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CARNET DES JOURS SUIVANTS 901 à ...

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 14 août
  • 19 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

© Frank Herfort 
© Frank Herfort 

[paradoxe]        

Le lit déserté

L’humble empreinte dans les draps        

La vie sans mémoire de forme

[paradoxe]        

J’ai longtemps pris à l’envers la promesse de l’oreiller dit à mémoire de forme. Je le croyais capable de garder celle de la tête qui avait dormi dessus, comme la marque d’une indéfectible appartenance ou le souvenir aimé d’un crâne chéri. Au contraire, l’oreiller à mémoire de forme efface dès qu’on le quitte toute trace de l’odieuse promiscuité de la nuit. La forme qu’il conserve précieusement est la sienne. L’ardoise magique de notre enfance nécessitait un petit geste de notre part, balayage de gauche à droite ou, quand le télécran l’a remplacée, il fallait le secouer comme une boîte dont on cherche à découvrir au bruit le cadeau qu’elle contient. L’oreiller à mémoire de forme n’a besoin de personne. De forme, il ne connaîtra jamais que la sienne. Il est tout plein de son propre souvenir, se remplumant dès qu’on le quitte. Comment peut-on prendre cela pour un progrès ? L’oreiller est notre premier objet transférentiel, notre premier contact avec la nuit dans un monde sans maman. Il accueille des confessions et des réconciliations. Il participe en psychopompe à nos allers-retours vers le pays du sommeil, frère de la mort. Qui peut vouloir d’un bel indifférent dans une telle intimité ? La traversée de chaque nuit n’est-elle pas suffisante que nous souhaitions encore organiser notre chambre à coucher en salon mortuaire ?

[faux]

Sur Google, on a la réponse, même si elle est fausse. Moi, ça m’pèse. Avant c’était différent. Pas mieux ni moins bien. Différent. Je dis à mes petits-enfants : à six ans, on t’enverrait garder les vaches. Ça les fait rire. Mais je vois comme tout est allé vite, puisque je suis encore là pour leur expliquer. Les hommes des cavernes, je ne peux pas, mais mon enfance, oui. Pas si loin, donc, très vite. Et différent. Très différent. Ils replantent des haies, comment voulez-vous, il y a du béton partout, plus rien pour arrêter l’eau et des inondations partout. Je me suis réveillée heureuse chaque matin de ma vie. Ma grand-mère m’avait donné la recette, simple : tu as de quoi mangé, un toit sur ta tête et des gens sur qui tu peux compter, alors tu es heureuse. Le gars qui fait la manche dehors, ça fait deux fois que je lui donne deux euros et qu’il vient illico s’acheter un ticket à gratter avec. Pour moi, deux euros, c’est un pain, pour lui c’est un rêve en prime. Il est toujours déçu, y’a pas plus trompeur que ces jeux. Et puis j’arrête de lui donner, ça va le décevoir aussi ... La télé parle des jeunes qui dépriment, mais la télé parle d’abord de choses déprimantes. On ne voyait pas tout ça. On avait les yeux moins pollués. Je me souviens encore de la couleur du ciel en avril, sur la route de l’école… Bah, je reviendrai dans cent ans pour voir comment ils s’en sortent. Bon c’est dimanche aujourd’hui et j’ai oublié où j’allais boire l’apéro. Ça va me revenir. Tu crois qu’on pourrait toucher le quinté dans l’ordre ?

[crêpe]

Pour mon départ, Marcel m’offre la partition d’une de mes chansons préférées : Du gris. Ça se télescope à sa réflexion de la veille : Finalement, je pense me faire crématiser. C’est moins lourd à porter, non ? Sinon, le cercueil : allez les vers !

[totems]

Le grand-père manchot a amassé toute sa vie durant de petits lopins qu’il achetait avec sa pension d’éclopé, au point de faire un domaine respectable à cultiver. La première fois où j’entends cette histoire, me revient cette obsession que j’ai portée des années durant à collectionner des morceaux de draps ou de serviettes usés, brodés d’un monogramme quelconque dans l’espoir d’en faire un jour un couvre-lit ou une nappe. L’émotion particulière de manipuler ces bouts de tissus, ces bouts de noms…

[totems]

L’histoire du moignon de mon arrière-arrière-grand-père, Édouard, Marcel ne me la raconte que depuis le décès de Jeanne. Il a d’abord longuement développé le contexte du seul souvenir qu’il a de son grand-père paternel. Il n’a pas encore quatre ans. Le vieux fait des fagots dans un pré pentu. Il s’aide d’un des accessoires qu’il visse sur son moignon. Un crochet ou une pince… L’aspect immobilier de l’affaire est apparu dans un second temps. Et plus récemment encore, cette épiphanie du remembrement. Je ne savais donc rien de tout cela quand j’ai écrit le livret de La Jeune Fille sans mains que David Walter a mis en musique. Dans le conte, les mains d’abord remplacées par des prothèses d’or finissent par repousser. Dans la version des Frères Grimm, à la faveur d’une urgence : le bébé de la jeune femme sans mains tombe dans un puits. Dans d’autres, à force de patience. C’est cette deuxième version que j’ai privilégiée. Celle de la lenteur. Quelque chose me dit qu’à la manière des enfants, en le sachant sans le savoir, je connaissais déjà l’histoire du vieil Édouard.

[totems]        

En écoutant mon grand-père parler du sien, me racontant une histoire familiale et familière, qu’il reformule une fois encore, je mesure à quel point sa capacité à réparer la vie par l’acte manqué ou insu est « de famille ». Son grand-père paternel était manchot à la suite d’un méchant coup de sabot de cheval à l’armée. Après l’accident, la gangrène lui pris main puis l’avant-bras. L’amputation inévitable lui valut une toute petite pension d’invalidité. Cet argent, dans une montagne où les corbeaux volaient sur le dos pour ne pas voir la misère, lui permit à force de patience de racheter plein de petits terrains pour en faire un seul. Un remembrement, donc.

[nuancier]

En traversant la Leysse une seconde fois, par le Pont de Serbie dont je ne me souvenais pas avoir jamais su le nom et qui pourtant semblait le frère de celui qui, à Sofia, mène vers cet hôtel dans la dernière ligne droite de la gare, mais sans les quatre lions qui ornent fièrement les angles du pont bulgare, bien qu’il n’enjambe lui aussi qu’une rivière et non un fleuve, je suis arrêtée net par la rutilance de la vigne folle qui explose çà et là dans le vert saturé des berges flanquant l’eau grise et rapide des pluies des derniers jours. Il y a, dans un carton qui ne s’est pas complètement perdu, un cahier où une expérience semblable est transcrite, maladroitement. Expérience — c’est le mot juste, et il apparaît dans toute sa graphie, écrit comme sur une étiquette, l’étiquette du fameux cahier aux maladresses, avec la même encre délavée et les lettres rondes à peine dégourdies de l’enfance — expérience, oui, dont la ville, l’automne et moi-même sont les invariants — et aussi cette voix de jeune homme par la fenêtre de la voiture d’un homme mur à présent, pareille à cette vigne sans fruit, cette voix pure, mais gaie et craquante, un feu de brindilles sèches, et qui marche avec moi depuis que je suis de retour —. Le temps est frais et doux, tout ensemble. De l’air froid qu’on devine aux lointains sommets blancs, seule l’acuité nous parvient et de la moindre feuille aux montagnes alentour, le dessin de chaque chose se détache de son fond. Ainsi aiguisés, nos yeux peuvent sans peur s’ouvrir en grand pour voir profondément. Dans le cahier, un moment d’automne dans le parc a été noté. Est-ce uniquement grâce à cela que le jaune m’en est resté en mémoire, plus important que tout ce qui a pu se passer dans la ville durant cette année-là et par la suite, contaminant les souvenirs de chaque retour ? J’ai marché depuis la gare et la ville telle qu’elle était m’apparaissait aussi clairement que ses mutations successives et la permanence de ses pierres dans leurs tentatives de répondre aux montagnes environnantes par leurs édifices, beaux ou laids, irrémédiablement fragiles. J’ai laissé le jaune du parc de la jeunesse derrière moi, en une longue traîne de feuilles, et je suis arrivée au brasillement sauvage du rouge qui n’existe qu’avec ce vert, presque fluorescent malgré le ciel plombé. Les couleurs n’ont plus besoin de lumière. C’est une conversation qu’il faudrait avoir avec un éclairagiste, mais comment dire qu’il y a plus d’amour sur ces berges que dans toute ma vie ?      

[nuancier]

Avant même de sortir de la gare, dans les bribes de conversations des voyageurs rassemblant leurs affaires pour aller s’entasser trop tôt dans l’escalier comme si cela avait assez duré ou que la porte n’allait nous laisser qu’un passage de quelques secondes pour gagner le quai, déjà j’entendais quelque chose d’indubitablement familier. Pas un accent, non, rien d’aussi franchement reconnaissable… Quelque chose de mon âge, dans l’âge de cette compagnie de corridor, pas dans le chiffre de mes années, pas une promotion de conscrits, plutôt un environnement générationnel, mais là encore c’est aller un peu vite en besogne et je ne dis rien de ce qui se passait — sous mes yeux davantage qu’en moi-même —. Dans les coupes de cheveux soignées, les chaussures solides, les vêtements chauds pour l’automne retors — qui sévit dans les montagnes en mauvais plaisantin, en petit diable adorable et épuisant —, jusque dans la tranquillité des phrases, je reconnaissais que j’étais revenue non seulement au lieu, mais au temps, à tous les temps de ce pays qui se sont agrégés en moi depuis l’enfance. Mais c’est en approchant du centre-ville, sur le point de traverser une première fois la Leysse, quelques minutes plus tard à peine, qu’une voiture a ralenti et, baissant la vitre, le conducteur m’a lancé : « N’insistez pas, madame, je n’ai pas le temps de vous parler » avant de continuer sa route et l’échange, si bref, n’a pas permis que son visage démente la jeunesse de sa voix, de sa voix autrefois bien-aimée et pour toujours, je le constatai alors. J’ai hésité, une seconde, à ouvrir la porte et à monter en passagère, mais l’infime indication du contraire — léger mouvement du buste d’un danseur de tango — a suffi à le faire filer. Ce qui avait commencé à la manière floue de ces longues brumes que l’octobre attache en mèches flottantes aux flancs des montagnes — rubans de fête aux harnais des chevaux —, cette impression vaporeuse des alentours, le timide bégaiement d’un déjà-vu, s’est trouvé catalysé en lame par cette voix d’un autre temps et si semblable à celui-ci — l’automne déjà, la ville déjà, et ces mêmes personnages qui se croisent sans forcément s’arrêter puisqu’un autre rendez-vous préexiste entre eux, à la vie à la mort —. Dès lors, dans les rues, les boutiques, au café où je m’arrête à chaque retour, sans y avoir d’autre attache que cette récente habitude, chaque personne croisée est une personne de connaissance, perdue de vue, oubliée, mais dont le visage plus âgé me dit ce même quelque chose. Je m’attends à être reconnue à chaque fois et je crois que je le suis, comme une qui a été d’ici, qui a été ici et qui ressemble à d’autres, à toutes les étrangères familières.  Quelque chose perdure. Le déjà-vu est passé au carré. Un petit garçon délicatement roux s’approche de la terrasse mouillée avec son grand-père qui peine à trouver l’entrée, il dit : « On s’est trompé de porte ». Puis, assis, les pieds dans le vide devant un lait-fraise : « Le manège, y marche plus ». Et j’entends, enfin, que cette incessante lecture du présent qui fait toute l’occupation de l’enfance est une pratique de la langue, une répétition, un entraînement à l’exercice impossible de dire le monde avec des mots. Ce qui en est affiché, — et quel profond mystère déjà que la frontière transparente de la vitrine qui laisse voir l’intérieur du café, vide presque à cette heure, n’était deux esseulés par habitude, et le reflet du manège à l’arrêt, couvert d’une bâche à l’image des chevaux de bois qu’elle dissimule à l’avidité de l’enfant… — et ce qui est plus encore impossible encore à dire : ce qui traverse et dont la fugacité nous ravage et nous enchante d’un même coup.        

[nuancier]

Dans le Journal d’un Mot, [nuancier] a pris la place d’[automne].

Elle est restée. Je l’ai appris par hasard. Sans nouvelles pendant quelques semaines, une fois la rentrée passée, je l’ai appelée. Je voulais savoir où elle allait, puisque la saison finie, elle pouvait aller où bon lui plaisait. La formation achevée, elle pouvait passer l’hiver au soleil ou aux antipodes, comme la jeune pâtissière. Elle pouvait aussi prendre de longues vacances en attendant et investir les chambres vides de nos gosses, partis poursuivre leurs rêves, leurs études et cette vie dont nous ne savons plus grand-chose. Le temps des amies était revenu, finalement, pas si différent de ce qu’il avait été avant les enfants. Elle avait mis suffisamment à gauche pour attendre la reprise des festivités sans s’inquiéter ? Et puis, le cahier était terminé, m’avait-elle annoncé, avant bonjour, à sa façon de faire comme si nous ne nous quittions jamais, la dernière fois qu’elle m’avait donné des nouvelles. J’avais prématurément refait le lit avec des draps plus neutre que les couettes à motifs géométriques qu’affectionne notre fils. Elle ne viendrait pas. Pas tout de suite. Elle restait là-haut. Elle ne m’a parlé que de la brume et du jaune des arbres, comme si elle les voyait pour la première fois. Et de la pluie et du beau temps, à la manière d’un animal, si les animaux parlaient, avec une indifférence joyeuse. J’ai commencé à lui raconter la reprise des cours, les travaux de la maison, les chambres disponibles à l’étage… je sentais son regard absorbé ailleurs. Il y a eu un long silence et j’ai vu les montagnes à mon tour, ou plutôt, le souvenir que j’en ai apporté à la ville. Ce souvenir de notre jeunesse, où les montagnes étaient devenues un décor de toiles peintes dont nous attendions avec une impatience chaque jour plus grande qu’il soit changé en mégapole. Ce souvenir cache la vue quand je retourne au village, voilà ce que j’ai entendu dans le silence. Je l’ai violemment enviée. C’est une vieille habitude de l’amitié. Cela aussi passerait. Elle viendrait nous voir bientôt, une autre fois, plus tard. Elle ne m’a pas dit au revoir, mais a raccroché presque au milieu d’une excuse qui s’étirait comme un nuage, à sa façon. Quand je pense à elle, en ce moment, je n’arrive pas à me rappeler son visage. La trace d’un animal, sur le sentier de la forêt, s'interpose.

[l’une]

Quand le volcan… le volcan sur l’île… rien d’exotique… les Vikings… l’île, l’île froide… j’ai grandi avec elle dans les montagnes, alors, non, le froid n’est jamais exotique. Elle dit que le froid crée une confrérie. Je dis : celle des gens qui savent qu’il vaut mieux porter des moufles. Bref, le volcan islandais, voilà, islandais, ou finlandais ? Non, une île, islandais. Quand l’Islandais est entré en éruption, elle était en mission je ne sais où, dans un pays chaud… Mettons à Madrid. Le nuage de cendre a arrêté tous les avions. Ça a calmé tout le monde. Enfin, les gens qui sillonnent la planète, « qui font des raies blanches dans la purée bleue ». Moi, je prends le train et encore. Ça a calmé tout le monde, mais pas elle. Elle voulait rentrer chez elle. Elle n’aime pas la chaleur. Moi, je serais resté en espace, j’aurais rencontré un bel hidalgo, j’aurais profité de la vie, Bamos à la playa, oh, oh, oh, oh, oh… Elle a réussi à trouver quelqu’un qui remontait en voiture. Impossible de louer quoi que ce soit, tout avait été pris d’assaut. Ou alors, il fallait rouler sur l’or. Sans jeu de mots. Alors, elle oublie le plan solitaire, à la Wenders, je traverse l’Europe avec ma bagnole rétro, mais confort, en un jour et une nuit en écoutant Madredeus sur le radiocassette (on a vu le film à sa sortie et on s’était promis de le faire, mais je confonds peut-être avec Thelma et Louise). Elle n’a pas fait la difficile, même si je suis bien placée pour savoir qu’elle préfère être seule, qu’elle ne s’ennuie jamais… Comment être amie avec une fille pareille ? Et pourtant ça fait plus de trente ans que ça dure. La conductrice avait une petite auto, dix-neuf ans et elle était pâtissière. Elle finissait une saison en Espagne, repassait chez ses parents dans les Yvelines avant d’aller faire l’hiver aux Arcs. Elles ont parlé pendant des heures. Avec les pauses, elles en ont eu pour deux jours presque. Je dirais que c’est là qu’elle s’est décidée à tout envoyer promener pour la formation. Même si elle ne l’a su qu’après. Des années après. C’était lancé.

[fée]

Faut-il rire ou pleurer de l’initiative du roi qui fait brûler tous les fuseaux pour contrer le sort de la fée condamnant sa fille Aurore ? Il se trompe clairement de cour : il n’a pas accès à celle où se joue cette partie. D’ailleurs, la cause est entendue : la piqûre est inévitable, non plus que le sommeil de cent ans, mais la mort passera au large. Qu’a-t-il besoin, cet amateur, de venir mettre le désordre dans la belle ordonnance des choses et de désavouer ce faisant la confiance qu’il doit à la douzième fée (qui, soit dit en passant, le tire d’un sacré pétrin) ? Il souffre, me dira-t-on… mais il s’agit bien de lui, vraiment ! Le conte ne titre pas « Le Père de la Belle au bois dormant », non plus que « L’exterminateur des quenouilles », que je sache. Il y a aura toujours des âmes faibles pour le trouver touchant dans son impuissance… Mais sa démonstration inutile aura pour seul effet d’appauvrir son royaume et de nous faire perdre un temps précieux… à moins que l’enfant ne se soit endormi au récit de son pathétique coup d’épée dans l’eau.

[fée]

Au moment où la princesse se pique le doigt, la septième fée de Perrault fait son grand retour et industrie le sommeil de la cour et les grands bois qui l’entoure. Chez Grimm, la douzième fée n’a même pas à se déplacer : son contre-sort est si fort qu’il se réalise sans effort.

De part et d’autre, le retour à la vie dans le château endormi est plein d’esprit et de drôlerie : une taloche restée en attente cent ans s’abat enfin sur l’apprenti, la poule finit d’être plumée, le prince trouve que la princesse est habillée comme une mère-grand, violons et les hautbois jouent au mariage de vieilles pièces, mais excellentes. Cent années ont bel et bien passé. Le temps demeure magie plus puissante que la magie.

[fée]

Le moment des vœux venu, les fées se penchent sur le berceau de la petite. Chez Perrault, la septième, pressentant l’embrouille, se cache derrière une tapisserie, de manière à parler la dernière. Chez Grimm, la fée oubliée débarque après le onzième souhait, coupant l’herbe sous le pied à sa collègue, portant dossard numéro 12, avec son vœu fatal : « la princesse se percera la main d’un fuseau, et en mourra ». Celle-ci n’y mentionne pas l’échéance, mais la Française, elle, de préciser : « lors de sa quinzième année… ». Ainsi, dans l’une et l’autre version, les fées conservent leurs numéros d’arrivée. C’est bien la septième ou la douzième qui parlera en dernier. Elles ne deviendront pas la huitième ou la treizième fée pour autant. Ces chiffres demeurent la marque des intruses, des oubliées… 8 et 13. L’avant-dernière, en se prononçant après la dernière venue, produit un petit rebrousse-temps. Oh, modeste, car il est impossible, comme bien on sait, d’effacer le passé, et encore moins de contrevenir à un sort dûment formulé, mais on peut l’amender, arrondir ses angles, adoucir sa formule.

[fée]

« Cinquante ans sans sortir d’une tour », quand bien même, grommelle-t-elle, il faut vraiment être mortel pour trouver ça long. À peine le temps de vraiment s’intéresser à la facture d’une toile d’araignée que quatre saisons ont déjà filé. « Morte ou enchantée », je t’en ficherais, comme s’il n’y avait aucune autre raison pour rester tranquillement chez soi. Il faudrait qu’une fois les choses soient racontées du point de vue d’une fée… Mais où seraient les oreilles pour entendre ce conte-là ?#944

[fée]

Pour raison de son éviction de la liste des fées à absolument inviter, Perrault postule : « qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une tour, et qu’on la croyait morte ou enchantée ». Les Grimm, eux, ne s’embarrassent d’aucune explication : « Il ne fut pas seulement invité la famille, les amis, les connaissances, mais encore toutes les femmes sages du royaume pour qui l’enfant aurait de la grâce et de l’importance. Il y en avait treize dans le royaume, mais comme il n’y avait que douze assiettes en or dans lesquelles elles devaient manger, l’une d’elles devrait rester chez elle… Si les perspectives narratives sont immenses, qu’ouvre l’idée d’être ou de ne pas être dans une tour, sans parler de la subtile différence qu’il peut y avoir entre la mort et l’enchantement pour une fée, ne rien justifier demeure par excellence la prérogative de quiconque conte.

[fée]

Selon les versions, les fées invitées au repas de baptême de la petite Aurore (future Belle au bois dormant) sont sept ou douze. Mais dans tous les cas, ce numerus clausus est déterminé par l’intendance : le roi et la reine ne possèdent que sept ou douze couverts d’or.

Fabriqués spécialement pour l’occasion chez Perrault, ils appartiennent d’ores et déjà à la vaisselle royale pour les Grimm.

Par couverts, il faut entendre :

« Ensemble constitué par tout ce qu’on dispose sur la table en vue du repas : nappe, serviettes, vaisselle, verres, cuillers, couteaux, fourchettes ». Équivalents princiers des boîtes de dragées, ces petits cailloux blancs perdus ou mangés de l’enfance.

Mal à dire ce que je dis. Retournée de tourner autour. Revenir avec quelque chose de vivant, de sauvé, sur une terre brûlée. Énième tentative de démêler un écheveau où tout est confondu, de ce qui blesse, sauve, survit… c’est un tâtonnement (et Barthes justement parle de tâter la plaie). Quelque part, la cautérisation vaut pour une cicatrisation. Mais dans cette histoire, difficile de dire où est la blessure : à peine une égratignure, rien qui se voit…

Longtemps, pour moi, la question a été celle-là : en éludant le récit du crime, je « faisais ma mystérieuse », en l’écrivant, la densité échappait et ne restait que le mauvais polar. Le danger résidait aussi dans la forme de tension qu’il pouvait provoquer pour qui le lisait. Notre relation aux crimes sexuels est complexe, retorses, pleines d’angles morts, une fois prononcée la condamnation d’honnêtes gens sous laquelle nous les rangeons. La crainte d’être mal entendue barre le passage, couvre la bouche de sa main, réduit au silence, amenuise les faits, consacre le néant du non-lieu. Comme si nous pouvions être autre chose que malentendu, comme si parler ne nous condamnait pas d’avance à ce malentendu, comme s’il y avait une voix objective.

Quelquefois, le journal est un battement de cœur : sa régularité et son égalité font santé. D’autres, le journal est un arbre qui pousse de nous vers le haut et le bas.

Je fouille cette pratique : le peu qu’il suffit de donner au lecteur pour qu’il complète, perfectionne, redirige le récit. Jouer avec ces attentes, les décevoir ou au contraire, les suturer, voire les saturer… Dans 5 Séquences, tout le dispositif repose sur ce spectateur/cobaye qui devient narrateur. Je fouille constamment cette pratique, elle est, entre toutes, celle que je souhaite importer de la mise en scène. Celle qui résume toutes les autres, qui tient dans sa main et le savoir-faire et l’intuition et le désir. Car c’est le grand paradoxe : le public est une façon de dire, une unité de commodité et non de cœurs. Qui est assis là ? Qui sont assis là ? Impossible de le savoir. Et pourtant certaines réponses existent qu’on peut habilement convoquer pour mettre en jeu ce « public ». Certaines réponses, certains répons…

« Ma vue commençait à se brouiller. J’ai fermé les yeux, me les suis frottés avec mes mains et les ai ouverts à nouveau. » (Jean-Luc Chovelon)Nos tentatives d’écrire les gestes les plus simples me fascinent. Il y a une forme de vertige dans cet exercice. J’y passe pas mal de temps. On pourrait dire que j’échoue avec constance. Et toujours je pense à ces traductions qui réclament plus de mots, de syntaxe pour essayer vainement de dire la même chose que l’originale. La même chose

La vérité est le cadastre Du pays où les bornes bougent Seules sous la lune

C’était l’année où les jeunes filles allaient mal. Elles préféraient n’importe quel slogan à l’ombreuse vérité. Enfants, bien souvent elles avaient capitulé devant la complexité des explications des adultes pour toutes les choses merveilleuses qui les intriguaient et les amenaient à répéter en boucle une même question. Ce n’était pas tant alors que la complexité tuât la magie, plutôt un problème de petites jambes et de trois pas qu’il fallait faire dare-dare pour tenir les rythmes des grands pressés scandés par des « dépêche-toi » à longueur de journée. Les moyens manquaient alors purement et simplement, mais à présent les jambes ont poussé, leur tête est à la taille de leur corps, et elles se désolent de ces faux semblants qu’on leur sert tout en nuances, alors que Coca-Cola c’est ça. Comment la vérité pourrait-elle être autre chose que « dans les yeux » puisque dans la télé noir et blanc à peine dissimulée sous leurs écrans en couleurs, le glissement du Just Do It en Why Do It pose en révolutionnaire de la prise de conscience ? Ce qui se conçoit bien s’écrit sur un T-shirt et aucune information ne saurait être différée ni prendre plus de cinq minutes du temps qui file entre leurs jolis ongles bien peints vers le futur répugnant du grand âge. Elles ne veulent pas faire attendre la planète qui s’inquiète de leur ressenti à chaque seconde là où on applaudit avec les pouces.

[totems]             

L’être et la chose qui le représente partagent le même nom.

[tapisserie]

Les femmes à longue patience

[talent] 

Possession d’un agenda.

[souffle]

La poitrine est loin d’être la seule partie de nous qui connaisse l’ampliation pendant l’inspiration.

[simplicité]

La belle chimère.

[sent-bon]

Le gâteau au chocolat, ce sent-bon de toute la maison. 

[semblant]

L’usage du verbe « sembler » est à manier avec des pincettes. Celui du participe présent aussi. Deux zones à risque de la littérature.

[racine]

Inflammation. La rage dedans.

[question]          

Il m’écrit pour me demander : Quand m’as-tu offert Le Livre des Questions ? Ou à quelle occasion ? Que lui répondre sinon : En voilà une question ! ?

[prénom]

Contrairement à une croyance qui connaît un regain de popularité, en choisir un pour soi n’arrange pas forcément les choses.

[prénom]

Parfois, les gens ne portent pas le bon. Leur prénom ressemble à un postiche mal posé sur leur tête. Faut-il les prévenir ?

[porte] 

Voilà six ans que je traite (de) ce mot dans le Journal d’un Mot et pas une fois je n’avais remarqué qu’il est aussi un verbe conjugué.

[point commun]              

Les Affinités électives.

[piste]

Impossible à ce jour d'acheter sans avoir au préalable vendu un rein Le Traité du rebelle ou Le Recours aux forêts d’Ernst Jünger.

[piste]

Une piste de réflexion peut être la trace d’un animal qu’on suit dans la forêt, mais aussi comme dans un aérodrome, le lieu du décollage ou de l’atterrissage.

[phraser]            

Protase, apodose. S’en tenant à ça, on tient quelque chose. Tout le reste, blabla.

[paradoxe]

La réputation épouvantable de la jeune vendeuse de la pâtisserie De Faille est devenue une des raisons de fréquenter le lieu. Pas un commentaire n’omet de mentionner son mauvais gré, ses moues, sa perpétuelle maussaderie, qui sautent aux yeux dans un endroit aussi exceptionnel et charmant. Or c’est précisément ce qui attire désormais les touristes curieux et narquois et certains habitués, loin devant le remarquable gâteau au café de l’établissement. Au point que si par hasard, s’oubliant, elle sourit ou bien réalise proprement un paquet ou encore renonce à son inertie de grand rampant à l’agonie, on repart déçu et les critiques pleuvent sur la qualité des viennoiseries hors de prix.

[paradoxe]

Porter un casque, se sentir invincible, être mortel.

[parallèle]

Obsession d’Hercule Poirot pour la symétrie. Y voir une méthode.

[parallèle]

Béatitude de l’œil devinant la symétrie parfaite et perdue aux jardins de la villa de Marc Aurèle.

[orage]

Je t’attends, je t’attends, je t’attends.

[oiseaux]            

Les merles mangent les mûres sans attendre qu’elles soient noires. 

[nuancier]          

Outil perdu de vue au XXIe siècle.

[mot]

Je tiens le Journal d’un Mot depuis six ans. Je le tiens, il me tient par la barbichette. Puisque c’est ce que font les mots. Ils font entrer les éléphants dans les pièces, me font pousser une petite barbe et personnifie une somme de notes consignées ensemble dans un volume. Le premier de nous deux qui rira…

[mot]

Je tiens le Journal d’un Mot depuis six ans. En Madame Jourdain, je m’y livre sans le savoir à l’ampliation (Lettres employées autrefois en chancellerie pour exposer les moyens omis par la requête civile). (On publie en ce moment l’opus [V], notamment grâce à de généreuses donations de marraines et parrains de certains mots compris dans l’index.) Merci à François Bon pour cette nouvelle définition de ma pratique quotidienne (Littré : Augmentation de capacité d’une cavité dilatable quelconque. L’ampliation de la poitrine pendant l’inspiration).

[mode]

Les Loulous sont les chiens les plus à la mode en ce moment, déclarent fièrement un improbable couple d’amis septuagénaire, en caressant la vieille petite bête qui les accompagne.    

[marché]            

Le chat dit : le jour où tu ne verras plus dans mon œil de chat l’étincelle de ma chatterie, tu m’ouvriras la chatière, n’est-ce pas ?       

[maquis]             

Le fouillis des herbes hautes, des buissons et des branchages teintés par l’assonance du kaki.

[maison]

Il m’a dit : je suis parti trois mois, ma maison se venge.

[l’une]

Ce déséquilibre, cette attente.  

[labyrinthe]       

Paul-Louis Rossi est mort qui écrivait : Nous n’avons pas épuisé les ressources du labyrinthe.

[jardin]

Tant de framboises cette année, qu’on peut faire les charlottes sans appareil.

[harmonie]

La trêve de jouer ensemble, de souffler ensemble.

[harmonie]

Une dans chaque ville, dans chaque village.

[fraternité] 

Sensation limitrophe.    


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Brigitte Celerier
Brigitte Celerier
15 août

à grands pas !

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