peux dire qu’autre chose me liait à ces trois toiles exceptionnelles. Elles me bouleversaient, elles savaient quelque chose sur moi, sur mon désir, que j’ignorais… qui est le courant profond de 5 Séquences. Sa rivière souterraine.
Tu peux être plus claire ?
Je ne crois pas. Le trouble, c’est exactement le contraire de la clarté. Or c’est de cela qu’il est question ici. Je ne veux pas en parler davantage. J’ai essayé déjà d’aborder cette zone flottante dans les textes (trop nombreux à mon goût) qui constitue l’approche (NDLR : Voir le chapitre titré L’approche, en ouverture du catalogue).
Tu peux nous dire dans quelles circonstances tu es devenue la conservatrice des œuvres de S.T ?
Oui, on peut vraiment parler de circonstances. À sa mort, on peut s’en douter, il n’avait pas laissé le moindre testament.
Tu devrais dire en quelques mots comment elle est advenue…
C’est hors de question.
Je mettrais une note de bas de page ?
C’est ton problème. Donc, pas de testament, son œuvre est allée tout droit à ses parents. Ils étaient déjà âgés et accablés par cette mort de leur fils. Cette mort-là, j’insiste. De son homosexualité, il ne pouvait être question de son vivant, ça ne s’est pas arrangé alors. Or, c’est très difficile de dégager ses toiles de cet aspect de sa vie, le sexe, les hommes. Bref, ils ne savaient pas quoi faire et le legs était très important.
Tu parles de la quantité des œuvres ?
Je parle de l’ensemble : quantité, variété, notoriété… et de sa côte qui s’est envolée dès que les journaux ont annoncé sa mort. C’était répugnant. Tu comprends, dans les années SIDA, les artistes mâles tombaient comme des mouches. Le marché de l’art en a fait son beurre, mais à la longue, on s’est lassé. Quand S.T. est mort, sidéen, certes, mais assassiné, ça a relancé la machine. Pasolini, main dans la main avec Gustav von Aschenbach et Sébastien Venable, c’était répugnant. Ses parents étaient complètement dépassés. Le jour de son enterrement, ils n’en revenaient pas de voir tant de monde. C’est vrai que toutes les fouines de la ville formaient cortège avec ces pleureuses qui raffolent des faits divers… Ils m’ont dit qu’ils ne savaient pas que leur fils était si connu. Ce qu’ils ne voulaient pas savoir, c’était surtout qu’il était un très bon ami et que la majorité de celles et de ceux qui « avaient pris le train », comme on disait avec un sourire qui faisait mal, l’avaient de près connu.
Tu l’avais de près connu ?
Oui et non. Moins que d’autres. Mais depuis longtemps. Une de celle qui l’avait connu depuis le plus long temps. Je connaissais aussi ses parents et son frère aîné. Ils se sont débattus avec cette calamité d’être devenus légataires universels de leur enfant et surtout, soyons francs, d’une œuvre avec laquelle ils ne voulaient pas être associés. Ils ne lui ont pas survécu très longtemps. Lui d’abord, elle ensuite… Son frère avait commencé l’inventaire, dantesque : S.T était un vrai coucou et on trouvait de ses carnets, de ses toiles et de ses dessins partout. Chez les uns les autres, dans leur maison de famille à la montagne, dans sa salle de cours aux Beaux-Arts, dans des squattes à Rouen, à Paris, à Rome, à Berlin…
Tu l’as aidé ?
Non. Oui. Un peu. Il a réussi à regrouper pas mal de choses et comme il est juriste, il a vite limité les dégâts avec une fondation. Mais il s’estimait inapte à statuer sur des questions… morales, éthiques, esthétiques. Il m’a appelée.
Pourquoi toi ?
Il a invoqué une raison susceptible de calmer un peu le scandale qu’allait causer n’importe quelle nomination à ce drôle de poste : la récurrence de mon nom dans les carnets de S.T. J’ai gagné au poids. Ce qui me fait rire parce que si j’y apparais si fréquemment, c’est souvent parce qu’il est en pétard contre moi.
Pourquoi ces colères ?
Bah, pour tout et pour rien. On s’est connu presque à l’enfance. Mais le plus pénible pour lui, c’était qu’il me pensait libre, alors qu’il était si empêché.
Tu étais libre ?
Il ne voulait pas voir mes entraves. Si j’avais été si libre que ça, j’aurais eu, comme lui, une création plus simple, plus directe.
Sur quel plan ?
Eh bien, pas de dispositifs, pas d’installations. Du dessin, de la ligne et c’est tout.
Tu veux dire que les formes que tu crées répondent à une certaine… censure ?
Je parlerais plus volontiers d’un besoin du secret, de la cachette, du double fond.
Tu préfères le demi-jour.
En quelque sorte… Parfois même, l’ombre. Voire la nuit…
Voir la nuit, ça ferait un bon titre pour une rétrospective.
Quand je crée un dispositif, je sais que la forme qui en sera exposée finalement n’en sera jamais que la trace, le reste, un support de non-dits. L’ombre donc.
C’est ce qui permet au public d’y trouver sa place, non ?
Bien sûr. Le regard réinvente, s’approprie, équilibre…
Et tu restes cachée.
Oui.
L’actualité des maisons à vider, à vider tôt ou tard, des maisons des morts présents et à venir qui finissent par former une rue, un quartier, un village, avec la mienne dedans, même si le numéro n’a pas encore été clairement attribué… Le courage me manque pour aborder seulement question du tri, alors pour le faire… Je n’avais pas pensé à la technique, proposée par Juliette Derimay, d’ouvrir la fenêtre par jour de grand vent en priant pour que tout s’envole. Récemment pourtant, dans mon méchant quartier, un gars s’est pris un coup de folie : hésitant à se défenestrer lui-même, il a jeté tout le contenu de son appartement sur le trottoir (frigo compris), une fois qu’un petit groupe de passants le nez en l’air s’est attroupé là, bientôt renforcé par les pompiers à grande échelle. Contournant le tas pour rentrer chez moi, quelques heures après le chaud du moment, j’ai simplement remarqué qu’il y manquait le numéro des encombrants. Rien d’aussi révoltant que les décharges sauvages qu’on croise en forêt. En ville l’amoncellement et sa rage prennent tout de suite un air d’installation. Apprenant, plus tard, le détail de l’affaire, j’ai d’ailleurs pensé : « Everybody wants to be in showbusiness ». En ville, je suis cynique, comme ses hordes de chiens sauvages qui couraient dans les rues de Sofia et de Varna à mon premier voyage. Ils avaient disparu par la suite. Ça n’augure rien de bon en ce qui me concerne.
Un poème n’est pas
La grande lavade
Dont l’air enneigé
Débarbouille d’un seul coup
Les petits visages d’hiver.
C’est peut-être l’obstination Chaque matin comme au bassin De s’asperger d’une eau si froide Qu’on n’en revient pas Ou le gant glacé Sur le front malade
Le poème n’est pas
Cette bonne nuit de sommeil
Sacrifiée à le coucher là
Sur la page blanche
Comme une enfant en caoutchouc
Qu’on dévêt en lui murmurant
Une chanson douce
C’est ton lit et c’est ta maison
Nous voilà rentrés
Il est le contraire Ce réveil pénible D’un corps engourdi Tendu vers le jour Attaché encore à la nuit Vaincu volontaire La reconnaissance douteuse De la chambre, de la date De l’âge et de l’heure
Un poème n’est pas
Une consolation pour toi
Mais un lot pour moi
De consolations
Entassées dans un vieux carton
Où un hérisson a dormi
Un poème n’est pas
Un croissant au beurre
Ni un café noir
Mais tout à coup ça se discute
Un poème n’est pas
La panacée pour rejouer
La dernière conversation
Dont nous sommes les naufragés
Un poème n’est pas
Si facile à retenir
Qu’on ne doive le réécrire
Chaque jour encore
Un poème n’est pas
Efficace contre la tristesse
Mais raté, oui, contre la joie
Ne crois pas en l’impression lisse
Propre à ces bateaux de croisières
Leurs baies vitrées semblent d’eau même
Beau miroir du fleuve
Ce sont les sirènes du Rhône
Sois sûr que leur charme s’efface
Au premier bruit des moteurs.
Tu dis que tu sauras quoi faire
Une fois moi morte
Je dis que moi pas
Si c’est toi d’abord
C’est bien parler pour ne rien dire
Oublié le déjeuner
Dans son petit sac
Mais pas la lettre de condoléances
Il comprend qu’il ne relira pas les lettres. Vider la cave l’a vidé de ce devoir. Il faudrait tout relire, mais il est mort avec le père, ce « il » qui faudrait. Qu’il fallait. Qu’il fallût. Qu’il phallus. Dans un seul petit carton, il conserve quelques objets totémiques, quelques papiers, quelques masques anciens. Il n’est pas sûr qu’il s’expose encore à l’intensité de leur regard. Pas sûr. Le carton n’est pas fermé, mais la cave est vendue dans le lot de l’appartement de sa nouvelle vie d’alors. Les masques dépassent. Tant qu’il est seul, ils sont dissimulés par la table. Ils réapparaissent chaque fois qu’il donne un dîner. Avec l’aide des invités, il tire la table au centre de la pièce et le carton est dévoilé. Il raconte la cave, les lettres, l’autrefois. On dîne légèrement sous l’œil des ancêtres. C’est un dernier petit carton. Il n’empêche pas la vie d’à présent. On prendra garde à ne pas cogner dans le carton en remettant la table en place : « ça rentre tout juste ».
Tout à coup, ça parle De madame Columbo au comptoir On la voit seulement dans la parole Comme Dieu, mais à la télévision Tout à coup, ça parle
À l’arrière de ta tête Tu gardes la nuit Entremêlée à tes cheveux.




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