ÉCRIRE L'HIVER XXIX
- Emmanuelle Cordoliani

- il y a 5 jours
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Ce journal sera trop copieux. Voilà trop longtemps que je n’ai pas écrit sur l’écrit. Le temps n’a pas manqué, ni l’espace. Mais depuis l’an neuf, des femmes autour de moi sont mortes, trop nombreuses. Certaines de près connues, d’autres liées à des êtres chers. Faute de prendre le train, j’ai regardé passer ce long cortège. J’ai baissé la voix, cherchant l’attitude qui pouvait convenir. Au point que je n’ai plus su comment dire. Seulement et à peine comment ne plus dire, aidé par le mot Apophatique, que m’a glissé Catherine Serre.


Mais à quoi bon ? Nos pouvoirs sont bien limités. Que j’écrive ou non n’empêche pas les gens de mourir. Que j’écrive en empêche parfois certains d’être morts tout à fait. Ces femmes, ces amies d’amis, ces sœurs auxquelles je lie ces lignes. Ce journal sera copieux comme un banquet d’enterrement. Il n’est pas temps d’être frugal quand on est debout.
Ce matin, il m’est arrivé quelque chose qui m’a remise à ce journal. Quelque chose qui fait un écho déroutant à ce sombre début d’année. J’ai lu pour la première fois le chapitre qu’Italo Calvino consacre à L’Odyssée dans Pourquoi lire les classiques. J’ai signé deux spectacles autour de ce sujet. Ce n’est pas grand-chose et pourtant, dans le cours d’une vie, c’est beaucoup. En lisant Calvino, il m’apparaît clairement que je suis passée à côté d’Ulysse. Plus précisément à côté de la rouerie d’Ulysse et du narrateur, qui a bien des occasions sont la même personne. Je m’explique mal la forme d’abattement dans lequel me plonge cette découverte. D’ordinaire, j’aime apprendre que le travail est loin d’être terminé, parce qu’il ne peut être terminé.
Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long.
Mais aujourd’hui, alors qu’il fait beau, que je suis en bonne santé et bien entourée, la pensée puissante et brillante de Calvino me met au sol. Dans la poussière des combats mythologique (ah, voilà une phrase qui me relève sur un genou…) Il n’y a pas lieu d’être vexée : j’ai suffisamment pratiqué cette vieille tortue de Calvino (Cf L’Italie invisible) pour savoir que je ne la rattraperai pas, même avec deux bons talons. Je ne suis pas mauvaise perdante à ce jeu. Je ne coupe pas à la flagellation de ne pas l’avoir lu avant. Mais quand je pense à tout ce qu’il faudrait lire avant, je me dis que je serais morte sans avoir jamais conçu le moindre spectacle si je m’étais vouée à cette exhaustivité.
Or, la cloche sonne à minima une fois l’an pour l’atelier des élèves, rendez-vous inévitable de ma fiche de poste, rendez-vous de rigueur, de peu de moyens, de grande exigence. Outil pédagogique dont je suis la première à éprouver le coût et les bénéfices.
J’écrivais plus haut que j’avais signé deux spectacles sur L’Odyssée. C’est faux. La Belle Hélène d’Offenbach, l’an passé, même si elle était l’occasion d’une réflexion sur l’héroïsme, par le biais d’une légère réécriture, s’arrêtait aux portes de la guerre de Troie. Ce n’est pas tant la nature comique de l’œuvre que la temporalité de sa narration qui l’exclue du compte. Un spectacle sur L’Odyssée, donc. Les Ithaques.

Ce titre même me laissait mécontente. Je n’entends qu’à présent qu’il contient l’injonction des Phéaciens « Laisse Ithaque ». J’avais adjoint un sous-titre, qui me le rendait acceptable : Un dieu versa sur moi un très profond sommeil. Lisant Calvino, je ne peux que le répéter en acceptant d’en avoir été l’héroïne, la victime, la dupe : un dieu a versé sur moi un très profond sommeil. Le réveil a sonné. Je ne désavoue pas ce spectacle, un des plus complexes où je me sois risquée, un des plus troubles également. J’ai cherché cette complexité et ce trouble. Les images de Ferrante Ferranti, photographe du CNSMDP, intéressé à cette partie grecque autant que moi, m’ont permis de voir que quelque chose était advenu sur le plateau, de l’ordre du mystère et de la beauté. Je sais d’expérience qu’il contenait des intuitions fortes, qui se développent depuis et ont encore beaucoup à laisser voir. Un texte de Nathalie Holt, La Salle des machines, m'invite à propos à prendre un peu de hauteur. À me souvenir depuis le haut.

Revient cette fin qui mettait en scène, sur tous les plans du plateau, les « Dieux non-naturels », tels que les nomment Calasso dans Les Noces de Cadmos et Harmonie. Artémis, Athéna, Apollon et Mercure, cette nouvelle génération de dieux qui ne sait plus s’asseoir aux banquets des mortels et ne leur proposera plus que le heurt comme mode relationnel, comme héroïsme, comme érotisme.
En écrivant ce journal je discerne peu à peu quelque chose dans ce découragement face à la lecture de Calvino. Je voudrais refaire ce spectacle, reprendre ce travail avec celles et ceux qui y participaient, leur dire que j’ai été distraite par le doute d’Ulysse chez les Phéaciens, que je n’ai pas lu jusqu’au bout… C’est évidemment impossible : les élèves sont sortis, le temps est passé de notre conversation ininterrompue. Soulagement, parfois, regrets, d’autres. Je me sens comme un joueur qui croit pouvoir se refaire. Puis-je me refaire ? La relecture, la réécriture sont-elles les moyens de ce renouveau ? Me faudra-t-il, une fois encore, maintenir en vie une pièce qui a été jouée et dont tous les acteurs ont quitté le plateau, me laissant seule dans le théâtre avec leurs personnages ? La prolonger, la ramifier, l’extrapolée comme je l’ai fait si longtemps avec Le Voyage d’Osmin, infinie réécriture de notre production de L’Enlèvement au Sérail ?
Quand je prolonge ainsi un moment de plateau par un écrit, comment discerner s’il s’agit d’un poumon artificiel ou d’un second souffle ? Si je n’y parviens pas, est-ce par lâcheté ? Par manque d’honnêteté ou bien par un entrelacs impossible à dénouer ? Pourquoi, en définitive, n’est-il rien de plus effrayant pour moi que cet « oubli du retour », dont parle Calvino au sujet d’Ulysse ? Comment cette formule contient-elle soudain toute la terreur des deuils impossibles, des veuvages ?
Sur le thème de « l’oubli de l’avenir », j’ai écrit il y a plusieurs années quelques considérations (Corriere della Sera, 10 août 1975) qui se concluaient ainsi : « Ce qu’Ulysse sauve de l’emprise du lotus, des drogues de Circé, du chant des Sirènes, ce n’est pas juste le passé ou l’avenir. La mémoire ne compte vraiment – pour les individus, les collectivités, les civilisations – que si elle assure la cohésion entre empreinte du passé et projet de l’avenir, si elle permet de faire sans oublier ce que l’on voulait faire, de devenir sans cesser d’être, d’être sans cesser de devenir. » Italo Calvino / Pourquoi lire les classiques

La semaine dernière, fois encore, j'ai été de retour aux montagnes. Je me suis assise dans ma chambre d'enfant. C'est là qu'il est apparu pour la première fois, cet Ulysse insaisissable. Je l'ai suivi en classe de grec ancien. Un des tout premiers contes que j'ai écrit, Les 3 Noms, a pour héros le constructeur du cheval qu'il a conçu. J'ai écris depuis une version de sa rencontre avec les Sirènes... Alors pourquoi ne pas me réjouir de cette nouvelle donne d’Ulysse ? Dans le contexte particulier que j’évoque en ouverture, je vois que la peur me vient de manquer de temps. Elle vient avec l’amour cette peur : dès qu’on aime vraiment on sait que le temps n’y suffira pas, aussi humainement long soit-il. Mais je vois un autre motif à mon manque de cœur à l’ouvrage : la crainte d'être blâmée de l’intérêt et du secours que je porte aux morts antiques et incertains. Pourtant, comment honorer les morts sinon en vivant, en écrivant un jour après l’autre ?
Récemment, lors d’un échange lyonnais avec Marie-Thérèse Peyrin (la Cause des Causeuses) j’ai confié comment j’en suis venue à arrêter mon journal privé. Je l’ai tenu quotidiennement pendant six années. Je n’ai plus besoin d’écrire le détail de mes tourments pour qu’ils cheminent, comme si je les écrivais, jusqu’à un dénouement. Ils empruntent un raccourci. Ils se simplifient d’eux-mêmes, sans avoir besoin de ma main pour se coucher noir sur blanc dans mon esprit. Et voilà un épisode fort particulier de ce journal en public. Il se tient sur la frontière même entre ce qui doit se taire et ce qui peut se dire. Peut-être ai-je toujours cherché cette ligne de crête, mais en faisant de grands détours, peu sûre de ma capacité à m’y tenir en équilibre. Il est possible que ce numéro XXIX de l’Hiver semble tout aussi cryptique que les autres à ses quelques lecteurs et lectrices. Mais son étape est nécessaire et comme les jours, j’espère marcher vers plus de clarté.




voilà les quelques mots qui me pénètrent à te lire...
D'abord "quelque chose était advenu sur le plateau, de l’ordre du mystère et de la beauté"... et voilà bien l'essentiel, de toucher à cette frontière, ce moment sensible où quelque chose arrive d'inattendu, genre de moments de plus en plus rares en cette phase de monde où tout est programmé, minuté, projeté
Ensuite, ce sont ces mots qui me font dresser l'oreille (de renarde) : "sur la frontière même entre ce qui doit se taire et ce qui peut se dire."...
probablement là où se situe la limite du possible des mots pour chacun, mais pourquoi ce "doit se taire", peut-être que ce n'est pas le verbe devoir qu'il faudrait,…