CARNET DES JOURS SUIVANTS1201 à...


comment que tu passes à côté d’un truc, comment que tu vas t’y prendre pour demander une mise à jour trente ans après, alors que tu vois bien qu’elle pense qu’elle t’a raconté le truc, qu’elle te l’a dit, comment que tu restes à regarder son visage mâché par une forme de panique qui t’échappe. Comment que tu voudrais passer le coup de fil à un ami et que cette amie ce soit toi, qui sait forcément, qui te souviens toujours. Comment que tu la regardes manger au lieu de te parler, tout en te parlant d’autre chose. Comment que tu détestes les allusions, comme les effleurements qui agace la peau, les petites coupures des étiquettes dans le dos. Comment tu ne penses qu’à ça pendant des jours, même après avoir coupé, le temps que ça cicatrise. Comment que ça lui est venu de dire « dégagée » et tout de suite après incapable d’en parler. Comment que je vais faire son amie, maintenant, trois jours et trente ans après, pour lui demander.
et puis c’est toujours la même musique, comme si le temps s’était arrêté là, dix-huit ans pour toujours, comme si notre génération emportait la palme, nous nous nous pour toujours, et là elle me dit « c’est nous qui avons le pognon, dès que ce ne sera plus le cas, ils changeront de disque », mais ça fait si longtemps qu’on entend la même chose que même les jeunes seront perdus. Il y aura toujours les peaux de bêtes, synthétiques… C’est le moment rêvé pour dire, (elle dit toujours ça) « ou le contraire », le contraire de tout, le contraire du synthétique. On se sera aperçu, en comptant sur les doigts, que le synthétique, ça ne vaut pas mieux que les gobelets en carton, on boira dans des tasses lavées et relavées assis sur des peaux de mouton d’un autre temps qu’il ne faudrait pas laisser perdre, et là elle dit « ce serait un double crime », elle aime trop les côtelettes d’agneau pour le penser. Pour ma part, je préfère « ce qui est fait est fait », sauf si on ne s’en souvient pas
qu’alors il lui serait arrivé un truc, elle dit un truc et on sait que les trucs comptent, qu’elle ne m’en aurait pas parlé, qu’elle m’en aurait peut-être parlé, mais que j’aurais oublié (ça, c’est le pire, si c’est pour perdre la boule comme la vieille Alice, merci, déjà la préménopause précoce dans la brouillard…), il y a toujours des montagnes dans ses histoires, les nôtres ou celles d’à côté, tant qu’elles ne sont pas toutes molles comme en Auvergne, c’est pareil, je me représente, on travaillait, pas des révisions bidons, du travail à se lever le matin, il s’était peut-être passé un truc (un autre truc qui comptait tellement et je sais à peine de quoi il s’agit maintenant), chacune dans sa montagne pendant l’été, une histoire de garçons par la bande, deux frères, peut-être, l’un part, l’autre reste… c’est flou, mais on ne s’appelait plus tant et on ne se voyait pas, le travail fatigue, pourtant j’y suis allée avec mon permis tout neuf et ma première caisse (tu étais là aussi, non ?)
de même que son obsession pour le film italien, je n’ai pas le nom là tout de suite, mais combien de fois elle nous l’a fait regarder, combien de fois elle l’a regardée toute seule, la bande faisait des stries sur la télé, pendant les révisions du bac, pas les miennes et pour cause, je travaillais déjà depuis, trois, quatre ans, j’arrivai avec des courses ou vous vous seriez desséchées sur pied, parfois c’était Roland Garros (avec le son), ou le film italien (sans), de toutes façons, je ne suis pas sûre que les gens parlent dedans, c’était du même acabit que les mode d’emploi du radiocassette sur sa table de chevet, elle croyait qu’à force, ça allait rentrer, mais vous n’aviez pas le moindre esprit pratique, je faisais un peu de ménage, un pli du salon, tu ne sais pas quoi faire tu nettoies, qu’est-ce que ça veut dire de regarder un film italien intello en mangeant des cônes ou le laisser tourner avec l’album des Bananarama en boucle, tout était mélangé, heureusement que je passais un coup de balai de loin en loin




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