• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'ÉTÉ II

Dernière mise à jour : nov. 24


Écrire l'été II

DIMANCHE Un bureau sur la route. Long trajet de retour, occasion d’écouter les nouvelles propositions de l’Atelier d’une oreille (d’une oreillette, vraiment, de manière à demeurer présente au voyage, au conducteur, à nos passagères, fort occupées elles-mêmes de leurs propres écouteurs). La voix lyrique pour Faire un Livre, le tutoiement de Lambeaux de Charles juillet pour Progression. En arrivant, je voudrais prendre mon vélo, aller faire le tour de l’étang de Trith, mais la pluie drue a trop d’avance cette fois-ci. Je préfère qu’elle me rattrape en plein parcours, qu’elle me tombe dessus comme une amie invisible qui « joue à chat » sans prévenir et alors à quoi bon faire demi-tour ? Bref, je retrouve le calme et l’usage du Polit Buro, le pratique de ce journal d’écriture qui va manger mon journal privé quelques semaines, probablement. Une expérience qui se tente. Beaucoup de choses portent cette année le joli sceau du Pourquoi pas ? (Royaume minuscule et très vert, dont la vitalité disparaît trop souvent au profit des industries polluantes de ses grands voisins). Dans deux jours, la résidence d’écriture de l’Arbre qui devint commence. Le compositeur, l’ami, Romain Dumas débarquera avec armes et bagages. Ce que j’ai à écrire va très bien s’accommoder du questionnement sur la voix lyrique. Le thrène en décasyllabes d’une veuve d’un genre rare : arbre, puis biche, flirtant avec l’immortalité, elle enterre dans cet épisode son premier époux, son premier mortel — au moment où j’écris ces lignes, Mathilde au rez-de-chaussée reprend à propos les premières mesures de son prélude de Rachmaninov —. Pour le Voyage d’O. Une voix lyrique est déjà à l’œuvre : un long texte sur l’eau, sur la joie et la surprise de l’eau. Une autre voix se cherche, la voix intérieure d’un enfant Génie et c’est par-là que j’irai donc la fouiller. Tentation aussi de reprendre la grande tirade de Selim Bassa [1] à la fin de l’opéra et de lui en adjoindre une autre, qui précèderait l’ouverture du Sérail, en l’écrivant comme la première, sur-mesure pour Stéphane Mercoyrol. C’est beaucoup d’ambition pour une qui veut aussi faire du vélo et des pique-niques, lire à deux voix le Charmeur de Rats de Tsevataeva, à plusieurs une comédie de monsieur de Molière, en plus de ce journal et de celui d’un mot, qui court toujours… Heureusement, l’aide ne manque pas des relectures aiguisées et amicales de Françoise Durif et Sylvie Pébrier et d’un entourage au fait de mes chantiers à ciels ouverts.

LUNDI Les autres années, une fois la proposition écoutée, je réfléchissais. Je prenais une ou deux notes, mais j’écrivais tard. La dynamique d’écriture dans laquelle je suis, dans laquelle je me suis mise (!) change cette manière de faire. Les lieux d’applications de la proposition hebdomadaire se montrent d’emblée. Ils sont (trop) nombreux. Tant mieux. Sans compter que d’autres aspects du travail écrivent leur petite liste de Noël également. Hier, Françoise Durif m’a partagé les notes qu’elle avait prises sur mon manuscrit. Coquilles et questionnement, sa relecture m’a servi de relecture et j’ai vu une dizaine de lieux à augmenter. Ce genre de collaboration est sans prix. Outre l’estime qu’elle témoigne, et qui donne force et vigueur pour la suite du chemin, le conversatio est ce que je cherche, au-delà du support. Je ne veux pas faire un livre toute seule sur mon rocher, d’ailleurs j’en serai bien incapable. Il n’y a pas une page, pas une ligne qui ne me soit dictée par une lecture, un moment d’échange, la décantation en moi des paroles qui s’y sont déposées. J’ai travaillé aujourd’hui aux deux voix de Selim basse : celle du métèque et celle de l’eau. Rien pour O. Je louche sur la consigne du Lambeau, pourrait, elle, apporter beaucoup d’eau au personnage principal de L’Anniversaire. Mais à force, qui trop embrasse mal étreint, je me décide donc à l’utiliser pour répondre à cette note de la semaine dernière : La soigneuse fait-elle un enfant, ou adopte-t-elle à son tour comme Selim adopte O. ? La première faille, il faudra l’écrire, sans expliciter ses conséquences. Seulement cet instant où elle sait qu’elle a commencé à ne plus savoir dans quels bocaux de ses souvenirs se trouve la réponse à donner au mal. Je colle au plus près du Lambeau le Tu de la fille adoptée de la soigneuse à sa mère.

MARDI Le serveur du Journal d’un Mot déclare forfait. Je le rapatrie donc sur mon bureau. Ça fait un moment que je me dis qu’il faudrait faire un site dédié à cette affaire dont on ne sait pas jusqu’où elle peut s’étendre. Initialement, je (le) tenir un an. Puis l’année révolue, j’ai voulu prolonger ce geste quotidien, mais autrement. Je n’avais plus envie de me livrer chaque jour à la quête du mot nouveau, du mot du jour. Je voulais écrire avec des mots. J’ai eu l’idée toute simple de rebroder cette première année (je pense beaucoup à la broderie, à devenir une brodeuse de fil, mais hélas, cela se cantonne à l’espace de la page sans jamais passer à celui du lin pour l’instant). Quand j’étais au Conservatoire des acteurs, les profs nous disaient : ne montez pas sur scène si vous n’avez rien à dire. Et me souviens des trajets de l’école à l’appartement, de l’appartement à l’école, surtout pendant la grande grève de l’hiver 95 avec cette neige tchékhovienne, où je me harcelais: tu as quelque chose à dire, forcément, tu as des idées, tu dois bien avoir quelque chose à dire sur scène… Je croyais qu’on nous demandait d’avoir quelque chose à dire « dans l’absolu », alors que c’est un lieu où personne n’a jamais pris la parole (pour moi, l’absolu est un genre de Terre Adélie, où seuls vivent des pingouins sur de grandes landes magnifiquement désolées). Mais pas du tout, j’ai fini par le comprendre, en mettant en scène, en enseignant : on nous demandait d’avoir quelque chose à dire avec les mots, par les mots, sur les mots que nous avions appris par cœur, et sur leur écho singulier en nous. Dans l’absolu, je n’ai pas d’imagination. Dans l’absolu, je ne sais pas quoi dire. Mais comme dit Marcel : il faut se mettre du travail dans les mains. Je prends un mot, qui a traversé ma vie il y a trois ans, ou qu’un voisin vient de crier dans la rue, ou qui a surgit d’une proposition de l’atelier par l’association d’idées la plus incongrue (une chanson de Georges Moustaki, un film d’Arthur Joffé, un livre que je lis à moins que ce ne soit un autre, le nom d’un regret…) et j’écris. Vite et mal, comme disait Pierre Debauche à ses acteurs. Allez, jouez-moi ça vite et mal, qu’on voit ! (C’est grâce à Rébecca que j’écris tout ça : ce matin, elle a renoncé à aller courir pour écrire et elle croit avoir fait chou blanc. Je suis la chèvre de ce chou-là.)

MERCREDI Nous travaillons un peu partout dans la maison, qui devient elle-même une résidence. Dans les chambres, le bureau, sur la table de la salle à manger ou dans le jardin. On a aménagé comme l’an passé une petite table près du piano pour Romain, assortie cette fois d’un Voltaire et de la petite savane d’une plante obstinément grimpante. La proposition de la voix de la prose m’amène à reconsidérer des pistes que j’avais cru froides. Une tentative d’évocation du Marché des Vacillantes à travers une série de 7 poèmes à la manière des Djinns de Victor Hugo. J’en avais écrit un. Le deuxième m’avait déplu. L’ambition de l’affaire m’apparaissant alors en carton-pâte, factice, formelle, sans intérêt. Mais depuis quelques jours, je pense au rythme du livre, à des scansions de ce genre. Sur un autre modèle narratif. Alors j’exhume mes Djinns, je retouche les boiteries du deuxième qui m’avait emmenée trop loin à mon goût d’alors, qui me va bien maintenant et auquel j’espère des successeurs de la même veine. 7 c’est toujours beau, mais 3 ou 5 pourraient pareillement remplir leur rôle de coup de bâton de cérémonie sur le sol de pierre du livre. Identique destination de scansion pour les élaborations sur l’eau de Selim. Le travail parallèle du livret de l’Arbre qui devint, les stances qui sont au travail pour le grand thrène du premier deuil de la protagoniste, les discussions avec le compositeur participent largement à cette question obsession du rythme, non plus seulement de la phrase, mais de l’ensemble du livre. C’est heureux et riche de réponses. J’arrive au zoom épuisée, sans surprise. François Bon nous promène dans les manuscrits, j’attrape un ou deux animaux au passage : une vache nommée Dahlia, une renarde rouge, des cochons sauvages… Nous n’avons plus tant le temps de nous lire, les manuscrits s’étoffent. La sage décision de ne plus courir deux lièvres à la fois apparaît à nombre d’entre nous. Il y a dans cette époque une croyance du « tout-tout de suite » qui fait de nous ses toutous. Il est difficile de s’en défaire, de mettre, comme dit Victor (Duclos et pas Hugo) une vache après l’autre.

JEUDI Des journées comme ça où on croit n’écrire pas une ligne. Au matin, posté les monologues de Selim Bassa nés de la proposition 8, la voix de la prose. J’aimerais entendre celle de Stéphane Mercoyrol [2] les dire. Les textes montrent deux aspects opposés, Docteur Jeckyll et Mister Hyde, ce champ de bataille… je pense à Pétrarque : (…) cette volonté perverse et criminelle, qui me possédait tout entier, qui régnait sans partage sur le fond de mon cœur, a commencé à en rencontrer une autre qui se révolte et qui lui résiste. Entre l’une et l’autre, depuis longtemps, dans le champ de mes pensées pour savoir auquel des deux hommes restera l’empire se livre encore aujourd’hui un combat pénible et douteux. Aujourd’hui, vélo jusqu’à la mine engloutie de Condé-sur-Escaut. Chemin familier depuis quelques années, toujours bouleversant le long du canal. L’été prochain, la Mosaïque aura trouvé sa forme, j’écrirai sur Valenciennes. J’ai en tête les 600 à 700 rencontres de Svetlana Alexievitch pour écrire un livre. Huit années de travail pour chaque… Oui, oui. Quelque chose à prendre-là, doublement.

VENDREDI Péripéties et vélo. Rapatriement de l’engin du blessé, seule, le long de l’Escaut dans l’autre sens. Quelques notes de têtes (syllepse) :

Rares sont les cygnes Où donc sont-ils allés cacher Le blanc cet été ? Les martinets notent L’air simple et joyeux qui traverse Les fils électriques La grande mâchoire de crocodile de l’usine abandonnée En surplomb sur l’eau Ses tôles bleu lavé Disparaissent dans le bleu layette Des ciels flamands D’autres temps J’avais de modestes objectifs pour la résidence d’écriture de L’Arbre qui devint. Un thrène, appuyé contre la tirade de Lady Ann dans Richard III. Mais pour la forme, sur les Stances du Cid. Un ami commente : un thrène de troène ?

Un cœur peut-il peser si lourd Qu’il entraîne avec lui le monde vers sa tombe ? Sous les voiles de deuil, le ciel de mes yeux tombe De votre cœur battant ne reste qu’un tambour De vos yeux bien-aimés, une longue nuit froide Et, tout comme vous, roides Chants, marches, piliers, prêtres et vassaux Marquent l’heure dernière Inexorables vous portent au tombeau Où déjà votre nom se change en pierre Déposez un moment Le lourd fardeau d’honneur, pesant sur vos épaules Doux Seigneurs de grâce arrêtez sous le saule Un instant avec lui laissez-moi seulement Que mes pleurs aient leur cours dans l’ombre familière C’est ma peine première Vous m’avez appris à rire, à danser J’ai cru votre vie mienne Que reste-t-il quand vous la reprenez ? Nos jours ne sont plus qu’une ombre lointaine Qu’adviendra-t-il de moi ? Hors votre compagnie je ne sais rien du monde À quoi bon là chercher un amour sans seconde Je ne puis retourner à ma première loi Je suis semblable à vous et pareille à nul autre Seule et pourtant vôtre Sans vous à mon côté comment marcher ? Où regarder ? Que faire ? C’est en vous seul que j’ai vécu, aimé Votre mort me laisse en terre étrangère.

SAMEDI J’ai récemment rassemblé une petite anthologie de poèmes sur Pénélope. Je vois bien qu’avec l’Arbre qui devint, nous pénélopons (Romain en convient, lui aussi décompose la nuit pour s’y remettre le jour). C’est notre occasion de nous voir, d’être en affaires. Avant le départ de Romain pour plusieurs années de travail à l’opéra de Bordeaux, j’ai amené ce sujet à une terrasse de café. Un arbre qui se métamorphose, la traversée de la versification française entre la renaissance et aujourd’hui… Pendant le confinement, nous nous sommes vu.es de loin deux fois par semaine pour une très longue série de lectures. L’été dernier nous avons fait notre première résidence ici, pour quelques jours studieux. Un an de pause. Cette année notre projet était moins ambitieux… nous convenons d’avancer, de ne plus confondre la dernière note de l’Arbre avec la fin de nos rencontres, de nos parties de cartes, de nos repas et de nos rigolades. Je peux pénéloper seule. Sans défaire toutefois, mais en écartant les textes, en les remisant très loin, au point qu’ils deviennent inaccessibles à ma mémoire, j’ai fait durer le Sérail que je ne voulais pas quitter depuis bientôt trois ans. Je l’ai fait. Et voilà que c’est terminer même si le livre demande encore quelques mois de travail. Avant la fin de l’été, pendant une semaine, j’écrirai dix pages par jour. Il est temps.

[1] Selim (il consulte le passeport de Belmonte) : Le célèbre Belmonte… le chéri de ses dames… Salvino… Ton vrai nom, donc ?… Salvino de Lostados… de Lostados Y Silva… Ton vrai nom, donc…. d’Oran ? J’ai connu un Lostados de Oran Belmonte : Yago de Lostados ? Selim opine lentement du chef Belmonte : Tu le connais ? C’est mon père. Si tu le connais, tu sais combien, il est riche et puissant. Il peut être très généreux…. Selim: Sa générosité, oui, je la connais, voilà plus de vingt ans que je la porte inscrite dans la peau de mon dos. Elle me réveille encore parfois la nuit. Alors je retarde l’heure du sommeil jusqu’à ce que je tombe d’épuisement mort. La générosité de ce fils de pute, j’en connais chaque terme par cœur, je ne l’oublie jamais et chaque fois que j’allume un cigare, je revois les colonnes de fumée qui montaient des villages de la vallée après le passage de ton père et de ses amis… Un homme pieux, vraiment, ton père, c’est dans l’église qu’il faisait enfermer les femmes et les enfants de ceux qui le gênait avant d’y mettre le feu. L’argent qu’il a volé s’est sali dans ses mains… Il lave, il lave, ton père, une vraie blanchisseuse, mais tous les parfums de l’Arabie n’enlèveront pas l’odeur du sang de ce qu’il a touché de ses mains, il peut traverser des océans, cela ne suffira pas à en ôter le rouge. Belmonte : Tu l’insultes, mais il t’a épargné !Selim… Oui. Il m’a épargné. Pas plus que toi à présent je n’aurais pu fuir. Heureusement, il y avait une femme. Il la voulait comme le diable, il la voulait consentante. Il la voulait et elle se refusait à lui. Elle était fière… courageuse… elle m’aimait. Elle se serait jetée au fleuve plutôt que de lui appartenir. Il l’a fait venir quand ses hommes m’ont tabassé à mort. De la viande humaine… Alors elle a passé un marché avec lui, avec le diable. Ils m’ont abandonné dans une maison vide. Nulle part. Il est parti avec elle. Doña Sol de Silva… la belle. Je ne savais pas ce qu’il avait fait d’elle… Belmonte… C’est ma mère. Selim : Enfermez-les. (en direction des invités) Personne ne sort d’ici.

[2] Acteur. Créateur du rôle de Selim Bassa dans l’Enlèvement au Sérail. Plus de détails