• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE LE PRINTEMPS I


LUNDI

Où arrêter le Récit ? Ce qui s’est passé alors, est-ce que ça s’est jamais arrêté ? Non, où je ne serais pas en train de l’écrire. L’écrire le prolonge comme le stylo, la main. J’en prends pour 500 pages, mais je n’ai absolument pas l’intention de me lancer dans une traversée autobiographique au prisme de ce qui s’est passé, une nuit, dans la montagne de mes 19 ans. En écrivant, je sens qu’au-delà des évènements de la nuit et du lendemain, je ne veux pas aller, sans révolte, je faiblis, mon intérêt faiblit, un périmètre se dessine, herbe râpée, herbe verte… Dans ce périmètre, il y a déjà beaucoup à faire. Suffisamment.


MARDI

Après ma dernière journée de travail à la pâtisserie, je n’ai plus de souvenirs continus. Des battements de paupières contre la vitre d’un long voyage en train, un voyage de trente années — en l’écrivant je m’aperçois que c’est le chiffre exact, cela fait trente ans et j’en suis aussi étonnée qu’Olga à l’ouverture des Trois Sœurs :

Père est mort il y a juste un an. Le 5 mai, le jour de ta fête Irina. Il faisait très froid, il neigeait ce jour-là !

Dans Le Récit la figure de mon père apparaît. J’ai eu honte pendant des années de cette apparition dans un moment si… sordide ? Et à présent cette honte n’est plus rien. Olga est décidément toute proche aujourd’hui. De ces battements de paupières, il faudra peut-être rendre compte… Ce qui est certain, c’est que la concentration dans ce travail ramène chaque jour son lot de précisions à la mémoire.

Enfin nous abordons la scène de Marie Tudor. Maladies, cascades de dominos, elles ne sont que 4 reines sur 6. Toutes chanteuses et pourtant étonnées de la force du travail choral (pour l’instant le simple fait de dire collectivement les Ah ! Les Moi ! et les insultes…

Le retour du théâtre dans ma vie, du théâtre-théâtre, de l’art dramatique et non lyrique, c’est comme d’accueillir un premier amour dont la flamme n’aurait jamais diminué, malgré tout. C’est joyeux et vivifiant, comme ce que mon amie Sylvie me disait des transfusions sanguines.


MERCREDI

Je lis Vivre avec ses Morts. Cet encouragement supplémentaire à finir Notre Maison, ma pièce de théâtre au long cours. Pierre ne me lâche pas à ce sujet. Régulièrement, délicatement, il m’incite. J’ai les doigts glacés de peur quand il s’agit d’écrire du théâtre. Du théâtre-théâtre. Il me rappelle avec patience que je n’ai jamais cessé d’écrire autre chose à raison a minima d’un spectacle par an depuis plus de vingt ans. Et qu’il m’attend là.


JEUDI

Exercice en attente depuis trois semaines, je m’attèle à la prise en notes de la communication que j’ai donnée avec Jean-Claude Yon au séminaire du 8 mars « Domestiques d’opérette. Lui, avait tout mi par écrit, j’avais seulement des notes. Quand je parle depuis ma place de metteuse en scène, je parle avec mes outils de metteuse en scène, je ne lis pas. Mais étant assez fière de notre communication, je veux lui donner une forme d’article. Je ne tape pas assez vite pour que l’exercice ne soit pas laborieux, avec des arrêts et des retours sur la vidéo. Le plus gros problème, cependant, c’est ce qui demeure une fois ôté l’acte de dire. Je suis très habile pour accompagner ma parole et dans bonimenteuse, on entend bien et boniment et menteuse. Pourtant, je vois bien qu’il y a là-dedans quelque chose à sauver d’une réflexion sur le savoir-faire et sur l’exigence. Alors, j’irai au bout de l’exercice, probablement en trois fois, puis je confierai ma copie à la sagesse éclairée de Jean-Claude qui vient de finir l’édition des actes du Colloque Offenbach de 2019, qui m’avait mis le pied à l’étrier de ce drôle de cheval qui se laisse monter par des universitaires et par des artistes.


VENDREDI

Au matin, une réunion avec le Quatuor Ponticelli pour qui je dois écrire un spectacle autour de leur interprétation de l’Orgelbuchlein de Bach — un petit livre d’exercices d’orgue, bien copieux, que les violoncellistes se réapproprient —. L’orthodoxie luthérienne n’est pas familière de la cuillère de miel des catholiques, pour qui la musique, la peinture amènent doucement à la théologie. Avec Luther, la théologie vient en premier, on ne peut pas l’éluder.

Départ pour le couvent de La Tourette pour un moment d’écriture avec Françoise, Agnès et autre que je ne connais pas encore. Elles organisent depuis plusieurs années un week-end de partage et de travail là-bas. Les deux dernières années sont passées à l’as… L’idée est de se proposer mutuellement des petits ateliers d’écriture et d’avoir également du temps dans très beau et puissant monastère (Le Corbusier) pour ses propres travaux. J’ai apporté le Récit et je proposerai peut-être une session de travail autour de la négation. Je me suis sentie très seule ces dernières semaines dans l’écriture et même si cette sensation s’estompe, je me sens très soulagée de retrouver ces interlocutrices. Nous avions compensé l’annulation de l’an passé par une série de rencontres en visio hebdomadaires où notre nombre restreint offrait davantage de possibilités d’échange qu’au Tiers-Livre. J’ai pris aussi Les Années douces . La discussion autour de nos chantiers en cours me déroutera peut-être de l’atelier sur la forme négative au profit d’un microtravail sur la description…


SAMEDI

Une proposition d’Agnès autour de la traduction, en appui sur un riche corpus, dont Ombres de Chine de Marcowicz, nous ramène au cœur du printemps. Les intraduisiblesvont de pair avec les indiciblesque je proposerai un peu plus tard dans la journée. Cette question de l’arrangement avec la lettre pour préserver l’esprit est une vieille voisine, et je n’y prends plus de gants.

Le printemps est venu chercher jusque sous l’oreiller Alentours, pagaille d’oiseaux, non, chorale Depuis la nuit de hurlade du vent avec la pluie Les pétales jonchent le sol, c’est sûr À quoi bon vouloir dénombrer l’innombrable ?

Ce chemin faisant, je réalise que je ne fouille pas encore assez la problématique de la traduction avec les élèves.

Pendant la promenade, Agnès désamorce ce mot de récitante que j’ai si longtemps honni, le tenant du côté de la récitation, alors qu’elle l’emmène vers le récit et le mouvement du participe présent. Ici, on nous appelle les Écrivants (l’administration se souvenant de la présence d’un homme dans un lointain passé a mis d’emblée le masculin). Nous participons au présent.

Brigitte (il faudra faire un portrait de chacune d’elles…) propose une entrée sur le commencement du silence. Giono en appui. Ce mélange moralité, patoisante et narquoise et de lyrisme forcené… J’ai plus d’estime pour ce que je parle que pour ce que j’écris, mais c’est seulement la volatilité de la première matière qui me rend si clémente, il faut en convenir. Sous son égide, j’écris dans ma cellule un texte d’ici, un texte sans exportation possible, tout pris dans les murs de la Tourette.

Où commence le silence…

DIMANCHE

Je ne ferai pas de résumé de toute la richesse de ces trois jours passés ensemble à écrire de tant de façons possibles. La lecture, la parole, la réflexion sont aussi ce que j’appelle écrire, quand toutes tendent vers la page. Quand tu aimes il faut partir j’ai laissé trop de temps s’écouler depuis la dernière résidence d’écriture. J’en prends de la graine et je ne doute pas qu’elle poussera. Je pense à Xavier Georgin qui m’a rappelée à moi-même à ce sujet. Je voudrais l’inviter ici une prochaine fois.

J’ai proposé hier la consigne de forme qui charpente le début du Récit : n’écrire que des tournures négatives pour tourner autour d’un sujet, d’un souvenir qui s’échappe ou tout simplement pour lequel les mots font défaut. Appliquer cette règle jusqu’à la pénibilité de l’entrave. Voir alors surgir une phrase affirmative, inévitable. C’est aussi bête que de s’astreindre à jouer les mains dans les poches pour mieux sentir quand elles seraient indispensables par leur manque soudain et insupportable. Mais c’est autre chose également. Une approche de l’indicible, de l’obscène. Il s’agit davantage de ma part d’une ouverture de chantier que d’un atelier d’écriture : je suis intéressée à la partie dans mon écriture et pas seulement dans l’orientation, l’accompagnement d’un groupe. Je n’en fais pas mystère : ce sont elles qui m’accompagnent là-dedans, dans le Récit. Après avoir écouté leurs textes et beaucoup échangé, je leur lis ce long début. Je ne suis pas émue de ce que je lis, mais de leur écoute, à la longue. La forme a détaché le texte de moi pour une bonne part. Nous évoquons les pistes pour la suite. Elles ne se choquent pas de me voir écrire pour ne pas publier. J’ai l’impression qu’elles comprennent très bien où j’en suis et leurs paroles, leurs conseils m’affermissent dans cette idée. Je me sens un peu coupable de les utiliser de la sorte, j’ai craint de leur avoir peu donné. Mais ce matin, j’ai pu voir que de cette lecture elles avaient fait un outil… pour vivre. Je n’arrive pas à le dire autrement.