Pourquoi du parce que #11

J’ai dû voir cette maison une ou deux fois enfant — Mémé c’était la plus petite ? — Elle était la dernière, vive et fresquette, volubile, gaie, un garçon manqué, elle savait tirer au lance pierre — Quel âge aurait- elle ? — 103 ans cette année, Joseph en permission fin 1915 a engrossé Anna l’arrière grand mère. Quelques mois plus tard Joseph mourrait au champ d’honneur, Justine la petite dernière en parlait encore à 97 ans — 12 ? — Ils étaient 12 enfants, 12 brindilles de taille inégales s’agitant et bruissant dans tous les coins de la vaste demeure en terrasses, Anna était lavandière — La rivière déjà ?… Comment ? — Le Paillon était ce cours d’eau désormais enseveli qui courait entre les rocailles d’un vallon niçois, tantôt gonflé des eaux métalliques des alpes, tantôt sinueux et timide comme un ruisselet. Autour des pierres plates elles, les nombreuses filles d’Anna, elles étaient éparpillées et frottaient le linge dans le Paillon. Elles rivalisaient et cohabitaient tant bien que mal — Justine nous racontait …—  Elles prêtaient leurs bras dès qu’elles sortaient de la classe si elles n’avaient pas fait l’école buissonnière. Elles partaient aussi en virée, comme à autant d’invitations au bal,  livrer le linge amidonné et repassé dans de grands paniers d’osier au beau monde provençal d’alors — Qui était l’ainée ? — Peu importait, Anna commandait à la maisonnée et la vie était organisée autour d’une hiérarchie implicite, tatillonne et versatile, qu’Anna faisait varier au gré de ses préférences. Justine gardait de ces années laborieuses d’enfance des goûts de miel et des goûts de fiente, des bleus dans l’âme et des rires de jeune fille dans le cœur, le gout pointilleux du beau linge, d’un étendage méticuleux, d’un art consommé du repassage — Elle repassait chez nous aussi ? — Les longues après- midi sans école où la pluie nous cloitrait, elle repassait les montagnes de linge de Thérèse sa fille, et nous racontait cette ambiance de vapeur, de fers qui tournaient sur les réchauds à bois et de femmes moites. Elle nous racontait sans censure, sans pudeur, avec nostalgie souvent, sa mère, sa grand mère, ses écoles buissonnières, les histoires de famille, le départ des uns, la guerre des autres, les séparations, les enfants, les retrouvailles, ses frères partis pour les « colonies », les longues maladies, ses nuits de veille auprès de sa mère, les deuils — Parfois il faisait beau, souvent même … ? — Nous marchions alors des heures durant dans Ses collines, aux alentours de la Madeleine notre quartier, sur de petits chemins communaux qui n’étaient connus que d’elle qui y avait couru toute son enfance, nous la voyions débraillée, joueuse, cancre et provocante. Ils s’ouvraient à son approche avec des parfums de rosiers, de pins, des goûts de pignons que nous cassions chemin faisant avec des cailloux — Et le goûter du jeudi avec mémé ? — C’était un délice acheté à la boulangerie de Carlone, un petit pain brioché au lait pour chacun, que nous embrochions avec une barre de chocolat noir dans son emballage individuel, un luxe !  — Et la maison au bout de ces chemins herbeux ? Pourquoi n’y allions nous pas plus souvent ? Pourquoi n’était- elle pas à elle ou à nous cette maison de famille ? Pourquoi nous en tenions nous toujours si loin ? Pourquoi étions- nous comme des inconnus pour ceux qui y vivaient, alors que c’était Sa maison, Ses histoires, Sa chair, celle de ses sœurs, celle de nos ancêtres, les seuls dont nous savions les noms et les prénoms, la vie et la mort, les tombes dans les cimetières ? — Lors de dates anniversaires peut- être, ses pas devaient savoir, mais rarement elle nous menait près de sa maison d’enfance. Elle nous y emmenait comme en pèlerinage secret — Elle y arrivait toujours silencieuse… — Très silencieuse et recueillie, comme ne voulant pas déranger, ou peut- être ne voulant pas être vue — C’est ça...

 

…La maison est à flanc de colline, les larges plates- bandes de terre sont étagées avec peu d’arbres dessus, quelques figuiers sauvages se font une place dans les recoins. Elle est vaste et simple, posée sur une terrasse surplombant les restanques. La façade délavée, quelques frises art nouveau se devinent presque translucides sous la toiture. Les volets sont en bois, épuisés par la lumière et tous largement ouverts. Un pied de vigne court sur la tonnelle qui ombrage la terrasse et couvre la porte d’entrée de la maison. À l’une des extrémités de la terrasse se mélangent au treillage et s’entremêlent aux rameaux de vignes les branches d’un vieux figuier généreux dont il faut, en cette automne, ramasser les fruits charnus et sombres qui bombardent et maculent le sol. A l’arrière de la maison, et qui la surplombe, le large bassin circulaire en ciment, comme un diadème de guingois. Si l’on monte les escaliers qui partent du portillon métallique de l’entrée en contre-bas et mènent à l’entée principale, on longe la plate-bande piquée de perches qui tendent les fils à sécher le linge. Autrefois alourdis de draps, de linges de maison et de vêtements séchant à l’adret, au grand air des champs d’œillets du voisinage, lors de nos visites furtives avec Mémé ils n’étaient plus que des spectres cachectiques qui pendouillaient sans charge…

 

Où sont les nôtres ? Pourquoi la porte ne s’ouvre-elle pas sur un sourire de bienvenue, nous offrant à nous asseoir pour boire un verre de limonade sous la tonnelle, croquer dans les figues rassemblées dans le compotier de porcelaine en feuille de chou? —  Le silence de Mémé couvrait pour l’essentiel ce passé, nous sentions les remous de ses pensées, les tumultes de son cœur, mais personne alors ne disait rien — Et les hommes ? — Les hommes n’étaient pas là pour la paix - Ils étaient morts, oubliés, rongés d’alcool, figés dans des tranchées mortelles de poussière et de boue,  absents, incapables, défaits. C’était l’époque, c’était le temps de la rivalité des filles- mères, des sœurs, le temps des contentieux abcédés et des venins répandus sur les plaies, le temps des préférences et des coalitions stériles. Les filles se sont déchirées, les filles des filles ont suivi par ignorance et par fidélité filiale, cela nous a usés. Cela a usé la famille, rogné les liens, dissous les alliances —  Justine s’est tue ? — C’est Thérèse qui a dit les secrets et qui a collecté les mémoires du passé. — La maison qu’est-elle devenue ? — Ils n’ont pu s’entendre, celle qui l’a gagnée par revanche l’a revendue par bêtise et Mémé nous y emmenait désormais en silence comme en pèlerinage secret…  

Frédéric Costa

En rêve. Je vois la chambre. Je vois les murs de plâtre peint au rouleau. Le rouleau comportant des dessins en creux a écrasé sur les murs de la chambre des centaines de formes étoilées. Etoiles mal dessinées, ratées et d’un ton lie-de-vin qui ne porte pas au rêve mais plutôt à la fin d’un repas trop arrosé sur des nappes blanches et qui ne le sont plus. Souillure. Pourquoi ? Et qui me reportent au tableau d’Ingres : Madame de Moitessier et  l’espèce de tache en étoile grise que l’ombre creuse dans l’un des plis de la robe. La robe dans la malle de bois tendue de tissu qui a perdu sa couleur, contre le mur blanc aux étoiles lie-de-vin. Lie-de-vin comme la tache qu’elle portait à son cou. Qu’elle a porté dès la naissance, alors que la robe, cette robe bleue, d’un bleu roi, avec de fines lignes blanches se croisant deux par deux en surépaisseur,  et formant ainsi carrés ou rectangles… Où a-t’elle bien pu la porter ? Pour quelle occasion ? 

La jupe a de larges plis plats et le corsage s’orne d’un large col blanc de coton plus léger, à fines rayures tissées.

Cette robe bleue dans la malle maintenant, pourquoi ? parce qu’elle appartient à ta grand-mère, je le sais.  Pourquoi se trouve t’elle dans la malle et non dans la penderie comme celles, peu nombreuses, de Mamé ? pour ne pas l’abimer, et puis parce qu’elle ne sert à personne, elle ne va à personne. Mais pourquoi personne ici ne la porte ? mais parce qu’elle est beaucoup trop habillée pour Mamé qui vit à la campagne, voyons. Une campagne où l’hiver dure longtemps.

L’odeur de la malle, bois, métal des ferrures. 

L’odeur de la robe bleue qui n’est pas l’odeur de Mamé quand je l’embrasse. Encore différente de l’odeur des colis envoyés pour Noël, l’odeur d’un Noël tout neuf, l’odeur de plastique d’un pays tout neuf. L’odeur couchée bien rangée entre les bords hauts, profonds, de la malle. Dans le noir de la malle. Secret. Pourquoi. 

Pourquoi la robe, la jolie robe couchée-cachée dans la malle, pourquoi le blanc légèrement jauni du col blanc qui s’est taché à la longue. Dans la malle il n’y a jamais eu rien d’autre.  Dans cette malle, pourquoi ? Comme si la robe bleue devait rester cachée, comme si la ranger à côté des vêtements de Mamé ça aurait juré peut-être ?

Jurer, c’est très mal vu. Jurer, sauf quand on dit je le jure en levant la main droite devant le juge. La robe jure sans jurer. A quoi sert-elle puisqu’elle ne sert pas ?

Une relique couchée, promise à une autre ? Offerte à une autre, mais laissée là, pourquoi ? Aucune photo n’atteste le port de la robe --  était-ce celle du second mariage ?--  Se pouvait-il qu’elle se soit remariée en bleu et blanc, celle à qui a appartenu cette robe bleue, cette couleur si franche, qui jure sur nos gris et le noir des robes de vos vieillesses ? avec les pauvres mains de Mamé, si abimées par les travaux, les mains oiseaux qui chassent les fantômes et les mauvais rêves et calment les étoiles sur ma peau, abimeraient-elles la robe si elles venaient à la frôler, à la toucher  ? 

La courte cérémonie, on le sait, a eu lieu le 24 décembre. Ce n’est pas la saison de la robe. Mariés à Noël et sans la famille, dans la chapelle de l’Ambassade des Etats-Unis, Paris XVIème arrondissement. Et ma mère était beaucoup trop jeune à l’époque pour la porter, alors, pourquoi ?  alors que le couple vient de se former, vient de se marier, c’est donc certainement un cadeau, ça n’est pas elle qui a pu se l’offrir à l’époque. Alors, si cadeau de ce second et exotique mari, pourquoi l’avoir laissée là à son départ ? Pour faire rêver sa fille – cette enfant qui deviendra ma mère – d’un avenir meilleur que celui qu’elle lui lègue en la laissant, la confiant à Mamé, dans cette région reculée et montagneuse d’où elle, elle s’est échappée ? La conscience tranquille d’aller chercher du travail  après la mort de son premier mari ?

Les grands oiseaux-questions tournent dans la chambre, frôlent la malle à pourquoi. Mamé a parfois ce geste de la main pour calmer, éloigner les oiseaux-questions qui tournent, par le battement de sa main,  elle rajoute un peu d’air qu’elle entraine dans son geste et les oiseaux-questions remontent pour un temps au plafond de la chambre-malle tendue d’étoiles sales, où, trop nombreux ils continuent de tourner, frottant leurs ailes gigantesques à étouffer, sans trouver d’issue. Ils demeurent prisonniers dans la chambre à pourquoi. Les dessins sur le plâtre du mur font penser à des étoiles, prisonnières elle-aussi, et que le peintre a voulu d’un brun de sang séché. Pour quelle raison ? Qui en a décidé ? 

Françoise Durif

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