• Emmanuelle Cordoliani

TÔT 28/06/22

Dernière mise à jour : 5 juil.





Au balcon du quatrième étage. L’entrechoc des seaux. Les voix, d’ici, forcément polyphoniques. Les souffles des ascenseurs, les fouets des grands sacs noirs qu’on claque pour les ouvrir.

Elle est arrivée par l’ascenseur du bout du couloir. J’aurais aimé être la première à la saluer, mais j’ai été happée par son apparition, il faut le reconnaître. Elle vient travailler, je viens à la rencontre. La robe bleu ciel, la démarche chaloupée comme si le pied droit s’enfonçait davantage que la gauche dans le sol. (La même, moins accusée pourtant, que celle de la femme que j’ai laissée entrer avant moi dans l’école. Je sentais qu’elle y allait, qu’elle marchait en suivant une parallèle à la porte du PC sécurité uniquement pour rester le plus longtemps possible sur le sol plat. Elle a bifurqué sur les pavés au dernier moment. Nous faisons toutes ça. Talons ou pas. Elle pointait quand je suis entrée, les mains dans les poches, moi.) Robe bleue, pour aujourd’hui ce sera son nom. Après les bonjours, je lui ai dit le mien, mon prénom et comme je prenais à 10 h, j’avais décidé de venir voir les collègues qui travaillaient avant.

— Toi aussi tu fais le ménage à 10 h ?  — Non, je suis prof. 

— Ah ! Prof ! 

— Mais c’est collègue tout de même.

— Oui.


En ce moment, Robe bleue fait ma salle. Je comprends qu’elle commence par là, par l’exact milieu de son étage. Je comprends qu’à 6 h, c’est sa salle.


Elle porte encore son sac à main en bandoulière. Elle a les yeux fixés sur son portable quand elle ouvre la porte du placard de rangement. Elle sort le chariot de ménage. Elle ne m’a pas entendue lui souhaiter le bon jour depuis le haut de l’escalier. J’étais déçue, bêtement, qu’elle m’ait vue d’abord, mais non. Elle sort une banane de son sac. Sa robe à carreaux flotte autour d’elle quand elle va jeter la peau dans la poubelle.


Sortie du contre-jour du deuxième étage — la Danse est à l’Est, le soleil déferle par les fenêtres de l’extrémité du couloir —, elle est plus petite que celles des étages supérieurs, très élégante avec un manteau de lin crème et un turban blanc. Elle répond à mon « bonjour » après un temps et puis le réitère en passant derrière moi. Chacune de ses chaussures fait un bruit différent. Long-court court, long-court court… comme une capsule de métal qu’on retournerait. Je le reconnais à ce rythme quand elle repasse avec sa blouse et son chariot.


Je suis le bruit de l’aspirateur du premier étage. J’ai peur de l’effrayer en surgissant dans l’embrasure de la porte. Je garde mes distances. J’observe le chariot, si complet, ses deux seaux rouge et bleu à la place des lions sur la carte « chariot » du tarot de Marseille, ses manches à balai : lances, porte-drapeau… Quelques petites plantes vertes et une orchidée profitent du soleil levé. Quand elle débouche dans le couloir, elle sourit de me reconnaître : on s’est vues à l’entrée ce matin. Elle est très gracieuse avec son pull prune et son aspirateur près des fleurs violettes.


Brève conversation entre Rayures horizontales et Rayures verticales. Incompréhension. Répétition. Aucun des deux ne songe à éteindre l’aspirateur. Vu d’ici, une histoire de prise et de café.


Rayures horizontales et Rayures verticales réitèrent leur tentative de conversation avec aspirateur. Cette fois-ci à un étage d’intervalle : il s’appuie sur la balustrade de l’entrée tandis qu’elle aspire le -1. Paradoxalement, ils se comprennent beaucoup plus facilement à cette distance. Rayures horizontales jette un coup d’œil à sa montre, et fait un petit signe « OK » vers Rayures verticales qui poursuit son chemin.


Le matin, la cafétéria — chaises rondes bien rangées autour des tables rondes — ressemble à une école maternelle une veille de rentrée des classes.


Le volet de la cafétéria, ouverture momentanée. Il me propose un café en avant-première. Aujourd’hui je dis non. Un pas après l’autre. Mais on discute un peu près de la porte de la terrasse. Le travail, les vacances. Quand il arrête ici, à la fin de la semaine, il reste « la Santé, la Justice… ». Les gens mangent partout. Il prend les vraies vacances en septembre, « Bien sûr ». Il faut travailler, il le dit plusieurs fois, et aussi : « Le travail, c’est que du travail ».


Sur ces entrefaites, Rayures verticales passe par là qui me propose un café à son tour. Il me demande si je travaille ici. Je réponds : oui, je suis prof, je suis venue voir mes collègues matinaux. Il s’inquiète : ils n’arriveront pas avant 8 ou 9 h… avant, il n’y a personne. Je lui dis : vous, vous êtes là. Mes collègues.

Rayures verticales arrive un peu avant 6 h, parce que le camion des poubelles

Passe à 6 h, alors après c’est foutu. Il me dit son prénom. Je pense à l’évangéliste dans la cafétéria.


Il marque un temps d’arrêt. Le chariot, la serpillière. Il est suspendu au bord du mouillé, ses deux pieds bien serrés l’un contre l’autre. Il marque l’arrêt. Trois secondes. Et puis il traverse la surface fraîchement lavée. Ce qui ne peut être évité — salir — peut être bordé par un rituel. Trois secondes d’attention.


Ce sont elles qui gênent avec leur chariot au milieu du chemin, leur balai appuyé contre le mur, leur serpillière qui bave par terre, leurs sacs poubelles en instance, leur chiffon au coin du lavabo, leur bruit, l’odeur du propre — la nature n’est ni propre ni salle tant que nous ne nous en mêlons pas… —, leur rangement, leur ordre… Elles ne considèrent pas qu’il en aille autrement. Jamais à haute voix s’entend. Dès 8 h, en plus du ménage, elles font les excuses.


Dans domestique, il y a l’idée du domicile, mais après vingt années d’occupation de la même salle, quelque chose de cet ordre advient. J’habite cette salle huit heures par semaine. D’autres aussi, dont le travail est de donner cours. Une qui la nettoie.


Petit placard, grande échelle. « On en a une triple, plus grande encore. Pour la ranger là-dedans, il faut faire ça… » Sa main dessine le mouvement d’une vague.


Quatre mains, piano fanfare — à la manière de Ligetti —, balai gazé — elle m’apprend ce nom — en percussion contre les plaintes de l’autre côté de la porte. Et toujours les bruits asymétriques des petites chaussures capsules.