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ÉCRIRE LE PRINTEMPS XXIII

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 31 mai
  • 5 min de lecture

 

Théâtre. Empr. au lat. class.theatrum « théâtre, lieu de représentations ; les spectateurs, le public » et au fig. « lieu où se produit quelque chose d'important », empr. au gr. θ ε ́ α τ ρ ο ν « id. », dér. de θ ε ́ α ο μ α ι, -ε ω ̃ μ α ι « regarder, contempler ».

Pierre et moi, dos aux fauteuils jaunes de l’auditorium, nous regardons la scénographie de ce spectacle-minute. Deux groupes de chaises de part et d’autre du piano pointé vers le public, trois tableaux blancs, derrière, en arc de cercle. Il n’y a pas d’argent. Il n’y a pas de temps non plus. Il y a eu beaucoup d’obstacles, d’empêchements, jusqu’à la veille, jusqu’à ce matin même. Je suis arrivée sans courage. La honte de voir son travail payé si mal, ajoutée à la façon dont on nous l'annonce, comme si c’était sa faute, notre faute. Les malentendus. Une fois encore. C’est monnaie courante de ne plus avoir de sous. Mais là-dessous, outre les problèmes économiques, coulent les égouts du discours sur le « métier-passion ». Je vois mes jeunes élèves d’ici ou de là, le servir bien poliment. Ils ont fait plus d’années d’études qu’un médecin, mais ils remercient « la chance ». Alors à force, partout, on attend de nous de la compréhension, de la souplesse, de la gratitude.



Pierre Daubigny, éclairagiste du Café Europa et, comme nous autres dans cet honorable établissement, par goût et par la force des choses, couteau suisse. Nous ne rechignons pas à savoir faire bien des choses, mais c’est trop souvent (dé)considéré comme la moindre des choses.


Ce matin, j’arrive sans courage, mais il est là, alors ça n’a plus vraiment d’importance, puisqu’il prend l’affaire en main : « On va d’abord balayer et laver le plateau ». C’est la meilleure chose à faire. Assez vite, il n’y a plus que nous dans la salle. Pierre à la serpillière, moi au balai, nous suivant, nous parlant. Au GITIS, les journées commençaient de la même manière. J’avais 19 ans et Pierre n’était pas dans mes parages cette époque. Il est russophone cependant, c’est une marque de fabrique du Café Europa. Julie Scobeltzine (la scénographe de Cendrillon, la costumière des jours meilleurs) a vécu deux ans à Moscou, elle aussi. Avant d’en être arrivés au milieu du plateau, nous sommes rendus dans une place familière. À l’Est. Dans cette qualité particulière de l’air où tant se convoque simultanément de la géographie, du climat, des histoires, de l’histoire, des anecdotes, des discussions, des nuits blanches, des sensations, des sentiments, du thé, du théâtre.



Tenez, il neige : où est le sens ?

Touzenbach, Anton Tchekhov / Les Trois Sœurs


L’heure du samovar (infinie, puisqu’il n’en finit jamais d’arriver sur la scène et pendant ce temps-là, ça parle, parle, parle chez Tchekhov). L’idée que nous nous  sommes fait de l’Est, au fil des années et des rencontres et que nous savons mettre en partage entre nous. Je ne comprends pas vraiment comme cela fonctionne, mais c’est comme cela que ça fonctionne. Nous avons tout installé et à présent nous regardons.



Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c'est ? Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.

Lechy Elbernon, Paul Claudel / L’Échange





C’est un projet d’école. Je ne fais quasiment plus rien d’autre : écrire et enseigner prennent désormais tout le temps que je veux consacrer au travail. Ce sont des projets très peu dotés, voire pas du tout. Qu’à cela ne tienne : je peux faire sans budget pour les choses, « trouver » les costumes et les accessoires. Je refuse de faire sans interlocuteur, sans partenaire, sans personne qui parle ma langue, celle du plateau, celle que je tiens de Stanislavski, de Brecht, de Vitez, de Seide, d’Abirached, de Bausch, de Hemleb. Du Café Europa, Pierre, Julie et Victor répondent à l’appel, même pour peu d’argent, pour trop peu d’argent. Leur confiance me sauve d’une solitude dans le travail qui serait le contraire, pour moi, du théâtre, et, donc, sa fin. Il peut y avoir quelque chose de valeureux à dire sa honte. Ce n’est pas le cas ici. Elle se mélange à la dignité du travail bien fait. Elle se mélange à la fierté de voir la scénographie magnifique de Julie pour Cendrillon, les lumières de Pierre qui surclassent la forme de ce Cosi Alumni et permettent aux élèves d’entrer véritablement en jeu, pour un salaire sans rapport avec la mesure de leur engagement. On sait toujours d’avance que l’argent manquera, qu’il n’y suffira pas, ne peut y suffire, mais trop souvent, on sait trop tard à quel point. Si bien que le travail est déjà fait quand le contrat arrive. Les heures d’échanges, de réflexion, de conception. Et chaque fois que nous faisons de la magie (une création lumière en deux services, une scénographie évolutive avec des cartons récupérés à la photocopieuse, une dramaturgie qui ne laisse personne des vingt élèves en plan sans dépasser deux heures de représentation…), chaque fois, nous prouvons qu’on a raison de ne pas nous donner d’argent, de temps, de moyens.



Le discours ambiant a beau jeu de sortir la carte gratis du métier-passion. Cette tentative misérable de cacher le travail, le savoir-faire, l’engagement vis-à-vis des collègues, des élèves et de l’art de ceux et celles qui nous ont précédés, qui nous ont fait confiance, est de loin ce qui me révolte le plus. C’est d’une bêtise inqualifiable et il n’est pas difficile de deviner à qui profite ce crime. Il va de soi que les artistes n’ont pas le monopole de cette dissimulation du travail. Dans tous les domaines, il est convenu de demander non seulement plus, mais en plus, comme s’il fallait à présent payer pour travailler, donner quelque chose, un bonus, qui échappe pourtant aux fiches de postes rédigées avec tant de soins.

Nous nous tenons côte à côte, comme bien d’autres fois, regardant le plateau. Là, Pierre dit : « Kantor. La Classe morte ».



Adrian Grycuk, Ławki szkolne i manekiny – fragment stałej ekspozycji do spektaklu “Umarła klasa” Tadeusza Kantora (Ośrodek Dokumentacji Sztuki Tadeusza Kantora Cricoteka w Krakowie) na wystawie w Muzeum Literatury im. Adama Mickiewicza w Warszawie, 2012 / Wikimedia Commons
Adrian Grycuk, Ławki szkolne i manekiny – fragment stałej ekspozycji do spektaklu “Umarła klasa” Tadeusza Kantora (Ośrodek Dokumentacji Sztuki Tadeusza Kantora Cricoteka w Krakowie) na wystawie w Muzeum Literatury im. Adama Mickiewicza w Warszawie, 2012 / Wikimedia Commons

Et ainsi, il ouvre le portail de l’Est. Il partage ma grande envie de thé, de théâtre… Et puis, en dépit des projecteurs que nous ne pouvons pas déplacer, du temps qui manque, il construit la lumière. Je m’assois à une des petites tables de cette classe et j’essaie d’en améliorer la conduite, en attendant le samovar.


Emmanuelle Cordoliani, Pierre Daubigny Clermont-Ferrand 2018
Emmanuelle Cordoliani, Pierre Daubigny Clermont-Ferrand 2018

 

Voilà un an que je pensais à faire un spectacle où seule la musique aura été répétée, la narration reposant sur la qualité d’écoute d’une vingtaine d’élèves qui ne quittent pas le plateau. Depuis les « spectacles-minute » bricoler dans le cours du mercredi matin au CRD de Pantin. Cosi Alumni repose sur un dispositif en mode sans échec. Je reviendrai là-dessus avant que le printemps ne cède la place...

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