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CARNET DES JOURS SUIVANTS1201 à...

Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
Emmanuelle Cordoliani
13 oct.
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 oct.

© Frank Herfort
© Frank Herfort

« C’est passé par le trou de la prière ! », Bernard s’étouffe copieusement et on répète l’expression à l’envi pour dédramatiser. La « fausse route » fatale aux vieillards — la suffocation terrifiante au terme d’un repas pris seul — clignote en néon dans les esprits des convives, y compris celui de Bernard. Il voudrait faire une blague sur la similarité des chiffres des décès par accident de la route et de la fausse route, il voudrait dire que ça arrive aussi aux bébés, que ce n’est pas un monopole de vieux, mais il en est empêché par tout ce qui se presse à ses lèvres. Nous sommes là pour taper dans son dos. Ce n’est pas si grave, finalement, et les grandes bourrades que je lui flanque me rappellent aux écrans zébrés des vieux postes de télé, qui ne comprenaient que ça, pour revenir à une image stable. Soudain, il est midi avec Danielle Gilbert.

Ce matin, dans un des derniers entretiens radiophoniques donnés par Yves Bonnefoy avant sa mort, le souci d’exactitude qui est sa marque, une de ses marques, n’est plus qu’une lame dont le fil abrège celui du discours et plus seulement du blabla. Souvent, il rue en s’entendant rappelé une chose qu’il a effectivement dite, sans doute possible. Ils e récrimine d’abord « J’ai dit cela ? », et bien sûr qu’il l’a dit, l’équipe admise dans son bureau, temple devenu, a bien vérifié les sources et on distingue nettement le bruit des sept tours de langue dans la bouche du journaliste. Bonnefoy contemple avec incrédulité cet autre lui-même qui a formulé quelque chose de définitif avec tant d’assurance, de légèreté, d’inconséquence. On le sent agacé et ébaubi. Puis, il tranche avec la grande épée du présent. L’enthousiasme de journaliste semble ne jamais devoir se démentir. Il mentionne un livre ouvert sur la table de travail… le coup tombe sans tarder : « ouvert ne veut pas dire lu ». Le sablier fait un bruit assourdissant. « La lecture est un luxe, le temps est court ». C’est un livre sur Mallarmé et le cinéma, il aimerait le lire, il sait qu’il ne le lira pas. Il ne peut plus passer par les aiguilles ni par Méséglise. Il n’y a plus qu’un segment, dont il ne peut dévier. Je crois me souvenir qu’il a parlé des choix incessants qui nous confrontent et nous convoquent à nous-mêmes, enfin.

Ce matin, les stries de neige sur la roche noire des Aravis tracent un épilogue inattendu à la rediffusion de La Maison du Docteur Edwardes de la veille. Sans le film, j’aurai vu le massif revêtu d’un pull à rayures, un peu trop simple pour l’habileté de ma grand-mère, qui faisait du jacquard à quatre couleurs en regardant la télé. Mais après les marques de fourchette sur la nappe, la robe de chambre lignée de noir du Docteur Constance Petersen et les rails du train pour Rochester, la coïncidence est trop extraordinaire. Le Docteur Murchinson a tiré sur son collègue depuis la Pointe Percée. CQFD.

Ce matin, j’entends pour la première fois la voix de Roberto Calasso. Elle est rauque et chaleureuse. Madeleine Marion nous disait d’aller écouter Claudel parler avec son accent bourguignon pour comprendre comment jouer (et ce qui se jouait) dans Partage de midi. Soit l’aspiration spirituelle des êtres viscéralement vissés au sol (et, j’ajoute, à présent, à leur langue). Il faudrait toujours avoir la voix de l’autre dans l’oreille tandis que nous lisons, sans quoi, nous rabattons tout, comme de grandes plantes, à notre rez-de-jardin. Quand j’écris, c’est ma voix que j’entends, c’est ma voix qui formule. Quand je lis, quand je joue, je rentre dans la parole de l’autre. Parole fantôme privée de sa voix. Il faudrait prendre le temps d’imaginer quand l’archive manque…

Les vaches s’urgent dans la rue

Magasins fermés pour dix jours

Chalets dormants aux volets clos

L’automne veut toute sa place

Travaux suspendus

La grue du chantier

Se fond dans son jaune

Hors saison dans l’arrière-salle

On laisse les miettes tranquilles

Croissant d’un jour l’autre

Sur la table en bois

Enfin comme chez moi au village

VEUF pour trente points

Une fois la partie finie

(Finie, bien finie)

Il dit regardant son chevet :

« Il manque une lettre

Je ne sais pas laquelle, mais elle manque »

Je dis : « Tu veux dire un objet ? 

Tu as dit « lettre » pour « objet » »

Il dit : « Oui, mais lequel ? Lequel ?

Je dis : « S’il manque vraiment

Ça te reviendra… »

Il dit : « Ah ! C’est la lettre A

Qui manque pour RAME ! »

Le matin, il avait cassé

Une CARAFE en mille éclats

Plus tard, il dit : « C’est mes lunettes

Qui manquaient pour voir

Qu’elles étaient là. »

Brume, averse drue

La robe des vaches

Conserve sa température

Pas une pie cette fois-ci

Pour venir fracasser la route

D’une noix surprise

Ce matin, l'heure de lecture. C'est un privilège. Il faut n'être pas trop fatiguée, il faut savoir lire, il faut savoir que lire est une chose bonne, la meilleure peut-être pour ouvrir une journée en deux comme une orange, quand l'exercice physique en craquerait plutôt la coquille comme d'une noix. L'étrange pratique de la lecture -- pour toujours magique, si on y pense, et presqu' aussi intime que celle de la pensée même -- nous passe en douceur de l'indéchiffrable des rêves s'effaçant aux contours tranchants du jour éveillé par le déchiffrement des signes inscrits sur la page. Les lettres font des mots, les mots des phrases et sans savoir lesquelles à première vue, vue de loin du livre qu'on ouvre n'offrant d'abord que dessins, que formes, qu'ombres, on sait qu'on saura lire, que ce talent d'hier aura sûrement traversé la nuit jusqu'à l'aujourd’hui tout neuf qui attend, enfant impatient, à la porte de la chambre.

C'est toujours l'enfant

Même s'il conduit la voiture

Qui voit en premier

L'animal mort dans le fossé

Des lettres s'affichent

Sur l'écran blanc de ma nuit noire

Chocs Le grand C roule à vélo

Le petit c assis derrière

A vue sur la route

Déjà parcourue

Un chemin d'argile

L's ses petites guiboles

Pendouillées de chaque côté

Du porte bagage

Telles deux cédilles      

L'h et l'o sont leurs dos-à-dos

Le taxi qui dort

Près de la promenade

Planté, rêvait de savane

Quand on l'a surpris

Sa veuve apprenant

Que les cimetières sont pleins

À Paris a rit

On a plus de chances

D'être poignardé

Que de trouver à se garer

Dans la capitale

L’essentiel de ma matinée a été consacré à manquer de méthode. Et je me demande : comment en suis-je arrivée là, comme à une adresse familière dont j’oublie l’itinéraire à chaque visite.

Ce matin, en laçant mes chaussures, je me demande quand les douleurs exquises de la nuit deviendraient familières de la journée. « Quand » et pas « si ». Je me penche sur la question.

Ce matin, j’aurais voulu que tu sois avec moi. Et puis je me suis rappelé que tu es toujours avec moi. Mais tout de même, j’aurais préféré que tu sois là, en personne.

Ce matin, le froid serre les os dans une étroite poignée de main.

Ce matin, j’aimerais écrire des poèmes où des noms de famille et des prénoms apparaîtraient. Pas comme dans les vers de circonstance de Mallarmé. Pour signaler leur existence et combien ils me sont chers. Dans toutes les acceptions de cet adjectif.

Ce matin, je me demande si la mouche qu’on entendrait voler et l’ange que seules les oreilles voient passer ne sont pas une seule et même entité.

Ce matin, je décide de ne plus renoncer jamais à la poésie. Même dans les cas administratifs. Lisant cela, il y en aura pour penser « cucul » ou « cuicui ». Je dirai : c’est un début (pour la pensée).

comment que tu passes à côté d’un truc, comment que tu vas t’y prendre pour demander une mise à jour trente ans après, alors que tu vois bien qu’elle pense qu’elle t’a raconté le truc, qu’elle te l’a dit, comment que tu restes à regarder son visage mâché par une forme de panique qui t’échappe. Comment que tu voudrais passer le coup de fil à un ami et que cette amie ce soit toi, qui sait forcément, qui te souviens toujours. Comment que tu la regardes manger au lieu de te parler, tout en te parlant d’autre chose. Comment que tu détestes les allusions, comme les effleurements qui agace la peau, les petites coupures des étiquettes dans le dos. Comment tu ne penses qu’à ça pendant des jours, même après avoir coupé, le temps que ça cicatrise. Comment que ça lui est venu de dire « dégagée » et tout de suite après incapable d’en parler. Comment que je vais faire son amie, maintenant, trois jours et trente ans après, pour lui demander.

et puis c’est toujours la même musique, comme si le temps s’était arrêté là, dix-huit ans pour toujours, comme si notre génération emportait la palme, nous nous nous pour toujours, et là elle me dit « c’est nous qui avons le pognon, dès que ce ne sera plus le cas, ils changeront de disque », mais ça fait si longtemps qu’on entend la même chose que même les jeunes seront perdus. Il y aura toujours les peaux de bêtes, synthétiques… C’est le moment rêvé pour dire, (elle dit toujours ça) « ou le contraire », le contraire de tout, le contraire du synthétique. On se sera aperçu, en comptant sur les doigts, que le synthétique, ça ne vaut pas mieux que les gobelets en carton, on boira dans des tasses lavées et relavées assis sur des peaux de mouton d’un autre temps qu’il ne faudrait pas laisser perdre, et là elle dit « ce serait un double crime », elle aime trop les côtelettes d’agneau pour le penser. Pour ma part, je préfère « ce qui est fait est fait », sauf si on ne s’en souvient pas

qu’alors il lui serait arrivé un truc, elle dit un truc et on sait que les trucs comptent, qu’elle ne m’en aurait pas parlé, qu’elle m’en aurait peut-être parlé, mais que j’aurais oublié (ça, c’est le pire, si c’est pour perdre la boule comme la vieille Alice, merci, déjà la préménopause précoce dans la brouillard…), il y a toujours des montagnes dans ses histoires, les nôtres ou celles d’à côté, tant qu’elles ne sont pas toutes molles comme en Auvergne, c’est pareil, je me représente, on travaillait, pas des révisions bidons, du travail à se lever le matin, il s’était peut-être passé un truc (un autre truc qui comptait tellement et je sais à peine de quoi il s’agit maintenant), chacune dans sa montagne pendant l’été, une histoire de garçons par la bande, deux frères, peut-être, l’un part, l’autre reste… c’est flou, mais on ne s’appelait plus tant et on ne se voyait pas, le travail fatigue, pourtant j’y suis allée avec mon permis tout neuf et ma première caisse (tu étais là aussi, non ?)

de même que son obsession pour le film italien, je n’ai pas le nom là tout de suite, mais combien de fois elle nous l’a fait regarder, combien de fois elle l’a regardée toute seule, la bande faisait des stries sur la télé, pendant les révisions du bac, pas les miennes et pour cause, je travaillais déjà depuis, trois, quatre ans, j’arrivai avec des courses ou vous vous seriez desséchées sur pied, parfois c’était Roland Garros (avec le son), ou le film italien (sans), de toutes façons, je ne suis pas sûre que les gens parlent dedans, c’était du même acabit que les mode d’emploi du radiocassette sur sa table de chevet, elle croyait qu’à force, ça allait rentrer, mais vous n’aviez pas le moindre esprit pratique, je faisais un peu de ménage, un pli du salon, tu ne sais pas quoi faire tu nettoies, qu’est-ce que ça veut dire de regarder un film italien intello en mangeant des cônes ou le laisser tourner avec l’album des Bananarama en boucle, tout était mélangé, heureusement que je passais un coup de balai de loin en loin

et surtout, il y a eu les enfants, les miens, et les tiens, les tiens aussi, puisque Marie, elle, s’en est bien passé, et quand j’avais visité son appart à la fac, ça se voyait qu’elle pouvait se passer de tout, il n’y avait que des trucs empruntés à droite à gauche, y compris les livres qu’elle prétendait aimer tant, je suis de mauvaise foi, elle les aimait vraiment, elle m’en offrait qu’elle tirait à la FNAC en profitant de sa touche de fille bien, elle n’avait pas un jean, pas un Tshirt, des pantalons à plis et des chemises blanches qu’elle devait laver dans le lavabo de sa chambre et faire sécher, je sais pas, au-dessus de son lit, sur un fil qu’elle tendait tant bien que mal entre la barre des rideaux et le coin du placard, des chemises blanches américaines qui ne se repassaient pas, elle dénichait de ces raretés aux Puces, dénichait et s’entichait, main dans la main, moins heureuse pour les gars, mais qui suis-je pour évoquer le sujet

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