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CARNET DES JOURS SUIVANTS 1001 à ...

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 5 févr.
  • 40 min de lecture

Dernière mise à jour : 31 mai

© Frank Herfort 
© Frank Herfort 

Elle est encore étudiante, quand une de ses premières nouvelles remporte un prix. Avec l’argent, elle s’achète une cafetière. Bien des années plus tard, elle comprend qu’elle sait écrire.

Une jeune femme, un enfant au bras. Son chien s’arrête à la porte de la boulangerie sans qu’elle ne lui demande. Un chien avec une touche de loup. Grandes oreilles, pelage noir et roux. Inquiétant, paisible, beau. Finalement, il va chier au pied de l’arbuste de la terrasse, puis retourne attendre sur le seuil. Elle n’a rien vu. Ils repartent en cortège, cafés, bébé, femme et le chien qui ferme la marche.

Le matin, on se salue. Il faut bien mettre la parole en route et nous sommes si peu nombreux pour tourner la manivelle entre 7h et 7h30. Et puis la fraîcheur merveilleuse est donnée en partage. Nous nous saluons en sociétaires du matin.

La voisine d’en face s’étonne par trois fois de ma présence matinale, en terrasse, derrière son rideau. Elle finit par ouvrir la fenêtre pour me regarder franchement. Elle a un air mécontent très amusant. Un petit garçon que je connais dirait « La rouspétance », avant de finir son jus d’abricot en faisant des bruits de batracien avec sa paille.

Une jeune femme à grande jupe verte court légèrement dans le matin. Ses sandales ne font pas un bruit sur le bitume. Elle ressemble à une ancienne élève qui, je crois, est devenue une amie, Margaux. Elle lui ressemble au point que je voudrais qu’elle soit là, l’interpeler et lui offrir un café face aux montagnes.

L’homme entre dans la boulangerie, mal réveillé à 7h22. Il demande à quelle heure ouvre la boulangerie (à 7h).

Le poète a peint

Ces montagnes bleues

Et depuis, il marche

Le poète a peint

Ces montagnes bleues

Il fallait un point

Le poète a peint

Ces montagnes bleues

D’un unique trait

Le poète a peint

Des montagnes bleues

Quand tout disparaît

Les montagnes restent

Le poète a peint

Des montagnes bleues

Et sa silhouette

Avec la même encre

Le poète d’encre

Marche vers les montagnes bleues

La neige n’en a jamais fini

Avec ces deux-là

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Eh ! Citrouille Amère !

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Je le perds de vue quand je bois

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Je rêve que je l’interpelle

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Sur un fond de neige granitique

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Tout à son élan immobile

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Indifférent à mon regard

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Toujours en avance

De trois pas sur moi

Le poète marche

Vers les montagnes

d’encre bleue

Sa foulée figée

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Petit bol fumant

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Je marche avec lui

Le poète marche

Vers les montagnes d’encre bleue

Toujours en approche

Un livre est une boîte. Une boîte à secrets au mécanisme si complexe qu’on l’oublie. Les petits enfants d’avant la lecture nous le rappellent. Ceux-là n’y voient que la boîte. Il faut les voir secouer le livre pour en faire tomber quelque chose et comprendre à leur mine déçue que ce quelque chose est autre chose qu’un marque-page, la fleur sèche d’un vieux printemps ou l’interdiction de « faire du mal aux livres ». Ils savent qu’un secret est caché là-dedans qui les intrigue, les effraie, leur fout les nerfs en pelote. En barbouillant les pages, ils espèrent le faire réagir ou en priver les autres, ces mages qui se plongent dans les livres sans images et sans son. Certains se laissent prendre à la promesse : tu verras quand tu sauras lire. On se garde bien de leur dire qu’il faudra réapprendre à chaque livre. Et que c’est là tout l’intérêt de la chose, en même temps que sa cruauté : il y aura des livres pour se refuser obstinément. Ils nous coincent dans leur mécanisme et nous le faussons irrémédiablement. Ils demeurent ni ouverts ni fermés, chaque relecture nous vouant à la cage de fer de notre imaginaire sans imagination.

Un livre est une boîte. Une boîte à lettres semblable à celle d’un jeu de Scrabbles, consonnes, voyelles, une fois la partie terminée. Pas de points à marquer. On peut éventuellement compter sur les X ou les E, pour déplorer leur surnombre ou leur disparition. Un livre est aussi une boîte à lettres jaune et bleue des PTT. Il contient un message timbré qui méritait d’être écrit, même s’il n’est pas certain qu’il trouve ses destinataires. D’ailleurs les pages qui l’enveloppent sont blanches le plus souvent, preuve qu’on ne sait pas très bien à qui il s’adresse. Ne pourrait-on pas dire qu’un livre est un tronc d’arbre creux, dans ce cas ? Mais d’autres fois, un livre est une boîte à lettres de la matière translucide des bouteilles jetées à la mer, ou enterrées dans le sol du camp d’internement de Vittel et qui contiennent le corps du message.

Un livre est une boîte. Il peut être ouvert, entr’ouvert, fermé ou celé. L’ouvrir n’est pas la seule ni la meilleure manière de connaître ce qu’il contient, puisque son contenu excède son contenu (pensons aux diables sur ressort et aux petites ballerines en reflets, ainsi qu’à la lourde sensualité des parfums insoupçonnables tant que la boîte est close), puisque son contenu est incertain même dévoilé, même traduit (un objet énigmatique par nature ou par sa présence dans la boîte dont chaque explication porte un arrière-goût inapproprié, une sensation de « presque » égale à celle donnée par le retour d’un mot trop longtemps perché sur le bout de notre langue), puisqu’enfin l’auteur lui-même ne comprend qu’après coup et bien longtemps après la publication ce qui l’a amené à passer tant d’heures à cette curieuse occupation : remplir une boîte de mots assemblés en phrases et en chapitres. Comme dans le cas d’une boîte qui passerait de génération en génération sans plus être ouverte, l’oralité peut suffire à garantir la transmission d’un des contenus du livre. L’à-peu-près, la subjectivité et l’invérifiable de cette façon de faire scandaliseront surtout les personnes qui n’ont jamais lu de livres de leur vie. Il suffit d’avoir lu un seul livre (c’est-à-dire de l’avoir au moins relu une fois) pour savoir que les phrases sont des ponts de sables qui disparaissent avec l’éloignement des yeux, dès la page tournée, parfois même avant. La phrase à peine parcourue explose aux quatre coins de la mémoire et des sens, ou bien elle se commue en un rêve qui ouvre les portes d’une attention flottante et suave, ou encore elle est happée par un sommeil délicieux qui ferme les yeux sans ôter les lunettes, ni éteindre la lampe. (Cette dernière image donne à penser que les gisants et les gisantes qui telle Aliénor d’Aquitaine sont représentés avec un livre ouvert sur la poitrine sont ainsi voué au dormir le plus doux qui se puisse souhaiter). Si on ouvre plus cette boîte qui est dans la famille depuis plus d’une centaine d’années, c’est tout simplement que l’histoire qu’elle véhicule ainsi est bien meilleure que tout ce qui pourrait se trouver dedans. Ainsi de nombreux livres : ils gagnent à être racontés, évoqués, cités. Alors, ils restent « en circulation », bien plus sûrement que par la réédition. L’une n’empêche pas l’autre, reconnaissons-le, mais c’est bien de la bouche à l’oreille, par un juste retour des choses, que leur légende s’accroît.

Un livre est une boîte. Le contenu de l’un et de l’autre ne peut jamais être listé exhaustivement, sauf à prendre des récits pour des lanternes. Il faut être bien naïf pour croire que le contenu de la boîte d’allumettes de la petite fille du conte se compte en allumettes.

Un livre est une boîte qui embaume, au sens qu’il sent la colle, le papier, le fil, le temps passé là-dedans, l’humidité des fenêtres toutes proches, le bois de l’étagère… Un livre n’est pas là pour conserver des corps rigides avec une apparence de vie. Plutôt le contraire : contenir des corps vivants sous la forme de lettres.

Un livre est une boîte. On peut se rapporter aux mots inscrits sur le couvercle ou sur la couverture pour se faire une idée de ce qui se trouve à l’intérieur. On peut se référer aussi à ce qu’on nous en dit, si le couvercle ou la couverture sont vierges de toute inscription. (Rappelons le cas d’un livre qui contient un aviateur qui dessine une boîte qui contient un mouton.)  La parenté des mots couvercle et couverture dit à la fois qu’un livre est une boîte et qu’il contient quelque chose de toujours vivant. On ne met pas du vivant dans une boîte. On ne referme pas un couvercle sur du vivant, seulement sur du mort, sur un macchabée ou sur du pasteurisé, du conservé. La couverture, elle, prend soin, borde, emmitoufle.

Un livre est une boîte. Il en a l’épaisseur, c’est-à-dire n’importe laquelle et parfois la boîte est si mince, si peu profonde que sans l’inscription sur son couvercle, on ne pourrait pas savoir ce qu’elle contient. Il faudrait alors deviner : des paillettes, du sel, un fil, une mèche de cheveux, un carreau de chocolat ? De même, certains livres sont si fins, que leur dos ne supporte pas la moindre pièce de titre. Imaginons encore une boîte faite pour disposer bien à plat un morceau de ruban chéri, un timbre ou une chaînette d’or à maillons ovales sans pendentif. Un livre est une boîte quand bien même il ne comporterait qu’une seule page, l’important c’est qu’il contienne, sa capacité à contenir, comme pour la boîte, dans le cas extrême où elle serait vide, ou la page blanche, un livre n’en serait pas moins une boîte et la boîte, une boîte. L’inverse est faux : une boîte n’est pas un livre.

Un livre est une boîte. Il en a le format. Principalement rectangulaire, bien qu’on trouve des boîtes cylindriques pour ranger les pâtes et les tableaux, des boîtes en forme de cœur au rayon fantaisie et il en va de même pour les livres. Mais en règle générale, dans les sacs, les poches, les bibliothèques privées, intimes, universitaires, publiques… les livres ont le format d’une boîte rectangulaire.

Des dizaines de premier mai

Fleurissent encore

Dans le jardinet bien tenu

Du vieux monsieur après sa mort.

 

Il aimait les fleurs

Dans les chambres, les papiers peignent

Des jardins secrets

Pour tous les âges de la vie

Il n’y a qu’un arbre

Dans la grande forêt du monde

Un arbre ou un arbre

Pour prendre ta place

Contre ma joue, entre mes bras

Pour battre tout contre

Ma poitrine comme

Bat ton cœur contre ma poitrine

À mesure égale


Au-delà des larmes

Les yeux grands secs sont des vitres

Fraîchement lavées

Ainsi dans le vent

De la forêt d’arbres nus

Mes yeux voient plus clair

Les arbres sans feuilles

Sonnent plutôt qu’ils ne bruissent

Craquent, chuintent et grondent

Mais si le son passe

Et traverse de part en part

Leur temple sans toit

Le froid ne sait pas

Où me trouver en évidence

Au beau milieu d’eux

Leur conversation

Houleuse se moque de moi

Tout petite enfant


Il n’y a qu’un arbre

Si tu demeurais introuvable

Au terme des jours

Et des nuits battues

Chien à l’affut, torche à la main

Quand tu serais mort

Pour le mal de moi

Il n’y a qu’un arbre qui soit

Ton cœur tout vivant.

 

J’ai fini par repérer

Quels êtres humains avaient

À peu de chose près

Le même âge que moi

J’ai un œil pour cela

Un œil à ça

 

Pourquoi cela m’importe tant ?

C’est que le miroir ment, ment, ment

Comme je respire dedans

Et l’embue, de ma personne imbue

Vue de l’extérieur, l’usure du temps

Éloquente, bavarde souvent

Sans faux semblant

 

Je vois l’âge juste, mais aussi l’enfant

Tout étonné encore d’être là

Cet âge, ce poids, ce geste

Si précis, si maladroit

J’ai un œil pour cela

Un œil à ça

 

Mais pour les arbres, je ne sais pas.


 Je ne lui ai rien dit de tout ça. J’ai gardé pour moi le quatrain qui a renversé le monde (le mien, oui, le mien, je n’en connaîtrai jamais d’autres). Je n’ai rien dit de plus que « Parfois, tout s’arrête. La seule pensée d’écrire, quoi que ce soit, d’ouvrir l’ordinateur, de taper un message, me donne un haut-le-cœur. Le papier, même le papier. Tout s’arrête ». Il devait être dans les environs de cinq heures de l’après-midi. Le jour tombait en laissant une lumière d’ambiance déplacée dans ces locaux professionnels. Chaude, douce, tranquille comme ne devant jamais s’éteindre. J’étais à moitié assise sur une des tables et lui, adossé à la porte. Je n’avais jamais rien dit d’aussi personnel à qui que ce soit et cela ne tient pas à l’énoncé, non, mais au moment. C’était un moment très personnel. Pour moi, s’entend. Je ne sais pas trop ce qu’il en aura compris, et franchement, ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, c’est cette découverte que les choses essentielles se glissent dans les interstices de la parole au moindre instant favorable.

Je lui ai parlé du haut-le-cœur. Le corps ne sent pas particulièrement la fatigue compte tenu de ce qui vient de s’enchaîner comme engagements, contraintes, responsabilités, entraves. Le sommeil est bon, court mais bon. Il n’y a pas eu un mot plus haut que l’autre. Les vacances seront les bienvenues, mais elles ne sont pas une nécessité impérieuse. Et puis j’ouvre l’ordinateur, un fichier, le téléphone pour envoyer un message, l’agenda pour noter un rendez-vous et quelque chose s’est mis en travers de ma poitrine, de ma gorge, de ma bouche. Mon cœur. Une nausée avec un bruit mat. Je pourrais la forcer, pour voir. À bien y réfléchir, je l’ai forcée pendant des années sans le savoir. Je ne savais pas alors ce que c’était que cette sensation, ce signal, cette alerte. La coupe est pleine. Je ne comprenais pas que j’étais la coupe. Je la voyais à l’extérieur, posée sur la table devant moi. Je me disais qu’il restait encore un espace pour la remplir à ras bords jusqu’au moment où le liquide forme une lentille bombée juste avant de se déverser. Quelques millimètres, quelques millilitres, trois gouttes. Je me disais que j’arrêtais quand je voulais. J’arrêterais juste à temps et ensuite je boirais « à vache », sans toucher la coupe, en portant les lèvres sur le bord, en aspirant. À la vache, quoi. Le haut-le-cœur et son forçage allaient de soi. Je ne vomissais jamais, finalement, alors pourquoi s’inquiéter ? Et ce petit forçage du larynx, un étranglement du dedans, n’était pas sans déplaisir, comme la brûlure du thé trop chaud. Rien de bien grave. La piqûre de rappel d’une ancienne toute puissance. Une piquouse, quoi. Ce faisant bien anesthésiée, je méprisais autant la coupe que le vin, ou l’eau au-dedans. Et puis Omar Khayyam a fait son entrée dans mon existence.

J’ai voulu dire : Haut les cœurs ! C’est le singulier qui est sorti à la place. Haut-le-cœur. C’est la première fois que j’entends cette parenté. Courage d’un côté et dégoût de l’autre. Les grammairiens règlent l’affaire d’un coup de paronyme : mots presque homonymes, ne présentant qu’une ressemblance approximative de son ou d’orthographe : Inculper, inculquer ; conjecture, conjoncture ; collision, collusion (Grev.1975, p.123, § 159). Courage et dégoût, pile et face d’une même pièce. L’un et l’autre, invariables. Haut les cœurs, interjection elliptique. Le verbe manquant, ligaturé comme un membre accessoire pour permettre à tout le sang d’affluer au cœur, de l’inonder, de le rougir en l’embrasant. Le verbe est sous-entendu, mais il offre un choix (Portez ? Levez ? Tenez ?...). L’o dans l’e (œ) marque l’alliance. Ce cœur-là appartient à l’iconographie religieuse. Le Verbe est induit. Il est surmonté d’une couronne d’or. Le Cid a de ce cœur, de ce courage, de cette vaillance. Haut les cœurs est tout à l’action, tout actif. Il élance les muscles et la foi (la confiance). Haut-le-cœur, substantif masculin, organique. L’o dans l’e (œ) noue. D’un coup le cœur est monté dans la gorge, dans la bouche. Qu’est-ce qui amène à le vomir ainsi, si ce n’est pas le dégoût de vivre (manger, boire, sentir, ressentir) ? Mieux vaut s’asseoir. Attendre. Pas bouger. Chercher sa respiration. Attendre que les tirets qui serrent le mot s’en détachent. Haut le cœur, alors. 

Descendre la pente

Paupières orange

Oreilles au vent

Jusqu’à la rivière

 

Confiance dans les petits pas

Dans le courant entre nous

Qui passe de près ou de loin

Oui, les yeux fermés

Tandis que plan-plan

Le plan d’eau monte le niveau

Un bateau à voiles pastel

Croise en solitaire

Sans pilote en vue

Des saisonniers au soleil

Assis en touristes

Autour de leur table de bois

 

On ouvre au premier mai enfin

Si le temps permet

 

Hors-saison loin de la chanson

Il fait beau dans le calme vert

L’hiver est sitôt oublié

Le printemps s’emprunte

Pour quelques jours aux vacanciers

Véritables et organisés

Sauront-ils jamais ce que c’est

Buissonner ?

Il faut un jour comme aujourd'hui

Pour voir la lignée

Des stries de la roche

Blanchie de soleil

Aux fleurs du pommier

Trois battements d'ailes plus loin

Les feuilles petites

Des arbres vert tendre

Laissent monter la rivière

Jusqu'à la fenêtre

Ouverte je dors

Dans cette rumeur

De l'enfance, ce soir, hier

La lignée limpide

Dans Les Contes d’Hoffmann, la muse, contrairement à la fée, exige : Poète, donne ton cœur. Le héros éponyme qu’elle accompagne d’auberge en cabaret sous les traits de Niklaus, son jeune compagnon d’études, est venu à bout de sa divine patience. Elle voit son protégé éviter le travail dans les beuveries et les histoires sentimentales vouées aux échecs le plus cuisants où il se complaît. L’impératif de la muse est là pour lui rappeler, une fois encore, qu’il ne faut pas confondre le bois de chauffage et l’amourette, et que la fée verte est bien incapable de distiller dans ses veines une quelconque inspiration créatrice. L’impératif de la muse est là pour nous rappeler que la vie est brève et qu’on n’est pas ici pour noyer le poisson, fût-ce dans un alcool fort, et en légère compagnie. Personne, pas même elle, n’a forcé Hoffmann à se décréter poète. Il s’agit à présent d’assumer les conséquences de ses paroles et d’agir. C’est plus coûteux qu’une gueule de bois ou qu’une déception amoureuse. Et surtout : ça ne se paye pas de la même monnaie.

La fée ne réclame pas au prince le don de son cœur. Elle se contente de ne pas accéder à sa demande répétée : revoir Cendrillon. Comme tous les autres de son espèce, il ne connaît pas le « non ». Ainsi de Tamino se cassant la tête sur les portes à lui fermées de la Nature et de la Raison dans La Flûte enchantée. Ainsi encore du prince de Peau d’âne qui refuse de dire le nom qui salirait sa bouche. Du jour où le désir, le vrai désir, pointe en eux, ils s’aperçoivent étonnés qu’ils n’en ont pas les moyens, qu’il n’y a plus qu’un moyen : payer de leur princière personne. La mort, qui n’était qu’un conte, étreint leur jeune corps, leurs muscles, leurs vaisseaux brûlants, tout ce qui disparaîtra dans la crypte royale, tout ce qu’ils cachaient si bien, y compris à eux-mêmes, derrière le corps immortel de leur fonction. Il y aura toujours un prince, mais celui qui est là au moment où l’on parle, le prince présent, si son heure est venue, les autres lui sont désormais comptées. Fin du tout puissant caprice, il touche la terre. Rien ne peut lui éviter ce voyage, y compris la femme aimée, si prompte au sacrifice. Il n’y a de rencontre qu’à mi-chemin. Pour vivre, avoir vécu et non singé une existence, pour se décoller de la page du livre, le prince doit embrasser la mort. Sans l’effusion adolescente, qui la peint si belle. La mort toute crue, dure comme un os, qui n’alanguit pas, mais heurte, coupe, déchoit. De cette épreuve, dans les contes, les princes ressortent rois. Et nous, avec eux, grandissons.

À sa première apparition, le prince meurt d’ennui. À la dernière, il meurt tout court. Entre les deux, l’amour (lui) est advenu, véritable, qui prend sa livre de chair sur la bête. Et toujours me revient le refrain de Brassens : il ne faut pas confondre le bois de chauffage et l’amourette. Ici, le fantasme qui réchauffe la chambre d’un adolescent d'une part, et l’arbre d'autre part, dans le tronc duquel on grave un nom qui nous engage et dont la marque nous survivra.

Dans les versions les plus anciennes, Cendrillon est un conte d’alchimie. Les os blanchis de la mère, conservés quarante jours sous la cendre se transforment en or dont Cendrillon se pare pour aller au bal. Initialement, la fée, c’est le feu. Nigredo, rubedo et albedo. Les versions ultérieures privilégient la métamorphose. Le noir des cendres, le blanc du mariage y sont toujours bien visibles, mais l’œuvre au rouge disparaît peu à peu. Henri Caïn doit y tenir, qui donne un nom de braise à son héroïne. Et plus avant, il ressort la pourpre pour Massenet dans la scène du Chêne enchanté. Cendrillon et le Prince, persuadés qu’ils ne se reverront plus, optent sans consultation préalable pour un suicide nocturne en forêt. Bien qu’ils ne voient pas, ils se reconnaissent et changent leur plan. Pour pouvoir se retrouver, le prince donne en gage à la fée son « cœur sanglant ».

L’opéra s’ouvre sur une scène de domestiques excédés par les exigences et la dureté de la belle-mère de Cendrillon, à laquelle l’héroïne du conte ne participe pas. D’ailleurs, elle n’aura aucune scène avec une servante ou un valet… La Lucette de Massenet et Caïn est peut-être un souillon, mais elle ne fait pas corps avec la domesticité. Sa servitude n’est pas une position de classe, mais une position familiale. Celle qui ne mérite pas, celle qui a moins que les autres, celle qui jeûne, celle qui prolonge l’ascèse du deuil quand les autres ont tourné la page, celle qui reste du côté des morts.

Chez Viardot, Cendrillon est baptisée Marie. Vu d’ici, cela a l’air bien sage… Pourtant ce prénom, rappelons-le, on évitait de donner aux domestiques. La saleté morale et physique supposée à ces filles ne pouvant voisiner de près ou de loin avec l’Immaculée Conception. Par ce rapprochement, on peut voir une évocation en creux de la mère de l’héroïne. Cendrillon est dans les cendres du deuil de sa mère. Le dogme de l’Immaculée Conception renvoie à la conception de Marie par ses parents, Anne et Joachim. On devine que pour avoir donné à sa fille une marraine-fée, la mère de la petite Marie du conte ne devait pas être ordinaire… Dans La Belle et la Bête de Madame de Villeneuve (la version initiale), on finit par apprendre que la mère de Belle (là encore, décédée) était en réalité une fée. (L’autrice consacre toute la deuxième partie du conte à expliciter les relations complexes qui régissent l’inframonde magique.) Ainsi, nous voilà avec une enfant chrétiennement baptisée qui a pour marraine une créature magique. Les fées et les sorcières ne font qu’une jusqu’au règlement de Perrault (toutes folles de mai), il semble que le XIXe tende à les confondre avec les anges du ciel…

Chez Rossini, Cendrillon se prénomme Angelina, le petit ange, en parfait accord avec le sous-titre « Le Triomphe de la bonté ». Elle est l’instrument de cette Bonté, agie par cette force supérieure, semble-t-il. L’absence de fée dans cette version me donne à penser qu’on est face à un lissage comme il s’en produit beaucoup dans l’histoire des contes, visant à corriger ce qu’ils peuvent avoir de « pas très catholique ».

Cendrillon est un diminutif, un sobriquet. Le titre du conte montre presque toujours ses héros et héroïnes sous leur jour le moins favorable, cette ombre qui fait la matière du conte. Ainsi, du Vilain Petit Canard (et non le grand beau cygne), du Petit Poucet (avec son pléonasme), de La Belle au bois dormant (qu’il faut comprendre comme La Léthargique, la belle dormant au bois)… même de Blanche-Neige, qui souligne en compliment la blancheur du teint, pour mieux glacer le sang à l’apparition du cercueil de verre. La Cendrillon de Massenet et Caïn a pour prénom Lucette. C’est l’aspect populaire et vieillot du prénom qui saute aux oreilles quand elle en fait l’aveu au Prince (Charmant, ainsi qu’elle l’a nommé dans leur première rencontre au bal). Mais en creusant un peu, en remuant les cendres, c’est pourtant bien cela qu’on espère trouver : une petite lumière, une braise.

Pour les sœurs de Cendrillon, une seule question se pose : comment être les filles de cette mère-là ? Cette relation prend pour elles toute la place. Elles ne sont pas nécessairement hostiles à Cendrillon. Elles sont ailleurs, entièrement occupées. Avant de partir au bal, elles l’embrassent en prenant bien garde de ne pas gâcher leur rouge. Pourquoi lui en voudraient-elles ? Elle est un peu étrange, elle fait le ménage… sans que personne chez Massenet ne lui en donne l’ordre, notons-le et jouons-en.

Somatiser les maux des personnages : plutôt que cette douleur triste et un peu vague, une situation précise déclenche un mal identifié (migraine, ulcère, faiblesse cardiaque, hémorroïdes…). Quelque chose qui s’agit : massage des tempes, main au creux de l’estomac, au cœur, dandinement…). Quelque chose qui se voit.

Jouer les yeux fermés pour contraindre la tête entière à faire le mouvement des yeux.

Dans mon esprit, la robe idéale d’une Cendrillon est la nudité de l’Empereur du conte dans ses habits neufs. Elle entre en sous-vêtements chair assez couvrants, ou vêtue d’une fausse nudité, ou d’un fond de robe, les invités, les courtisans, le roi, le prince, tout le monde est ébloui. Sur scène chacun joue qu’il voit la plus belle robe du monde. Depuis la salle, on voit la puissance de l’artifice.

La robe de Cendrillon au bal est un objet magique. La robe était fée, pourrait-on dire en imitant le qualificatif appliqué à la clef de Barbe Bleue Quelles options cela nous laisse-t-il ? Dès le début du travail, cette robe soulève trop de questions, trop d’attentes : est-ce que les sœurs sont forcément ridicules (pour servir de faire valoir) ? Est-ce que l’interprète du rôle-titre doit porter la couleur qui la met le mieux en valeur (…) ? C’est très difficile de ramener la concentration vers la question dramaturgique : qu’est-ce qu’un objet magique ? Comment peut-on le donner à voir dans un spectacle ? Peut-on donner à voir un effet magique dans un spectacle au budget costumes et scéno de 600 euros ? Peut-on faire quoi que ce soit sur un plateau de Cendrillon après le dessin animé de Disney ? 

Le plus gros problème que je rencontre dans le travail sur Cendrillon de Massenet avec les élèves, c’est le passif Disney. J’ai vu aussi, et bien avant toute cette petite bande, le dessin animé. Mais il n’a jamais emporté la partie sur mon 45 tours de la version Perrault, ou les lectures de ma mère et de ma grand-mère des Cendrillons d’un livre ou l’autre. Si j’apporte cette matière en cours, c’est essentiellement pour les relations familiales. Or, les belles-mères de Cendrillon sont enchantées d’interpréter un vilain, et les sœurs pourraient s’enthousiasmer de jouer deux impossibles pimbêches… mais pour ce qui est de se demander comment on est la fille de cette mère-là, c’est plus compliqué.

Le poème n’est pas

L’éblouissement

Du jeune soleil

Balbutiant mais

Qui déjà aveugle

L’œil sacré et lourd de l’hiver

D’une unique pierre

Pâle et tiède encore

Elle brille pourtant pour nous

Si vite oublieux de l’été

Comme une comète

Effilée entre deux immeubles

Au bout de ma rue

Dans la Fausse Suivante de Marivaux, la Comtesse tombe sous le charme d’un jeune chevalier que lui présente son amant. Au dénouement elle comprend que le jeune homme est en réalité une jeune femme promise à ce dernier, qui s’est travestie pour voir de ses yeux ce qui l’attend après les épousailles. La Comtesse éprouve cette même peine de cœur que les filles dans Cosi, deuil d’un amour perdu qui n’a jamais existé. Un même scénario est à l’œuvre dans Alcina de Haendel, où une petite sorcière, Morgana, s’éprend d’un guerrier naufragé sur son île, qui n’est autre que Bradamante venue chercher son amoureux prisonnier d’un enchantement. Elle provoque, sans le un enchantement contraire en plongeant la petite sœur d’Alcina dans un amour illusoire. La Comtesse et la petite sorcière sont séduites par une image. Elles ne voient pas plus loin, elles ne voient pas derrière. On glosera bien sûr au sujet de leur désir réel, de leur inconscient… Mais il faut bien voir que dans le début de l’amour, l’espace est saturé des projections que nous faisons sur l’autre. Au fur et à mesure, on laisse plus de place à l’autre, mais ce temps-là (le temps long) n’existe pas dans les dramaturgies du XVIIIe. Avec la vérité, ces projections apparaissent dans leur crudité, puisqu’elles n’ont plus de support.

La question, l’étonnement, l’exaspération reviennent à chaque production de Cosi : pourquoi ne marie-t ’on pas les filles avec les garçons qu’elles ont choisi en deuxième main ? Ceux pour lesquels elles ont trahi ceux auxquels elles étaient promises initialement ? Pourquoi reformer les couples initiaux alors qu’elles ont manifesté une préférence pour les Albanais ? Il y a de nombreuses réponses à cette indignation sentimentale, historiques, sociales, littéraires… mais la meilleure ne m’est apparue dans sa simplicité que récemment. Comme l’œuf de Colomb. Si les filles n’épousent pas les Albanais, c’est que les Albanais n’existent pas. Ils n’ont jamais existé que dans un mensonge. Elles sont tombées dans les bras de deux déguisements, de deux acteurs, de deux mensonges. La vérité révélée les fait disparaître. Les filles découvriront la persistance rétinienne du fantasme.

Alumnus « nourrisson, disciple, élève » (Cicéron). Dans cette succession, « élève » apparaît bien comme le grade supérieur. L’inéluctable association avec l’Université impose désormais le terme « étudiant, étudiante » pour les écoles supérieures. Ce genre de changement de vocabulaire ne se laisse critiquer que dans le cadre des anciens et des modernes. Je ne suis plus dans le coup, à quoi bon regretter ce qui a été décrété obsolète ? m’a expliqué gentiment un collègue (sur un ton proche de celui de la gentille infirmière de l’EHPAD quand elle dit « Il faut rentrer dans votre chambre, maintenant, madame »). Le cadre ne se prêtait pas à la réponse qui s’imposait : je ne regrette pas, je compte mes dents. Et je porte mon attention sur la définition précise de ce qui se perd en passant du verbe élever (I.− [La notion dominante est celle d’une hauteur bien en vue ou d’un accroissement de valeur] A.− [La montée est physique]

1. [Le point de départ exclut l’idée de degré ou ne se situe pas déjà à une certaine hauteur]

a) [Avec une idée de mouvement] Mettre, porter vers le haut.])

au verbe étudier (I.− Emploi abs. A.− Appliquer son esprit à l’acquisition − le plus souvent par la lecture − de connaissances dans différents domaines. Les gens qui passent le feu de la jeunesse à étudier au lieu de sentir ne peuvent donc pas être artistes [Stendhal, Amour, 1822, p. 288]. Le soir, près de sa mère, qu’il aime, il [un jeune ouvrier] étudie. Il lit des livres [France, Lys rouge, 1894, p. 58]. Que de gens lisent et étudient non pour connaître la vérité, mais pour augmenter leur petit « moi ! » [Green, Journal, 1941, p. 100].

B.− [Le suj. désigne une pers. qui suit un enseignement ; le subst. corresp. est études, au plur.] Suivre un enseignement en vue d’acquérir des connaissances dans un domaine précis. Synon. usuel faire des études. Mon père sans ressources, et ma mère malade, décidèrent que j’étudierais, quoi qu’il arrivât [Michelet, Peuple, 1846, p. 29]. Les garçons qui étudient dans les écoles, ils préparent une carrière [Bernanos, M. Ouine, 1943, p. 1485].

II.− Emploi trans. Appliquer son esprit à quelque chose.

A.− [L’idée dominante est celle d’apprendre]

1. [L’intelligence joue le rôle principal])

Et ainsi on voit bien qu’élever convoque deux personnes et un mouvement, tandis qu’étudier se contente d’une seule, assise, le nez dans un livre.

Après « C’est vrai qu’on avait beaucoup bu » et « Cosi, portes ouvertes », je me dirige vers l’album photo de « Cosi-ALUMNI ». Est-ce un moyen de dire à mi-voix que le conservatoire est un alumnat d’un genre laïque ?

Les filles aussi empruntent beaucoup de vocabulaire aux romans de chevalerie, mais dès le premier duo, elles se disent heureuses. Il est clair qu’elles aiment l’idée du bonheur. Le bonheur est un hochet de grandes personnes qu’elles s’arrachent avec autant d’empressement qu’autrefois le jouet. Cependant, on sent chez elles, dans la musique, dans le poème, qu’elles se racontent autant d’histoires privées qu’elles en servent à leur sœur, à la domestique… Il y a un imaginaire amoureux latent dans ces personnages, c’est la musique qui le porte. 

Dans l’air Una Aura amorosa, Ferrando postule que pour séduire les femmes, il faut jouer leur jeu, parler leur langue. Il a déjà pratiqué cette technique dans le premier quintette, où il emboîte leur pas dans le texte et la musique pour déplorer avec elles que le destin prive les mortels de leurs espérances. Guglielmo suit le mouvement, mais sans se décoller musicalement de Don Alfonso. C’est qu’il va courir un autre lièvre : pour séduire Dorabella, il va être joueur, plein d’esprit. Elle n’est pas en reste, d’ailleurs dans ce jeu des mots où questionnant l’amour, on parle d’amour.

Les textes écrits par les filles, inspirés du Je t’aime comme de Mylène Tournier, reprennent cette anaphore, ou parfois une autre : je t’aime quand, tu es si beau, c’est ridicule… Dans Cosi, les garçons décrivent abondamment l’idée qu’ils se font des filles (incapables de trahison, aussi fidèles que belles, faites par le ciel, ayant reçu en égal partage la beauté et la constance, des déesses…). Tout cela est mené tambour battant (à la militaire) sur le plan musical. C’est seulement une fois revenus de leurs illusions qu’ils évoqueront leurs sentiments. Il faut cette déception, cette chute, pour que leur vocabulaire amoureux propre se montre.

E tra i casi e le vicende

Da ragion guidar si fa.

Et à travers les situations et les évènements se laisse guider par la raison

Une proposition de lecture de l’existence en termes de « cas » et d’« évènements » ou d’« affaires » (et non de tragédies, de « trauma », de trop…) est-elle encore lisible ?

Quelle liberté elle offre, pourtant ! On ne peut pas dire que la vie en cette fin de XVIIIe siècle ait été un chemin de rose… Ces outils (cas, évènements, affaires) sont autant de maniques pour sortir les plats fumants du four. Quelle drôle d’idée de prétendre le faire avec des mains (des mots) déjà brûlées, ou extrasensibles ?

Cosi ne parle pas de l’inconstance des femmes, mais du monde. Si cela échappait à quelqu’un, Mozart et Da Ponte mettent les points sur le i dans les dernières pages :

Fortunato l'uom che prende

Ogni cosa pel buon verso,

Heureux qui prend toute chose du bon côté

E tra i casi e le vicendeDa ragion guidar si fa.

Et à travers les situations et les évènements se laisse guider par la raison

Quel che suole altrui far piangere

Fia per lui cagion di riso,

Ce qui fait pleurer les autres sera pour lui l'occasion de rire

E del mondo in mezzo ai turbiniBella calma proverà. Et dans le monde, au milieu des turbulencesIl trouvera un beau calme 

Les filles, elles, écrivent sur l’amour. Celui d’avant le pari. Une bluette. Écrire comme une gamine de quinze ans les allège : c’est un exercice. Elles voient qu’il est empreint d’une sincérité indiscutable. Mais il offre une distance de sécurité : elles sont toutes des jeunes femmes, elles n’ont plus quinze ans. Elles peuvent s’en souvenir avec amusement, une forme de tendresse. Certaines ont encore des sœurs de cet âge. Quand il s’agira d’écrire comme une gamine de quinze ans, plus vieille d’une initiation à l’inconstance, on verra.

Au mea culpa du « C’est vrai qu’on avait beaucoup bu », j’ajoute aux garçons le pensum d’écrire à la famille pour expliquer qu’on s’est marié sans avoir prévenu personne.

« C’est vrai qu’on avait beaucoup bu » contient un trou de mémoire de la taille d’un opéra.

J’ai appelé ce projet « C’est vrai qu’on avait beaucoup bu » depuis le début. Parce que l’opéra commence par les scènes des garçons, leurs trios, leur pari.« C’est vrai qu’on avait beaucoup bu » : une phrase en or pour une improvisation à une seule phrase et six garçons. On peut la découper, la ponctuer, la questionner, la ressasser en admettant ou en refusant son explication.

Plus de filles que de garçons dans la distribution. Rien d’exceptionnel en conservatoire, mais des conséquences.

On attend que je ne dise pas « filles/garçons ». Mais ça s’impose en ces termes, parce que c’est Cosi fan Tutte qui est travaillé. Une histoire de filles et de garçons avec deux adultes au milieu.

Il y a plus de temps/fille que de temps/garçon. Elles sont plus nombreuses, mais également plus présentes et plus prolifiques. Ça aura des conséquences dramaturgiques.

Le poème n’est pas

L’explosion totale

Du printemps nouveau

Une fois pour toutes

Mais la bonne cette fois, dite

La der des ders et puis s’en va

On n’en parle plus

Les yeux déflagrés de couleurs

Trop douces d’un coup

Dans l’air de pollen saturé

D’un jaune moutarde


C’est à peine l’ombre

Sur le bitume ensoleillé

D’un oiseau sifflant

Un air militaire

Du bijou vert

Par toi offert

Ne reste que la chaîne

D’or

Reste encore la chaîne

D’or

Je la préfère

Au bijou vert

Il ne faut pas le dire

Non

Mais tu dois le savoir

Oui

Quant aux pendants

Volés pendant

Les vacances d’hiver

Ou

Les vacances d’été

(Qui s’en souvient ?)

N’en reste que l’oreille

Percée

Reste encore l’oreille

Percée

(Le cœur aussi)

Nous ne faisons que passer. La bouche du passage et son appel d’air convoquent une certaine légèreté et une forme d’anonymat. De celles qui permettent à un livre comme le Paysan de Paris d’être écrit puis lu et lu encore une fois. D’où la nécessité de laisser à l’entrée quelque chose. Illusions perdues, haines obsolètes, mythologie familiale par trop rafistolée pour tenir ensemble des parents n’ayant plus rien à se dire, craintes superficielles cachant comme un papier peint qui se décolle la terreur sans nom, imagier bien ordonné d’une enfance qui n’a jamais existé, air blasé hérité d’un proche ou d’un personnage de cinéma, air ravi copié dans la crèche, culpabilité dont le bruit de ventilateur masque mal la vanité… Il convient de se délester avant d’entrer. De laisser toute espérance pour qu’enfin quelque chose d’autre advienne que les petits arrangements de l’avenir, maquignonnés sur un parking imaginaire où se tient une brocante où il aurait été possible de faire de vraies affaires, de rouler la mort, de l’assigner à date fixée, de lui damer le pion. Les années passant, l’exercice du rituel se précise, toujours plus radical. On entre nu, après des ablutions fulgurantes qui zèbre la conscience d’une lumière impitoyable. Quelque chose se produit à la mesure de ce qui a été quitté. S’il faut à Paris l’imagination d’Aragon ou de Barthes pour sentir devant la façade désormais coquette du passage du Bourg l’Abbé le souffle de la Sphynge, un rappel à la loi des dieux païens, l’immensité de ce qui nous précédant, nous soutient, en dépit du vertige où elle nous aspire, on peut, à Lyon, s’en faire une idée claire en passant sous la Croix Rousse.

On peut toujours laisser quelque chose à l’entrée d’un passage. Quelque chose comme une pensée, une certitude, une mauvaise journée, un meuble inutile, la mue d’une vie presque terminée et qui n’attend plus que le léger choc du pas sur le seuil pour se détacher complètement et tomber à terre, dans la poussière de la rue. Demain à l’aube, un balayeur des services de la ville se chargera de faire glisser ça dans le caniveau avec les autres détritus sans même le savoir, à moins qu’il ne soit griot, mais c’est alors une tout autre histoire qui lui appartiendra et dont on sera pareillement sera quitte. Cette méthode est infaillible. Il est toujours possible de l’entraver en taxant de croyance ce qui est, en vérité, un dispositif. Le rituel n’a pas besoin de la croyance, mais de la confiance. Ma confiance dans les passages a été immédiate et durable. J’étais jeune et j’arrivais de la province, doublement ignorante de ce que la ville pouvait, à l’instar de la campagne de l’enfance, receler en matière initiatique. Je ne parle pas des premières fois qui s’y empilent et qui peu ou prou sont affaire de marchandage. Toutes ces choses de touristes vendus comme autant d’expérience alors qu’elles ne sont qu’un filet garni, du type de ceux qu’on est heureux de gagner à une tombola où les billets achetés valent quatre fois le prix du lot. J’insiste, oui, car il faut bientôt comprendre que la vieille et amicale publicité Cadum peinte sur un haut mur lointain qu’on voit très bien à la sortie du passage Grévin, n’appartient pas au même monde que les hamburgers géants qui étouffent la vue des wagons bourrés du métro parisien. Le bébé blond est un totem, Cadum, un mot de passe. Il ne se présentera pas à tous les coins de rue. La première traversée du 9e arrondissement par les passages était un hasard homérique. J’étais seule. Je ne savais pas où ni quand me menait ce dédale insoupçonné d’abord. Émerveillement égal à la lumière en débouchant sur la rue de la Grange au sortir du passage Verdeau, de découvrir de l’entrée d’un autre lui faisant face. Petit pas, regards à toutes les vitrines, au plafond, aux grains de soleil dans les rais de lumière de la verrière. Il n’y a que dans les contes que les chances vont par trois. Combien de temps ai-je pris pour remonter le passage Jouffroy ? Au tournant mettant la sortie à vue, un hôtel offrait la possibilité de rester… La demoiselle des Postes dans l’Ivresse des Profondeurs devait dormir pour toujours dans une de leurs chambres de luxe. J’ai poursuivi. Un café, le Zéphyr offrait la possibilité par une porte de côté donnant sur le passage d’éviter le seuil du boulevard, de le retarder des après-midi entières moyennant une tasse de thé. Mais il n’y avait qu’à traverser le boulevard pour qu’un autre se montre. Celui-là se ramifie en trois sorties… Mon ami V., qui est mort, me fit présent, peu de temps après cette découverte, un exemplaire du Paysan de Paris, en m’appelant Heidi. Il ne portait déjà plus trace, lui de notre campagne natale. De deux ans mon aîné, il avait su se fondre dans le vernis préparé à Louis Legrand. Il avait fini par habiter à un jet de pierre du passage des Panoramas. Bien des années après, j’ai laissé la stupeur de la révélation de sa maladie à l’entrée du Passage du Caire, à deux pas de chez lui. Le chagrin de sa mort est resté quatre mois plus tard à l’entrée du passage Verdeau. J’ai traîné les étals des bouquinistes et racheté un exemplaire à raturer des Mémoires d’Hadrien. Je voulais retrouver quelques lignes sur l’eau qu’il m’avait lues vingt ans plus tôt, pendant un voyage scolaire en Italie. J’étais folle de lui à l’époque et de ce sentiment, il ne restait plus rien, tandis que la solide amitié et le souvenir de Marc Aurèle tenaient. L’eau bue dans la paume ou à même la source fait couler en nous le sel le plus secret de la terre et la pluie du ciel. Mais l’eau elle-même est un délice dont le malade que je suis doit à présent n’user qu’avec sobriété. N’importe : même à l’agonie, et mêlée à l’amertume des dernières potions, je m’efforcerai de goûter sa fraîche insipidité sur mes lèvres. Il avait trouvé le moyen de se marier avant de tirer sa révérence, et d’improviser le repas de noces au Bougainville, un café au coin de la galerie Vivienne.

Un moulin à vent

De petite taille

Remplace aux champs l’épouvantail

Pendant les vacances

Les deux oies du bord de l’Escaut

Ne dérangent pas

Leur train de sénateurs pour moi

Ell’z’en ont vu d’autres

Il y a un bail, au Capitole

Et encore hier soir

Un feu de bagnole

À l’extrémité du chemin

De halage qu’elles surveillent

Les deux oies du bord de l’Escaut

Forment un couple très uni

On ne saurait dire

Laquelle aime ombre

Elles s’asseyent l’une et l’autre

Sur un même nuage

J’ai reçu un premier billet de train pour Rouen à la rentrée de septembre. Je revenais de vacances. La gardienne avait fait une pile avec tout ce qui était arrivé dans ma boîte pêle-mêle : impôts, cartes postales (une de ma nièce en colonie de vacances dans l’Oise, une de mes parents avec qui j’étais parti en août comme chaque année…), différents magazine auxquels je reste abonné alors que je ne les lis pas, beaucoup de publicités pour manger chez soi… J’ai d’abord pensé à une erreur en trouvant le billet au milieu de la pile, sans enveloppe. J’ai laissé ça en l’état quelques jours. J’ai pris l’habitude de mentir à mon entourage professionnel sur la date exacte de mes retours de congé, afin d’éviter la pluie de pierres qui les suit immédiatement. Par extension, je la dissimule aussi à mes amis depuis quelques années. Je rentre et pendant quelques jours, je reste chez moi sans vraiment voir personne. Ça adoucit la reprise, les retrouvailles compliquées avec l’appartement un peu trop petit, avec le quartier bruyant, avec la ville franchement polluée et avec ce travail, qui m’attend comme au coin d’un bois. Je dilue la longue liste de mail en instance dans le silence et les horaires à ma convenance. Évidemment la destination du billet m’avait attrapé l’œil : j’ai fait mes études à Rouen. Mais c’est seulement en mettant de l’ordre à la veille de retourner au bureau que je l’ai vraiment regardé. Il était périmé et portait une date unique d’utilisation qui correspondait au jour de mon retour. Je ne savais pas qu’il était possible d’obtenir un billet à date fixe sur ce trajet… mais le plus étonnant, c’est qu’il était à mon nom. J’ai pensé à une blague et je me suis promis d’appeler les deux lascars que j’imaginais capables de ce genre de surprise. Et puis septembre a fait son effet et j’ai oublié. Un autre est arrivé un peu avant la Toussaint. Même schéma : nominatif, date fixe. J’ai appelé Paul et Matthieu qui m’ont assuré n’y être pour rien. Impossible de savoir s’ils me faisaient marcher, mais, en tous cas, ils ne m’ont pas fait prendre le train. Ils m’ont parlé de la rétrospective Salvi au printemps suivant en me rappelant qu’ils disposaient d’une chambre d’ami à présent. Le courrier de ce jour-là contenait aussi une facture d’électricité et un avais de décès bordé de noir. J’ai fait ma valise pour la Bretagne et ça s’est arrêté là. Quand le troisième billet est arrivé, j’ai fait une crise d’angoisse. Février se profilait à l’horizon et ce mois ne m’a jamais réussi. À chaque fois, les billets étaient déposés dans ma boîte, sans enveloppe. Mais la gardienne voit passer trop de monde dans ces grandes tours pour se souvenir de qui que ce soit. Je me sentais envahi. C’est peu après que j’ai pensé à ma tante Vivianne, une vieille excentrique qui m’invite en vain à lui rendre visite en Normandie. Elle s’imaginait peut-être me décider en intriguant… Je lui ai envoyé une carte de vœux. Là encore, j’avais trop à faire pour m’embarquer. Mais l’idée s’insinuait en moi que je ne ferais pas l’économie d’un aller-retour à Rouen avant l’été. En février, au moment le plus redouté, j’ai trouvé un nouveau billet. Nominatif et daté… pour New York. J’étais scandalisé. C’est difficile à expliquer. J’avais l’impression qu’on me forçait hors de ma tanière comme un lapin qu’on enfume. Je passais plusieurs jours à pester. Il aurait fallu partir trois jours après la réception, bousculer mon emploi du temps, renoncer à des engagements en cours… Et le plus agaçant, c’est que tout le monde autour de moi trouvait ça amusant, exotique, mystérieux. Je ne suis pas allé à New York. Je suis passé une fois encore pour un bonnet de nuit. Je n’aime pas New York. La seule pensée d’aller à New York a fait ressurgir les crises d’angoisses. J’ai fini par prendre rendez-vous chez un psy. Je l’ai trouvé dans ma boîte, lui aussi, avec les prospectus pour les pizzerias des environs. Il parlait trop. J’avais l’impression d’être une automobile à la révision des 100 000. J’ai rapidement compris qu’il valait mieux ne pas insister. J’ouvrais la boîte à lettres avec inquiétude et cette inquiétude me mettait en rage. Je dormais mal. C’était février, rien d’étonnant à cela, mais la tristesse familière avait laissé la place à un énervement quasi permanent. J’ai finalement sonné chez l’analyste du 23e étage. J’avais entendu des gens en parler dans l’ascenseur un jour qu’il était resté coincé. Elle ne parle pas du tout. Même si, après chaque séance je jurerais qu’elle n’a pas ouvert la bouche, je me souviens d’une chose qu’elle a dite. Vous m’avez demandé d’être le plus exact possible, j’espère que je ne vous perds pas en digressions… Un soir, en fouillant le courrier, ma nervosité a pris un autre visage. J’ai aperçu mon reflet dans la baie vitrée. Je me suis à peine reconnu. J’étais impatient. Je ne redoutais pas un nouveau billet, je l’attendais. J’aurais donné n’importe quoi pour en recevoir un autre, que j’aurais jeté, et plus aucun ne venait. Aucun n’est venu en mars. Je me perdais en conjectures. J’essayais de mettre en équations les dates de réception des précédents billets, de déceler une fréquence… Tout à fait inutilement. Jamais je ne pensais à ce que je ferais à Rouen. J’étais à deux doigts d’aller consulter une voyante qui déposait, elle aussi, de petits billets dans ma boîte, quand, début avril, j’ai trouvé un aller simple pour le lendemain. J’ai à peine dormi. J’ai annulé tous mes rendez-vous des jours suivants et à l’heure dictée, j’étais dans le train.

Tu connaissais le modèle ?

On se connaissait tous, les modèles, les plasticiens, ceux qui, comme moi faisaient les deux, on les appelait « les culs » (rires), diminutif de l’expression « avoir le cul entre deux chaises ».

Tu étais un cul ?

Eh oui ! Comment faire autrement ? (Rires) On se connaissait tous, mais ça dépasse les personnes ce qui se passe dans une toile, dans une installation. Il faut accepter ça.

Tu comptes les gens pour rien qui inspirent ton travail ?

Pas du tout. Les muses sont le point d’appui qui donne la force, la force physique de soulever le monde.

Il y a davantage d’hommes-muses que de femmes-muses dans ton œuvre.

Oui. Les femmes inspirent autrement. Elles expirent autrement aussi (rire). Elles sont pour moi du côté du levier, plus que du point d’appui. Elles sont en moi. Je ne les vois pas bien.

À l’ère du gender fluid, tu tiens ce postulat ?

Pourquoi non ? Je ne parle pas de genre. Je parle de sexe. Je prétends vivre avec mon temps, pas avec celui des autres. Il y a des distractions que je ne peux pas me permettre. Et je ne peux pas mentir : quelque chose dépasse la perception des unes ou des autres. Y compris la mienne. Quelque chose échappe. Quand les gens viennent me dire : j’ai vu votre expo… je n’ai pas tout compris. Je leur réponds : moi non plus. Et ils croient que je plaisante. Alors que c’est le plus pur morceau de vérité pure qui sort de ma bouche. Moi non plus, je n’ai pas tout compris. C’est ce qui fait contact entre nous.

Revenons à la troisième séquence et à S.T… comment t’est venue l’idée de la construire autour de ces trois toiles si particulières ?

Aucune idée ne me vient : je possédais ces toiles. Je les ai achetées quand ça m’était encore possible.

 De son vivant ?

Oui, dans son petit atelier rue Bouvreuil, juste au-dessus du square Verdrel où… Il habitait au rez-de-chaussée dans la cour intérieure d’un ancien hôtel particulier. Dans les anciennes écuries. Les autres avaient été transformées en garage et tous les matins, il était réveillé par le bruit des bagnoles. Il se levait la tête à l’envers et commençait à travailler. Il prenait un malin plaisir à laisser regarder son bocal par les voisins d’en face qui avaient une vue plongeante dans son appartement. Il peignait ses scènes de nus masculins dos à la fenêtre, pour qu’ils puissent bien les voir. Il a tout de suite eu son style. Cru, tranchant, brutal. Sans équivoque. À treize ans, déjà, il dessinait comme ça. Même un arbre, un pont, une copie de la Joconde…

La série des trois « habillés » ne répond pas du tout à ce style dont tu parles.

On reconnaît pourtant son trait, mais c’est vrai qu’elle est d’une autre… période, bien qu’elle ait été peinte en même temps que des toiles plus caractéristiques du style S.T…

C’est pour cette raison que tu l’avais acquise ?

Il faudrait dire ça. C’est probablement vrai, mais ce n’était pas conscient. Il me les a vendus sur un malentendu. Oui un « trop perçu » : quand je les ai vus, je lui ai dit tout net qu’il était amoureux (enfin). Il m’a cédé la série pour avoir l’air détaché. Il pensait sûrement qu’il aurait l’occasion d’en refaire sur le même modèle… Moi, je l’ai achetée pour le geste : j’avais un peu d’argent pour la première fois de ma vie. Je posais et j’étais bien cotée comme modèle. Et puis j’avais fait de la figuration à l’opéra de Rouen dans Pelléas et Mélisande. Les conditions étaient pénibles : on était dans l’eau du matin au soir, alors il y avait eu une prime… Bref, j’avais mille francs d’avance et je voulais impressionner par ma clairvoyance et ma foi dans l’art. Aujourd’hui, je peux dire qu’autre chose me liait à ces trois toiles exceptionnelles. Elles me bouleversaient, elles savaient quelque chose sur moi, sur mon désir, que j’ignorais… qui est le courant profond de 5 Séquences. Sa rivière souterraine.

Tu peux être plus claire ?

Je ne crois pas. Le trouble, c’est exactement le contraire de la clarté. Or c’est de cela qu’il est question ici. Je ne veux pas en parler davantage. J’ai essayé déjà d’aborder cette zone flottante dans les textes (trop nombreux à mon goût) qui constitue l’approche*.

*(NDLR : Voir le chapitre titré L’approche, en ouverture du catalogue).

Tu peux nous dire dans quelles circonstances tu es devenue la conservatrice des œuvres de S.T ?

Oui, on peut vraiment parler de circonstances. À sa mort, on peut s’en douter, il n’avait pas laissé le moindre testament.

Tu devrais dire en quelques mots comment elle est advenue…

C’est hors de question.

Je mettrais une note de bas de page ?

C’est ton problème. Donc, pas de testament, son œuvre est allée tout droit à ses parents. Ils étaient déjà âgés et accablés par cette mort de leur fils. Cette mort-là, j’insiste. De son homosexualité, il ne pouvait être question de son vivant, ça ne s’est pas arrangé alors. Or, c’est très difficile de dégager ses toiles de cet aspect de sa vie : le sexe, les hommes. Bref, ils ne savaient pas quoi faire et le legs était très important.

Tu parles de la quantité des œuvres ?

Je parle de l’ensemble : quantité, variété, notoriété… et de sa côte qui s’est envolée dès que les journaux ont annoncé sa mort. C’était répugnant. Tu comprends, dans les années SIDA, les artistes mâles tombaient comme des mouches. Le marché de l’art en a fait son beurre, mais à la longue, on s’est lassé. Quand S.T. est mort, sidéen, certes, mais assassiné, ça a relancé la machine. Pasolini, main dans la main avec Gustav von Aschenbach et Sébastien Venable, c’était répugnant. Ses parents étaient complètement dépassés. Le jour de son enterrement, ils n’en revenaient pas de voir tant de monde. C’est vrai que toutes les fouines de la ville formaient cortège avec ces pleureuses qui raffolent des faits divers… Ils m’ont dit qu’ils ne savaient pas que leur fils était si connu. Ce qu’ils ne voulaient pas savoir, c’était surtout qu’il était un très bon ami et que la majorité de celles et de ceux qui « avaient pris le train », comme on disait avec un sourire qui faisait mal, l’avaient de près connu.

Tu l’avais de près connu ?

Oui et non. Moins que d’autres. Mais depuis longtemps. Une de celle qui l’avait connu depuis le plus long temps. Je connaissais aussi ses parents et son frère aîné. Ils se sont débattus avec cette calamité d’être devenus légataires universels de leur enfant et surtout, soyons francs, d’une œuvre avec laquelle ils ne voulaient pas être associés. Ils ne lui ont pas survécu très longtemps. Lui d’abord, elle ensuite… Son frère avait commencé l’inventaire, dantesque : S.T était un vrai coucou et on trouvait de ses carnets, de ses toiles et de ses dessins partout. Chez les uns les autres, dans leur maison de famille à la montagne, dans sa salle de cours aux Beaux-Arts, dans des squattes à Rouen, à Paris, à Rome, à Berlin…

Tu l’as aidé ?

Non. Oui. Un peu. Il a réussi à regrouper pas mal de choses et comme il est juriste, il a vite limité les dégâts avec une fondation. Mais il s’estimait inapte à statuer sur des questions… morales, éthiques, esthétiques. Il m’a appelée.

Pourquoi toi ?

Il a invoqué une raison susceptible de calmer un peu le scandale qu’allait causer n’importe quelle nomination à ce drôle de poste : la récurrence de mon nom dans les carnets de S.T. J’ai gagné au poids. Ce qui me fait rire parce que si j’y apparais si fréquemment, c’est souvent parce qu’il est en pétard contre moi.

Pourquoi ces colères ?

Bah, pour tout et pour rien. On s’est connu presque à l’enfance. Mais le plus pénible pour lui, c’était qu’il me pensait libre, alors qu’il était si empêché.

Tu étais libre ?

Il ne voulait pas voir mes entraves. Si j’avais été si libre que ça, j’aurais eu, comme lui, une création plus simple, plus directe.

Sur quel plan ?

Eh bien, pas de dispositifs, pas d’installations. Du dessin, de la ligne et c’est tout.

Tu veux dire que les formes que tu crées répondent à une certaine… censure ?

Je parlerais plus volontiers d’un besoin du secret, de la cachette, du double fond.

Tu préfères le demi-jour.

En quelque sorte… Parfois même, l’ombre. Voire la nuit…

Voir la nuit, ça ferait un bon titre pour une rétrospective.

Quand je crée un dispositif, je sais que la forme qui en sera exposée finalement n’en sera jamais que la trace, le reste, un support de non-dits. L’ombre donc.  

C’est ce qui permet au public d’y trouver sa place, non ?

Bien sûr. Le regard réinvente, s’approprie, équilibre…

Et tu restes cachée.

Oui.

L’actualité des maisons à vider, à vider tôt ou tard, des maisons des morts présents et à venir qui finissent par former une rue, un quartier, un village, avec la mienne dedans, même si le numéro n’a pas encore été clairement attribué… Le courage me manque pour aborder seulement question du tri, alors pour le faire… Je n’avais pas pensé à la technique, proposée par Juliette Derimay, d’ouvrir la fenêtre par jour de grand vent en priant pour que tout s’envole. Récemment pourtant, dans mon méchant quartier, un gars s’est pris un coup de folie : hésitant à se défenestrer lui-même, il a jeté tout le contenu de son appartement sur le trottoir (frigo compris), une fois qu’un petit groupe de passants le nez en l’air s’est attroupé là, bientôt renforcé par les pompiers à grande échelle. Contournant le tas pour rentrer chez moi, quelques heures après le chaud du moment, j’ai simplement remarqué qu’il y manquait le numéro des encombrants. Rien d’aussi révoltant que les décharges sauvages qu’on croise en forêt. En ville l’amoncellement et sa rage prennent tout de suite un air d’installation. Apprenant, plus tard, le détail de l’affaire, j’ai d’ailleurs pensé : « Everybody wants to be in showbusiness ». En ville, je suis cynique, comme ses hordes de chiens sauvages qui couraient dans les rues de Sofia et de Varna à mon premier voyage. Ils avaient disparu par la suite. Ça n’augure rien de bon en ce qui me concerne.

 

Un poème n’est pas

La grande lavade

Dont l’air enneigé

Débarbouille d’un seul coup

Les petits visages d’hiver.

C’est peut-être l’obstination Chaque matin comme au bassin De s’asperger d’une eau si froide Qu’on n’en revient pas Ou le gant glacé Sur le front malade

Le poème n’est pas Cette bonne nuit de sommeil Sacrifiée à le coucher là Sur la page blanche Comme une enfant en caoutchouc Qu’on dévêt en lui murmurant Une chanson douce C’est ton lit et c’est ta maison Nous voilà rentrés

Il est le contraire Ce réveil pénible D’un corps engourdi Tendu vers le jour Attaché encore à la nuit Vaincu volontaire La reconnaissance douteuse De la chambre, de la date De l’âge et de l’heure

Un poème n’est pas

Une consolation pour toi

Mais un lot pour moi

De consolations

Entassées dans un vieux carton

Où un hérisson a dormi

Un poème n’est pas

Un croissant au beurre

Ni un café noir

Mais tout à coup ça se discute

Un poème n’est pas

La panacée pour rejouer

La dernière conversation

Dont nous sommes les naufragés

Un poème n’est pas

Si facile à retenir

Qu’on ne doive le réécrire

Chaque jour encore

Un poème n’est pas

Efficace contre la tristesse

Mais raté, oui, contre la joie

Ne crois pas en l’impression lisse

Propre à ces bateaux de croisières

Leurs baies vitrées semblent d’eau même

Beau miroir du fleuve

Ce sont les sirènes du Rhône

Sois sûr que leur charme s’efface

Au premier bruit des moteurs.

Tu dis que tu sauras quoi faire

Une fois moi morte

Je dis que moi pas

Si c’est toi d’abord

C’est bien parler pour ne rien dire

Oublié le déjeuner

Dans son petit sac

Mais pas la lettre de condoléances

Il comprend qu’il ne relira pas les lettres. Vider la cave l’a vidé de ce devoir. Il faudrait tout relire, mais il est mort avec le père, ce « il » qui faudrait. Qu’il fallait. Qu’il fallût. Qu’il phallus. Dans un seul petit carton, il conserve quelques objets totémiques, quelques papiers, quelques masques anciens. Il n’est pas sûr qu’il s’expose encore à l’intensité de leur regard. Pas sûr. Le carton n’est pas fermé, mais la cave est vendue dans le lot de l’appartement de sa nouvelle vie d’alors. Les masques dépassent. Tant qu’il est seul, ils sont dissimulés par la table. Ils réapparaissent chaque fois qu’il donne un dîner. Avec l’aide des invités, il tire la table au centre de la pièce et le carton est dévoilé. Il raconte la cave, les lettres, l’autrefois. On dîne légèrement sous l’œil des ancêtres. C’est un dernier petit carton. Il n’empêche pas la vie d’à présent. On prendra garde à ne pas cogner dans le carton en remettant la table en place : « ça rentre tout juste ».

Tout à coup, ça parle De madame Columbo au comptoir On la voit seulement dans la parole Comme Dieu, mais à la télévision Tout à coup, ça parle

À l’arrière de ta tête Tu gardes la nuit Entremêlée à tes cheveux.

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