Cendrillon, mille morceaux
- Emmanuelle Cordoliani

- 30 avr.
- 8 min de lecture
Notes à vif, réflexions, cours, répétitions, représentations, après-coup...

Il était une fois une histoire de famille recomposée entre l’argent d’un veuf timoré et la haute lignée d’une veuve mégalomane. Au milieu, deux filles à maman et une orpheline de mère encore dans les cendres font les frais, chacune à sa manière, de la folie ambiante. Arrive enfin l’invitation attendue par leurs arrivistes de parents, avec son lot d’illusions, de falbalas et de factures pour l’occasion à ne pas manquer. La fée se déplace alors pour rebattre toutes les figures de ce jeu de cartes et déranger la triste routine dont tout ce petit monde s’était accommodé. Cain et Massenet relisent Perrault à la lumière d’une lune romantique. À égale distance du bon goût de la préciosité et de la gentillette mièvrerie de Walt Disney, le conte est embarqué dans une sombre forêt où l’amour est une question de vie ou de mort. Cendrillon / Avril 26 / CNSMDP : note d’intention
Le plus gros problème que je rencontre dans ce travail sur Cendrillon de Massenet avec les élèves, c’est le passif Disney. J’ai vu aussi, et bien avant toute cette petite bande, le dessin animé. Mais il n’a jamais emporté la partie sur mon 45 tours de la version Perrault, ou les lectures de ma mère et de ma grand-mère des Cendrillons d’un livre ou l’autre. Si j’apporte cette matière en cours, c’est essentiellement pour les relations familiales. Or, les belles-mères de Cendrillon sont enchantées d’interpréter un vilain, et les sœurs pourraient s’enthousiasmer de jouer deux impossibles pimbêches… mais pour ce qui est de se demander comment on est la fille de cette mère-là, c’est plus compliqué.

La robe de Cendrillon au bal est un objet magique. Quelles options cela nous laisse-t-il ? Dès le début du travail, cette robe soulève trop de questions, trop d’attentes : est-ce que les sœurs sont forcément ridicules (pour servir de faire valoir) ? Est-ce que l’interprète du rôle-titre doit porter la couleur qui la met le mieux en valeur (…) ? C’est très difficile de ramener la concentration vers la question dramaturgique : qu’est-ce qu’un objet magique ? Comment peut-on le donner à voir dans un spectacle ? Peut-on donner à voir un effet magique dans un spectacle au budget costumes et scéno de 600 euros ? Peut-on faire quoi que ce soit sur un plateau de Cendrillon après le dessin animé de Disney ?
Dans mon esprit, la robe idéale d’une Cendrillon est la nudité de l’Empereur du conte dans ses habits neufs. Elle entre en sous-vêtements chair assez couvrants, ou vêtue d’une fausse nudité, ou d’un fond de robe, les invités, les courtisans, le roi, le prince, tout le monde est ébloui. Sur scène chacun joue qu’il voit la plus belle robe du monde. Dans la salle, on voit que c’est un artifice puissant.
Pour les sœurs de Cendrillon, une seule question se pose : comment être les filles de cette mère-là ? Cette relation prend pour elles toute la place. Elles ne sont pas nécessairement hostiles à Cendrillon. Elles sont ailleurs, entièrement occupées. Avant de partir au bal, elles l’embrassent en prenant bien garde de ne pas gâcher leur rouge. Pourquoi lui en voudraient-elles ? Elle est un peu étrange, elle fait le ménage… sans que personne chez Massenet ne lui en donne l’ordre, notons-le et jouons-en.
Cendrillon est un diminutif, un sobriquet. Le titre du conte montre presque toujours ses héros et héroïnes sous leur jour le moins favorable, cette ombre qui fait la matière du conte. Ainsi, le Vilain Petit Canard (et non le grand beau cygne), le Petit Poucet (et son pléonasme), La Belle au bois dormant (qu’il faut comprendre comme La Léthargique, la Belle dormant au bois)… même Blanche-Neige, qui souligne en compliment la blancheur du teint, fait froid dans le dos à l’apparition du cercueil de verre. La Cendrillon de Massenet et Caïn a pour prénom Lucette. C’est l’aspect populaire et vieillot du prénom qui saute aux oreilles quand elle en fait l’aveu au Prince (Charmant, ainsi qu’elle l’a nommé dans leur première rencontre au bal). Mais en creusant un peu, en remuant les cendres, c’est pourtant bien cela qu’on espère trouver : une petite lumière, une braise.
Chez Rossini, Cendrillon se prénomme Angelina, le petit ange, en parfait accord avec le sous-titre « Le Triomphe de la bonté ». Elle est l’instrument de cette Bonté, agie par cette force supérieure, semble-t-il. L’absence de fée dans cette version me donne à penser qu’on est face à un lissage comme il s’en produit beaucoup dans l’histoire des contes, visant à corriger ce qu’ils peuvent avoir de « pas très catholique ».

Chez Viardot, Cendrillon est baptisée Marie. Vu d’ici, cela a l’air bien sage… Pourtant ce prénom, rappelons-le, on évitait de donner aux domestiques. La saleté morale et physique supposée à ces filles ne pouvant voisiner de près ou de loin avec l’Immaculée Conception. Par ce rapprochement, on peut voir une évocation en creux de la mère de l’héroïne. Cendrillon est dans les cendres du deuil de sa mère. Le dogme de l’Immaculée Conception renvoie à la conception de Marie par ses parents, Anne et Joachim. On devine que pour avoir donné à sa fille une marraine-fée, la mère de la petite Marie du conte ne devait pas être ordinaire… Dans La Belle et la Bête de Madame de Villeneuve (la version initiale), on finit par apprendre que la mère de Belle (là encore, décédée) était en réalité une fée. (L’autrice consacre toute la deuxième partie du conte à expliciter les relations complexes qui régissent l’inframonde magique.) Ainsi, nous voilà avec une enfant chrétiennement baptisée qui a pour marraine une créature magique. Les fées et les sorcières ne font qu’une jusqu’au règlement de Perrault (toutes folles de mai), il semble que le XIXe tende à les confondre avec les anges du ciel…
L’opéra s’ouvre sur une scène de domestiques excédés par les exigences et la dureté de la belle-mère de Cendrillon, à laquelle l’héroïne du conte ne participe pas. D’ailleurs, elle n’aura aucune scène avec une servante ou un valet… La Lucette de Massenet et Caïn est peut-être un souillon, mais elle ne fait pas corps avec la domesticité. Sa servitude n’est pas une position de classe, mais une position familiale. Celle qui ne mérite pas, celle qui a moins que les autres, celle qui jeûne, celle qui prolonge l’ascèse du deuil quand les autres ont tourné la page, celle qui reste du côté des morts.
Dans les versions les plus anciennes, Cendrillon est un conte d’alchimie. Les os blanchis de la mère, conservés quarante jours sous la cendre se transforment en or dont Cendrillon se pare pour aller au bal. Initialement, la fée, c’est le feu. Nigredo, rubedo et albedo. Les versions ultérieures privilégient la métamorphose. Le noir des cendres, le blanc du mariage y sont toujours bien visibles, mais l’œuvre au rouge disparaît peu à peu. Henri Caïn doit y tenir, qui donne un nom de braise à son héroïne. Et plus avant, il ressort la pourpre pour Massenet dans la scène du Chêne enchanté. Cendrillon et le Prince, persuadés qu’ils ne se reverront plus, optent sans consultation préalable pour un suicide nocturne en forêt. Bien qu’ils ne voient pas, ils se reconnaissent et changent leur plan. Pour pouvoir se retrouver, le prince donne en gage à la fée son « cœur sanglant ».
À sa première apparition, le prince meurt d’ennui. À la dernière, il meurt tout court. Entre les deux, l’amour (lui) est advenu, véritable, qui prend sa livre de chair sur la bête. Et toujours me revient le refrain de Brassens : il ne faut pas confondre le bois de chauffage et l’amourette. Ici, le fantasme qui réchauffe la chambre d’un adolescent et l’arbre dans le tronc duquel on grave un nom qui nous engage et dont la marque nous survivra.

La fée ne réclame pas au prince le don de son cœur. Elle se contente de ne pas accéder à sa demande répétée : revoir Cendrillon. Comme tous les autres de son espèce, il ne connaît pas le « non ». Ainsi de Tamino se cassant la tête sur les portes à lui fermées de la Nature et de la Raison dans La Flûte enchantée. Ainsi encore du prince de Peau d’âne qui refuse de dire le nom qui salirait sa bouche. Du jour où le désir, le vrai désir, pointe en eux, ils s’aperçoivent étonnés qu’ils n’en ont pas les moyens, qu’il n’y a plus qu’un moyen : payer de leur princière personne. La mort, qui n’était qu’un conte, étreint leur jeune corps, leurs muscles, leurs vaisseaux brûlants, tout ce qui disparaîtra dans la crypte royale, tout ce qu’ils cachaient si bien, y compris à eux-mêmes, derrière le corps immortel de leur fonction. Il y aura toujours un prince, mais celui qui est là au moment où l’on parle, le prince présent, si son heure est venue, les autres lui sont désormais comptées. Fin du tout puissant caprice, il touche la terre. Rien ne peut lui éviter ce voyage, y compris la femme aimée, si prompte au sacrifice. Il n’y a de rencontre qu’à mi-chemin. Pour vivre, avoir vécu et non singé une existence, pour se décoller de la page du livre, le prince doit embrasser la mort. Sans l’effusion adolescente, qui la peint si belle. La mort toute crue, dure comme un os, qui n’alanguit pas, mais heurte, coupe, déchoit. De cette épreuve, dans les contes, les princes ressortent rois. Et nous, avec eux, grandissons.
Dans Les Contes d’Hoffmann, la muse, contrairement à la fée, exige : Poète, donne ton cœur. Le héros éponyme qu’elle accompagne d’auberge en cabaret sous les traits de Niklaus, son jeune compagnon d’études, est venu à bout de sa divine patience. Elle voit son protégé éviter le travail dans les beuveries et les histoires sentimentales vouées aux échecs le plus cuisants où il se complaît. L’impératif de la muse est là pour lui rappeler, une fois encore, qu’il ne faut pas confondre le bois de chauffage et l’amourette, et que la fée verte est bien incapable de distiller dans ses veines une quelconque inspiration créatrice. L’impératif de la muse est là pour nous rappeler que la vie est brève et qu’on n’est pas ici pour noyer le poisson, fût-ce dans un alcool fort, et en légère compagnie. Personne, pas même elle, n’a forcé Hoffmann à se décréter poète. Il s’agit à présent d’assumer les conséquences de ses paroles et d’agir. C’est plus coûteux qu’une gueule de bois ou qu’une déception amoureuse. Et surtout : ça ne se paye pas de la même monnaie.

Donner corps à la fée, aux fées — elles sont plusieurs en vérité, sous d’autres noms : Follets, Esprits… — de Cendrillon, est au-delà du travail. Une mission ? Une mission cachée au bout d’une route impossible, dans une forêt touffue et pentue, la ruine d’un bâtiment colonial redevenu rupestre, vague enclos symbolique des durs feux sauvages, alors. Un phare, plutôt, brillant de lucioles. Tout à coup, elles m’apparaissent, un instant. Dans mon mauvais croquis, la joie très pure de l’enfance qui sait bien de quoi elle parle.
Je suis très intriguée par ce livre : Vie et Mort des Fées de Lucie-Rose-Séraphine-Élise Faure-Goyau, essai d’histoire littéraire. Grâce aux amis du Deuxième Texte, je pourrai le lire pendant les fêtes de Noël. Je m’interroge aussi sur son Arbre des fées, qui rappelle celui de Cendrillon de Massenet… peut-être cette scène du livret de Henri Caïn l’a-t-elle plongée dans une égale perplexité et au lieu d’emmener un groupe d’élèves déambuler à l’aveuglette dans un parc, a-t-elle décidé de faire la lumière en écrivant un livre ?




Passionnante plongée dans l'analyse des contes et de leurs ressorts.