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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

CARNET DES JOURS SUIVANT ...

Dernière mise à jour : il y a 2 jours



© Frank Herfort

Le système immunitaire des loups gris de Tchernobyl ressemble à ceux des patients humains cancéreux bénéficiant d’une radiothérapie. Il y a quelque chose de terrible et d’absurde dans cette phrase. Mais pas ce qui paraît sauter aux yeux. Autre chose, comme un rêve.

Dans un premier temps, l’exposition aux radiations augmente dans un premier temps les risques de cancer des loups gris, qui meurent par centaines dans la forêt rouge. Dans un deuxième temps, l’exposition aux radiations provoque des mutations de l’ADN chez les loups survivants qui ont un effet protecteur contre toutes les autres formes de cancer.

Je me demande comment ça se passe si un loup gris survivant rencontre un loup gris… des Vosges, mettons, là où le nuage s’est arrêté, on s’en souvient aussi bien que de la blague Monsieur et Madame du 12 septembre 2001. Disant cela, je pense surtout à l’odeur. L’odeur doit forcément muter aussi. Est-ce qu’on veut être un survivant que personne ne reconnaît ? Là, je ne suis plus vraiment en train de parler des loups.

Je dirais que l’ADN des loups gris de Tchernobyl est mutant. Pour ce qui est des loups eux-mêmes, ça ne me paraît pas si évident.

Chaque fois qu’il est question de Tchernobyl, Cécile Wajsbrot apparaît à présent. Comme une madone fluorescente.

La scientifique qui étudie les hordes de Loups gris de la forêt rouge de Tchernobyl s’appelle Cara Love. Son nom contient étonnement une mutation du même, comme celles qui l’intéressent dans ces survivants. Cara, chère, chérie, est le nom de l’affection en italien, en tête des lettres, mais également dans l’oralité spontanée. Pareillement, l’anglais populaire ponctue souvent ses phrases du mot Love, qui devient alors petit et affectueux.

Tu peux écrire sur ce qui te passe à portée de l’œil. Un vélo te dépasse dans la forêt. Tu peux écrire comme ça en attendant que quelque chose s’écrive. Tu peux aussi écrire comme ça toute la vie qui te reste. Le cycliste est super-équipé. Qu’est-ce qui t’importe en dehors du geste et de la trace ? Ce jaune fluo dans la forêt d’hiver noyée d’eaux noires.

Mes collègues m’ont souvent reproché mes méthodes peu orthodoxes, particulièrement dans le cas d’Alice. Ce n’est pas très difficile puisque mon livre retrace avec un grand souci de clarté ces années d’accompagnement médical et paramédical. Je leur ai tendu, pensent-ils, les verges pour me battre… Cependant, je n’ai jamais manqué à l’éthique la plus élémentaire : Alice savait que ses séances étaient enregistrées, à la fois en qualité d’archives pour elle et de notes pour moi. Elle savait également ; alors que je l’ignorais encore, que je refusais de l’admettre, que j’écrivais un livre sur elle, bien davantage que sur son « cas ». Dans ces enregistrements, on l’entend à quelques reprises s’adresser directement au radiocassette, ce qui corrobore mes propos. Lors des séances, elle peut parler directement à des personnes absentes. Les mieux identifiées étant sa sœur — celle que toute la famille appelle Queeny et qui s’est elle-même présentée à moi sous ce nom. Le moins que je puisse dire est qu’elle ne fait pas mystère de son hostilité pour tout ce que je représente : le maintien d’Alice chez elle, le refus de diagnostiquer l’Alzheimer qu’elle a décrété, le traitement faiblement allopathique que je propose… — et son petit-fils Robert, qu’elle ne nomme jamais ainsi, mais par l’un ou l’autre des nombreux surnoms qu’ils semblent avoir inventés ensemble — Mousy, le petit Gnou… — . Elle peut le désigner par la seule lettre — R, qu’elle prononce à l’anglaise — arr —, mais c’est rare. Dans les dernières séances, il lui arrive d’inverser le son — AR en — RA, mais toujours avec l’accent anglais et à trois reprises — les enregistrements font foi —, elle accole leur nom de famille — Dewhite —. Ses moments de dialogues imaginaires avec Queeny sont parfois colériques, mais c’est leur caractère injurieux qui est remarquable. Ce n’est pas sur ce ton qu’elle parle d’ordinaire à sa sœur aînée et certainement pas avec ce vocabulaire imagé. Le cabinet fait office de défouloir, plus que de gueuloir. Il en va très différemment des moments d’adresse à son petit-fils. Ce sont des messages qu’elle laisse sur la bande dans l’espoir qu’il y aura accès un jour. La « vocation » de la séance est dès lors double : didactique et testamentaire.

Le petit garçon sur la photo, tout pâlichon, je le reconnais sans peine. Le visage est flou, les cheveux bizarrement longs, mais avec le fauteuil, le pull en jacquard trois couleurs tricoté par Malice par-dessus le pyjama à écureuils… même si je n’ai aucun souvenir de ce moment, je sais que c’est moi, sur la photo. Cinq, six ans. Et la main avec le petit jouet sur mon bras, c’est celle de mon frère. Mon frère aîné. Sasha. Celui dont mes parents nient l’existence depuis vingt ans. Quand Malice est morte tout d’un coup, la maison vendue, ils m’ont emmené faire un long voyage « pour oublier tout ça ». Mes parents avaient les larmes aux yeux quand j’évoquais mon frère. Ils avaient peur de me voir perdre la tête, comme Malice. Et je les ai crus. J’ai cru que j’avais rêvé, que j’avais été fou, qu’il n’y avait jamais eu de Sasha, que c’était un ami imaginaire. Nous sommes revenus, j’ai tout misé sur les bonnes notes. Je ne pensais plus à Malice. La maison était partie au grenier. Je me sentais seul à crever. Il n’était plus question d’avoir un chat ni des jouets de petit. Seulement des puzzles et des jeux de société. Mes parents avaient bazardé toutes les photos par la même occasion « pour m’aider à y voir clair ». Le Docteur Legris était persona non grata. Confusément, je lui en voulais, j’en voulais à Malice de m’avoir trompé, d’avoir entretenu un mensonge, un mythe, une confusion… à l’adolescence je cachais ma colère sous les excellents bulletins trimestriels. Ma grand-tante, Queeny, me gâtait, me pourrissait… Mes souvenirs d’enfance disparaissaient à vue d’œil. J’étais très angoissé et il n’y avait plus de réponse à cela. Et ça a duré jusqu’à maintenant. Jusqu’à la photo de la main de Sasha, avec la toupie rouge sur mon bras.

 

— Et vous savez comment un pianiste à la recherche d’un bel appartement avec des planchers simple à entretenir rédige son annonce ? — Pardon ? — Un pianiste qui passe une petite annonce dans un journal, pour un logement… — C’est une blague ? — Euh… oui… — Parce que je suis pianiste. — Alors vous devez savoir. — Je cherche justement un appartement. — Et vous aimez les beaux planchers… — Oui, enfin, comme tout le monde, mais pour les voisins, on met des tapis… — Alors, vous rédigez l’annonce comme suit : Pianiste cherche appartement/Sol-Fa-Si-La-Si-Ré. Le sol, le plancher, qu’on cire… — … Je vais l’avoir en tête toute la journée. — Max, tu embêtes le monsieur. — Pas du tout, patron, je lui raconte une blague. C’est bien de se souvenir des blagues, surtout dans sa partie, ça détend l’atmosphère. — Excusez-le, votre table est bientôt prête… — Les blagues je ne m’en rappelle jamais, mais la mélodie (il fredonne en solfiant) Sol-Fa-Si-La-Si-Ré. J’en ai pour deux jours. — Je peux vous en dire une autre : un clou chasse l’autre, vous voyez ? — Max, je pense que monsieur à son compte. — Quelle est l’épitaphe idéale pour un musicien mort étranglé par un morceau de pain ?— Sérieusement, Max ? Tu parles de s’étouffer en mangeant dans mon restaurant ? — Mais ça ne se passe pas ici, personne ne mange du pain avec la pizza… — Tu fais fuir les clients avec tes histoires à la noix, un vrai moulin à paroles. Bientôt, ils ne mangeront plus ni pain ni pizza à ce rythme-là. — Vous pouvez me dire ? — Quoi ? — Pour l’épitaphe. Je cherche, je cherche et avec la mélodie c’est insupportable. Je fais facilement des migraines… — Ah, tu vois : le client veut connaître la chute. Le client est roi, c’est comme ça dans les établissements bien tenus. — Sainte mère de Dieu… — La-Mi-La-Mi-La. C’est l’épitaphe. — Je ne comprends pas. — À cause de la boulette. De mie de pain. — Tu sais Max, je pense que c’est plutôt son ami qui l’a empoisonné. — Qui ça ? — Le musicien de l’épitaphe. L’ami l’a mis là. — Tu crois ? Tu es sombre, patron. Sombre, sombre. On dirait Marlon Brando dans le Parrain. Tu es sicilien par tes parents ? — Est-ce qu’il pourrait se passer un jour sans qu’on me parle de la mafia ? Je tiens une pizzeria, pas un tripot ! — Tu vois, patron, tu t’énerves en dedans, c’est sombre… — Max, il y a des clients. — Tu es sicilien par tes parents ? — Non, je suis Sarde par ma femme. Va en cuisine, va, ils vont te trouver quelque chose.

L’Impératrice du Pays de T. et le Prince-Cavalier des Montagnes d’Argent avaient été promis avant leur naissance par les fées. Ils le comprirent dès qu’ils se rencontrèrent sur le chemin de Damas de la Croisade du Levant. Chevauchant côte à côte pendant des semaines qui devinrent des années en un clin d’œil, les souverains prirent la mesure du projet ourdi à leur insu : un entrelacs de rivières souterraines dont la surface de leurs vies ne laissait qu’à peine sourdre, de-ci de-là, une flaque, un petit ru, une vapeur. Or le Prince-Cavalier des Montagnes d’Argent comme l’Impératrice du Pays de T. avaient gagné en sagesse suffisante à travers les années pour préférer au pacte limpide et tranchant des fées les nœuds imparfaits que forment les poignées de mains des mortels. D’un commun accord, puissant et tacite, ils convinrent de ne rien changer aux alliances qui gardaient leurs contrées en paix. Prudents, cependant, ils affectèrent une cohorte de sourcières à l’observation attentive des leurs bords, rivages, rives et frontières. N’étaient le sang bleu de l’Impératrice qui dessinait chaque jour davantage sur sa peau pâle la carte d’un réseau de rivières et les larmes qui jaillissaient, soudaines comme des sources chaudes des yeux du Prince-Cavalier, aucune conséquence dommageable ne suivit leur refus de céder à l’ordre très ancien qui les avaient précédés. Dans l’ombre, pourtant, les fées inlassables tramaient.


Les servantes n’ont pas de parole ailée.

D’ailleurs, elles n’ont pas de paroles.

Leur zèle ne les sauvera pas.

À l'aède Phémios Ulysse fait grâce. Est-ce parce qu’il le supplie avec des paroles ailées ?

« Prends pitié de moi, Ulysse ! Une grande douleur te saisirait plus tard, si tu tuais un aède qui chante les dieux et les hommes. Je me suis instruit moi-même, et un dieu a mis tous les chants dans mon esprit. Je veux te chanter toi-même comme un dieu. Ne m'égorge pas. Télémaque, ton cher fils, te dira que cela n'a été ni volontairement ni par besoin que je suis venu dans ta demeure pour y chanter après le repas des prétendants. Ils m'y ont amené de force. »

Pourtant Ulysse avait dit aux prétendants « Chiens ! vous ne pensiez pas que je reviendrais jamais dans ma demeure. Vous pilliez ma maison, et vous couchiez de force avec mes servantes…»

Malgré cela, après le massacre, il demande à sa nourrice de lui indiquer « les femmes qui l'ont déshonoré et celles qui sont innocentes. »

Au chant 24, Ulysse se réconcilie avec les familles des prétendants qu’il a massacrés.

Les banquets permanents des hôtes d’Alcinoos…« On peut considérer Schéria comme la première utopie de la littérature grecque. »Pierre Vidal-Naquet

Ulysse a quitté Ithaque en bateau. Cela ne fait pas d’Ithaque une terre de marins. À son retour, il pend les servantes infidèles au câble de son navire.

Mon enfant, tu as dans tes demeures cinquante servantes auxquelles nous avons appris à travailler, à tisser la laine et à supporter la servitude. Douze d'entre elles ont eu une mauvaise conduite. Elles n’avaient de respect ni pour moi ni pour Pénélope elle-même. 

Euryclée, la vieille nourrice d’Ulysse, peut lui dire cela.

Il y a cinquante servantes au palais d’Alcinoos.Il y a cinquante servantes au palais d’Ulysse.Un aède à Scheria. Un aède à Ithaque. De part et d’autre, une nourrice, une intendante…« Seulement ces personnages identiques ne donnent pas deux sociétés identiques » Pierre Vidal-Naquet


Les sirènes, tentatrices sont des aèdes qui chantent la guerre de Troie. Partant du même sujet, Démodocos, l’aède aveugle de la cour d’Alcinoos fait pleurer Ulysse.

La parole poétique peut être dangereuse ou bénéfique selon la bouche dont elle sort et l’oreille qu’elle pénètre.

Nausicaa, la jeune fille semblable aux déesses.Circé et Calypso, les déesses semblables aux jeunes filles.

Alcinoos dit également que les Phéaciens sont très chers aux Immortels. Ils habitent à l’écart au sein de la mer démontée au bout du monde et aucun mortel ne les fréquente.

Quand nous sacrifions aux Dieux nos fastueuses hécatombes, ils viennent s’assoir près de nous et partager avec nous leur repas.

Alcinoos, roi des Phéaciens, peut dire cela. Ils sont mortels, mais parents des Dieux.

Alcinoos, roi de Phéaciens, roi de douze rois subrodonnés et obéissants, possède un jardin qui ne connaît pas de saisons, ou une florissante vigne montre en même temps ses fleurs, ses raisins verts et ses grappes mûres. Les chiens d’or et d’argent qui gardent sa maison sont l’œuvre d’Héphaïstos/ Leur jeunesse est éternelle.

Les Phéaciens, tout en étant l’instrument du retour d’Ulysse au monde de la réalité, sont aussi le dernier reflet de ce monde imaginaire qu’il est en train de quitter

Charles P Segal / Phaeacians

L’olivier offert par Pallas Athéna, dans lequel Ulysse taille son lit nuptial.L’olivier à la fois sauvage et greffé (entre oléastre et olivier) sous lequel Ulysse, débarqué nu en Phéacie, trouve un abri.L’olivier sacré au pied duquel la déesse s’entretient avec Ulysse, déposé là au milieu des trésors par les Phéaciens.

Au réveil, la neige

Je pense à la joie

D'un petit garçon inconnu

De la grosse doudoune qui s’avance dans l’allée du wagon de première sort un corps maigre, et immédiatement apparaît le volumineux packaging des crèmes de beauté hors de prix, qui ne renferme jamais que quelques centilitres de la précieuse matière. Il est difficile de lui donner un âge : sa longue jupe tube en velours noir, recouverte d’un long pull de fine laine rouge qui lui couvre presque les mains, ses cheveux sombres probablement teints, et le petit cabas à motifs floraux qu’elle pose sur ses genoux forment un ensemble composite qui déroute en dépit d’une forme de banalité. Le sac, par exemple, ressemble à ceux des parents qui voyagent avec un enfant en bas âge (une couche de rechange, des lingettes, un petit jouet, un biberon d’avance, une serviette…). Elle y garde ses doudous : un thermos qui indique sur le bouchon la température de son contenu (80,7°), un mug en métal et sa soucoupe, un ordinateur qu’elle ne sort pas tout de suite, une plaque de chocolat aux amandes dont elle réduira deux carreaux en copeaux avant de les absorber minutieusement en une heure. Elle renifle son poignet droit, dont elle a relevé la manche et fait une grimace de dégoût. Il est beaucoup trop tôt pour qu’elle ait essayé un parfum en attendant le train. Elle répétera trois fois cette séquence de geste pendant le voyage. Dégoût compris. Le trajet dure environ deux heures. Pendant la première moitié, elle ne lâche pas son téléphone où elle fait apparaître deux sortes d’images : des mannequins blanches portant des robes noires et des mannequins noires portant des robes blanches. Ensuite, elle travaille sur son ordinateur en se faisant des infusions de verveine qui empestent. Cela semble impossible, et pourtant l’odeur est tellement forte qu’elle lève le cœur. Elle en aura bu trois avant d’arriver.

 

Sous leur forme porcine, les hommes d’Ulysse conservent leur mémoire intacte. Mangeurs de pain est le mot grec pour désigner l’homme civilisé, mangeur de pain empoisonné, le cochon de Circé.

Circé transforme les hommes en bêtes sauvages douces comme des toutous. Pour les porcs, c’est autre chose : elle leur donne à manger du pain empoisonné. Vague réminiscence des picadurs

Les prétendants dévorent les porcs d’Eumée, mais Pénélope et les servantes, on ne les voit jamais manger, minces comme les fils de la tapisserie après vingt ans d’absence. L’attente transforme en pierre.

Virevoltante, la gamine a quitté le petit carré de tables de la boulangerie, un téléphone collé à l’oreille. Tu ne dis pas au revoir ? a rappelé sa mère, et elle a lâché l’au revoir du service minimum de la préadolescence, où les consonnes sont devenues une offre optionnelle et surtaxée. Dis au revoir à Mina, a demandé le père attablé avec la petite fille qui jouait à un jeu sur son téléphone professionnel. Et la petite fille a posé l’appareil et elle a lancé gaiement « Au revoir Mina ! ». L’autre s’est immédiatement arrêtée et son air prétentieux a disparu pour un gentil sourire. De sa main libre, elle a fait un petit signe extrêmement mignon, tandis que de l’autre elle éloignait le téléphone de son oreille. Cela n’a duré qu’un instant. Suffisant à prouver qu’elles ont bien compris ce que c’est que le diable et ce que c’est que dimanche.

Écrire l'été
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