ÉCRIRE L’ÉTÉ XII


Jardin de Marie, cueillette de Joséphine

Un long échange avec Simone Wambeke, du Tiers Livre. Elle s’est équipée de toutes sortes de questions sur ce que j’écris. C’est la relectrice idéale, celle qui voit tous les manquements, toutes les zones absconses. Elle ne mesure pas à quel point cette discussion m’amène plus avant dans l’organisation des écrits des #40JOURS (1), et plus encore dans la structuration de la trilogie Sauveterre (2). Je m’aperçois également qu’à force de craindre la lourdeur des répétitions, ce journal trimballe des références indéchiffrables pour (quasiment) tout autre que moi. Je vais donc tâcher de mettre sur pied un Who’s who, voire un What’s what, sous forme de note de bas de page. Son absence jusqu’ici dit bien, une fois encore à quel point je suis persuadée l’utilité pour moi-même de ce que j’écris et de son inutilité pour les autres…

Nous parlons aussi méthodologie avec Simone. Je lui raconte mes petits groupements de Post-its qui me soulagent la tête (elle peine à tenir dans ses petits bras 40 textes, même écrits de façon si rapprochée et inscrits par avance dans une trilogie). Je lui raconte aussi mes visites chez l’imprimeur du coin pour sortir, après chaque atelier, une version papier, avec une table des matières. Je lui propose de mettre ça sur pied avec elle pour ses propres textes. Elle ne se rend pas compte à quel point elle m’aide. Ça me rend un peu triste de ne pas arriver à lui faire comprendre. Elle ne sait pas non plus à quel point elle nous bluffe, comme Brigitte Célérier à se dépatouiller de la technologie qui s’accumule pour rester sur le chemin.


Échange également avec Will. Très impressionnée par son texte du Catalogue Sauvetemps Il a réussi à créer de véritables lieux de passages entre nos deux Sauveterre, et plus si affinités. La proposition du Catalogue Sauvetemps :

un catalogue de l’année qui vient de disparaître. Tous les habitants participent à son élaboration en décrivant un objet acquis au cours de l’année à Sauveterre même, en envoyant une photo ou un dessin et, autant que possible, en indiquant les références de l’objet.

est une des plus belles invitations à écrire et à penser la vie que j’ai lu dans cet atelier (et ailleurs) avec les protocoles de Mickaël Saludo Parfois, faire quelque chose revient vraiment à ne rien faire.

Il y a quelques jours, j’ai eu la surprise de découvrir un site PIERRE ET CARRIERS Histoire et archéologie de la pierre en Haute-Saintongequi dit pour de vrai ce que je brode depuis quatre ans avec cette ville de Sauveterre, la réalité offrant des variantes beaucoup plus osées :

Les carrières d’Heurtebise connurent un important effondrement en 1859 qui enfouit les réserves d’un négociant d’eaux-de-vie. Elles furent en partie détruites en 1944 par l’explosion des munitions allemandes qui y étaient entreposées du fait du sacrifice de deux résistants à l’occupation : Pierre Ruibet et Claude Gatineau. Aujourd’hui, complètement sécurisées, elles sont le siège d’un site thermal.

Je l’ai cité quasiment tel quel, dans la Balade spatio-temporelle des bornes il faut savoir reconnaître les limites de son imagination. Et surtout revenir à un travail documentaire…

Quelque chose, enfin, se comprend dans un pas en avant de la Chenille (3).

Je vais le noter simplement, la digestion et la mise en pratique sont en cours (toujours l’impression d’accoucher d’une souris, mais c’est déjà bien pour une montagne de parvenir à pareille synthèse) :

les explications, les explicitations empêchent l’action, c'est-à-dire la vie profonde et insaisissable.

Je connais cette règle par cœur sur scène. Combien de temps j’aurai mis à l’appliquer à ce que j’écris ? Quelqu’un fait quelque chose toujours ignorant ce qui profondément le meut. Ainsi sommes-nous. Je ne veux pas donner à penser que les histoires que se racontent les personnages (pour se supporter, pour se justifier, pour continuer à vivre) sont… le fond du pot. Alors il me faut trouver une façon de dire où ces croyances passent sans qu’on puisse leur accorder foi.

En psychanalyse, on distingue la causalité et la cause et je découvre un article de mon vieux et estimé professeur François Régnault sur le sujet Lacan Universite La cause et la causalité psychique. Bref, je tâtonne, mais cela ouvre immédiatement dans l’histoire en cours (#40JOURS #37 Y revenir sans relâche) un nouveau chemin (un voyage en train qui me mène par debout du nez au fin fond du Canada…).


Je remarque également que les passages dans le Perche, depuis trois ans à l’été, tout pris qu’ils sont dans un rythme familial assez conséquent en comparaison de celui qui fait mon ordinaire, sont à chaque fois l’occasion d’une catalyse des écritures en cours. C’est là qu’Osmin a pour la première fois tiré des bords, rôle secondaire du Sérail (4) devenant personnage principal du Voyage d’Osmin au point d’avoir réduit le Sérail à un quart de son aventure.


Dernier point de ce journal, l’impression de lire comme jamais, comme pas depuis longtemps. De quoi est-elle faite, vraiment ? Je passe mon année à lire. Mais dans ce cœur de l’été, davantage, avec une attention identique à celle qu’on voudrait avoir pour ses proches. Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier, je l’ai lu comme il faut : en faisant corps avec ces longues phrases qu’on a l’impression de survoler, avec leurs incessants mouvements d’âmes, le moindre tressaillement, la plus petite hésitation, amplement donnés à sentir, mais qui s’inscrivent, qui nous font page. J'ai commandé derechef un livre d'entretiens, sa masterclass à la BNF demeurant inaccessible.


(1) Atelier d’écriture marathon du Tiers Livre, lancé le 8 juin dernier par François Bon pour 40 jours d’écriture autour de la ville. Il y reprend et déploie un premier atelier-monstre, l’atelier ville de 2018, cinquante propositions en trois mois.

(2) Sauveterre est le nom qu’Émile Gaboriau donne à Jonzac (Charente-Maritime) où il repose actuellement. Émile Gaboriau est considéré (surtout à l’étranger et notamment aux États-Unis comme l’inventeur du roman policier. Le nom de Sauveterre apparaît pour la première fois dans son roman La Corde au cou. Par extension, Sauveterre est la ville que j’écrivais dans l’atelier ville du Tiers Livre en 2018, et que je retraverse depuis dans le cadre d’une trilogie, souvent résumée par le titre L’Archive Sauveterre Will et Camille du Tiers-Livre connaissent de près Jonzac, pour y avoir vécu ou travaillé.

(3) Personnage central de la trilogie Sauveterre. Médecin de la grand-mère Alice et du frère du jeune héros dans Alice chut !, qui l’appelle à cette époque : le grand D’ombre. Le deuxième volet est entièrement consacré à sa vie et ses œuvres, traquées par le même narrateur devenu adulte et médecin à son tour.

(4) Cabaret viennois des années 20 et par extension histoire de ceux et de celles qui l’ont créé, animé, ou simplement connu.