• Emmanuelle Cordoliani

TÔT 06/10/22

Dernière mise à jour : 15 oct.



Le temps paraît long vers 6 h. Il laisse croire que personne ne viendra ce matin, qu’il y aurait une grève ou quelque chose qui m’échappe…


Quelques minutes à peine pourtant s’écoulent et en voilà trois en file indienne, Cécilia de la cafèt’ en tête. Je l’interpelle depuis mon trou du niveau inférieur. Elle est surprise. Elle cherche et me trouve finalement. Les deux autres prennent l’ascenseur. Leurs voix sont fraîches. Avec leur bonnet, on dirait des enfants qui rentrent après la neige… Lui ressort transformé en quelques secondes : t-shirt noir du prestataire et masque.


Elle arrive par l’escalier, prestement, mais on sent que la jambe gauche amortit pour la droite. Ils se croisent sans s’arrêter, mais leur échange est continu et très fourni. Leurs salutations s’enchaînent comme à une répétition pour la mémoire : débit rapide, phrases très plates, réponses du tact au tac, mais civiles, familières malgré la sécheresse de la forme. On ose si peu cette simplicité au théâtre, dans la musique. Ici, tout repose sur le rythme. Tonique, preste forcément, mais dénué de toute autre dureté.


Un type à casquette passe avec un gros sac à dos et une petite boîte rouge qui m’intrigue.


Elle est en retard et son téléphone sonne — il y a toute cette vie qu’on pend à un clou pour aller travailler : les enfants, les parents, les logeurs, l’administration… toutes ces urgences qui furieusement grattent à la porte même si l’on est parvenu à les laisser dehors —. Elle répond en deux mots. Quand elle sort de l’ascenseur à mon niveau, je la remets : un sari rouge et or dépasse de son anorak brun et elle boite. C’est Chignon brillant.


Il est allé chercher un chariot au deuxième pour redescendre au -1. Tant que les ascenseurs fonctionnent, ce n’est pas un problème, cette répartition, mais quand ce n’est pas le cas ? Comment cela se passe-t-il ? La directrice de la médiathèque a fait la proposition dans l’appel à sobriété de ne plus utiliser les ascenseurs, sauf en cas de nécessité. Le personnel d’entretien et ses chariots sont dans cette nécessité. Ce monde où seules les personnes handicapées, lourdement chargées et le personnel d’entretien auraient accès à la commodité des ascenseurs, des tapis roulants, des escaliers mécaniques… J’y rêve un moment. À une époque, l’ascenseur de la Comédie française était réservé aux sociétaires, pour les autres, les escaliers. Les logements des domestiques n’ont pas toujours été au dernier étage. On croit dur comme fer au XIXe siècle, mais au XVIIIe, les choses étaient organisées de manière plus ergonomique (ce mot qu’agitent les managers). Qu’est-ce que c’est que le bon sens ? Dans quel sens souffle-t-il ?


Boîte rouge repasse en sifflotant. Il improvise. Regret de ne pas savoir noter ses notes. Bruit d’une discussion animée en arrière-plan derrière une ou deux portes.


Chignon brillant boite, mais elle ne s’arrête jamais, elle conserve scrupuleusement le même rythme. Scrupule désigne étymologiquement le petit caillou dans la chaussure. Chignon brillant et son exact petit caillou.


Pourquoi était-ce si difficile la semaine dernière ? Ce que je ressens et ce que je vois, il convient de le séparer.

Ce que je ressens, les yeux vers le dedans, doit rester à côté. Il faut le noter cependant, mais dans la marge.

Ce que je ressens, le questionnement de l’écriture de ces moments, je veux dire. (Voir : un matin difficile)

Turban rouge porte son badge sur la poitrine au bout d’un cordon. Le plastique prend la lumière. De loin on dirait un bijou, tant elle s’avance avec majesté.


Les grincements des portes nomment chaque espace de loin. Aussi précisément qu’un nom.


En bas, il commence par les poubelles. Je n’arrive pas à savoir s’il parle tout seul ou s’il a une oreillette. Je préfère penser qu’il parle tout seul. C’est ce que je ferais. À l’opéra, les domestiques aussi le font souvent. Parfois, ils s’adressent au public, mais au XXe siècle, le plus souvent les bonnes causent toutes seules.


Images du ballet du spectacle de clôture de la recherche. Ça ne raconte pas l’ennui — alors que ça pourrait, mais on voit mal comment raconter l’ennui dans une succession incessante de tâches —. Ça ne raconte pas l’ennui, mais la solitude (la bonne seule, pour tout faire) et aussi l’incapacité à échanger autre chose que des informations avec des maîtres qui ne croient pas (plus, au XIXe) en la parole des domestiques. Tant parce qu’ils les diabolisent (voleurs, de mauvaise foi, paresseux…) que parce qu’ils les ravalent du côté de l’animalité, c’est-à-dire qu’ils ne leur accordent plus la parole, mais à terme, seulement des grognements. Les lutins qui font le ménage, c’est cela également : des créatures qu’on ne considère pas de ce monde, alors qu’elles le modifient pourtant, qu’elles ont une prise concrète sur lui, et dont on ne peut comprendre la parole.


Bandana noir trace sa route vers les niveaux inférieurs — patio, salle d’art lyrique… —. Elle traverse d’un trait le hall pour aller prendre l’escalier monumental. Elle m’aperçoit. Elle m’a entendu parler avec Cécilia. Elle marque un temps d’arrêt : je dois lui rappeler quelque chose… Trois mois que nous ne nous sommes pas vues. Elle reprend sa marche décidée.


Au niveau du patio, personne, mais une grosse machine orange, avec un volant, estampillée au nom du prestataire de service pour l’entretien. Une cireuse, ou une shampouineuse. À côté, d’un même vermillon dans sa boîte verte vitrée, le défibrillateur. Entre les deux, un petit boîtier rouge « en cas d’urgence, briser la glace ». À l’intérieur, une clé…


Quand il fait encore nuit le matin, j’imagine qu’elles se sentent encore plus seules, plus tranquilles. Dehors, il n’y a personne, même pas le jour.


Le couloir se reflète dans les fenêtres, il n’y a plus d’extérieur, seulement une autre coursive grise, jumelle, soulignée par sa rampe claire.


Ça sent le propre d’un coup, en posant le pied sur la dalle qui interrompt le parquet.

Deux voix de femmes se saluent. J’aperçois le reflet de l’une d’entre elles dans la baie vitrée en contrebas.


Porte-clefs. Trousseau. Pas.


Turban rose a de jolies lunettes rectangulaires. Elle rit quand je lui demande comment elle va ce matin. Elle porte une grande jupe plissée sous son tablier de service, des baskets pratiques et comme neuves, des bijoux et une blouse élégante.


Les questions d’argent — la question de l’argent — sont très présentes sur les murs. Petites annonces d’emploi, de logement, cours, garde, vente d’instruments au -1. À la danse, affichettes d’aides aux dépenses de la vie quotidienne et de financement de projet de Master 2 à concurrence de 1500 €. Les chariots passent. On ne peut pas se la raconter sur le métier-passion, alors ils passent avec un tarif de l’heure. Les accompagnateurs ont aussi un tarif de l’heure, et les agents, les profs… La solidité des murs de l’école qui voient passer ces précarités, ces contingences…


À 7 h tout bascule. Nous ne sommes plus seules. Les bruits prennent le dessus. J’entre dans une salle du 4e, la fenêtre est restée entrouverte, les oiseaux hurlent dans les bambous cinq étages en dessous.


Une jeune danseuse de l’internat, première au petit-déjeuner servi, est servie. Le sait-elle ? Pour les mineur·es c’est un trait d’union avec la maison. Ça change peu. C’est prêt. Mais pour les adultes ? Qui d’entre nous voit ses repas servis à la maison ? Marine Thys, la directrice adjointe me faisait remarquer ce que la manie de la livraison des repas — clic et à ta porte — ramenait comme usage du domestique, certes ponctuel, mais, tout de même, à la porte du domicile. Plus d’échange d’argent de la main à la main, réclamation immédiate en cas de retard. Sans contact.


Derrière la porte vitrée, Luc passe la serpillière dans le couloir de l’internat. Est-ce que les occupant·es notent, en l’empruntant, que le sol est à peine sec ? Est-ce qu’il n’y a qu’à l’hôtel qu’on remarque que le ménage est fait ? Quand quelqu’un doit entrer dans la chambre ?


Au 2e, elle chante en passant l’aspirateur énergiquement, ses longues tresses attachées ensemble, un legging gris clair sportif sous son tablier. J’ai vu son visage une seconde, quand nous nous sommes saluées. La plus jeune sans doute. Elle traîne l’aspirateur comme un chien récalcitrant. Elle chante une bribe de temps en temps. Une fois disparue derrière la vitre opacifiée, elle chante plus continûment.


Le chariot en travers au milieu du couloir. No pasaran. Barricade. Oust ! Les élèves commencent à arriver. Les oiseaux hurlent frénétiquement dans les bambous depuis que le lever du jour, qui débarque sans prévenir, sans poindre, comme une lampe actionnée par un interrupteur.


Elle me dit bonjour en vitesse, déconfite plus que surprise par ma présence : le temps a commencé à filer…


Je me demande si elles se retiennent de passer l’aspirateur avant 7 h pour préserver le silence…


Cécilia soutient que les oiseaux crient dès 6 h, qu'ils l'assourdissent quand elle vient pour installer le petit-déjeuner à la cantine.


Je remarque qu’il ne chante pas aujourd’hui. Avec un grand sourire, il dit : « C’est difficile ce matin. »

En Bulgarie, l’usage des chœurs était de retrancher leurs sentiments derrière une morgue de coffre-fort. Ici, c’est souvent le rire qui masque.