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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’ÉTÉ XX

Dernière mise à jour : 3 août 2023




J’ai commencé l’été avec la résolution de lire un livre de vertu par semaine. J’entends par là, un volume de l’excellente série « Morales » de la collection Autrement. Je ne sais pas comment font certaines personnes pour tenir des résolutions prises au mois de janvier : le mois de janvier ne propose aucune modification de la course du rat, il est déjà tout entravé de travail et d’hiver. C’est l’été que je me résous à, quand la vie bonne m’offre de vivre loin de l’école pendant suffisamment longtemps pour prendre une habitude nouvelle. Outre le but de m’édifier, j’ai cette petite idée têtue derrière la tête, d’écrire du théâtre pour des acteurs et des actrices aimées (écriture destinée, j'y reviendrai) et après avoir reçu leurs souhaits en matière de rôles ou de situations, j’ai pensé que ce bain de morales déclencherait l’écriture. J’ai lamentablement échoué à lire le premier de ma sélection, intitulé « Le Pardon ». Inutile de dire que je n’ai pas eu plus de succès avec les autres. Disons, à ma décharge que le sentiment de l’été vient à peine de m’arriver, en ce début du mois d’août. Notons également que je lis sans peine « Les Impardonnables » de Cristina Campo, arrivé hier par la poste. Le livre se compose d’une série d’articles réunis par les traducteurs : Francine de Martinoir, Jean-Baptiste Para et Gérard Macé. La dame a peu écrit et elle aurait, dit-elle, souhaité écrire moins encore. Toujours est-il que son style fait envie : il montre une clarté d’esprit et une capacité à coudre ensemble des contes, le Nouveau Testament, et des considérations philosophiques fraîches comme les roses. Il me rappelle celui de Nicolas Bouvier, que j’admire tant que je n’arrive même pas à le copier. Cristina Campo n’est pourtant pas chiche en clefs d’écriture :

Si parfois j’écris, c’est parce que certaines choses ne veulent pas se séparer de moi et que je ne veux pas non plus me séparer d’elles. Les écrire est l’acte par lequel, à travers la plume et la main, et comme par osmose, elles pénètrent en moi pour toujours. Dans la joie, nous nous mouvons au cœur d’un élément qui se situe tout entier hors du temps et du réel, mais dont la présence est on ne peut plus réelle. Incandescents, nous traversons les murs.

Cristina Campo/Les Impardonnables (extrait) Traduction de l’italien : Francine de Martinoir, Jean-Baptiste Para et Gérard Macé

Je parlerai une autre fois de ses considérations sur « le livre parfait ».


Piero Cohen Hadria profite d’un billet venu augmenter encore la série du Plus grand métèque de Vienne, pour me rappeler qu’il m’apparaissait comme la personne idéale pour endosser le rôle du père du Pacha Selim dans Le Sérail. Hors la blague, je m’aperçois, une fois encore, que j’aime les écritures destinées. J’emprunte et déforme une formule soufflée ce matin par Françoise Durif : les jardins destinés sont des jardins éphémères conçus comme des expériences de vie et de langage. Pour ce type de jardin, dit Emmanuel Hocquard, on a besoin d’un destinataire qui remplace l’habituel « propriétaire ». Le « jardin destiné » consiste à faire voir, faire coïncider jardin et regard, jardin et écriture (ou lecture), quand il n’existe que par description. Initialement, les textes du Sérail étaient destinés à l’équipe de L'Enlèvement au Sérail. La fixe, composée des membres du Café Europa, pour la maîtrise d’œuvre, les solistes de l’opéra (une distribution internationale) et l’éphémère, qui comprenait les artistes des chœurs, ceux du ballet, l’orchestre, les techniciens et les responsables de la communication et des relations publiques, changeant à chaque reprise dans un nouveau théâtre. Suis-je jamais sortie de ce geste ? La sympathie, parfois appuyée d’une aide véritable de compagnes et compagnons du Tiers Livre, (je salue la patiente relecture de la même Françoise Durif l’an passé) n’a pas changé cette direction première : le faisant, elle aurait endommagé irréversiblement le dispositif. Il en va autrement du rappel de Piero, qui permet d’ajouter un personnage…Tout comme Laurent Peyronnet, qui me racontant qu'il faisait précéder ses conférences sur les routes norvégiennes par un préambule signalant qu’il ne voyait pas offense, mais confiance dans l’assoupissement potentiel de son auditoire, vient d’ajouter un personnage, le Conteur de glace. Cependant, s’il est assez simple d’augmenter le personnel du Sérail (il a été conçu de façon à pouvoir accueillir, dans chaque nouveau lieu, les personnages inspirés par les nouvelles rencontres), c’est une autre paire de manche pour le père du Pacha. Parce qu’il appartient au passé, quand Selim Bassa lui, n’est que présent : il est né le jour où Osmin l’a trouvé laissé pour mort dans une bicoque en ruine aux bords du désert. Ne profiterais-je pas un peu bien de l’air de famille de Piero et de Stéphane Mercoyrol qui jouait le Pacha pour retarder encore la fin du Sérail… ?


À la faveur de l’été, reprise du travail des Fenêtres sur la Dose de poésie. Dix ans que ça dure d’envoyer un poème par jour à un groupe composé d’amis et de hasard. Un peu moins sur le groupe privé Facebook. Me voilà avec une anthologie de plus de 3500 poèmes impubliable sous le coude qui m’arrive à l’oreille. Ce serait un travail de Titan d’obtenir les droits, de qui a écrit, de qui a traduit… Mais tout de même, l’idée de conserver une trace est apparue à l’issue du confinement où je comptais les jours en ouvrant une fenêtre vide sur le groupe FB, espérant inciter ainsi à écrire, en commentaire, un poème. Au bout de je-ne-sais-plus-combien-mais-ça-peut-se-retrouver-si-on-veut-faire-ma-biographie, l’affaire a pris un autre tour inspiré par la pratique de Danièle Vandenberghe qui reprenait en commentaire un vers ou quelques mots du poème du jour. Ce matin la 859e fenêtre s’ouvre. Cela me donne l’occasion de relire les poèmes avec un décalage de plusieurs mois. Isolément les extraits déclenchent des écritures complémentaires, comme je l’espérais. Françoise Durif et Emmanuelle de Négri sont les marraines sur ce berceau. Un exemple de cette conversation :


nous sommes venus tard et les chemins mentaient
réponse de Françoise :
Les trop longs soirs d’été, on partait sur la route avec l’envie d’accompagner ce qu’il restait de jour, jusqu’à la nuit remplie d’étoiles. Mais jamais on n’allait plus loin que la route des vignes ! Au retour, la maison laissée grande ouverte, creusée par la nuit, des ombres plus vastes y habitaient. On n’osait pas entrer. Pas encore. Et la lune venait poser sur nos épaules réunies son lainage clair.
réponse d’Emma :
Tourner à gauche
Après le bouquet de sauge
Et les éboulis

Cela aussi, il faudra le recueillir… Mis bout à bout, les extraits forment une étrange incantation :


#845 : détachées les feuilles du souffle
#846 : c’est ma broderie cousue de fil blanc
#847 : dans les ordres inquiets
#848 : un homme qui cache le soleil avec une pomme
#849 : Cette fête où j’ai perdu mon temps
#850 : dans les lampes qui refusent de s’éteindre
#851 : à part ma langue perdue à jamais
# 852 : viendra que j’écrive
#853 : autour d’un arbre qui lui échappe
#854 : nous sommes venus tard et les chemins mentaient
#855 : tomber enfin mais juste avec un manteau roux

Je me dis qu’elle pourrait merveilleusement appeler un sommeil plein de rêves, une fois publiée par les Fées fâchées. Et je dois remercier Tristan Mat qui m’a une fois, suffisante, encouragée dans ce sens : faire œuvre. Cependant, cet ouvrage insolite s’inscrira, une fois encore, dans le grand registre des écrits-traces de la Chenille, ce personnage qui ne cesse de disparaître sans pour autant s’y résoudre (s’y dissoudre ?) complètement.


Question subsidiaire :

Dans le chantier naissant des Ithaques, atelier des élèves du CNSMDP pour mai 24, j’apprends que cette tapisserie que Pénélope fait le jour pour la défaire la nuit est en réalité le suaire de son beau-père, Laerte. Tout intrigue dans cette nouvelle. Et d’abord : combien de temps un corps peut-il attendre un suaire ?

Les notes sur Danube continuent… par là.

Le Carnet des jours suivantspar ici.


Spécial Fées fâchées : la saison des envois du Journal d’un mot Ans [I-III] vers ceux et celles que je n’aurai pas la joie de croiser dans l’été est arrivée.

Le temps est enfin donné pour concocter la Dose audio de poésie : le temps de résoudre les problèmes techniques… Merci pour votre patience.



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Écrire l'été
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