top of page
  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

CARNET DES JOURS SUIVANTS 501...

Dernière mise à jour : 14 mai


© Frank Herfort | Russian fairytales

En un tour de parc La bêtise cède la place Aux oiseaux moqueurs

Je prends le printemps D’un café allongé d’eau de pluie Sous les arbres verts

L’écriture est un geste qui laisse des traces (miettes de pain, cailloux blancs). Perdue, on peut la rechercher, la pister, la traquer, la rabattre, la poursuivre. Interrompue, elle continue à couler comme ces rivières pour un temps souterraines, ou recouvertes par la ville. Il est difficile de la saisir à son prochain surgissement, mais simple de retourner vers sa source. Je m’assieds au café, la table des devoirs, des premières correspondances, de commencement du journal est toujours là, quel que soit le bar, et moi également. Dans ces traces anciennes, la bille trop profondément enfoncée dans la page jusqu’au bois, je m’inscris et recommence à écrire. Mais on peut aussi traquer l’écriture à son point d’interruption (dont on devrait faire un signe typographique particulier…). Cela demande, exige d’autres qualités. La patience essentiellement. Et l’humilité de Job. L’écriture, tu l’as perdue à un carrefour, tu as bifurqué, elle aussi. Tu retournes, piétines, maudis, elle ne t’a pas attendu : rien de plus mobile que l’écriture. Tu n’as pas arrêté de respirer non plus. Or, aucun carrefour ne supporte une infinité de routes. Les chemins qui partent du point d’interruption ne sont pas innombrables. L’honnêteté fait également partie des qualités requises pour la recherche. Toutes les phrases ne donnent pas sur le rond-point des Champs Élysées. Il y a quatre, mettons cinq rues qui se dessinent à la suite de la tiennent, et quelques entrées d’immeuble. Si tu veux la retrouver, cherche ! Emprunte ces voies qui ne te disent rien, qu’il faut interroger longuement et brutalement avant qu’elles ne se mettent à parler. Tu ne la retrouveras pas identique à celle que tu as perdue. Une vieille connaissance perdue de vue, tu ne t’attendrais pas à la retrouver inchangée… mais quelque chose de la relation qui vous unissait perdure chez les amis en confiance.

Elle dit : je ne supporte plus ma voix.

Mais c’est de sa parole dont elle ne veut plus rien entendre.

Elle dit qu’elle va se taire pendant deux ans.

Il fait remarquer que dans sa profession, se taire ne va pas être facile.

Elle répond qu’elle trouvera un moyen.

Déjà, elle n’emploie plus que très peu de mots, il le constate.

Il lui demande si elle est certaine pour la durée.

Deux ans, c’est long…

Elle dit qu’elle verra après les six premiers mois.

Une fois les six premiers mois passés.

Ses mots exacts. Les derniers.

Quand elle passe la porte, il murmure : les pensées parleront tout de même avec votre voix.

Elle soupire sans se retourner.

Pour voir les couleurs

Du merle il faut fermer les yeux

Et ouvrir l'oreille

Elles sont cachées Par les plis de son manteau noir

Le jaune du bec

Nous masque sa vie chatoyante

On ne souffrira plus, on sera tout doux, on ne blessera aucun être vivant, on ne marchera plus sur l’herbe sans qu’elle ait donné son plein consentement, on ne vexera jamais personne, on ne se moquera plus des bébés qui loupent leur bouche avec leur grosse cuillère, même les paranoïaques n’auront plus d’ennemis, il n’y aura plus aucune tension, plus aucun sentiment d’injustice, plus aucune fatigue, tout sera choisi d’avance, y compris d’accueillir l’improviste, on ne mourra plus jamais.

Température : 20°Ressenti : violent

— Je trouve que c’est violent ce que vous venez de me dire.

— Je trouve que vous trouvez violent ce que vous éprouvez.

— Je trouve que c’est violent ce que vous venez de me dire.

— Je trouve que c’est violent ce que vous venez de me dire.

Dégainer à tout bout de champ le mot « violent » et tirer sur des boîtes de conserve vides.

Il faut appeler un chat un chat violent.

Voilà ce qu’il advint quand le prince goûta le gâteau de Peau d’Âne (et croyez-m’en ce fut un moment mémorable. Mémorable à plus d’un titre) Mais auparavant, afin d’en bien saisir le sel Il convient de vous mettre dans la confidence de deux ou trois choses d’importance.


La première c’est que le Prince dépérit, Dans le noir de sa chambre et de ses idées, Il reste obstinément cloîtré Ne parle à nulle âme Désespère Madame Refusant le boire et le manger


Ça lui passera A-t-on dit au palais Ainsi va la jeunesse Tantôt gloutonne, tantôt affectée Tantôt gobant tout à doubles bouchées Tantôt traçant des raies dans la purée Croquant dans la vie à belles dents Ergotant sur le moindre féculent On n’a jamais vu un enfant nourri mourir de faim Mais le Prince n’est plus un enfant… Oh, presque dit la Reine mère Bientôt un roi Si tôt ? dit la Reine mère Dès qu’on le mariera Ça lui passera

Mais comment marier un prince dégoûté ?

Et c’est que ça dure, docteur Depuis quand ? Depuis déjà trop longtemps Mais encore ?Vous êtes exigeant ! Depuis qu’un jour à la chasse On l’a perdu deux heures Comment le Prince sans escorte… ? Il a disparu… Comme ça ? Nous fîmes une battue… Dans les bois ? Enfin nous l’avons retrouvé Ah ! Sur un rocher Déshydraté ? Éberlué. Où était-il passé ? Nous lui avons demandé Où étiez-vous, Majesté ? À la fenêtre de la princesse, qui loge en ce bois Une princesse, en ce bois ? La plus splendide qui soit ! Ahahahahahaha dans ce bois Pas de princesse, une souillon AAhahahahaha, non non non non D’une richesse sans mesure Vous parlez de cette masure ? Elle portait une robe couleur de temps Dites plutôt la peau d’un vieil âne puant Mais… a dit le pauvret La berlue vous aurez eu Le soleil sur la tête Une mouche vous aura piqué Car de princesse ici, non point,Rien, rien qu’une fille de mains Aux ongles noirs, aux doigts cornés Jusqu’aux coudes dans les eaux grasses Moitié de pisse et de vinasse À deux genoux dans la boue du jardin Frottant les sols, fourchant le purin AAhahahahaha, non non non non Pas de princesse, une souillon


Las, depuis ce jour, le prince n’a plus parlé Susurré seulement, toujours pour décliner Les invitations aux repas et aux fêtes Du cuisinier vexé les nouvelles recettes Dont la reine aux cent coups espère vainement Qu’elles sauront plaire à son prince flageolant Rien ne me fait envie, demain, demain peut-être Vous n’aurez plus bientôt de demains à promettre Si vous ne mangez pas, avant qu’il ne soit peu C’est à peine s’il ouvre encore ses deux grands yeux Rien ne me fait envie, demain, demain, demain… Un peu de chocolat ? Le cœur frais d’une biche ? La cervelle d’un pou à la sauce gribiche ? La reine au désespoir tente n’importe quoi… Un hamburger ? Un chien ? De la purée de pois ?

Alors dans un souffle épuisé, il ânonne : Je voudrais un gâteau, cuit par la Peau d’Âne Bien sûr pas un instant, la reine croit possible Que de faire la cuisine un âne soit passible Mais qu’importe : quand le prince exprime un souhait Après des jours entiers à se tenir muet De trouver un tel âne, elle charge son page Qui quelques heures après revient chargé d’un gage C’est un âne, petit, qui a fait ce gâteau ? Non, madame c’est une fille plutôt… Une fille, vraiment ? De celles qu’on marie ? Davantage de celles qui foulent aux pieds la lie…

Laissez-moi seul à présent, sortez, sortez Dit le Prince et sur eux ferme sa porte à clef.

Cric-crac


Grande inspiration nasale Le gâteau sent bon comme les habits de… Longue expiration pour se calmer Le gâteau est blond comme les cheveux de… Longue expiration sur un A très aéré

Doux et moelleux comme la peau blanche de… Gémissement Et si on l’entendait ?Là derrière la porte Le parfum du gâteau le saisit par le nez Viens, regarde-moi, tranche-moi, mange-moi Il fait si chaud soudain Mais ouvrir la fenêtre Si on l’espionnait… Viens, regarde-moi, tranche-moi, mange-moi Mais peut-être ce gâteau est-il empoisonné ? Cuit par une sorcière, fourré de sortilèges… Viens, regarde-moi, tranche-moi, mange-moi Je suis brave, après tout… Rien qu’un tout petit bout La pulpe de son doigt glisse sur le gâteau De son ongle d’argent, il détache une miette Ah de surprise (il met la main sur sa bouche) Il sort de son fourreau son beau couteau de chasse À nous deux, tentateur ! Et de la fine lame il attaque l’entame Ah avec halètement, comme s’il mangeait trop chaud Dans le bois de la table, il plante son couteau Envoie voler le plat et rompt en deux morceaux Le reste du gâteau pour l’empoigner à l’aise Et mordre à belles dents dedans Ah vaillant et rageur se commuant en mélisme Sur ses lèvres il y a le baiser de… Ah bouche fermée

Dans sa bouche, le miel de sa chevelure

Ah tournant en bouche La divine ambroisie lui coule dans la gorge

Ah de gorge, vers un poitrinage, beaucoup d’air

Le feu du bel été brûle dans sa poitrine

Ah vocalise de poitrine

En son ventre fleurit l’extase sans égale

Ah crié « éclos » interrompu par le commentaire du conteur

Et de pied en cap il en est traversé

Continuation de la vocalise

Quand tout à coup...

La vocalise s’étrangle

La cerise sur le gâteau Cette fois c'était un anneau !

L’enfant demande : C’est quoi un flancoco ? L’adulte lui répond : Un flan, avec de la noix de coco dedans. L’enfant est émerveillé par cette nouvelle. Moi qui les croise, je me demande ce que l'enfant pouvait bien s’imaginer ? Un flan aux haricots coco ? Un flan à l’œuf ? Un flan communiste ? Un drôle de flan ?... Ou pressent-il plus terriblement l’infinité des sens possibles à son insu ? Chaque mot le place au cœur d’un labyrinthe, d’où partent des chemins tantôt bien éclairés, tantôt obscurs, tantôt invisibles. Les premiers font de lui ce petit bonhomme blanc sur fond vert qui n’a qu’une flèche à suivre dans la vie, les deuxièmes l’intriguent et le tentent et provoquent les questions affûtées, les troisièmes le terrifient et le fascinent : à leur abord naissent les « pourquoi » sans fin.

La parole tragique colle au réel. La parole de la comédie est prise dans une réalité collante comme le sparadrap du capitaine Haddock.

La tragédie est littérale. La vie — et par conséquent la mort — de ses personnages sont prises dans la lettre de leur mot. Leur parole n’est pas une façon de dire, une évocation.

Il existe une sorte de binocles qui porte le nom de face-à-main pour la raison qu'au lieu de se poser sur le nez, il est fixé au bout d'un manche. Comme une loupe, mais à deux verres, en somme. Le masque de la comédie et le masque de la tragédie, peuvent être portés ainsi, et alors on comprend qu'ils servent davantage à voir qu'à être vu.

Ni le masque tragique ni le masque comique ne collent à la peau. ils se posent sur le visage. Si l'ouverture des yeux est assez large, on peut même les tenir à une certaine distance, en le tenant à la main par le côté ou en s'aidant d'un petit bâton en guise de manche, par exemple.

Les masques tragique et comique se côtoient aux frontispices des théâtres. Mais deux masques ne sont pas deux côtés d’une même pièce. Au mieux, ils sont les deux faces d’une même tête, où on ne peut plus distinguer le visage de l’arrière du crâne. Ce qui les sépare est fait d’une autre matière. Une matière organique et pensante.

Je peux dire « la parole tragique », mais je ne peux pas lui opposer « la parole comique ».  « La parole tragique » renvoie sans équivoque à la parole de la tragédie, du genre tragique, quand « la parole comique » fait d’abord penser au bon mot, à la blague. Mon incapacité à leur appliquer une dénomination commune en dit long sur la nature de leur opposition.

Ce parfum que je n’aimais pas, qui m’insupportait, me ramenant par le licol à l’écœurement (mélange de pièces surchauffées, de Cinzano et de cris) et à l’épouvante de l’enfance (trajets vers des lieux redoutés à l’arrière d’une voiture conduite à tombeau ouvert, haut-le-cœur des virages en épingle au bord des ravins). Ce parfum qui n’était pas exactement celui qui m’avait rendu malade (un autre nom, quelques écarts de fragrances), mais que je redoutais sur le col d’un ami très cher, d’un spectateur assis toujours trop près de moi à l’opéra, dans une rencontre où la poignée de main, la bise parfois et inévitable et pour la journée se rappelle à chaque mouvement. Ce parfum, sur ta peau, je ne le reconnais plus.

Le flacon pèse son poids. L’industrie du parfum y met un point d’honneur : il faut protéger avec ostentation son précieux contenu afin d’en justifier le prix. La question du vaporisateur est de première importance : il préside à la magie de l’opération. Une bouteille d’eau de Cologne en est dépourvue, c’est autre chose qu’on vend : une ablution, une purification. La vaporisation se substitue au bris du vase de nard, d’une sainte ampoule. Certains atomiseurs sont formés d’une poire reliée directement ou par un élégant tuyau recouvert de textile au flacon. Leur maniement impose un geste de poigne, qui n’est pas sans parenté avec celui que nous faisons pour signifier le cœur battant. D’autres fois, le déclenchement nécessite une simple pression de l’index… La vaporisation fractionne à l’infini quelques millilitres du parfum et le mélange à l’air avant qu’il atteigne notre peau. Simultanément, le liquide et l’odeur nous touchent. Fugace brûlure froide contre le flacon qui contient les 37 degrés de notre sang.

Une des grandes questions qui animent les disputes religieuses porte sur la matérialité ou l’intangibilité des choses. C’est le cas pour la couleur, certaines églises la rangent du côté de la matière, et conservent leurs bâtiments immaculés, d’autres, du côté de la lumière, et peignent les leurs du sol au plafond, vitres comprises. Le parfum a un poids (une livre d’un parfum de nard pur), un prix exorbitant et chiffrable (trois cents deniers), un contenant qui ajoute à son état de corps terrestre (un vase d’albâtre), et malgré toute cette épaisse matérialité, il est, plus fin qu’un voile, invisible à l’œil nu, le véhicule vers l’au-delà (elle a d’avance embaumé mon corps pour la sépulture).

Quand elle donne cours sur Mozart, Gerda Hartman insiste sur l’alternance entre tension et relâchement dans la ligne vocale. D’aucuns diront que toute musique procède ainsi, que c’est la base de l’harmonie. J’ai tout lieu de penser qu’elle le sait, mais aussi qu’il est pour Mozart plus nécessaire que pour tous les autres de le rappeler. L’étiquette « divin » recouvre sa musique et cette sacralisation « énerve » sa musique jusqu’à l’inertie — « énerver » pris ici dans son sens premier : du latin enervare, « retirer les nerfs », d’où « affaiblir, épuiser » —.

Quand l’élève est presque, Jean Deplace disait : ça ressemble. Yves Pignot : tu as la consistance d’un Pacman mordu par les fantômes. Stuart Seide : laisse voir au lieu de montrer. Catherine Hiegel : vous vous rendez compte que vous n’exprimez rien quand vous jouez ? Emmanuel Olivier : ça te paraît difficile ce que je te demande ? Olivier Reboul : vous vous êtes perdu dans votre monde de beauté, semble-t-il… Sean Connery dans Les Incorruptibles de Brian de Palma : la défaite, c'est presque la victoire.

1 Kommentar


Françoise Renaud
Françoise Renaud
19. Apr.

de l'influence de notre récente rencontre avec Sekiguchi ?!

Gefällt mir
Écrire l'été
bottom of page