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ÉCRIRE L’ÉTÉ XXXVII

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • il y a 3 heures
  • 4 min de lecture

Trois considérations sur la fin



Mon vénérable grand-père, Marcel, va vers ses 95 ans. Enfin, il y allait d’un certain pas quand il s’est vu embarqué vers l’hôpital à la suite d’un ixième malaise. Le cœur fatigue, dit le médecin. Marcel nourrit la plus grande méfiance quant à un passage au bloc. Il a dûment rempli le papier consignant son désir de ne pas être réanimé si l’occasion se présentait. Le premier soir de son hospitalisation, il insiste bien là-dessus. C’est sans compter la finesse des docteurs. Après 48 h d’observation, voilà qu’ils lui mettent sous le nez des apnées du sommeil de plus de sept secondes. Ce qui explique bien des choses dans sa difficulté à tenir la route dans ses petits trajets quotidiens de la chambre à la salle de bains, de la cuisine au salon… Avant qu’il ait le temps de dire ouf, Marcel devient aussi bionique que Steve Austin. Sa culpabilité à dilapider à ses fins l’argent du contribuable ajoute à ce conte de l’Homme qui valait trois milliards. Il a une pile et « c’est reparti pour un tour » dit-il. Je n’épiloguerais pas sur la vitesse à laquelle on a l’a renvoyé chez lui au lendemain d’une opération de plus de trois heures… Mais plutôt sur ce que j’observe dans la fatigue persistante qui accompagne sa « nouvelle vie », sans malaise, Blaise. Depuis plus de deux ans, les journées étaient presque toutes occupées par la peur de faire une dernière mauvaise chute. Cette peur, s’éloignant, laisse la place à un temps de moindre intensité. Les journées sont longues, l’ennui plus pesant. La perspective de quelques mois est remplacée par la promesse des quelques années. Il doit réécrire la fin. Pour l’instant, il cherche. Il est troublé et dérangé. Il est vivant.

 

Mon amie Sylvie doit bientôt partir à la retraite. Le couperet de cette notification administrative la surprend et l’inquiète davantage qu’elle l’aurait voulu. Je lui parle de Nadine et Roland, les deux personnages principaux d’une histoire que j’augmente de loin et loin et qui a pour titre « Les retraitants ». Ce participe présent produit un effet d’apaisement immédiat sur les personnes de mon entourage déjà à la retraite ou en passe de l’être. Ce que me confirme Sylvie. Le participe présent a pris une grande place dans mes formulations ces dernières années… Je le note. Cet échange de bons procédés qu’est l’amitié m’amène reconsidérer les aventures de Nadine et Roland. Initialement, je souhaitais en faire un couple à la manière des Beresford (Tommy et Tuppence) d’Agatha Christie, en plus âgés. Nadine chasse les intrigues dans la presse locale, Roland est exaspéré, mais suit le mouvement… Toujours ce désir d’écrire un polar et le texte qui n’avance pas, parce que finalement, ce qui s’impose c’est de parler de leur vie quotidienne, de leur amour, de leur jardin, de leurs vieux parents, de leurs enfants éloignés, de leur chaudière… Quelques jours après ma conversation avec Sylvie, une fin s’est proposée, simple et lumineuse. Nadine n’écrira pas de polar, ni moi non plus, au moins à son sujet. Elle essaiera vainement. Le récit de cet échec sans gravité, voilà le sujet. Il n’empêche pas de conserver un goût prononcé pour les faits divers. La rencontre de Wallace Stegner au détour d’une longue interview vidéo n’est pas pour rien dans cette épiphanie. J’y reviendrai sûrement.

 

Il y a quelques années, alors que j’essayais de rassurer les élèves sur l’avancée de l’écriture de leur atelier annuel, tout en leur laissant voir les difficultés auxquelles je me confrontais (le processus, donc), j’ai annoncé que j’avais le début et la fin. L’un d’entre eux, qui s’est retrouvé avec le rôle principal, m’a demandé si c’était comme ça qu’on écrivait les spectacles. Trouvailles du début et de la fin, puis élaboration (active, poussive ou passive) de ce qui se trouve entre les deux. Je n’avais pas brillé dans ma réponse, mais je me suis mise au travail de cette question.Comme bon nombre de compositeurs d’opéra, je considère que le début se trouvera de lui-même sur la longueur. Si on doit attendre le coup de génie de la première phrase pour commencer, on peut toujours attendre et en attendant, le geste se perd. En revanche, j’observe une nouvelle fois cet été, l’importance de la fin. D’une fin vers quoi tendre. Le principe énoncé en première instance par G.K Chesterton dans Comment écrire une histoire de détective ? J’en parle régulièrement dans ce journal.

Le premier principe fondamental est que le but d’une histoire policière, comme de toute autre histoire et de tout autre mystère, n’est pas l’obscurité, mais la lumière. L’histoire est écrite pour le moment où le lecteur comprend, et non pas simplement pour les nombreux moments préliminaires où il ne comprend pas. Le malentendu n’est qu’une ombre sombre destinée à faire ressortir la luminosité de cet instant de compréhension (…)

Pas plus que mon bon ami G.K, je ne pense révolutionner l’art d’écrire en posant-là ce fameux principe. Il est de ces médecines simples qui fonctionnent à merveille pour certains, dont je suis. Il est fiable, à condition de ne pas le triturer, le démonter, le forcer. Ne nous leurrons pas : il ne suffit pas de se faire un trou dans la tête à force de la creuser pour espérer voir la lumière. C’est la récompense d’un soin régulier, d’une honnête et patiente attention. Et ainsi, la cinquième séquence de Cinq Séquences (ce livre que je veux écrire jusqu’au bout), après s’être longtemps refusée a commencé à s’écrire, polarisant tout ce qui l’avait précédée, me procurant un allant inespéré à quelques pas de la rentrée.

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