Tomber les murs #4

Derrière eux, mais c'est le monde entier ! Ce monde qui commence par une ravissante petite vallée où les amoureux ont choisi de déménager leur atelier d'artistes, quittant la ville trop oppressante, cherchant en pleine nature une nouvelle inspiration, ouvrant tout grand leurs poumons et leurs êtres à d'autres dimensions. La forêt couvre presque tout le paysage, la légende raconte qu'un dragon y sommeille. L'enfant qui prend la photo et ses parents qu'il saisit en cet instant d'une soirée de printemps dans l'herbe, y croient tous les trois, à cette légende d'un dragon, et à celle d'un canard jeté dans une grotte, tout là-haut, qui fut retrouvé nageant dans la rivière en contrebas. Une vallée rieuse, mystérieuse, ce monde originel pour l'enfant radieux et tourmenté, qui fixe son œil maintenant vers ceux qui l'ont matérialisé en ce monde, cet instant si précieux parce qu'il ne reviendra jamais et que le sourire de celui qui va mourir, le père, semble léger pourtant. Derrière eux croissent les vergers aux arbres fatigués et noueux, se dresse l'ancien lavoir où la voisine vient encore rincer ses dentelles, descend une ruelle, s'arc-boute le pont sur la rivière, s'étale le cimetière puis surgit l'usine à bois. Mais tout cela n'est que détail, la vision se projette au cœur de la forêt, toujours, cette forêt qui deviendra le monde entier. Les hêtres, les chênes, les trembles, les églantiers, les aubépines, les ronciers. Les deux chouettes vont bientôt sortir et les chauve-souris virevolter lorsqu'ils rentreront, les chattes reviendront, elles aussi, de leurs courses folles. L'odeur de la terre chaude engloutira leur souffle. Derrière eux, l'obscurité, puis une clarté, puis la lumière ?


Nadja Viet Halik

D’elle à moi, il y a comme un filin lancé dans l’épaisseur vertigineuse du passé.

Protégée sous un papier cristal, dans sa chemise chamois portant la signature et l’adresse du photographe, elle est là, devant moi, cette photo de famille dite «  les quatre générations » qu’avait souhaitée mon arrière-grand-mère, Poldine Werson, surnommée « la Noire ».

Tant et tant de choses se sont envolées, ont été effacées, noyées, déchirées ou perdues mais cette photo a submergé, a flotté au fil des décennies brumeuses pour me rattraper aujourd’hui. Car ce qui contemple ces cinq personnages, ce n’est ni le photographe caché sous son drap noir, ni la ville maculée de poussière de charbon qu’était Liège à cette époque, ni la Meuse, ni l’Ourthe, ni les pigeons du clocher de la cathédrale, ni la gare où nous avions débarqué Fan et moi, vêtus comme des petits pauvres, non, ce qui regarde cette photo c’est une femme assise ce soir-même à son bureau dans une maison du sud de la France. Et cette femme, il semblerait que ce soit le format adulte et passablement usé de la petite fille aux yeux clairs qui pose sagement la main sur le bras du fauteuil de son aïeule. 

J’avais six ans. Je me souviens très bien de la «  cérémonie » et de ses préparatifs. La veille, visite au rayon Enfants de l’Innovation pour nous équiper de vêtements neufs, Fan et moi, qui, venus de notre «  trou de campagne », n’avions rien de convenable à nous mettre sur le dos. Fan, si fier de sa cravate sur élastique!

Fébrilité après le déjeuner. Départ pour le studio, bien propres, bien habillés, bien coiffés.

Et Mémé? Mémé reste à la maison! Mémé n’est pas conviée! Pourquoi? Et bien non, pour mon arrière-grand-mère Poldine, pas question d’inviter sur la photo Mélanie, une pièce rapportée, la femme de son fils, notre grand-mère adorée! 

Je découvrais l’existence d’une animosité sournoise dans cette famille. Une de plus, j’avais déjà payé le prix de quelques autres.

Putain! Cette petite douleur ne s’est jamais effacée! 

Shirin Rooze



Khalil : Je ne sais pas ce que tu en penses, Oswald, mais moi, tout ça me fatigue !

Oswald : Tu sais combien j’ai compté de Land Rover depuis le lever du jour ?

Khalil : Parce que tu les comptes !

Oswald : Ben oui, je les compte ! Ça ne peut pas faire de mal : c’est pour les statistiques de Mamy. Celle qui vient de s’arrêter est la dix-septième de la matinée. Et il n’est pas encore dix heures !

Mamy : Ils sont sept par voiture, huit avec le chauffeur mais lui ne compte pas : il est du pays ! Dix-sept fois sept, ça nous fait cent dix-neuf touristes. A cent dollars par touriste, ça fait presque douze mille dollars. Le business est bon. A ce tarif, on peut nous installer des points d’eau artificiels et prévoir des bottes de foin. C’est sûr, tout le CO2 que balancent les voitures participe sûrement au dérèglement climatique mais la savane a toujours été très sèche et quand il fallait galoper pour échapper aux braconniers qui ne s’intéressaient qu’à notre corne, c’était autrement plus périlleux. Vous aurez beau dire, ce n’était pas mieux avant !

Khalil : Si tu le dis… Heureusement qu’après, ça se calme. Il fait trop chaud pour les touristes ! 

Cela dit, il ne faut pas leur en vouloir s’ils ne sont pas plus courageux que nous. Dans peu de temps, je vais vous proposer d’aller jusqu’au grand fromager avant qu’il n’y ait trop de monde.

Oswald : C’est vrai que la rivière est un peu loin mais je ferais bien le détour pour aller boire un coup. Qu’est-ce que tu en penses, Khalil ?  Et toi, Mamy?

Mamy : J’en pense que je vous trouve bien exigeants, les enfants. Si vous aviez connu l’époque où rien ni personne ne nous protégeait, vous vous plaindriez un peu moins de la noria des tout-terrain. Regardez-les ces braves gens, avec leurs caméras et leurs appareils photo, s’ils ne sont pas mignons. Nous pourrions faire l’effort de nous déplacer un peu pour le film. Vous êtes beaucoup trop statiques. Moi, je ne dis pas, avec mes rhumatismes, cela me coûte de plus en plus, mais vous ! Faudrait voir à faire un service minimum pour leur donner envie de revenir. 

Khalil : Et si on chargeait la land, Oswald ? Si on faisait semblant au moins…

Oswald : Pas question : les règles sont strictes. Pas de braconniers, pas de gestes hostiles. D’ailleurs, il y a parmi eux une adorable blondinette dont je veux bien peupler les rêves mais pas les cauchemars

Khalil : Toujours romantique mon frère !

Oswald : Romantique et frustré. J’aimerais bien m’approcher d’elle mais ça va faire un foin du diable. Ils vont tous croire à une agression : je suis simplement très myope et je voudrais garder une image d’elle plus nette.

Mamy : Trop tard ! La voiture s’éloigne lentement. Et vous n’avez pas bougé d’un pouce depuis qu’ils se sont arrêtés. Moi, je gagne le fromager. Qui m’aime me suive !

Brigitte Maurin

Les trois enfants sont allongés face à l’objectif. 

 

Derrière la fratrie, plus précisément en face, cogne l’un des murs du nid de liqueur. Le jour, nul besoin d’échapper à son goût doux-amer, à son goût de colère et de chape poisseuse. Lorsque l’on rentre vers les dix-sept heures, il y a dans la foulée cette allée de gravillons blancs que l’on dévale en luge ( qu’il y ait la neige ou pas ), ou à toutes jambes qui finissent par nous précéder. La butte est une seconde hauteur sur le plateau de la Seine, son ascension par les courtes jambes nécessite pas mal d’élan, ou un vaisseau spatial. Celui de Jayce, conquérant de la lumière, fait généralement l’affaire. S’il n’y a pas trop de Monstroplantes. Lorsqu’on invite Marie, Ingrid ou Sébastien, on a besoin d’accessoires, de la musique, les Tahitiennes en jupettes à franges rose malabar préparent le spectacle, ou construisent une cabane de papier toilette dans le bois. On peut mettre Yves Duteil tout bas sur la terrasse, on se laisse tomber bras en croix face contre terre sur la pelouse - en se rattrapant au tout dernier moment. Romain porte le casque de moto jaune bouton d’or de son père et ne s’est pas rattrapé. Outch. Qu’importe, on passe d’un monde à l’autre, souvent, le plus souvent, en solitaire. Seul le bouton d’or porté au menton dira si l’on ment. 

 

Dehors, derrière ce mur qui cogne comme un cri indéchiffrable, la nuit est tombée déjà, et l’on s’en rend compte bien tard, lorsque le réverbère de la rue chouine son visage orangé sur les briques et que les bois de la rue du bois Moissy deviennent tout bizarres. Trop silencieux trop humides les yeux s’écarquillent pour distinguer le chien du loup. Si l’on s’est aventuré trop bas dans le bois on panique subitement et on remonte le petit chemin à toute haleine, la Présence aux trousses. La liqueur nous étouffe à présent. Le mur nous a ravi. On passera encore de longues heures sous la chape poisseuse de la chambre à écouter le bruit des moteurs d’une voiture qui ne s’arrêtera jamais au 208. Le corps d’enfant veille-agonise lentement, précisément, sous la terreur du nid de liqueur, la nuit. 

Madeline

1.Sur l’image trois générations qui se déplient rigolardes, de la grand mère aux petites filles. Elles se sont emboitées les unes aux autres, de profil penchées en avant leur visage tourné vers l’objectif qui semble sourire largement lui aussi. Celui qui tient l’appareil est l’un des rares spécimens mâles de cette famille. Quand il y en a plus d’un lors d’un repas, ils se cherchent et se regroupent. Ils ont été décimés par le temps, les séparations, la maladie. Ce jour là, il est le seul. Il succède à un père et un grand père malmenés. L’un a quitté la vie, l’autre a quitté sa femme, les aïeux n’ont pas eu un sort plus enviable, les autres ont jeté l’éponge… 

 

2.C’est une table immense et toute en longueur qui les reçoit tous. On n’a pas vraiment pris soin de mélanger les générations qui se retrouvent volontairement ou pas agrégées. On ne pense jamais à faire la photo au début du repas, parmi les reliques du repas, ce sont des visages déjà rougis par la bombance, les rires et les boissons qui fixent hilares l’objectif en levant un verre pour la forme. Au delà, le touriste européen qui tient l’appareil a derrière lui le mur de brique du fond du jardin. Il y a ensuite les résidences du « barrio », toutes protégées de hauts murs souvent surmontés de barbelés. C’est choquant pour un œil inaccoutumé, banal pour les argentins. Les quartiers s’étalent ainsi, enserrant Buenos Aires de banlieues qui se succèdent, couvertes plus souvent d’autres maisons aux jardins moins luxuriants, de murs moins hauts et plus souvent décrépis, d’immeubles en attente de finitions... Il y a encore des terrains vagues … Dans les rues, des gens en loques transportent des ballots immenses de déchets. Des sacs géants de bouteilles plastiques sont portés par des enfants. Des montagnes de cartons circulent sur des vélos ou des diables rafistolés. Le chic côtoie toujours la mendicité. Beaucoup plus loin le cœur de la capitale, tout aussi hétéroclite. De plus haut, on pourrait voir ce continent qui raconte dans ses contrastes et ses inégalités la banalité de plusieurs siècles de colonisation, d’exploitation, de pillage puis de dictatures où dans des fosses profondes ont été déversés des monceaux de corps recouverts par les tapis rouges sur lesquels marchent les plus nantis, descendants de la vieille Europe…    

 

3. Ils sont deux qui traversent de dos, sur un passage piétons, ils regardent dans la même direction. Ils sont vêtus d’été presque à l’identique, l’un plus large que l’autre n’en est pas moins taillé du même bois. La posture et la démarche portent la même signature…ils sont le fils et le père. Derrière, ce sont les femmes qui suivent et qui les observent. La même génération que le fils, sa sœur et sa compagne… elles ne sont pas familières, aussi éloignées que les océans les séparent … La sœur qui photographie est créole, brune de peau et de cheveux, charnue, sensuelle, piquante, drôle et abrupte, encore une enfant trop bavarde. À côté, la compagne du fils est elle une taiseuse, silencieuse, plus grande, plus observatrice, sur la réserve timide et farouche d’une biche, elle aussi porte aussi une chevelure brune qui flamboie… il n’y a que le fils qui ait pu les rapprocher.

Frédéric Costa

Je reviens à la première photo. Et j’en écarte la fillette vêtue de blanc pour me recentrer sur la mère, en noir. Le sourire à ses lèvres donne une sorte de plénitude au visage,  quelque chose d’une attente, enfin comblée. Elle pose assise, entourée de son mari, qui lui, rit franchement — sur les photos, il a toujours eu cet air satisfait de lui–même — non, toi — je reviens au tu, je m’adresse à nouveau à toi après avoir tenté de m’intéresser à ta fille. Sur cette photo que je regarde depuis… depuis j’ignore combien de temps — admettons que je ne l’aie vraiment rencontrée qu’à partir de l’adolescence et depuis, elle ne me quitte pas —. Je me souviens l’avoir collée sur un morceau de carton, puis, tentant de la décoller, en avoir déchiré un coin. Recollé, il reste la déchirure, cicatrice dentelée aux deux franges bosselées dans le coin supérieur gauche. Depuis plus de quarante ans la photo est passée de la commode à des cheminées, quelques tiroirs peut-être, des étagères. Elle est revenue sur la cheminée depuis ces vingt dernières années. Tu n’as pas vieilli, tu n’es pas morte. Tu continues de scruter un point imprécis devant toi. Et, tandis que moi je grandis, puis vieillis — j’ai aujourd’hui sûrement plus du double de ton âge, de l’âge de la photo en date de 1926, peut-être — toi, tu restes dans les environs de la trentaine, et sans doute, moins. Et tu continues, un dimanche comme les autres — c’est un Dimanche, à n’en pas douter, et j’y adjoins une majuscule volontairement — de fixer calmement ce point. À chaque fois qu’ensemble on regardait cette photo, tu disais là… tu sais, là, on était riches. Tu poses assise, en robe noire ornée d’une broche. Tu as ton sourire de Joconde. On était riche. Oui, on avait quelque chose à porter le dimanche — Dimanche — Avant, avant on n’avait que nos blouses d’usine. À tes côtés, ta jeune sœur et ton frère. Elle va bientôt mourir de la grippe espagnole et son prénom sera légué aux filles qui suivront — sauf à moi. Mais en vieillissant tu mélangeras emmêlera les générations en nous appelant : Olga — Emma, ma grand-mère, la petite fille vêtue de blanc qui sourit entre vous deux — G, ma mère… et enfin mon prénom. 
 

Derrière vous cinq, et que je n’ai remarqué que tardivement, un mur en ruine, des herbes, des linges informes pendus à un fil.
 

Toi, sereine, tu fixes un point du présent de la photo, légèrement au-dessus de toi. Une tête d’épingle légère. À quoi rêves-tu maintenant que tu n’as plus faim ? Quelles images accessibles se forment dans l’eau de ton regard ? La route que vous avez suivie pour parvenir jusque là, dans le département de l’A ? À la Schappe — j’ai dû entendre ce nom, je m’en souviens, prononcé, il m’est revenu suite aux recherches sur internet — où certainement tu as trouvé du travail. Tu évoquais la soie collante aux doigts les jours de forte chaleur. La Schappe : des filatures spécialisées dans les déchets de soie et employant une main-d’œuvre venue à pieds depuis le Piémont m’instruit Wikipedia. Vous êtes arrivés à pieds — de ça je suis sûre — par le Col du Mont-Cenis. Portant leurs chaussures afin de ne pas les user. Tandis que moi, empruntant pendant plusieurs étés un bout de la voie romaine, je vous chercherai du mauvais côté, celui du Petit-Saint-Bernard. Tu reçois un salaire. À l’épluchage — ce que tu décris, mais avec si peu de mots, ressemble à cette activité — tu gagnes deux francs, pour neuf heures trente de travail, si j’en crois l’article. Devant une vitre éclairée le voile de soie défile et l’ouvrière doit retirer les éléments étrangers qui subsistent dans le voile, essentiellement des cheveux, ou des frisons, les déchets de dévidage. Gare à celle qui quitte son travail des yeux ! Elle peut être punie et forcer de continuer sa tache debout et pendant plusieurs jours. Où habitez-vous ? En évoquant cette époque, tu n’as jamais rien mentionné d’autre que la blouse et la chaleur. Je lis qu’une cité ouvrière a pu vous accueillir. Mais, sans doute avez-vous préféré vous réunir avec les cousins déjà installés ici. Dans ton regard si je le suis, j’ai envie de voir le chemin. Ce chemin à la sortie de ton village, qui traverse la plaine presque vide et conduit à la maison blanche. Celle où tu es née. Sais-tu au moment de la photo si tu vas y revenir ? Qui est resté là-bas ? Dans la maison où nous irons, chaque été, dans quarante ou cinquante ans. 

Moi, je suis née dans ce chemin. Quelque chose de l’ordre de la lumière, de l’odeur aussi, m’a fait naitre là, à un lieu précis que je pourrais décrire, où je reviens toujours dans la lumière violente et verticale, la chaleur de l’été vers midi qui brouille les contours, le long du chemin de poussière avec encore quelques herbes en son milieu, et tout autour les foins qui sèchent, sauterelles et grillons, le reposoir, les fleurs séchées dans l’eau croupie au fond du petit verre aux pieds des pieds du Saint-Sébastien rongé de salpêtre, ce lieu contenu dans un seul mot, mot paysage lu au fond de tes yeux : m’incammino.

 

Françoise Durif

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