• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’HIVER II

Dernière mise à jour : 16 juin


Leș sodiums c'est la nuit

LUNDI

Un peu avant 6h, un premier segment en Bambi précaire au milieu de la route gelée jusqu'à un arrêt de bus où attendre l'improbable blablacar (celui qui n'a pas jugé utile de répondre aux messages puisqu'il a accepté la réservation. Ignorant du type d'angoisse très particulier ajoutée par l'aveuglette à ces longs périples morcelés). Le vieux compagnon de Thulé , le cul dans la neige, comme moi incertain du retour…

Ça irait si vite d’écrire un journal de voyage. Ça irait si bien d’écrire un journal de ce qui arrive, des rencontres, des épiphanies, des épuisements… mais alors je ne ferais plus rien d’autre : consigner la vie qui passe est un job à plein temps. Je me suis spécialisée dans le journal de ce qui s’écrit. Il va falloir lui adjoindre un journal de lecture, ne serait-ce que pour conjurer l’épouvantable difficulté que j’éprouve à lire ces derniers temps. Dans le train, finalement tôt attrapé, Lucia Berlin et le Manuel à l'usage des femmes de ménage feront le gros des lectures de la semaine, avec le manuscrit de la Famille nucléaire de Marion Mucciante. À mon arrivée à Paris, le volumineux livre d’Éliane Viennot sur les Femmes et le pouvoir m’attend : devoirs de vacances incontournable pour l’élaboration du Parlement des Reines : quand bien même je n’ai pas l’intention d’ajouter du texte autre que la scène de vengeance de Marie Tudor de Hugo, je ne peux pas me présenter armée de mes seules clichés sur la gente royale. Au-delà de ce minimum d’intégrité intellectuelle, je sais que c’est de ces lectures parallèles que naissent les images…


MARDI

Mise à sac du vieux disque dur rouge. Je retrouve sans trop de peine le conte réveillé vendredi dernier par l’écoute de La Femme aux Mains de Lumière dite par Laurent Peyronnet dans son calendrier de l’Avent. Maître Saphron. C’est le titre. Je l’avais complètement oublié ce nom. D’où sort-il ? Je n’en ai pas la moindre idée. Il a dû surgir comme, en son temps, Orso Batomet. Il recèle de moi quelque chose que je vais continuer à ignorer. Ce conte, cette espèce de conte remonte à plus de dix ans. Je le relis : si la fin demeure un problème irrésolu, les qualités que je trouve au texte commencent par me mettre en colère. Comment ai-je pu faire preuve de si peu de suite dans mes idées ? Pourquoi n’ai-je pas insisté ? Vague d’amertume sur la petite tête toujours si lente. Mais je ne peux pas réécrire l’histoire avec une mauvaise foi pareille. Je ne suis pas allée plus loin parce que je ne savais pas comment faire. J’étais seule. Je ne savais pas non plus me relire et j’étais si collée au texte que je n’y voyais plus rien. Il en va différemment à présent. Il est riche d’enseignement, notamment parce qu’il a le courage de ses réserves, de ses blancs. Ils me gênaient alors, à présent je vois combien ils constituent. Ces retrouvailles viennent ajouter à la guide qui s’élabore pour la fin du Sérail.


MERCREDI

Tentative épique pour transformer une table des matières dans Word. Chasse aux informations sur l’élément séparateur, digne du meilleur Derrick. Je cherche à établir un index par ordre alphabétique des 366 mots du Journal d’un mot. Chaque minute perdue à ce petit jeu creuse un endroit d’intranquillité sur la suite : le Journal de 52 semaines que je compte ouvrir dès le 1er janvier. Comment choisir un mot par semaine ? Je refuse de revenir aux affres de la première année du JDM, où trouver un mot par jour prenait davantage de ma concentration que d’en écrire l’entrée. Voilà deux ans que je vis en paix, me contentant d’augmenter les mêmes mots repris encore et encore. 366 mots de vocabulaire, c’est mieux que se que pratique bien des gens qui parlent dans le poste. Comme pour la proposition #12 | qu’est-ce qu’une phrase qui prenait appui sur une des phrases de notre manuscrit, je vais m’en remettre aux bons soins d’un tiers. Je fais cela souvent au restaurant quand la rencontre est d’importance. Je prends le plat du jour, ou la même chose que la personne avec laquelle je suis attablée, tant je refuse d’être distraite d’une seule des secondes qui nous sont offertes. Pour la #12, Camille Béchaire m’avait sauvé la mise. Et au-delà de l’exercice m’avait ôtée toute gêne à formuler ce type de demande. Play it again, Sam.


La conception du Parlement des Reines prend énormément. Trop de scénarios possibles cohabitent dans le petite espace de ma tête. Ajouté à la semaine dans l’appartement surchauffé de Marcel, aux courbatures des marches dans la neige, à l’improbable voyage (faisant lui aussi cohabiter une demi-douzaine de scénarios différent jusqu’à l’arrivée à destination), je suis abrutie de fatigue. L’écriture des spectacles des élèves ne m’épargne pas les éternels tours de chien : inquiétude de leur insatisfaction, d’être taxée de partialité pour avoir déshabiller Paul pour habiller Jacques, des reproches de mon assistant quant à la longueur du spectacle à venir et de la lourdeur organisationnelle qu’elle entraîne… tout cela qui barre la route, cache la forêt, empêche. Toujours la même petite danse macabre… son temps de nuisance diminue avec les années, les angoisses trouvent à qui parler dans le souvenir des spectacles précédents, mais elle ne peut pas (pour l’instant ?) être évité tout à fait.

Heureusement, quelque soit mon niveau d’entrave et de fatigue, les images surgissent. Les gisantes, les cheveux coupés avant la décapitation, la guimpe augmentée d’un masque FFP2 pour le bourreau, les visages enfarinés de la dernière station de ce chemin balisé des souveraines… Et les échanges vivaces avec certaines d’entre elles, à cheval, bannière au poing !


JEUDI

Dans la cohabitation des écrits à venir (édition du Journal d’un Mot, nouvelle formule des 52 semaines, Écrire l’hiver et à l’occasion continuation du livret de l’Arbre qui devint, pour l’instant en pause grâce à la super carrière de chef d’orchestre du compositeur) quid du manuscrit ? Comment continuer à avancer ? Quand ? Ces retards et délais ont au moins apuré la forme. Je me suis dégagée de l’obsession de la chronologie, rendant Osmin a ce qu’il a toujours été, une créature à part dans un temps qui existe davantage pour les truites que pour les êtres humains. Le recours à l’exercice #7 d’Outils du Roman passé simple pour la première avant de basculer vers le présent l’indicatif. J’avais noté alors : L’expérience vertigineuse du choc des blocs temps dans nos oreilles tellement conditionnées à ne pas les faire se rencontrer jamais. La question de la concordance des temps, ça fait un moment que je tourne autour, joue avec : j’écris « de courtes nouvelles. Des nouvelles données depuis un bout de ce monde à ce petit peuple éparpillé depuis la fermeture. Deux lignes. Deux pages. Trois cycles : avant, pendant, après. Parfois les textes sont ramassés ensemble pour un lectorat nécessiteux. Rarement. À quoi bon ? Chaque cycle toujours en augmentation, jamais achevé, susceptible à chaque coin de rue, à chaque visage vaguement familier, à chaque détournement d’un sens d’être contredit, renouvelé, rendu à son point de départ. Les cartes aussi, peuvent en raconter assez long dans leur hasard sur ce que sont nos amis devenus. ». Mais je m’en tenais à de petits arrangements (finauds, probablement). Ce coup-ci, j’ai eu l’impression de sauter dans un vide (sanitaire ?) de la langue. Ça m’a amenée à faire venir à la table le futur, le futur antérieur… Je distingue ici (encore) quelque chose du long terme de cette écriture qui m’occupe. Dans ce texte qui se veut sans fin, protégé par cet inachèvement du récit, un voyage de vingt-cinq années.

Cette technique est pour moi ce que la clé de l’hôtel Bulgaria est pour Osmin : la promesse d’une retour possible.


VENDREDI

Long échange avec Marion Mucciante sur son manuscrit. Il en ressort pour moi une réflexion sur la question du retournement des scénarios (twist) qui balise ma position actuelle sur ce chemin d’écrire. Je suis de la génération du scénario qui se retourne, de 6e Sens, de The Others… la séduction intellectuelle de cette pratique est grande. Mais je suis aussi de la génération de Mulholland Drive, et j’en viens à me demander si ce retournement de scénario ne m’est pas davantage utile à moi pour écrire qu’aux autres pour me lire. Le retournement parfait ne convoque qu’à une relecture — une et une seule — là où le motif tronqué, hante.


Nécessité renouvelée d’un programme de lecture. La modeste ambition de relire les deux préfaces du Golden Notebook de Doris Lessing fait long feu puisque je m’endors sans sorti jamais de la première. S’ajoute à cela de façon impérieuse, l’urgence de mieux maîtriser Word. Et de remettre sur le feu ma formation Indesign et son cahier d’exercices, sans quoi tout sera perdu du peu que j’ai appris en octobre. Je ne peux plus pour tout cela me fier à ce que l’ajournée apportera comme espaces vacants. Retour du plan de travail du CMA de Maître Tardy et de la méthode Freinet, — s’il fait beau, cependant, classe verte ! —.


SAMEDI

Je viens finalement à bout de la préface 1971 du Golden Notebook. Plutôt tranquillement, dans la paix du matin (il serait plus sage de renoncer purement et simplement à toute lecture un peu exigeante en soirée). Je reviendrai, c’est certain sur ses propos simples et direct sur l’enseignement et la recherche. La moindre des honnêteté consisterait à la afficher dans ma salle de cours. Pour l’heure, je cite le passage sur la lecture, puisque ce sujet m’aura tarabustée ces dernières semaines :

Il n’existe qu’une façon de lire, et elle consiste à flâner dans les bibliothèques et les librairies, à prendre les livres qui vous attirent et ne lire que ceux-là, à les abandonner quand ils vous ennuient, à sauter les passages qui traînent — et à ne jamais, jamais rien lire parce qu’on s’y sent obligé, ou parce que c’est la mode. Rappelez-vous qu’un livre qui vous ennuie à vingt ou trente ans, vous ouvrira ses portes quand vous en aurez quarante ou cinquante — et vice versa. Ne lisez pas un livre quand ce n’est pas le bon moment pour vous.

Cette fin d’année aura été placée sous le signe de l’acceptation (quelle icône pour cette drôle de Saint Patronne ?). Je ne parle pas de la résignation, non, du stade d’après : l’accueil de ce qui m’apparaît comme une déception et qui est le contraire, l’occasion d’ouvrir les yeux. Maître Saphron est de retour, tuons le veau gras ! L’âge, le temps et le travail apportent leurs réponses comme les rois mages, leurs présents. Leurs présents en retard, pensais-je enfant. Là encore, erreur : mieux vaut attendre que la mère soit relevée de couche pour les visites. L’an neuf commence. Le soulagement d’un mot par semaine au lieu des sept habituels du journal d’un mot ne s’est pas fait attendre. [SIMPLICITÉ] ouvre ce bal à 52 cavalières. Je pense à la blague du caméléon et du tartan et j'embrasse ce nouveau rythme qui m’unit.