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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

TÔT 03/04/23



Face à la fenêtre d’ombre, je me suis assise. Sur la terrasse, les meubles rouges se rassemblent la nuit pour des fêtes que nous ignorons. Dès que le jour se lève, le grand dadais moustachu qui dès l’aube fait le tour des salles, pour en vérifier le bon ordre, les remet à leur place, son gobelet de café à la main. C’est étonnant tout ce qu’il arrive à faire sans en renverser. Je me demande si cela à un rapport avec l’habitude générationnelle de vivre avec un téléphone dans la main… Dehors les oiseaux hurlaient à mon arrivée, impossible de savoir qui est qui dans la masse des bambous. J’ai pensé à des sansonnets, ce qui serait un paradoxe : autant de raffut pour des créatures dont le nom évoque le silence., mais c’est peut-être que j’ai croisé une nouvelle femme en blouse de ménage qui portait un point rouge entre les yeux. J’avais salué Marie-Anne avant, par son prénom, j’avais envie de lui parler du beau portrait qu’Oscar a fait d’elle, Chignon Brillant, la danseuse, mais j’ai craint de ne faire que l’inquiéter : son français reste fragile et mon srilankais, inexistant. Il en va bien autrement avec Corinne, que j’ai interpellée depuis l’escalier tandis qu’elle poussait son chariot deux étages plus haut. Quand elle s’appuie à la rambarde en surplomb, elle a l’air toute proche avec son sourire, je me souviens encore de l’étreinte qu’elle m’a donnée pour la nouvelle année. Elle repose ses hanches un instant, ainsi. Cécilia arrive à reculons, en traînant un gros chariot de sandwichs et de canettes. Elle est devenue l’odeur du chocolat chaud qui flotte en permanence ici pour tous les pauvres de nous. C’est sûr que je passe plus de temps ici qu’à la maison, me lance-t-elle alors que je prétends me plaindre dans une formule alambiquée d’avoir trouvé un accordeur dans ma salle, alors que j’étais venue à l’aube pour transférer les accessoires et les costumes vers l’auditorium où nous gîterons pour la semaine. On n’est plus chez soi, voilà ce que j’ai dit. Elle a attrapé ça au vol et finalement ça donne une bonne conversation entre nos à-peu-près, une conversation vive et douce. Cela fait longtemps qu’on ne t’a pas vue, m’a dit Corinne, et c’est vrai, trop de travail ailleurs, j’ai répondu, même si ailleurs désigne davantage un autre horaire qu’un autre lieu.


En arrivant tôt, je n’avais pas prévu de venir à Tôt, ni le réconfort que cela m'apporterait dans la semaine qui s’annonce. Tôt, ici, je suis assise dans les strates des visites de ces derniers mois. Le familier et l’étrange se saluent pour la première fois de la journée.




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