• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'AUTOMNE XIII


Dress code pour Autopsie du domestique (qui a tué la bonne à la tâche ?) avril 2017 CNSMDP

LUNDI

Ce qui me touche particulièrement dans le Comte Gremin, c’est sa puissante fierté d’être passé de l’autre côté du miroir sans tain d’où il observe le monde sans illusion. Non, c’est sa simplicité dans l’évocation de ce qu’est pour lui l’amour. Un chemin de Damas. Quand ma vie a pris un tour inattendu, voilà sept ans, j’ai pris beaucoup de notes. Je n’ai jamais eu l’intention d’écrire le détail autobiographique de l’amour, mais il fallait consigner le phénomène. Cela a donné lieu à étrange journal, pas tant intime que de voyage. Quelques années plus tard, dans le cadre d’un travail demandé par un étudiant, j’ai proposé ce texte :


Qu’il fait bon ici On ne peut plus être ailleurs J’ai toujours déjà été amoureux. Avant. Souvent. Très… Intensément. Je connaissais bien l’amour : je le parlais couramment. Je pouvais l’expliquer aux autres, le traduire Donner l’étymologie des variations du sentiment De l’éblouissement solaire de la rencontre Aux tunnels lunaires de la haine domestique. Je savais écrire sur l’amour des poèmes tout à fait vraisemblables. Avant de vous connaître. Et puis je vous ai rencontrée. C’était comme si, jusque là, Jusqu’à vous, j’avais remarquablement bien parlé une langue étrangère, sans jamais avoir mis les pieds dans le pays où elle était parlée par tous. Vous êtes ce pays. Vous êtes le voyage qui me mène et me ramène à ce pays. Il fait bon où vous êtes. On ne peut plus être ailleurs.

L’élève avait été très troublé. Nous n’avions pas gardé le texte pour son programme. J’avais été déconcertée qu’il le trouve trop personnel…

MARDI

Rendez-vous au Café Pierre avec Nathalie Moine, qui m’apprend qu’il en existe un autre du même nom à un jet de pierre… Avec elle, c’est le retour de l’écopoétique dans ma vie : les lectures de l’été reviennent dans la conversation, Valet noir en tête de file !

Elle m’interroge sur ma pratique au CNSMDP et l’espace d’un instant, je ne sais rien en dire. Je ne suis pas sûre qu’elle ait pu voir ce vide de voltigeuse, rendu uniquement possible par sa présence ferme et douce. La sensation en est tout à fait vertigineuse et fascinante, quand m’étais-je autorisée un tel instant ? Le temps qui nous est compté puisque nous avons laissé notre vie amicale, si soudaine et pourtant familière, remplir le rendez-vous de bien d’autres sujets que celui qui nous réunit là officiellement… Que dire dans ce temps d’une pratique de vingt années ? Ce à quoi je travaille… ? À amener les élèves à ne plus être assis.es dans la salle, une fois sur la scène, à renoncer à cette place pour accéder à l’autre. À accueillir ce renoncement, le deuil qu’il impose, le plus possible, à l’embrasser, à l’épouser… Je m’égare : je n’ai pas dit cela (embrasser, épouser…). En revanche, j’ai rebattu un fer récent : pas de catharsis pour celles et ceux qui jouent sur le théâtre. Seulement la catalyse, cette modification de la vitesse d’une réaction chimique sous l’influence d’une substance capable, par sa seule présence, de déclencher cette réaction sans subir elle-même d’altération finale. J’ai peur du slogan, de ces formules qui se vendent comme des petits pains, s’ingèrent et se digèrent aussi facilement sans rien laisser de leur passage qu’une brève satisfaction. Pourtant c’est bien avec des mots qu’il faut construire.


Une élève qui a récemment traversé un grand renoncement — feu sacrificiel de sa resplendissante cape de sauveuse — conclut ma journée ainsi : je ne crois pas que nous sommes là pour apprendre, mais plutôt pour nous construire. Justement. À moins qu’elle ne se soit conclue plus tard, comme je tentais de faire le portrait à table de Nathalie Moine — toute l’après-midi j’ai tourné un poème sur son nom : Moine, moineau, moisson… Comment était-ce ? Mon heure de Moine/Île d’elle, de moineaux/L’heureuse moisson — . À l’évocation de la délicate justesse de son travail, mon compagnon cite Nietzsche :

Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur des pattes de colombes qui dirigent le monde

… comme s’il l’avait rencontrée.

MERCREDI

C’est les vacances. Ni une ni deux l’écriture se met à couler à flot de toutes parts et les projets sortent de ma bouche sans que j’y sois pour rien, comme les diamants par la bouche des filles récompensées au puis par une vieille sorcière de contes. Ou comme les serpents et les crapauds dans celle des autres filles, celles qui n’ont pas été bonnes et généreuses. Cette écriture qui vient à profusion a bien ces deux facettes : les diamants et les petits corps vivants qui bondissent à droite et à gauche et vont faire leur vie. J’ai presque honte de faire la liste des projets d’écriture en cours : il y a dans ce grand muséum d’histoire naturelle des carcasses de grands rampants — vestiges de la longue agonie bavarde de la première période —, des embryons monstres en pot de verre (pourquoi on ne ferait pas un livre sur… ce qu’il reste de nos Dialogues des Carmélites vingt ans après ? Comment s’apprendre à lire de la poésie ? Sur mesure pour Bénédicte et Jeanne-Marie, histoire de les réunir sur un plateau…), des phénomènes de foire (le Sérail, les métamorphoses d’Alice A…), des labos (Trois plumes à Jonzac), des expérimentations sur la bête (L’Amnésie de l’Enfance, ce journal…), des programmes bicéphales (L’Arbre qui devint, les aventuriers du chausson perdu…)… et une enfilade de salles à perte de vue. Alors est-ce vraiment nécessaire d’ajouter ce matin une réflexion collégiale sur les transfuges de l’opéra vers la théâtre et réciproquement et un atelier d’écriture en ligne sur le Matrimoine ? Il semblerait qu’au moment d’en faire la proposition, elles étaient nécessaires, oui. Mais elles ne sont toujours pas livrées avec leur don d’ubiquité.

JEUDI

Les matins de grâce c’est d’être avant 6 h la première levée, de préparer le petit-déjeuner en gardant tout au chaud dans des bouteilles Thermos et de monter écrire. Dont acte. Le Journal d’un mot arrive au terme de ses trois premières années : il a été commencé un 13 décembre. Il reste des entrées à compléter dans ce dernier trimestre. Je suis ébaubie d’être malgré tout dans les temps, et si bien dans ces temps : je tiens en laisse ma sensation de courir en tous sens comme une poule sans tête la plupart du temps, mais elle demeure, à mes côtés, cette petite sensation. Quand l’école s’arrête, quand je rentre à Valenciennes dans la tranquillité du Polit Buro, je m’aperçois que dans mon désordre, il y a une structure et que je ne m’occupe pas si mal de celle qui écrit. Une vague douce de tranquillité fond alors sur moi, à chaque fois plus vaste, et je sais pour un temps que ces chantiers d’investigation, d’écriture, de collaboration trouveront leur temps. Ou plutôt que l’échec de leur réalisation est contingent et non intrinsèque. Je peux passer sous un bus, tomber malade, mais si le temps m’est donné, je mènerai à bien ce que je devine m’importer. Chaque fois que j’écris un spectacle, cette image m’accompagne, comme d’un rêve : je jette en l’air un seau de couleurs, elles prennent la forme de gouttes de pétales… Au sol, un grand drap blanc attend qu’elles veuillent bien retomber. Mon visage est tourné vers le ciel nuageux et lourd de pluie. Elles vont redescendre, quand il sera temps, et je n’ai aucun pouvoir là-dessus. Mais je sais qu’en recouvrant le drap, elles formeront le visage du Baptiste de Vinci, avec son sourire malin et notre vague ressemblance.

Ce visage levé vers le ciel, c’est aussi celui de l’enfant qui interroge le conteur aux yeux fermés :

Mon visage est tourné vers le ciel. Mes yeux sont clos. Les nuages en essuient les larmes. Il pleut. Il fait beau. Autrefois j’étais un arbre. Autrefois… mais quand ? Mes pieds pourraient-ils à nouveau s’enfoncer profondément dans la terre ? J’ai été un animal, une fois. Une biche, et puis une fille, une femme et une autre fois encore, un homme. Je suis peut-être immortel ? Autrefois, mais c’est si loin… Un être de petite taille. Un enfant ? Une enfant ? Ça tire sur mon bras. Ça se suspend à mon bras. Je penche mon visage vers son visage. Il est si loin et si petit… — Pourquoi tu racontes des histoires les yeux tournés vers le ciel ? Elle est si loin et si petite. Je ne l’entends pas. Je voudrais retourner aux nuages… — POURQUOI TU RACONTES DES HISTOIRES LES YEUX TOURNÉS VERS LE CIEL ?  Mon corps se plie, s’abaisse jusqu’à ce que mon visage soit tout près du sien. — Pourquoi tu racontes des histoires les yeux tournés vers le ciel ? — Oh…fffffffffff : Autrefois, je gardais toutes mes histoires pour la terre. Mais j’en ai tant vu. Autrefois je lui parlais sans cesse, je lui racontais tout… — Mais c’est où, Au-tre-fois ? — Autrefois ? C’est dans une forêt, quand j’étais un arbre.

VENDREDI

C’est la semaine des préfaces : celles du Golden Notebook de Lessing (1971 et 1993) et celles de Balzac dont f parle dans son brillant Balzac était trois. Je trouve cette série #numérique remarquable. C’est passionnant comme un feuilleton de Dumas (père) et me permet de relier bien des points et de relire bien des préjugés. Mais cet épisode m’attrape particulièrement : il est le manifeste de ce qu’un voisinage de cinquante années peut créer entre une œuvre et une personne. Il porte le même décanat que les deux préfaces de Lessing. L’œuvre du temps et l’œuvre de l’œuvre, conjuguées.

Un enthousiasme très vigoureux naît de la fin de la sacralisation du geste d’écrire.

Travaillant à La bonne cause [1], en quête d’un. intervenant. e spécialisé. e dans la littérature des domestiques (avec tout ce que cela recoupe), je tombe sur une doctorante en pourrissement (Lucie Campanella : « Une si forte odeur de pourriture » : la décomposition à travers le regard anatomique des domestiques, d’Octave Mirbeau à Marguerite Duras et Isabel Marie) mais également sur Femmes, pouvoirs et contrebande dans les Alpes au XVIIIe siècle dAnne Montenach, ce qui n’a rien à voir avec La bonne cause, mais tout avec mes deux arrière-arrière-grands-mères, savoyardes et contrebandières. Chaque fois que je vais à Flumet, j’écris sur Flumet, où j’ai grandi. J’ai renoncé sagement à le faire d’ailleurs. J’augmente à ma manière obstinée et patiente une petite somme, Défets. J’y serai bientôt, et je pourrai à loisir cuisiner Marcel au sujet de ces grands-mères, de son grand-père manchot récemment apparu dans la geste familiale. Je commande le livre : je ne lui aurai probablement jamais fait d’aussi bon cadeau.

À vrai dire, je pense à Jeanne Chatellard, la vieille mamie, la contrebandière, la couturière, la divorcée, la bouchère depuis la proposition du cycle autobiographies #11 | Gertrude Stein, robes, chapeaux, boîtes, ombrelle : la décrire par ses tissus, ce tablier à carreaux bleus et gris qu’elle s’était fait et qui m’est revenu, avec mon tour de taille moitié moindre, les indiennes de contrebande qu’elle a dû charger dans la charrette à cheval avec sa machine à coudre et sa fille, quand elle a laissé en plan son mari de douanier pour rentrer chez sa mère, en passant les Aravis… Ça a insisté avec autobiographies #12 | Madeleine sans les tweets, ce projet d’inventaire et puis voilà autobiographies #13 | Annie Ernaux, la voix narratrice pour compléter le tableau. Je ne sais pas si je vais les faire séparément ou les combiner. Écrire à la première personne de Jeanne Chatellard, la contrebandière, la femme d’affaires… l’idée est déroutante. En écoutant Annie Ernaux parler de la phrase plate en expliquant qu’il n’y en a pas, et son projet de loyauté envers son père dans la place, j’entrevois une possibilité. Il y a des écrits de Jeanne C. Ils sont quelque part dans le grenier de la maison où je passerai la semaine prochaine.

SAMEDI

L’épée de Damoclès de la fin du site Serailcontinuum lui aura rendu in fine son utilité. J’hésite un moment à la présentation de la facture (je n’avais rien payé la première année et j’avais oublié que nous quitterions cette contrée de lait et de miel de l’offre d’appel au moment qui m’arrangerait le moins — c’est à dire, hélas, à peu près n’importe quand s’il s’agit de payer pour écrire, puisque j’en suis encore à croire que les crayons et le papier, et leurs équivalents, poussent librement dans la nature. Je me félicite tous les jours pourtant des investissements réalisés : Antidote, Ulysses… Mais je reste spectaculairement gauche dans la gestion de ma boîte à outils. Finalement, la fin de l’année n’étant pas au jonglante avec hérisson et porte-monnaie, je rempile. C’est un article sur le dernier livre de Philippe Beck qui emporte le morceau : le blog Les Rumeurs du site est dédié à la collecte d’informations connexes à la diaspora du Sérail. Chaque fois que l’actualité frappe à la porte de ma fiction, je souhaite en garder trace : je m’enfonce ainsi plus avant dans les seules terres habitables. Philippe Beck écrit sur les Sirènes et c’est un écho si puissant de Ulysse et les sirènes : l’histoire véritable et ses conséquences, écrit à l’été, que je saisis cette occasion trop belle pour remettre à flot la petite barque courageuse des Rumeurs.

Le site, il faudra entièrement le remanier. Enregistrer les textes et en faire disparaître l’écrit. J’y travaille, j’y travaille à ce podcast, à celui de la Dose de Poésie… et vais de ce pas harceler mes compositeurs amis pour extorquer indicatifs et transitions sonores.

1.Projet de recherche en art soutenu par le ministère de la Culture qui court sur 18 mois. Pierre Girod [historien du chant], Agnès Terrier [Opéra Comique], Jean-Claude Yon [EPHE] et moi-même y interrogeons les liens qui existent entre la réalité quotidienne de la domesticité d’une grande maison ou d’une bonne à tout faire et l’image que les opéras en renvoient. Cela passe nécessairement par l’interrogation des liens de ceux et celles qui occupent l’emploi de domestique dans les troupes lyriques et ceux et celles qui sont domestiques dans les théâtres. Nous souhaitons enfin reconduire ce parallèle de nos jours, au sein d’un établissement supérieur d’enseignement d’Art, entre les élèves et le personnel d’entretien et de service.