Un souvenir accueillant #10

Pourquoi, depuis que je suis en âge de choisir mon séjour, ai-je toujours privilégié un jardin à un appartement correctement distribué ? Pourquoi préféré-je Rouen à Aix-en-Provence ? Pourquoi, alors que j’ai toujours vécu au bord de la mer, que je la sais présente, fidèle tandis que je l’ignore superbement, ne lui montré-je pas plus d’attachement, ni même d’intérêt ? Ce n’est pas du snobisme : je pense à tous ceux pour qui un balcon sur la mer est une aspiration sincère. Je veux bien accepter ma chance même si je n’ai pas fait grand-chose pour y voir une récompense. Ingratitude foncière  de l’enfant gâtée ? Les choses sont parce qu’elles ont à être. Les montagnes m’insupportent ? Même pas ! Elles m’indiffèrent. Je m’extasie poliment sur « les cimes acérées des Alpes qui se découpent sur un ciel sans nuages. » Évitons les conflits avec les autochtones !

 

J’ai grandi en pure citadine dans un appartement d’où les animaux étaient bannis – ça complique et ça sent mauvais – où les plantes en pot n’avaient pas droit de cité, où les vases n’accueillaient jamais la moindre fleur coupée – l’eau croupit et ça sent mauvais. Je n’ai pas fait de longues études de biologie mais d’expérience, je sais qu’il faut quelques jours à l’eau captive pour se corrompre. Chez nous, l’eau croupissait instantanément… Pfft ! On remplissait un vase et hop, les bactéries nauséabondes et forcément dangereuses accouraient en rangs serrés, se bousculaient et s’installaient en un clin d’œil. Nous vivions dans une asepsie inodore de bon aloi, loin des miasmes de la campagne. 

 

Pourtant, les miasmes de la campagne, je les trouvais plutôt sympathiques lorsque mes grands-parents m’emmenaient, en train – j’adore toujours les voyages en train – chez un grand-oncle viticulteur.

Pourquoi aujourd’hui le souvenir de l’eau lâchée dans les rigoles à angles droits ( l’étaient-ils vraiment ?) entre les pieds de tomates et les haricots arrimés à leurs bambous devient-il un moment de plénitude ? Qu’est-ce qui fait qu’en quête d’un « souvenir accueillant », assise à proximité d’une vasque où un jet d’eau s’échine à perdre haleine l’image de l’arrosage écrase soixante années de strates mnésiques et s’impose comme une évidence heureuse ?

C’est un mode d’arrosage économe. D’abord, l’eau hésite ou fait semblant, quémande le coup de bêche qui va lui ouvrir la brèche vers l’ouest. Elle ne s’engouffre pas, elle avance piano, pianissimo, elle doit aller loin et courir ne sert à rien. Le potager est soudain enveloppé d’une odeur verte, légèrement piquante, un peu surie qui me fait grimacer. C’est l’eau qui m’intéresse. Je file l’attendre au bout de la plate-bande : comment va-t-elle prendre le virage ? Elle roule délicatement, aspirée par le savant mélange de terre et de paillage qui demain la protègera du soleil. Tournera ? Tournera pas ? Gagné ! Elle décrit un angle droit parfait, longe le premier rang de haricots et deuxième angle droit, elle revient vers l’est. C’est magique ! Chaque soir le rituel enchante la petite fille qui ne peut s’empêcher de parier sur un dévoiement du système, un petit caillou qui viendrait gripper le bel ordonnancement. Le flot pourrait s’échapper, retrouver l’insouciance d’un ru. Dirais-je que je suis déçue ? Qui sait ? 

 

Plus tard, j’ai connu d’autres manifestations de l’eau bien plus sauvages, bien plus inquiétantes. Il m’a fallu une belle dose de volonté pour échapper à leur beauté hypnotique. Mais l’arrosage du potager, toujours semblable et toujours nouveau, toujours paisible comme la promesse d’une récolte parfaite berce inlassablement ma mémoire. 

Brigitte Maurin

 

 

 

Je ne pourrai jamais ouvrir la vanne des mots … cela m’emporterait comme une lame de fond gigantesque, me viderait de ma substance et me briserait en un instant… Je suis en vie, debout, empli jusqu’à la gueule, jusqu’à l’étouffement de toute cette matière affective, source de toute émotion, d’idéal, de foi, d’attentes et de soupirs. Univers de mon paradis perdu… depuis plus de 50 ans c’est ma tâche de contenir ce flot. Sa force. Sa violence. Si j’y pense trop ce sont mes yeux qui le distillent au compte goutte…

 

Je suis droit, penché au dessus du fer forgé vert canard du balcon. Sous mes petits pieds les brisures de carrelage en mosaïque bon marché sur le sol.  Parfois de longues minutes s’écoulent quand, assis par terre, je le regarde prendre vie et donner naissance à toutes sortes de formes aléatoires.

Plusieurs fois par semaine à l’heure où la cours de la caserne où je grandis se vide, où les coursives de l’immeuble d’en face éclairent les silhouettes des pompiers rentrant chez eux, où les cris des enfants vident cet espace qui nous est en principe interdit, je guette le corps collé contre la balustrade fraiche SA fiat 500 rouge, SA première voiture. 

 

Je sais son parcours de l’hôpital St Roch en centre ville à la caserne de Magnan. Je sais à peu près vers quelle heure les deux gigantesques bras anorexiques de la barrière vont s’élever en secouant leurs breloques métalliques pour laisser passer sa si petite voiture.  À ce souvenir je sens comme alors cette plénitude et mon petit être exulter par avance à ces retrouvailles. 

 

La voiture entre en cahotant un peu, elle contourne la cours par la droite, va se garer d’une preste marche arrière à son emplacement contre la façade arrière de la maison des jeunes qui est mitoyenne. La portière ne s’ouvre pas immédiatement, c’est comme s’il lui fallait retrouver un peu son souffle après sa journée de travail… Elle va s’extraire lentement de la coquille du véhicule. 

Elle est mince, moyenne de taille, bien proportionnée. Elle porte merveilleusement ses robes chemisiers qu’elle affectionne, pratiques, souvent infroissables et sans repassage. Des talons moyens affinent sa silhouette sans entraver sa marche nerveuse. Ses cheveux auburn sont courts, parfaitement mis en plis, ils encadrent l’ovale encore parfait de sa jeune quarantaine. Les pommettes sont assez hautes et le nez pointu… on dit dans la famille de ce nez qu’il peut piquer des biscottes. Ma sœur et moi en avons hérité.

Elle marche d’un pas absolument décidé, sans un regard pour les quelques pompiers de garde qui ne sont pas logés ici et trainent encore vers les garages qui ceinturent la cours. La « caserne » ce n’est pas son truc, elle rêve déjà d’un ailleurs avec nous. Elle mettra tout en œuvre dans les années qui suivent pour être la première de la famille et probablement la seule parmi les familles de la caserne à acheter avec mon père une résidence secondaire à la campagne… début des années 70 ce n’est pas rien …. 

 

Dès son diplôme de sténo-dactylo en poche, vers l’âge de 17 ans elle a été embauchée à l’hôpital gros employeur de la ville. Au fil des années elle va peu à peu gravir tous les échelons de l’administration hospitalière. C’est elle qui donne le tempo à la famille, et à moi en particulier.

Ses passions et ses arrêtés sont les miens jusqu’aux plus ridicules : elle a la passion des livres, je l’ai aussi, elle aime écrire, j’écris en secret, elle ne boit pas de café, je n’en boirai jamais… 

C’est elle qui fait l’essentiel chez nous en plus de son travail, c’est moi qui me dédie secrètement à la soutenir. Une ou deux fois par semaine elle va compléter les courses du mois pour le repas improvisé du soir. Je suis à ces occasions le seul à la rejoindre et à l’aider et je veille à l’exclusivité.

 

Vivement, jetant un œil rapide vers moi au balcon du 4ème bâtiment nord, elle va traverser la cours. Pour moi c’est le signal. Dans ces années avoir moins de 10 ans ne nous interdit pas de sortir. Il m’arrive fréquemment de faire quelques courses dans le quartier sans les parents. Ma sœur et moi allons souvent seuls chez ma grand- mère en bus à l’autre bout de la ville. 

J’ai déjà fait mes devoirs. Mon père n’est pas encore rentré. Je file la retrouver !

Je dégringole les 4 étages, si l’ascenseur est là je bouscule la double grille métallique en accordéon. Pour aller plus vite parfois je me jette dans le vide de la bigue du pallier de descente d’urgences des pompiers, c’est évidemment interdit aux enfants mais nous sommes tous initiés dès le plus jeune âge à son usage, c’est notre espace de jeux privilégié et le lieu de toutes nos initiations d’enfant. Je me retrouve au rez de chaussée  en un instant. Je file au supermarché à l’angle de Carlone et de Magnan. Je n’ai qu’à traverser deux rues, j’y arrive en même temps qu’elle.  

 

Nous nous embrassons. D’un regard, d’un sourire je sais qu’elle est heureuse de me voir fidèle au rendez- vous. Je suis le plus heureux au monde, elle me gratifie silencieusement de toute son affection et moi en cet instant je lui dédie toute mon existence et tout mon amour. Je connais et reconnais toutes ses humeurs, j’apprends ses douleurs, j’incorpore ses faiblesses, ses confusions, je les fais miennes, elle est ma déesse, je suis son esclave consentant à tout jamais…. 

 

Ces moments de grâce ordinaire nous réunissent à l’insu de tous. Ils sont à nous, parmi tant d’autres instants de connivences invisibles, de solidarités muettes, de regards et de demi- sourires partagés, enfouis sur le continent perdu de mon enfance. 

Ainsi j’ai acquis le goût du secret et de l’occulte, la science des silences, de la lecture des corps, l’aspiration à un idéal inaccessible… ce pourrait être une épiphanie, c’est une fusion où l’existence pour s’en extraire verse un lourd tribu qui indiffère à l’enfant, qui déroute l’adolescent, que paye l’adulte pour ne pas se noyer… Mais comment résister, comment refuser l’amour d’une mère… ?

 

…. Je ne peux pas lui dire que je l’aime ...

Frédéric Costa

C’est toujours le but de notre première balade lorsqu’au début de l’été nous arrivons sur les lieux. Depuis plus de trente ans. Parfois non, considérant la météo, nous la gardons pour « plus tard ».  

Ce n’est pas très loin, et, surtout, il est possible de la rejoindre sans avoir à utiliser la voiture. 

La chapelle ND de V, bâtie au dix-huitième siècle est située dans un lieu écrin, à dix huit cents mètres d’altitude. Des cartes postales la montrent toute blanche sous son toit d’ardoises et sur fond d’Aiguille Grive enneigée — sommet culminant à deux mille sept cent trente deux mètres — avec un ciel toujours très bleu.  Elle fait face au massif de Bellecôte, qui s’élève à trois mille quatre cent dix sept mètres.

Nous l’avons connue délabrée, ses peintures presque effacées. Nous l’avons connue fermée au public. 

Aujourd’hui on vient admirer les couleurs vives redonnées à ses murs, aux voutes, aux piliers et le retable est de nouveau animé du mouvement des robes dorées des saints. 

Côté sud et attenant au bâtiment de la chapelle, une sorte d’habitation — plutôt un petit monastère — à clocher aux murs décrépis. Des tables et des chaises en plastique blanc sont éparpillées dans le petit jardin.

D’ordinaire, la chapelle est le but de la balade. Une fois le tour intérieur de l’édifice effectué, la question se pose du chemin à emprunter pour le retour. Si je suis seule, j’opte pour la route des Espagnols par laquelle je suis arrivée. Moins pittoresque que les chemins de montagne, elle offre l’avantage d’être en pente constante mais assez douce. 

Si je suis accompagnée, il est hors de question de laisser la facilité l’emporter, et nous nous lançons vers l’ascension — inutile, à mon sens… mais nécessaire — qui teste notre résistance et notre souffle de citadins en ce début d’été.  La montée étant prétexte à arrêts sur les divers points de vues — regrettants — sur l’édifice. 

Manière qu’a  le paysage de nous l’offrir en nous retenant.

Si réellement la forme est au rendez-vous, il nous est plaisant, voire grisant, de lancer le défi du Col des Frettes — chemin étroit, à passages vertigineux, dans les éboulis de roches très blanches —.

 

Une année, j’ignore encore pour quelles raisons, au lieu de poursuivre notre promenade coutumière, ou de simplement revenir, nous avons longé le flanc de la montagne pour aboutir au sanctuaire primitif, logé dans un repli du massif.  À cela, rien de surprenant ni d’original. La balade existait, très fréquentée, et les lieux me semblaient familiers. Nous nous y étions sûrement déjà rendus, mais sans souvenir très précis.

À mi-pente sur le ventre arrondi de la colline, mijoté dans la lente tiédeur de Juillet — le lieu n’existe que l’été — toutes fleurs épanouies. Encore le léger poivre des derniers œillets. Herbe foulée, humide, terre qui garde l’empreinte près de la source — miraculeuse — sous la voute de pierres. Chambre d’échos froids à l’écoulement de l’eau. Sur la pierre, le patient goutte à goutte, première musique, ostinato, pulsation. Inlassables bourdonnements d’insectes, troupeaux sonnaillant derrière l’écran de forêt. Fumées d’anciens cierges éteints, eau bénie, lieux d’ombre à l’odeur de cave. Écailles de plâtre  des angles fleuris, délicats. Volutes des bois dorés du petit retable que la lumière met en marche. Où s’envolent les hanches maniérées sous les robes des saints porteurs de palmes. La foule des corps resserrés, visages rieurs, hilarités sauvages, agrandies jusqu’à la grimace,  bouches édentées, sourires, absence, des saints torturés et dociles sur le plâtre bleu. Odeur d’encens… 

Et, sur la pierre qui chavire, mon pied retrouve la sensation des voyages. Le corps matraqué, les sens abasourdis par le poids d’enfance rendue d’un coup et un mot, une langue revenue.

M’incammino, je me mets en marche à travers cette langue de mes aïeules re-suscitées.  M’incammino… les mots de Sesto dans La Clémence de Titus, l’opéra de Mozart. Ces mots précis — mais loin de la scène tragique qu’est en train de vivre Sesto au moment où ils les prononce — je me mets en marche à travers ce pays, celui que ce mot me dessine : Une usure blanche sous mes pas, creusée par les passages.  Au milieu, pousse encore un peu d’herbe, un reste de sauvage. Tout autour, un paysage de campagne  avec de rares maisons derrière des bouquets d’arbres sombres, une chapelle, un pont et du ciel. Et le son de cloches que l’air traine, et puis, l’aboiement d’un chien. Et les odeurs : de terre, de foin coupé, d’encens. Et le moment : il est midi dans ce mot où la lumière est verticale. Tout cela qui l’encombre, et voyage à travers lui.

Sous mon pied, ce petit obstacle légèrement mouvant et, peut-être, ce sont mes pieds qui parlent ou alors c’est le chemin, la route, peut-être, qui s’est adressée à moi ?

 

 

Françoise Durif

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