• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'ÉTÉ I

Dernière mise à jour : nov. 24




LUNDI

On a installé à mon intention une petite table à battants près de la fenêtre de la chambre bleue, où nous sommes le plus souvent logés quand nous visitons la famille. Une table avec vue sur le vert, la grande mare cornichon, les arbres magnifiques et la pluie catégorique. Elle est à peine plus large que le carnet où je tiens le journal. Le journal privé, qui depuis le passage de Kafka raconte beaucoup d’histoires. Des histoires de voisins surprises et de géographie sentimentale de l’Atelier [1]. Mais il en va ainsi du journal depuis son commencement : il change souvent d’avis sur sa fonction, ou plutôt il est tout occupé d’aider à écrire et cela l’oblige à visiter des domaines très divers et non celui seul de l’introspection de détail. Le journal avec quoi je commence cette semaine d’écriture d’ici, sur cette petite table en espérant que la météo me permette de retrouver la grosse table en bois flanquée de bancs, où j’écrivais sous l’arbre il y a un an de cela. C’est une maison de famille, mais c’est une famille par alliance. C’est une maison de vacances pour certain.es d’entre nous, mais habitée à l’année par ses deux accueillants propriétaires. Finalement, il n’en va pas si différemment du Tiers-Livre, et de l’Atelier. J’écris ici pendant une semaine chaque été depuis cinq ans. C’est bien d’y revenir justement cette semaine. C’est sur cette table de bois que l’an dernier j’ai commencé à écrire à côté de l’atelier, c’est là qu’Osmin, jusque-là bon second couteau, a pris la guide. Écrire à côté de l’atelier, qu’est-ce que je veux dire par là ? Ce moment où on se demande si on ne va pas arrêter les propositions parce que « ça va quelque part » et qu’il faut être là pour noter les indications de cet itinéraire inédit. Mais finalement, à grand renfort de notes, je préfère rester avec l’Atelier : plus par crainte de me perdre, mais par goût de l’aventure collective qu’il représente.

MARDI Un genre de rendez-vous semble se dessiner avec cette petite table sous les coups de 18h. C’est l’heure où les petits sont occupés d’eux-mêmes, la grande machine du repas pour douze n’a pas encore demandé son tribut de chair, personne ne semble trop se soucier de moi. Le plancher en papier de cigarette me rend un compte précis des agitations de la cuisine où ça crie, sans colère, mais par principe puisqu’on interpelle de là toutes les autres pièces du vaste rez-de-chaussée sous les prétextes les plus futiles (une histoire de rami est à la manœuvre), par pure jouissance vocale. En me faufilant dans les trous de la vie en collectivité, brillante dans mon rôle de gâte-sauce, garde ponctuelle d’enfants, grande ordonnancière des vaisselles, j’ai trouvé le moyen d’écrire beaucoup aujourd’hui et compte bien persévérer. (Ce but doit être bien clair si l’on ne veut pas se perdre en vains chemins, comme dit Pétrarque, c’est-à-dire accorder trop d’importance aux histoires de radis, de crottes de canards, au travers des un.es et des autres très souvent livrés en pâture lors de ce genre de réunion sous un même toit — qu’on semble tenté d’écrire sans T, trop souvent —). J’ai donc travaillé ce matin dans le grand salon clair à inventorier les fragments concernés par cette nouvelle proposition et inventé un minimum de codification entre eux pour ne pas me perdre dedans. J’ai lu et commenté en retour un petit paquet de textes, m’appuyant un moment sur la grande qualité de ce qui se trouve dans notre atelier, pour retrouver mon souffle. Du déjeuner, il y aurait beaucoup à dire, mais je crois que j’ai évoqué l’essentiel grâce aux travaux « généalogiques » de certain.es d’entre nous : à savoir que l’(auto)biographie familiale n’a pour moi d’intérêt que dans ce qu’elle tisse comme relation avec le monde, au-delà de sa narration pure et simple (les deux adjectifs les plus mal choisis pour qualifier ce type de récit !). Cet après-midi je suis retournée écrire dehors, sous le hêtre rouge de l’an passé. Je dois vérifier que le texte que j’écrivais alors figure bien dans mon manuscrit. Il m’avait beaucoup déstabilisé : il ouvrait une voie vers un genre différent qui pouvait être suivie indépendamment de tout le reste. Mais je vois les choses bien différemment à présent. Cette voie, mon personnage peut l’emprunter et la fuir. C’est d’ailleurs le conseil que je lui ai donné dans #L5 (cf. Coule à flots et emporte tout sur ton passage). J’ai pris le temps d’avancer encore un peu dans Valet Noir [2] et alors que je prévois d’écrire une variation sur l’épisode d’Ulysse et des Sirènes depuis #L5 (définitivement profitable), voilà qu’Ulysse apparaît et précisément dans ce même épisode à la page 131. Je me promets d’écrire un message à l’auteur depuis des semaines (je lis lentement), les coïncidences se bousculent si nombreuses qu’on dirait la fin de l’année dans l’escalier d’un pensionnat de jeunes filles…

MERCREDI Aujourd’hui, j’écris dans le bureau. On me l’a laissé généreusement pour que je puisse assister au zoom qui décale mon rendez-vous quotidien de journal. D’ordinaire, il intéresse beaucoup mon beau-frère, un financier norvégien qui depuis l’arrivée de son deuxième enfant gère toutes ses affaires en ligne. Mais même pour la finance, c’est la première semaine d’août. Le bureau a une vue sur le jardin (je devrais dire le domaine vu la dimension du terrain, mais nos beaux-parents s’en occupent avec un tel soin et une telle inventivité qu’il n’est pas possible de laisser courir son regard sans qu’il soit arrêté par cent recoins charmeurs et intimes. Il faut vraiment aller à la clôture pour voir au loin). Une cheminée fort grande pour cette petite pièce me fait face, occupée par un mince poêle cylindrique en fonte, les deux également décoratifs et obsolètes en cas de coup de froid. Mais si tout le monde se plaint du temps à plein-temps (à l’exception des enfants et de moi, puisque nous avons d’autres chats à fouetter), l’heure n’est pas encore à la flambée. Demain, paraît-il, il y aura un feu de camp… Pour l’heure, bottés et encapuchonnés les braves sont partis couper le saule et rabattre le noisetier. L’envergure de Mathilde qui dégage une grande branche feuillue la montre dans toute sa magnificence de déesse tutélaire. Hélas, à 16 ans, on ne voit pas ces choses-là.

JEUDI Retour dans la chambre. Jeu pense immédiatement à un échange avec Christiane Mansaud autour de A room of one’s own, l’analogie qu’elle fait avec A room with a View, ma traduction préférée du titre, Une Pièce bien à Soi, la façon douce dont elle dit s’accommoder de la chambre, ici (de cette traduction-là ? De celle où elle écrit ? Mystère). Avant le confinement, je n’écrivais jamais dans ma chambre, sauf à l’hôtel. J’écrivais au café (sur des tables en Formica) [3], dans la cuisine, en pensant à Tsetaïeva [4] : Dans la journée, je n’arrive jamais à lire ni à écrire, les tâches quotidiennes empiètent même sur la nuit, car je n’ai que deux mains. ... quand bien même j’écrivais plutôt de jour. J’ai récemment découvert deux choses : la première c’est l’agrément d’écrire dans une pièce bien à moi (que nous appelons le Polit Burodepuis que nous avons emménagé). Très haut plafond d’un blanc qui en a vu d’autres, mais murs largement lambrissés dissimulant de profonds placards caméléons, moquette vert olive passé, elle n’a longtemps abrité qu’un petit bureau de bois de même teinte que les murs. Deux fenêtres dont une plus étroite montée d’un verre à relief, de sorte que j’écris soustraite aux regards. Il y a quelques mois, un lampadaire sur pied assez imposant et disposant de plus de têtes que l’hydre de l’Herne a été l’occasion d’une dénomination alternative : l’Empire des Cinq Ampoules. En face du bureau, sous une reproduction miniature de l’arbre « remember the treason trial» de William Kentridge, un fauteuil en plastique noir et rouge dans la famille depuis la fin des années soixante peut éventuellement accueillir une visite… La seconde découverte est moins heureuse et plus banale, c’est l’installation d’un bureau dans notre chambre à Aubervilliers. Si je vivais seule, ce ne serait pas la même chanson, mais là, il a fallu ruser pour délimiter un espace, faire croire à un bureau pendant les heures de visios interminables qui ont été notre quotidien cette année. J’ai là-bas le nez sur le mur et un petit paravent pour cacher ce travail que je ne saurais voir au moment du sommeil sans polluer durablement mes nuits. J’ai chiné un meuble noir, assez massif (il pèse un âne mort, disons clairement la chose) et marqué du sceau du chic pratique de mon adolescence (®Habitat). Il me fait penser à un petit bateau, un optimiste. Je suis sûre qu’il flotterait en cas d’inondation, de naufrage de l’immeuble. Sur le mur traînent encore les Post-its de l’été dernier, quand je courais deux lièvres à la fois pendant l’atelier. Cet été, d’où que j’écrive, j’ai une chambre avec vision(s).

VENDREDI J’écris dès le matin, repliée ici, « en mes appartements ». Je me suis levée fort tôt pour m’acquitter de tâches qui facilitent la vie en communauté. Pour dire aussi : Lili was here, comme on laisse un graffiti sur un monument historique. Le monumental, c’est cette vie collective même. Non pas celle ponctuelle des résidences de création, des troupes, mais des familles, des maisons de familles enracinées dans des générations de quotidien, de non-dits, de malentendus (peut-il jamais y avoir autre chose entre les êtres humains que le malentendu ? (Tragique, doux, comique, étrange, vivable, vécu…) Mais la famille porte si fort le fantasme de la fusion que c’est le lieu par excellence où on ne veut pas en admettre l’existence, de cet écart entre ce que je dis et ce que suis, entre ce que je dis et ce que tu entends. Sous le toit familial, le moi l’emporte d’une grande longueur sur le je, d’ailleurs. C’est un jour de fête, je les redoute entre tous : sa tension s’organise sourdement depuis une semaine, aujourd’hui en sera le comble. Bref, j’écris tôt le journal. J’ai lu. C’est toujours la meilleure chose à faire. Je renoue encore une fois avec les techniques élaborées dans l’enfance à gauche et à droite et les trop longues vacances populeuses, loin du giron maternel, dans la précarité renouvelée des cousinades trop occasionnelles, dans la perplexité chaleureuse de mes tantes — pauvre gosse ! — : le livre ouvert en son milieu, posé sur le lit, couverture au ciel, est la plus sûre des cabanes contre le loup dévorateur, un abri antinucléaire contre l’atomisation, une grotte de Lascaux protégée d’une trop forte exposition. Pour entrer dedans, il faut garder cela à l’esprit en le saisissant — soit à deux mains, soit en glissant le majeur le long de la reliure, index et annulaire de part et d’autre de la couverture, tandis que l’auriculaire et le pouce se calent confortablement contre les pages de gauche et de droite —. Quand je parviens à lire un livre, c’est-à-dire quand j’ai une fois de plus appris à lire ce livre précisément, j’ai l’impression de le dompter, d’autre fois, de casser un code. Une bonne dompteuse sait qu’avec le vivant, rien n’est jamais définitif. Mais un petit sourire ancien se dessine encore ce matin sur mes lèvres, en parvenant aux environs de la page 30 à entrer dans Sinbad ou la Nostalgie[5] de Gyula Krùdy. Je m’y étais déjà essayée, rien de bien compliqué pourtant, mais lire le soir avant le coucher ne me vaut rien que des embrouilles. Je m’étais perdue dans les allées et venues pourtant pas sorcières du héros dans son temps. Ce livre et tant d’autres font partie des rencontres passagères pour l’écriture. Je les somme au moindre indice qu’ils me guideront dans les mondes qui m’intéressent ( et qui sont, hélas et tant mieux, très nombreux). Je crois que je porte l’espoir secret que l’un d’eux dira exactement ce que je désire lire et qu’alors, je n’écrirai plus. Nous sommes heureusement fort loin du compte.

SAMEDI Dans l’indécision du soleil, un fauteuil près de la fenêtre. Tension lasse des veilles de départs : mon calendrier décalqué de celui des propositions. Clôture de cette #L7, si prenante, fertile, (é)puisante. #L8 demain matin, à l’heure du départ. Pour la première fois, un certain découragement face à la pluie du matin, l’exaspération rabâchée à ce sujet depuis une semaine a fini par me gagner la moelle, plus sûrement que l’humidité. Sentiments voisins : quitter cette grande maison, ses rythmes obligés comme un récitatif avec orchestre, son trop-plein de famille, son magnifique isolement vert d’eau, la concentration de survie que son contexte aura permis et sortir de cette semaine de #L7, organisée autour de ces fragments méthodiques (journal, compression, pistes, tentatives). Dans ces instants liminaires, les enfants pratiquent une politique de la terre brûlée, condensant en une journée toutes les bêtises dont le prochain départ les prive. Je suis tentée de faire la même chose : envoyer promener ma haire et ma discipline et de me recroqueviller dans un fauteuil clair du salon pour lire un polar de Fred Vargas, échappé à ma vigilance en 2008 et qui m’a tendu un guet-apens dans la réserve de romans noirs des toilettes de l’étage au réveil. Françoise Renaud a raison : la #L7 est si vaste qu’on n’en viendra pas à bout en une semaine, mais pas en deux non plus. Pourtant, elle ne porte pas pour moi ce grand souffle tentateur qui invite au voyage sans retour comme certaines propositions précédentes dans lesquelles j’aurais pu engouffrer un été (Parpaing, contre le passé simple…). Je l’ai contenue dans cette semaine. Et cette semaine s’achève.

[1] Tiers Livre, explorations écriture/les cycles ateliers d’écriture de Tiers Livre/François Bon

[2] Valet noir • Vers une écologie du récit/Jean-Christophe Cavallin | Biophilia n°23 / Éditions José Corti

[3] Grandie dans un bar. Les tables en Formica ont des dessous de rêves, pleins de jambes, de chats qui passe, de trucs à ramasser par terre qu’on peut discrètement coller dans sa bouche. Les tables en Formica ont des coins, des arêtes noires aussi dangereuses que celles du poisson quand on arrive à vive allure en bicyclette à petites roues ou dans la fièvre délicieuse de la poursuite du chat. Les tables en Formica ont des dessus bordeaux, comme le vin qu’on n’y sert pas dans ce genre de bar, plutôt du rouge limé qu’ils boivent jusqu’à la lie dans des petits godets pour rythmer la longue journée et se faire un nez assorti aux fraises des Vittel-fraise sur quoi ils se rabattent quand ils ont bu tous leurs sous — ce qui faisait du sens tandis qu’on remplissait ses cahiers d’orthographe — mais finalement c’est tout leur saoûl et le docteur qui est doux comme le vin a sifflé la fin de la récré, et pas un demi-panaché qui tienne où ça finira mal malade de boire tout ça. Les tables en Formica, on a encore le temps d’y écrire des lettres d’amours débutantes et des débuts de grands romans qu’on ne sait par quel bout prendre et qui déguise mal la vie la plus quotidienne sans jamais oser (encore) lui rentrer dans le lard. Un jour, le bar est vendu, mais c’est pas ça qui manque. In Journal d’un Mot/[BAR]

[4] Correspondance à trois (Été 1926)/Rainer Maria Rilke, Marina Tsvétaïéva, Boris Pasternak/ Gallimard L’Imaginaire

[5] Sindbad ou la nostalgie/Gyula Krúdy/Traduit du hongrois par Juliette Clancier/Les éditions Cambourakis