ÉCRIRE L’AUTOMNE XXIX
- Emmanuelle Cordoliani

- 7 oct.
- 5 min de lecture

Finalement, la Bonne causera dans un livre. Modérons d’emblée notre enthousiasme : il ne rendra pas compte de l’intégralité de la recherche en art de La Bonne cause qui nous a occupés presque quatre ans et la publication des actes du colloque d’avril 23 est remise aux calendes. Cette possibilité d’un livre est apportée, une fois encore, par mon collègue et ami Patrick Pleutin, dans le cadre du projet de fin d’études des élèves en BTS ERPC (Études de réalisation d’un projet de communication) de l’école Estienne (1)
Le livre s’appuiera sur le dernier épisode de la recherche, qui s’est tenu à l’Opéra-Comique avec la création de la Cantate Nettoyer le matin afin de créer un objet témoin en destination de ceux et de celles qui ont traversé cette épopée.
Sylvie Pébrier, qui a accompagné La Bonne cause dès son commencement, a accepté avec son enthousiasme coutumier de mener avec sa classe Méthodologie pratique de la recherche et de la médiation, les entretiens qui constitueront la matière textuelle de ce volume illustré.
En quoi tout cela, qui est au demeurant bel et beau, vient-il intéresser le journal d’écriture ? C’est qu’étudiants et étudiantes croulant sous les verbatims des entretiens doivent à présent faire texte de la matière chaude des paroles échangées entre les équipes de ménages, les élèves en chant, le compositeur, la cheffe… Et que Sylvie m’a demandé de leur dire quelque chose de mon passage par ce défilé, puisque la Cantate est le fruit d’une même démarche : aller voir, écouter, écrire. J’ai réalisé une petite vidéo à leur intention. Je ne la publie pas ici en lieu et place du journal par coquetterie pure et simple, mais je vais essayer d’en dégager les axes principaux.
La première chose qui m’apparaît c’est la question de l’autorisation.
Très vite il y a des batailles. Je n’y participe plus. Depuis longtemps. Mais elles ont lieu. Tant qu’elles durent, impossible d’écrire une ligne. Je traverse la forêt d’Orient à vélo. Dans mon dos, la rumeur des combats. Une vibration infime. C’est un conflit lointain. Dans les sables. Loin des habitations. Je n’y participe plus. Mais je dois bien fournir les armes et chacune de mes respirations ravitaille la vieille coalition et la guérilla qui la combat... in Ça s’écrit comment ?
La questions des autorisations. J’ai déjà pas mal écrit à ce sujet au fil de cette recherche, au cours de laquelle, à l’exception de mon bien-aimé comité et des équipes de ménages, tout le monde m’a demandé de rendre des comptes sur la pureté de mes intentions. Indépendamment du cas précis où nous nous trouvons, je pense que toute écriture réclame pour commencer une série d’autorisations (à l’instar du ticket d’entrée dans une partie de poker). Personne ne peut nous les donner, ou plutôt seules celles que nous nous accordons sont effectives.
Je savais que ces deux jours de bord de mer, de falaises auraient pour but principal la délivrance d’une série d’autorisations et de permis qui me permettraient, ensuite, d’écrire. Je ne pouvais pas m’empêcher d’espérer davantage, mais ce n’est pas en termes d’écriture de ce livret que je l’ai reçu : la poursuite du Carnet, l’amitié de Victor (qui m’a parlé du proverbe chinois : c’est en hiver qu’on apprend à nager), la lecture de Piège pour Cendrillon de Japrisot, et une forme d’irrigation dont je verrai les fruits plus tard, bien plus tard. Écrire l’Hiver/12 mars 23
Pour le cas qui nous intéresse précisément, écrire à partir de la parole d’autrui, je dirai que le plus difficile est de renoncer à la totalité. Au sentiment de déloyauté auquel cette époque nous convie dès qu’on renonce à l’illusion du tout, de l’exhaustif, du sans faille (Combien de fois devrais-je encore répondre « moi non plus » au spectateur qui me convoque au jeu du « Je n’ai pas tout compris » ?). Dès qu’on saisit des ciseaux, pour tailler dans une œuvre ou dans un entretien un format viable, on souffre le martyre du ver de terre (qui pourtant supporte, lui d’être coupé en morceau) qui suis-je, ô Dieux immortels, pour supprimer ce qui n’est pas à moi ?... Nos yeux extasiés par la douleur se tournent vers le ciel, on sort boire un café pour s’éclaircir les idées… Nous allons trahir. Comme chaque fois que nous prenons la parole. C’est de cela qu’il s’agit : de porter le poids de notre parole et non de celles des autres. C’est moi qui parle de. Je ne parle pas à la place. Je parle de. Il y a une médiation inévitable. Vitale. Sans me faire d’illusion sur la supériorité de mon geste, c’est moi, tout de même qui le fait. C’est moi qui m’y colle et je n’en demande pas pardon, ou en tout cas pas plus d’une fois. Je vais parler de vous, de toi, d’eux, d’elles et c’est moi qui parlerais en choisissant dans leurs paroles, celle-ci ou celle-là qui les révèlent à mes yeux. Il n’y a pas d’objectivité dans mon texte, parce qu’il n’y en a pas, quoiqu’en dise le blabla dont on nous gorge et les chaînes d’informations en continu. Il y a, cette fois-ci, mes yeux qui regardent et qui voient.
Ensuite, un point de méthode. Quand une coupe se présente comme allant de soi (on ne va pas garder ça !), je me regarde dans le blanc des yeux : est-ce que je cherche à éviter le travail ? La rencontre ? La gêne ? Stuart Seide qui savait que je voulais monter Le Conte d’Hiver de Shakespeare me croise dans un couloir de l’école et me demande ce que je vais couper (il n’était pas question de monter la pièce dans son intégralité). « La scène des fleurs, évidemment ». Je l’entends encore me dire : « Ah ? C’est dommage ». Oui, c’est dommage de laisser la paresse intellectuelle, la peur du travail, de l’incertitude, du faux pas se dissimuler sous un cliché (les fleurs, on n’y comprend rien, hein ?). Qu’est-ce qui reste ? Qu'est-ce qui demeure à demeure ? Je ne relis pas mes notes. Je prends du papier et un stylo. Pas de clavier. Du papier et un stylo, et j’écris ce qui me reste. Pas le souvenir, la mémoire. Pas ce qui m’arrange, qui tape à l’œil, qui rentre dans le plan. Ce qui me reste. C’est souvent infime. L’attitude… une façon de… le bruit d’un mot… deux rires… C’est souvent quelque chose que je ne comprends pas. Et dans le temps où je réfléchis à cela, où j’enregistre cette vidéo, où j’écris le début du vingt-neuvième épisode de ce journal de l’automne, je lis Histoire d’un Roman de Thomas Wolfe, et particulièrement ce passage qui dit exactement la chose, ce que c’est que la mémoire :
« Où, maintenant ? ». Sous un tel intitulé se trouvaient de brèves annotations de ces milliers de choses que nous avons tous vues le temps d’un éclair, à tel instant de notre vie, et qui semblent ne pas avoir la moindre importance au moment où on les voit, qui vivent dans nos esprits et nos cœurs pour toujours, qui portent d’une certaine manière la joie et la peine de la destinée humaine, et qu’on sait donc être, d’une façon ou d’une autre, d’une importance plus grande que de nombreuses autres choses à l’importance plus apparente. « Où, maintenant ? » quelques pas silencieux s’approchèrent et passèrent le long d’une rue couverte de feuilles lors d’une nuit d’été, dans une petite bille du Sud, il y a des années ; la voix d’une femme, l’éclat de son rire grave et tendre ; puis les voix et les pas qui s’en allèrent, le bruissement des feuilles d’arbres.
Dans le cadre du diplôme, les étudiants doivent entièrement mener à bien un projet pluri-média en équipe lors de leur deuxième et dernière année. L’équipe constituée d’étudiants des deux options doit prendre en charge un client, le conseiller et gérer son projet pluri-média de A à Z, de l’idée à la concrétisation ! Pour cela ils doivent coordonner tous les aspects du projet et faire appel si nécessaire à des spécialistes (concepteurs, développeurs, graphistes, relieurs, packageurs, etc.)




Je venais d'écrire un commentaire qui s'est effacé à cause de difficultés à me connecter !! grrr....
je disais donc : une belle occasion de prendre connaissance de ce travail et du film Autopsie du domestique, du moins pour une part...
j'ai retenu la poésie de ton paragraphe presque de fin : " « Où, maintenant ? » quelques pas silencieux s’approchèrent et passèrent le long d’une rue couverte de feuilles lors d’une nuit d’été, dans une petite ville du Sud, il y a des années ; la voix d’une femme, l’éclat de son rire grave et tendre ; puis les voix et les pas qui s’en allèrent, le bruissement des feuilles d’arbres."
bien à toi,
f