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ÉCRIRE L’AUTOMNE XXXII

Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
Emmanuelle Cordoliani
il y a 17 heures
4 min de lecture

Je n’ai pas eu le temps de traiter la proposition de Clarence Massiani, autrice et actrice, en clôture de l’atelier d’été du Tiers Livre. Elle repose sur l’idée de la rupture stylistique où l’on passe d’une prose narrative à une invitation au chant de la littérature. Clarence l’éclaire par deux extraits, l’un de Joseph Ponthus, l’autre de Jorge Borges, que je prends la liberté de reproduire ci-dessous.

« Lundi soir à vingt heures trente, je me vautrerai dans ma position d’opérateur de production soumis à ses chefs je retrouverai des lignes et des chaînes qui sont autant de routes sans doute penserai-je à ces villes et villages de France dans l’usine comme je pensais à l’usine sur la route je serai un peu le conscrit d’Aragon : Ah démons démons que vous êtes versez-moi des mots et des mots. »

D’après l’extrait du roman À la ligne — Feuillets d’usine/Joseph Ponthus.

Ed. La table ronde 2019, page 44.

 

« Il n’y a pas deux collines identiques, mais partout sur la terre la plaine est la même. Et je marchais par un chemin de plaine. Je me demandai, sans y attacher trop d’importance, si j’étais dans l’Oklahoma ou au Texas, ou bien dans la région qu’en littérature on appelle La pampa. Pas plus à droite qu’à gauche je ne vis la moindre clôture. Une fois je répétai lentement ces vers d’Emilio Oribe : Au milieu de l’interminable plaine panique, là-bas près du Brésil. »

Utopie d’un homme qui est fatigué / Jorge Luis Borges

Ed. Gallimard 1978, page 101.

 

 

Cette proposition d’écriture me ramène pourtant à une forme dont la perspective a illuminé mon été : le haïbun. Mélange de prose et de haïkus, dont La Sente étroite du Bout-du-Monde (奥の細道 / おくのほそ道, Oku no hosomichi), du poète japonais Matsuo Bashō (1644-1694) est le premier exemple répertorié. C’est un journal de voyage qui est devenu un pèlerinage. Le titre est parfois traduit L’Étroit Chemin du fond, Sur le chemin étroit du Nord profond ou encore Le Chemin étroit vers les contrées du Nord. Je suis dans l’assemblage de l’année VI du Journal d’un Mot et je constate que les formes poèmes y sont plus nombreuses. De plus en plus nombreuses au fil des éditions. Si je me considère comme une dramaturge professionnelle, pour ce qui est des toutes les autres formes (poésie, roman, nouvelle, essai…) je me tiens du côté des amateurs. L’accès à la voix lyrique m’est facilité par mon travail : la quasi-totalité du répertoire chanté est versifiée. C’est par facilité d’ailleurs que je note certains instants en vers. J’ai l’outil sous la main, ça va vite et je me dis toujours que je conserve ainsi la miniature de quelque chose d’important, que je développerai ultérieurement dans la prose. Mes poèmes sont des croquis, au mieux des études. Ils ne sont pas destinés à être recueillis autrement que dans le carnet du Journal. Je songe à présent, depuis la découverte de La Sente étroite du Bout-du-Monde, à les utiliser en clôture d’un texte qui les aura précédés. S’invite alors l’exemple parallèle de Jaccottet dans Paysage avec Figures absentes, qui m’intimide beaucoup. Ça fait partie de ces livres au sujet desquels je me dis régulièrement : pose ton stylo et va lire plutôt. Pourtant, Jaccottet par son exigence et la richesse de sa relation à la forme est aussi un formidable incitateur. Il donne envie d’expérimenter, c’est-à-dire de vivre. Or pour vivre, il faut ouvrir les placards qui renferment les présupposés et regarder dans le blanc des yeux les moutons présumés loups cachés sous le lit.

Reprenons. Le poème qui clôt le chapitre titré La Tourterelle turque dans Paysages avec Figures absentes est à première vue terrifiant de perfection. En effet, tout au long du texte qui le précède, Jaccottet propose d’autres poèmes possibles, qu’il renonce les uns après les autres, en explicitant cette mise à l’écart (par toujours plus d’intégrité poétique). Je ne m’y ferai jamais : à chaque lecture, je suis effarée, courroucée, en proie à la forme de panique qu’on éprouverait en le voyant mettre le feu à son œuvre. Il ne détruit pas vraiment ses « essais » : ils sont imprimés sous mes yeux. Pourtant, le sentiment est bien là, d’être une nécessiteuse, tandis que ce nanti jette l’or par la fenêtre. J’ai écrit que le poème auquel il aboutissait en fin de chapitre était « à première vue terrifiant de perfection », il l’est tout autant à la dixième ou l’ixième lecture. Le temps ne fait rien à l’affaire et si l’on veut changer de paradigme, alors il faut mettre ses pas dans ceux du poète et lire son cheminement au lieu de se laisser balader. Et voilà où ces pas-là me conduisent : je ne crois pas que Jaccottet soit absolument satisfait de ce qu’il publie. Il arrête le travail dans le manque. Sinon, il arrêterait d’écrire. Je relis Paysages… avec cette perspective nouvelle, celle de son insatisfaction, celle de son courage.

 

L’admiration

N’offre à mon regard

Qu’un seul des chemins

On n’y distingue pas la moindre

Trace du poète


Expérimenter

Est tout ce que la poésie

(Et tout ce que la poésie)

A de bien

À offrir

Pas mal non ?

 

 


1 commentaire


Françoise Renaud
Françoise Renaud
il y a 2 heures

je partage totalement ton amour de Jaccottet

chez toi on passe d'une route à une plaine à une colline à une pampa à une sente étroite du bout du monde... oui admirer, oui expérimenter...

bien à toi

f

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