top of page
  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'HIVER XXIII


Retournée, une table atteint sa stabilité maximale.
Nathalie Quintane

Je ne sais pas pourquoi un nouveau numéro de ce journal apparaît. Cette fois-ci, par exemple, ça s’emmanchait tellement mal que j’avais fait une croix sur ce rendez-vous avant le printemps. Ce n’est pas que la vie fût particulièrement difficile, tout au contraire, dirais-je, dans une forme de simplification. Mais, bien qu’écrivant, je n’avais rien à en dire. Ou plutôt, ce que j’avais à dire ne rentrait pas dans le format du temps et de la page qui m’étaient donnés. Mal emmanché, je ne saurais mieux dire, le pot ne correspond pas au couvercle, or c’est bien de cela qu’il s’agit : créer un espace délimité pour y ranger de la pensée d’écriture momentanée.

Mais ce matin, Écrire l’Hiver XXIII se présente. C’est que le tour des renoncements a été fait : je ne raconterai pas comme elles le mériteraient les rencontres de ces dernières semaines avec les gens du Tiers Livre qui me meuvent. Mais au moins, au moins, les évoquer pour n’en perdre pas la trace, pour pouvoir les faire infuser et reprendre leurs formes quand le temps viendra. François Bon me disait sa difficulté avec les rencontres IRL (je pense qu’il est la seule personne dont je comprends l’utilisation des acronymes anglophones, et par comprendre, je veux dire accepter sans lever les yeux au ciel. Quand il fait ça, IRL (1) il m’est encore plus cher, étrangement). Pour moi, c’est tout le contraire, les rencontres sont in vivo veritas (IVV, l’acronyme latin) d’abord. Et bien que j’écrive dans L’Archive Sauveterre toute une fiction sur la possibilité de rêvoyages, où l’on pourrait se retrouver dans un lieu disparu, pour peu qu’il ait été un jour connu des participants, j’aime les endroits (des cafés, la plupart du temps, c’est-à-dire pour moi des lieux de la plus ancienne mémoire) qui abritent les retrouvailles autant que ceux et celles que s’y rencontrent.


Ainsi, j’ai croisé ensemble Piero Cohen-Hadria et Xavier Georgin dans le café de Laumière où il fait toujours un peu froid, où la musique insiste depuis les petites baffles pas terribles, où le patron est si gentil et où finalement nous aimons bien nous retrouver comme de vieilles dames de Sommerset Maugham pour manger des petites chouquettes fourrées à la crème et discuter le coup sans s’en faire. Et nous avons ri. C’est avec un pincement au cœur que je me dis : il y avait très longtemps que je n’avais pas ri comme ça. Mais c’est aussi un terrain d’investigations passionnantes : depuis quand ? Qu’est-ce que j’ai de mieux à faire ? Que se passe-t-il d’autre quand je vois les personnes que je vois trop peu et que je voudrais voir tout le temps ? Avec Piero, Xavier et leurs prénoms générationnels, dans ce café qui finalement ressemble pas mal à celui où j’allais jouer au tarot et me goinfrer de petits pains au chocolat tout gras pendant des interclasses qui débordaient selon le vent de la partie sur les cours séchés, j’ai ri comme alors, quand on n’est pas sérieux parce qu’on a 15, 16, 17 ans. Le même rire.


Avec Will, qui n’est pas parisien pour deux sous, c’est une autre affaire. Je lui ai donné rendez-vous à l’Autobus près du Cirque d’Hiver. Il y a un juke-box et quelque chose de vaguement punk que je ne m’explique pas très bien. C’était dans le secteur de son bureau pour la semaine. J’aurais dû prévoir une grande soirée de 18 h au bout de la nuit pour parler comme en province, mais c’était ric-rac, ce qui n’est pas très grave, parce qu’avec Will, tout fait feu. Et ça n’a pas loupé : il est parti dans le sens inverse à sa sortie du travail et s’est pointé avec trois quarts d’heure de retard. Ce qui a inscrit encore davantage ce moment dans une forme d’adolescence des années 80, sans GPS, sans montre, sans objet… J’avais tant à lui dire et à entendre de lui que de toute façon, c’était trop court. Une fois qu’on sait que c’est forcément raté, ça va beaucoup mieux en ce qui me concerne. Et ça m’a bien remise en selle pour aller écrire à Sauveterre en mai, comme il y a déjà deux ans. Avec Camille Béchaire, autre régional de l’étape, que j’avais rencontré dans le même café… il y a déjà deux ans.


Avec Juliette Derymay, on commence à être bien rodées. Je la sonne avec ma corne de brume chaque fois que je vais à la montagne et elle me fait une petite place, assortie pour elle d’un périple, car je suis rarement motorisée. Mon oncle possède un café là-bas, où je ne donne jamais de rendez-vous, à l’exception de mes amies d’enfance, et encore. L’homme est abrupt et je ne fréquente plus son rade depuis l’adolescence. Il ne s’est jamais imposé comme succursale viable du café de mes grands-parents. Le Savoy à Saint-Nicolas (à un jet de pierre) est beaucoup plus conforme à mes souvenirs. C’est vrai qu’on m’y emmenait régulièrement. Le patron était taxi, comme mon grand-père, et sa femme, accordéoniste. Elle l’est toujours, mais sa fille a récemment vendu le bistrot-épicerie à un jeune gars qui me tutoie et c’est d’accord, après l’avoir tenu pendant… trente ans ? Le plan B, c’est la boulangerie du village, avec vue sur les Aravis. Et, comme dit Pétrarque, c’est là que fatiguée, nous nous sommes reposées. En tous cas, c’est l’effet des rencontres avec Juliette : remettre l’église au milieu du village. Nous nous rencontrons souvent au cœur d’une semaine que je passe seule avec Marcel, mon illustre grand-père. Chez lui, je dors dans la chambre que j’occupais déjà quand j’avais douze ans. Un étage plus bas, il y en a une autre, dans un appartement où j’habitais, pendant mon année de CE2, avec ma mère en cachette, à notre retour du Sud. Mon frère l’a également occupée, vingt ans après quand il avait six ou sept ans… Mes séjours en face des montagnes, dans le village fréquenté continûment depuis ma naissance sont toujours l’occasion d’une extraordinaire confluence des temps et des pensées. Retrouver Juliette est un point d’étape, un refuge dans cet étrange périple intérieur. Nous posons nos sacs, nous buvons quelque chose et petit à petit, je réalise que je sais vers quel but où diriger mes pas ensuite.



Une autre chose m'a bien occupée ces derniers temps : à force d’en parler dès que quelqu'un faisait mine de s'y intéresser, j’ai cassé mon Smalldog (2). Dans le désir de simplifier l'entreprise, j’ai (trop) dit que ces pages me permettaient de rectifier (quasiment au sens alchimique du terme) les mauvaises compositions de mon lieu d’emploi. Récemment, comme toujours, des choses contrariantes, déroutantes, exaspérantes s’y sont produites et j’ai essayé sans succès de les retourner comme un gant fictionnel, de leur traduire in extenso dans la langue particulière parlée sur le Campus de Smalldog. Mes échecs répétés m’ont d’abord portée à croire que j’avais cassé mon jouet en éditant un minuscule opus. C’est toujours spectaculaire cette propension humaine de se jeter sur l’explication la plus défavorable, sur l’interprétation la plus inutile et la plus douloureuse. Après avoir tourné comme un hamster dans sa roue, alors que j’avais la conviction d’errer dans les méandres des souterrains de mon imagination, je me suis posé avec sérieux la question du « comment ». Je me suis donc replongé dans les textes pour constater que je n’y avais jamais retranscrit un épisode de la réalité de cette noble institution en maquillant les noms et en floutant les visages, ni même en les grossissant de masques déformant au point de les rendre méconnaissables. Non, le principe de Smalldog Campus n’est pas d’être inspiré de faits réels, mais bien plutôt d’être tiré par les cheveux des faits réels, voire par un seul cheveu. Car finalement, pour ces écrits comme pour tant d’autres, j’ai saisi un instant ici, une bribe de conversation, là et puis j’ai tiré sur le fil comme il venait. C’est bien ainsi que vont se poursuivre les aventures déplorables et comiques des personnages qui y attendent leur reste. Sans plan, sans projet d’une caricature malicieuse à la manière des Les Chroniques du règne de Nicolas Ier de Patrick Rambaud, simplement en tirant sur le fil d’un ridicule entrevu, d’une aberration ignorée, d’une dose inespérée de poésie entre deux plateaux repas de la cantine.


Bien sûr, il faudrait écrire (à nouveau) sur le « tour des renoncements », sorte de tournée des Grands-Ducs du jet d’éponge, indispensable préambule à tout acte de création. Mais, pour l’heure — et non comme on voudra le croire pour le plaisir de la pirouette — j’y renonce. Enfin, jusqu’au prochain journal d’hiver, qui a intérêt à ne pas trop se faire désirer. Contentons-nous en attendant d'une vieillerie d'importance sur le sujet : ça s'écrit comment ? (août 2018).


1 : in real life.

2 : Abréviation de Smalldog Campus, école fictionnelle pouvant donner lieu à quelques épisodes drolatiques très vaguement réalistes où tout un chacun, néanmoins, peut reconnaître un collègue, une politique d'établissement ou un absurdité pédagogique.

2 commentaires


regalal
09 mars

Ah Smalldog! Pour citer Groucho Marx « Outside a dog, a book is man’s best friend. Inside a dog it’s too dark to read » et je ne serais pas étonné qu’en soufflant dans ce petit chien on obtienne un effet semblable aux Notations de Boulez - nous nous entretiendrons de tout cela aux chèvres d’un futur proche…

J'aime

Françoise Renaud
Françoise Renaud
06 mars

sans GPS ni chouquettes fourrées à la crème, je te lis ce soir de café en café...

et tellement sympa d'y retrouver des visages connus...

J'aime
Écrire l'été
bottom of page