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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

CARNET DES JOURS SUIVANTS 201 à 300

Dernière mise à jour : 3 avr.

 


© Frank Herfort

Tout le long de la vitrine courait un coffrage de bois ajouré qui cachait mal un long radiateur en fonte. Qui avait eu l’idée de le peindre en bordeaux satiné? Il faisait bon s’y tenir assise l’hiver, pour regarder la neige tomber, mais avant cela, la lettrine inversée sur le verre, qui disait le nom magique du café, son nom secret et illisible, peint en vert sombre et ombrée par endroit d’un vert amande, tandis que sur la tête, le rideau posait un voile de communiante. 

 Même les orties  Perdent leur brûlure à l’automne  Leur fraicheur piquante  Comme si tout tombait alors  Balayant le vert  Et place à la vraie saison chaude ! 

Le nuage rose d’octobre flotte autour de l’étang. En croisant les petits groupes qui se promènent pour faire avancer la cause en causant, on entend les mots « opération  », «  seule  », «  serre-tête  » et cette phrase  : «  Sans ça, je ne vous aurais jamais connues  ». 

Il a cette idée d’imaginer écrivant ceux et celles dont il lit les livres. Depuis qu’il me l’a confiée, j’imagine à mon tour, mais seulement les morts. Quand je lui en parle, je constate l’équivoque de mon propos. Il me dit, oui, lui (Jaccottet cette fois-là) n’a pas cessé d’écrire, c’est sûr. Je veux corriger l’impression que je lui ai donné puisque Jaccottet, je l’imagine quand il écrivait, de son vivant, mais avant qu’il ne soit trop tard et que mes mots inutiles aient passé mes lèvres, je vois bien que ce faisant, l’imaginant depuis mon présent écrivant, oui, il n’a pas cessé d’écrire dans le passé qui vient jusqu’à moi, comme l’écume d’une vague sur les pieds nus. 

Elle a écrit hasard avec un -z, à la manière des enfants, pour raconter un souvenir de sa mère. Un feu, au milieu d’une ville inconnue (les deux syllabes de son nom séparées par un -z), un feu au pied duquel leur auto s’arrêtait parfois (sur quel trajet, elle ne le dit pas) et la mère alors disait qu’elle avait habité là, en désignant la fenêtre du premier étage. Et j’imagine que la petite fille zozotait en demandant des détails, ou plus probablement si elles seraient bientôt arrivées (mais où ?) et zou, elles repartaient sans s’arrêter plus longtemps. 

« Si vous croyez à ce genre de choses, trempez le poulpe sept fois dans l’eau avant de le cuire. Et pendant que vous y êtes ajoutez des feuilles de bananier et un bouchon de liège. Si vous n’êtes pas du genre à accorder le moindre crédit aux croyances farfelues, faites-le tout de même. Avec les poulpes, on n’est jamais trop prudent ». Le professeur de philosophie rationaliste était un cordon bleu. 

Quand Wamps m’avait demandé de l’accompagner au Colloque de Rome, j’avais répondu oui sans hésiter. Quand elle avait proposé d’arriver quelques jours plus tôt de manière à faire un peu de tourisme, j’avais été tout aussi emballé. Pendant des semaines, mes coreligionnaires se répandirent en allusions graveleuses et autres blagues salaces et, à la longue, je finissais par m’inquiéter un peu de ce qui pouvait m’advenir dans ce tête-à-tête loin des murs de notre vénérable campus. Non que la Professeure ait joui d’une mauvaise réputation en la matière, en dépit de ses manières simultanément terribles et farfelues, elle se tenait à bonne distance des élèves, leur préférant la compagnie des adultes, ainsi qu’elle se plaisait à le dire pour nous humilier… mais telle est la jeunesse, prompte à s’imaginer le pire comme le meilleur sans envisager une seconde que des milliers de choses peuvent tenir entre ces deux extrêmes. C’est seulement à notre arrivée, dans les jours précédant la fameuse fête du 15 août que je commençai à prendre la mesure de mon engagement. Je ne me souviens plus des brillantes communications du Colloque, ni des monuments de Rome : seules les courses effrénées à bord d’une Toppolino de location dans les rues désertées de la capitale, en quête des biens de consommation indispensables à la survie de Wamps (tabac à pipe, carnets non lignés, timbres) surgissent encore dans mes mauvaises nuits.

Il m’est facile de voir qu’un texte est mal écrit : il ploie sous les justifications, il est farci d’adjectifs qui bloquent toute tentative de participation de ma part, et de joliesses qui, à une certaine heure me font oublier le début de la phrase quand j’arrive à la fin. Quel dommage que je ne sois pas aussi clairvoyante quand il s’agit de mes écrits !

Qui peut sérieusement envisager de s’embarquer pour une mission périlleuse avec une flûte pour seule protection? Si on imagine que le domaine de Sarastro est pour Tamino l’équivalent de la Tchétchénie actuelle, on comprend mieux pourquoi les trois Dames doivent à ce point détailler les qualités de l’objet.

 

 L’enfant avait cinq ans et dans sa famille,  on mangeait à sa faim. C’était bien le problème, puisque tous les  autres étaient bien plus grands et leur appétit ne se satisfaisait pas d’une  aussi petite ration. Dans les moments les plus rudes, quand les maigres réserves étaient épuisées et que le printemps tardait à faire mûrir les fruits,  la mère disait à l’enfant que c’était la dèche, la mouise, la cata, et pour lui, ses mots brefs valaient pour des guilis. Le grand-père avait lui des accents communards pour  parler du prolétariat et l’enfant croyait voir la statue de Zola bouger les  lèvres sur la place, quand il l’accompagnait à l’école dans les vêtements de la veille et des années passées sur le dos de ses frères et sœurs qui l’avaient précédé. Il y avait des trous dans ses pulls, dans ses chaussettes et ses chemises et ça n’irait pas en s’arrangeant, comprenait l’enfant qui avait maintenant sept ans… 

 Elle m’a demandé où je trouvais le temps d’écrire. C’est pratiquement la seule question que l’on me pose et j’imagine qu’elle contient toutes les autres, y compris celles qui seraient réellement embarrassantes… Mais cette fois-ci, avant même que je réponde, elle avait compris où elle pouvait trouver ce fichu temps  : partout. Comme la dame est fine, elle a commencé par son téléphone (ça s’éteint). Plus avant, il est apparu que la pancarte «  fermé  » pouvait également orner la porte claquée au nez de notre propre brouhaha. Pour le dire autrement, mes états d’âme me fatiguent, les problèmes d’argent me mangent la rate, les inquiétudes de santé m’empoisonnent le sang quant aux doutes sur ma légitimité, ils se mordent la queue sous les applaudissements fournis des amateurs du syndrome de l’imposteur. En conséquence, je suis fermée pour l’après-midi, la soirée ou la matinée et j’écris. Quand j’aurai terminé les chantiers monstres, je retournerai la pancarte. 

Vous n’avez rien manqué, m’avait affirmé le Professeur Wamps.  En qualité d’assistant, j’avais été consigné à la photocopieuse le jour de l’intronisation de la nouvelle directrice des études pratiques. Comme elle ponctuait ses propos en sortant la bouteille de cognac de son tiroir, avec deux petits verres, il m’apparaissait clairement que j’avais au contraire loupé un moment essentiel et je redoutais de passer à côté des débats enfiévrés qui allaient se déchaîner au Snack Jack. Devant mon air dépité, Wamps fit de son mieux pour me tirer d’erreur. Vous voyez, dit-elle, il s’agit-là d’une femme éminemment compétente et la voilà qui se tient devant l’ensemble de l’administration et du corps professoral du campus dans sa plus jolie robe sérieuse pour montrer patte blanche. Elle s’est justifiée de son parcours impeccable en soulignant les points stratégiques sur lesquels les fâcheux de cette école ne manqueront pas d’appuyer pour discréditer son travail… Je compris qu'il n’y aurait pas de débat au Snack Jack, mais je demandais tout de même quelques précisions sur sa tenue, au cas où. À cette époque, j’étais bien loin de comprendre pourquoi Wamps avait fini la bouteille. 

 Il dit à la télé que c’était comme à la télé. Le bruit des flashs. Les perches tendues, les micros, les interpellations, les questions qui fusent, son nom, crié de tous les côtés… Il avait vu ça à la télé, heureusement, dit-il. La journaliste ne lui demande pas s’il a réagi comme un personnage dans une scène de tribunal. Il est passé au silence qui a suivi. Il dit que c’est comme quand on dit qu’on entendrait une mouche voler. Il ne dit pas que jusque-là, jusqu’à sa traversée de l’allée centrale pour accéder à la barre, il avait toujours cru qu’on disait entendre une mouche « volée ». 

 Parfois, la noyade. Quelques secondes, en buvant la tasse de café qu’elle m’a préparée. La journée s’annonce. Insupportable. Tout me déborde. Le geste même nécessaire à reposer la tasse sur la table, j’ignore où il est. La séquence de mouvements, la mise en jeu des muscles, la logique de tout ça, a disparu. Parfois, dans un quartier familier, un doute surgit et barre le chemin, effaçant les chemins, le nom des rues, le tracé de la route vers le lieu où l’on est attendu. Ce n’est pas une perte de mémoire. Je ne perds pas la mémoire. Je le saurais si je perdais la mémoire. Ce n’est pas cela, alors. C’est un blanc. Quelque part ces informations sont entreposées, loin, ailleurs, elles échappent au regard. Rien n’est à l’origine de ces moments blancs. Peut-être une distraction? Oui. La lumière du soleil sur les chatons des plates-bandes. Quelques lignes écrites sur la ville qui l’emporte sur la réalité du carrefour où je suis arrêté… Il y a une surprise dans ces instants suspendus d’un trajet.   

 

La noyade c’est autre chose. La journée qui vient n’est entreposée nulle part. La combinaison des éléments qui doivent la composer est inédite, c’est celle d’un coffre qui changerait automatiquement toutes les vingt-quatre heures. Je bois la tasse. Je pense au courage d’Anne Dufourmantelle. J’ai honte. Le bord de la tasse est toujours à hauteur de mes lèvres. Et puis, je ne sais comment, je l’aide à étendre la lessive et la vie reprend son cours. 

 L’espace d’un instant, plus aucun bruit dans la rue, hormis une mésange obstinée. Sauve. L’air est doux. Je suis assise à mon bureau. L’espace d’un instant, la meilleure heure du confinement. Elle est sitôt renversée par le tram à la cloche métallique, et les voitures lui roulent dessus sans même le savoir. 

 En 1938, à la question « Que ressentez-vous en tant que première femme à diriger l’orchestre symphonique de Boston ?  », Nadia Boulanger répond  : «  Je suis une femme depuis un peu plus de cinquante ans et j’ai surmonté mon premier étonnement  ». Le lendemain matin, sitôt après la lecture du journal, Suzy se fait la réflexion qu’effectivement, la démonstration a assez duré pour elle aussi. 

 Le séminaire annuel des autorités décisionnaires du campus avait accouché cette année-là d’une petite liste de vocabulaire appropriée pour évoquer non ce qu’on y faisait, le programme des disciplines s’allongeait régulièrement sans que leur titre soit l’objet d’une réflexion aussi approfondie, mais les objectifs vers lesquels tendait l’enseignement dispensé. Après avoir longuement pesé le pour et le contre, le doyen avait informé le corps professoral que «  l’excellence  » figurerait dorénavant au premier rang d’entre eux. Une veine apparente à sa tempe signalait combien ce parti était audacieux, à l’heure où l’élitisme de notre école n’avait jamais été aussi controversé, tant dans les salons où l’on causait, que par les médias les plus débilitants, au point que cela pouvait même parfois passer pour un sujet au Snack Jack, où l’on avait pourtant l’habitude de bien rigoler.    

 Elle avait un véritable talent pour se plaindre de ce qu’elle avait choisi comme si cela lui avait été imposé. Pouvait-elle ignorer à quel point son insatisfaction était constitutive? Le doute planait et il valait mieux se resservir un verre ou établir mentalement le détail de sa liste de courses quand elle prenait la parole pour la quatrième fois consécutive de la soirée. D’ailleurs, la cave en valait le détour et le Professeur Wamps, qui était lui philosophe, bien qu’enseignant le droit romain, ou par cette raison même, avait tranché : aucune circonstance ne pourrait être plus favorable à sa dégustation. 

Dans les hauteurs de Bitume-plage, on a planté des carrées de lavande le long de la piste cyclable, pour la réjouissance olfactive des gens qui ne font que passer. Il y a un étrange bonheur à constater au matin que les grands buissons portent par endroit l’empreinte d’un corps, qui aurait dormi là, la tête dans les étoiles. La justice d’une moindre laideur. Quelques heures où revenir au pays, à l’enfance, aux draps qu’on a préparés pour vous, au lit où l’on vous a porté. 

 Le mur est lépreux. Il pourrait d’un coup de poing le crever. Il pose son front tout doucement contre le plâtre verdâtre. Autour de lui, les hommes dorment, enfouis dans leur résignation. Sacho, de l’autre côté a fermé tant bien que mal ses paupières tuméfiées. Le rideau de fer de l’épicerie de la rue Silva ne descendait jamais complètement lui non plus, et il grinçait affreusement. Il aimerait bien rigoler un coup, un dernier coup pour la route, un coup qu’il s’assènerait pour changer, mais il recule avec un petit sourire devant la douleur qui s’annonce. Ce n’est pas tant pour lui que c’est dommage, ce rire qui s’écrase, que pour les gars de la cellule d’à côté. Ça leur aurait fait une bonne histoire… tu sais Sacho, avant de mourir, il a rigolé. Non, il est mort en rigolant. Au lieu de quoi il ose à peine laisser son dos s’appuyer contre la paroi. Au moment de mourir, il aura eu le cœur chagriné d’avoir embarqué avec lui ce géant taciturne et candide jusqu’à la prison. Nul doute qu’il s’en sortira  : il n’a rien à faire dans cette Histoire en majuscule, c’est un personnage égaré… tout de même, il est là, de l’autre côté du mur pour l’instant, dégoûté de vivre parce qu’un plaisantin pacifiste dans mon genre passe l’arme à… Osmin décolle son front du mur. C’est l’heure nouvelle. Loin derrière la fenêtre sale, le soleil se lève. Il l’ouvre et tord les barreaux, puis se faufile au-dehors. Une brume monte du sol. Jusqu’à l’appel, les gardes ont cru à une hallucination.   

Délit de faciès pour le Pacha Selim : le voilà accusé du rapt de Konstanze, Blondchen et Pedrillo, par celui-là même qui vient pour les enlever au sérail. Selim Bassa, lui, les avait achetés aux pirates avec du bel argent, leur évitant de la sorte mille morts et l’infamie qu’on imagine facilement pour peu qu’on ait une grand-mère passionnée par les aventures d’Angélique et les yeux de biche de Michèle Mercier. Bref, je dévoile le pot aux roses au forfaiteur en puissance, tout ébaubi de la dualité qui tombe sur son costume immaculé de jeune premier. Il semble judicieux d’attendre un peu avant de lui révéler que le pacha Selim est un renégat, autrefois espagnol et chrétien, et que sa conversion et son exil doivent beaucoup à l’attitude inique du père du jeune sauveur… 

Jouer qu’on a perdu son âme est très difficile. Commençons par jouer qu’on a perdu ses clefs, ça sera un début. Puis nous passerons à l’épingle, dans la botte de foin. Ce genre de proposition se heurte d’abord à l’incrédulité, puis à la déception des élèves. Dans un troisième temps, le point de contact peut leur apparaître, voire, les intriguer ou même les amuser. Jouer, c’est la feinte des yeux. 

 Un trop grand enfant sur le cheval à bascule du square vide. Une habituée demande un pain qu’il faut aller chercher au fournil. Petite mine triste de la boulangère en la voyant fourrer la baguette encore chaude dans son sac. Un homme adossé à une voiture, riant aux éclats de voir un chien tousser sur la vidéo de son téléphone. Les soucoupes bien alignées sur le comptoir du Roi prévoyant les dizaines de cafés à venir. 

 #277 

 Des arbres ont poussé sur Bitume-plage et l’herbe autour des arbres et des bancs de métal sur lesquels on ne peut pas s’étendre pour regarder le ciel ou fermer les yeux, mais où deux habitants du royaume entretiennent une conversation à l’ombre. Plus loin, à l’écart, le monarque, beau comme Gaspard de Méroé, fume une cigarette, allongé sur le sol métallique. On dirait une tondeuse à ses côtés, qui lui aurait dégagé cette place pour sa méditation, mais non, ce sont les roues d’un caddy à provision renversé là qui créent ce mirage. 

 « Si je m’étais engagé à titre personnel auprès d’eux, je serais incapable de trouver le sommeil jusqu’à ce qu’ils soient payés !  » me dit Pierre. Et ce n’est pas douteux. Cependant, je remarque que son absence de sommeil n’est pas convertible en espèces sonnantes et trébuchantes et par conséquent ne changerait rien à la mouise dans laquelle les personnes employées par son intermédiaire se trouveraient. Ce genre de logique ne sert en apparence que le grand plan du désespoir, mais menée à terme, la vaine proposition de Pierre pourrait s’avérer salvatrice. Imaginons que pendant la nuit, au lieu de se contenter de se ronger les sangs, il file, comme Gandhi ou la Belle au bois dormant (mauvais exemple) avec son rouet… Le lin obtenu se vendrait au même prix que le sable du marchand. L’insomnie de Pierre matérialisée en petits morceaux de lin grège, on en ferait des taies parfaitement muettes, qui, à l’égal des poupées-chagrin absorberaient les affres, cauchemars et autres petits vélos qui tiennent éveillé au beau milieu de la nuit, faite pour dormir. 

Ma femme aimait s’endormir avec le bruit de la télé. Particulièrement celui des films à la télé. Les émissions, les documentaires, les nouvelles, ça ne marchait pas si bien sur elle. Ça l’agaçait et elle se réveillait. Ou bien ça l’ennuyait et le sommeil n’en finissait pas d’arriver. Nous regardions donc des films et quand ses yeux se fermaient, je regardais le film. J’étais comme un veilleur, une sorte de gardien de phare. Je lui dois ma solide culture cinématographique et un certain déficit de sommeil. Elle est morte à présent, mais le pli est pris. Parfois, je l’entends encore ronfler légèrement, alors que l’intrigue bat son plein. 

Pour citer Jean-Christophe Bailly, mettons «  La Tâche du lecteur  », le plus simple reste de recopier intégralement l’ouvrage, ou de l’apprendre par cœur, afin de toujours l’avoir avec soi. Avoir Bailly pour soi, de son côté, comme le droit, oui, c’est la seule solution. Dire « Sur la lecture  » de Proust en alternance avec « La Tâche du lecteur » et « Jamais la violence » d’Astrid Lindgren. Il faudra rapidement ajouter les conférences de Gertrud Stein, les Leçons américaines de Calvino et un ou deux Outils de Leslie Kaplan… Mais ai-je un assez grand cœur à l’ouvrage ? 

C’était l’année où les jeunes filles allaient mal. À force de se voir vendre le superflu comme une nécessité indispensable à un quotidien épanoui, libre et sympa, elles avaient embrassé la croyance que le nécessaire n’existait plus qu’au rang d’une obsolescence grossière. Elles prêtaient même aux pauvres le luxe de profiter des Restos du Cœur et de la Banque alimentaire, bien convaincues qu’au fond, ils ne pouvaient en avoir besoin. Le besoin était passé de l’autre côté de la barrière du sens commun, et on l’entendait bien dans cette ritournelle qu’elles fredonnaient à tout heure, sans même s’en apercevoir, comme un refrain publicitaire, incrusté dans à l'arrière de la tête jusqu'à la mort des patients et qui ressurgit indifféremment dans les heures creuses ou tragiques : « J’ai besoin de me sentir…  », bientôt suivi par un adjectif ou un verbe appartenant à une sélection limitée qu’on avait faite à leur insu. C’était une juste conséquence des glorieuses années du Reader’s Digest : on les intubait avec une parole digérée déjà plusieurs fois, en sorte que l’idée de mâcher les mots jusqu’à la racine, d’en goûter les saveurs étranges en dépit de leur apparente banalité (comme celle de l’eau, des pommes ou du sel), d’en déglutir l’assemblage des consonnes dans le flux des voyelles et d’en conserver, longtemps après, le parfum dans l’espace du palais, tout cela semblait déplacé, inutile, voire gênant. Et ainsi des autres exigences vitales. Seule demeurait la petite différence lancinante qui dans leurs oreillettes mignonnettes couvraient les bruits de la rue et la musique des sphères. 

 Entre la pizzeria Lorenzo, qui occupe le rez-de-chaussée d’un petit bâtiment d’un seul étage, pas vraiment fait pour durer, et l’immeuble de briques où il n’y a toujours pas d’ascenseur au désespoir de la vieille Nana qui peine à atteindre le cinquième avec son sac de course, il y a un passage assez large qui donne sur un parking privé à l’arrière des immeubles dont on n’aperçoit qu’un petit morceau depuis la rue, mais qui laisse voir le grand ciel bleu pâle sur l’enfilade des cours. 

 La chaleur est entrée dans la maison. Elle te saisit à ton retour de la gare, aux petites heures fraîches, tout comme l’odeur de basilic qui flotte sans qu’on puisse dire d’où elle sort. Une consolation, devant la bataille perdue d’avance de tes petits stratagèmes de volets baissés dès après le réveil. La chambre, ce refuge merveilleux des grandes nuits aérées et presque froides avant l’aube, en aura peut-être conservé le souvenir, ou l’illusion, dans ses draps parfumés de menthe poivrée et de lavande… 

 Les problèmes, les catastrophes, les avanies, les débandades, les désolations, les inondations, les merdiers, les prédicaments, les casse-têtes, la chienlit, les pâtés, les gros ratés, les quadratures du cercle et les empêchements de tourner en rond, les bordels de dieu, les envies de meurtre et les périodes en apnée, tout cela vient de disparaître. Reste  : les irritants, qu’il convient de gérer. Avec doigté? se demande Caroline et son regard se pose sur les ongles acérés de la directrice des ressources humaines. Un eczéma purulant s’affiche pour elle seule, sur l’écran géant de la salle des cadres.   

On sait que les vieux amis, même après de longues séparations, se retrouvent comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. Ce matin, dans un petit bar-tabac près du canal, il est clair comme le jour qu’également jamais ces amis-là ne nous quitteront et que nous nous portons les uns les autres, par-delà la mort. 

La semaine précédente, j’avais déposé en trois coups de pédale la péniche Poséidon, un peu après le quai de chargement. Je l’ai senti dans mon dos un longtemps, le dieu avec ses gros yeux furibards et je me suis dit que je pourrais bien connaître le sort des Phéaciens sur le trajet retour. Un coup de tonnerre et me voilà une borne de pierre au bord du canal… et alors plus d’accès entre mon monde et le monde, comme au cap Malé. Mais je n’ai vu en revenant que la péniche Santa Fé et jusqu’à ce matin, j’ai cru m’être tirée à bon compte de mon petit moment d’hybris. À quelques encablures de l’endroit de mon précédent exploit, j’ai dépassé un homme qui courait le long de la berge. Dans le dos de son T-shirt orange était inscrit : Administrateur Odyssea. Qui pourra me dire quel chemin j’ai emprunté et comment rentrer à présent? 

 Mon grand-père m’avait donné sa voiture  : pas une traction de gangster, un 11 légère.  [papillotes de Marcel] 

À bicyclette également la sonnette est un avertisseur. En aucun cas un bouton permettant d’éparpiller dans la stratosphère sous la forme de particules ce qui vient à votre rencontre et, croyez-vous, empêche votre passage. Il ne s’agit pas non plus d’un génie réalisant le vœu dégage-de-là-que-je-m’-y-mette en un claquement de ses gros doigts bleus boudinés de bagues. Je rappelle le principe (il est si simple qu’on ne saurait l’expliquer qu’en le répétant : vous avertissez, suffisamment tôt, d’un coup de sonnette bien dosé, quiconque vient à votre rencontre, ou le pourrait en l'absence de visibilité, de façon à ce que cette personne, ce groupe, véhiculé ou non, trouve les moyens de s’organiser dans l’espace et le en vue de vous croiser sans heurt. 

En blanc sur fond rouge  Le mot Hamburg dit  Qu’un simple trait d’eau  Nous séparait, nous unissant. 

 Comment en est-on venu à préférer «  vélo  » à «  bicyclette  » ? Je dirais que dans une période aussi entichée du concept d’immédiateté, vélo va plus vite  : le mot, d’ailleurs est une abréviation et on n’a pas que ça à faire de dire les noms en entier, semble-t-il. Deux syllabes au lieu de trois pour bicyclette, c’est imbattable. Sans parler de la consonne voisée à l’attaque, qui fait croire que ça roule tout seul, comme dans «  vroum  », alors que le — b fait bien sentir l’amorce du premier coup de pédale qui résiste un peu avant de se lancer dans son cercle roulant. Et puis vélo désigne une qualité, la vélocité, tandis que la bicyclette est un outil, un engin, un truc qui se construit et se bricole et qui colle du noir aux doigts qu’on essuie avec un mouchoir en tissu. Ce n’est bien sûr qu’un début d’explication. Une série-cyclette s’impose pour mener l’investigation à fond (non, pas «  les ballons  », mais jusqu’au bout de la route) 

Une bicyclette, c’est comme un chien ou un enfant : ça vous met dehors par tous les temps et pour un bon moment. Ça provoque des rencontres et ça fait voir du pays. 

 En sortant la bicyclette, elle remarque sur son pull noir des traces de la cuisson des épinards de la veille. Une constellation de petites taches kaki sur sa manche, s’accordant au mieux avec le pantalon de treillis qu’elle a enfilé pour la balade. C’est une fierté de garder à l’esprit les critères enfantins de l’élégance, qui en valent bien d’autres, ne serait-ce que par la joie sans complication qu’ils offrent. Sans parler de la possibilité de superposer différents motifs pour la simple raison qu’ils réjouissent le cœur comme une tablée d’amis de plus ou moins longue date. D’ici peu, elle sera tachetée jusqu’aux cheveux de la boue du chemin, il a plu cette nuit, et ces peintures de guerres parachèveront son portrait en Intrépide — du nom de cette tribu indienne connue seulement des plus braves. 

 La carapace bosselée  La décharge scintille  En plein jour, le dragon dort  Rêve de grues jaunes  D’énormes fracas d’éboulis.

 C’était l’année où les jeunes filles allaient mal. Leurs chemisiers de dentelle immaculée se froissaient, quand elles auraient voulu qu’ils ne fassent plus un pli, jamais. Et les entendant se désespérer on ne savait s’il fallait rire en constatant leur absence de pragmatisme à l’heure de la viscose, ou pleurer, au souvenir des habits parfaits des petites mortes, dont on faisait tirer le portrait post-mortem, bien encadrées dans leur bière. Pour se dégager de cette idée macabre, la tentation était grande de se pencher sur les étoffes alternatives, mais il s’avérait bien vite que «  viscose  » fréquentait «  viscosité  » et par extension, corps, rides… toutes choses qui semblaient bien pire que la mort à ces jeunes corps en quête d’absolu. D’ailleurs, comment ne pas abonder dans leur sens ? Quoi de plus absolu que la mort ? Elles enviaient le repos des défuntes, s’imaginant qu’on en pouvoir savoir quelque chose et lisait l’horizontalité des cimetières à l’aune du calme plat. Leurs jeunes existences étant par ailleurs stimulées chaque seconde par une agitation qu’elles entretenaient frénétiquement sans même le savoir, elles semblaient des héroïnes somnambules de Western, alimentant à grandes pelletées de charbon une locomotive furieuse, alors qu’elles parvenaient à peine à porter à leur bouche une malheureuse cuillerée de yaourt. 

Eumée, le gardien des porcs, dit  : «  C’est le regret d’Ulysse disparu qui me dévore  ». Et aussi  :  «  Nous n’avons ici qu’un petit nombre de manteaux et pas de robe de rechange  : on n’a que son habit  ». 

 C’était l’année où les jeunes filles allaient mal. À force de tortillonner leur instinct de survie avec leurs mèches de cheveux, elles avaient peur de tout sauf de ce qui était véritablement le danger. Elles ressemblaient comme deux gouttes d’eau qui s’ignorent au pauvre fou qui se fait mordre le mollet par un chien sur l’arcane du tarot, mais qui pour rien au monde ne lâchera son petit baluchon de croyances pour lui en donner un coup sur la tête  : on s’assied, on réfléchit. Arcane zéro pour année zéro, il fallait espérer qu’elles aussi verraient finalement la route se profiler à l’horizon de la carte, et que d’un  : elles se retrousseraient les manches pour gagner leur croûte au lieu de faire des mines de chattes anglaises devant la soupe qu’on leur servait à table et dont elles soupçonnaient quelqu’un, quelqu’un qui se tapait un sacré délit de faciès en plus de la suspicion de mauvaises mœurs, d’avoir craché dedans, ou mélangé au potage quelque chose de gras, quelque chose d’épicé, quelque chose d’interdit selon des critères qui leur faisaient monter les larmes en regardant une pomme de terre, un bouillon cube, une portion de beurre excédant les 20 g réglementés par une autorité tellement supérieur qu’elle avait remplacé le Bon Dieu des petites choses heureuses ou malheureuses de l’enfance, ou même un pauvre avocat mûr à point qui fréquentait de trop près les bananes de la corbeille de fruit. Que de deux  : elles feraient un petit tour chez la Babayaga, qui n’avait jamais cessé de les attendre au coin du feu, tranquille comme un pape, où elles pourraient tâter de la différence qu’il y a à se faire engraisser pour être dévorées, alors qu’on n’avait que l’ambition simple de faire trois repas par jour au lieu d’aucun et se priver de tout pour se faire croire qu’on ne manquera jamais de rien. Que de trois  : le sang leur reviendrait, aux joues, au cœur et entre les jambes avec tous ces possibles, dont celui de devenir une femme, bien qu’on ne sache que confusément et ce très tard, ce que ça peut bien vouloir dire et que ça ne se résumera pas à avoir un enfant, ni à un amant, ni même plusieurs simultanément ou non, ni à marcher sur des talons, à porter des parfums fleuris avec une voix fleuris, à exhiber du sein ou nombril, à se maquiller les lèvres, les yeux, la peau, les ongles, ni à se faire écrire dessus à l’encre indélébile quelque chose qui pourrait clore définitivement le débat, ni à investir dans une panoplie de timide alors que leur taille n’est plus en rayon, ni à gagner moins que les hommes qui font le même job, ni à se faire violer ou tuer par l’un deux, le plus souvent familier, ne portant pas sur son l’emblème qu’elles imaginent, la criante différence dont elles croient dur comme fer qu’elle signale la mauvaise intention, sous la forme d’un signalement à la police, le profil type, alors que ce qui les choque c’est la pauvreté, l’exil, la terreur des autres, leur misère qui n’a même plus la force de les envier, et comprend trop bien le dégoût qu’elles affichent… On espérait qu’elles arriveraient malgré tout à visiter ces quelques arcanes, en attendant une année meilleure. 

 I-III B Ancienne route du vieux pont. 

 (Dernière adresse onirique connue) 

 Une violente dispute lors de laquelle très peu de mots parviennent à se dire, probablement aucun à s'échanger, mais où les pensées font rage sous les crânes, inhibant la parole. 

 Tout le monde se demandait pourquoi Acatchi, historienne spécialiste des révolutions française et russe, avait choisi de nommer sa petite chienne « Duchesse ». Comme la petite bête changeait de couleur à chaque rentrée, l’hypothèse fut émise, lors d’une soirée particulièrement arrosée, qu’Acatchi, qui n’avait pas de cœur, sa grille de notation des examens en était l’infaillible preuve, abandonnait purement et simplement son animal de compagnie dès que les congés d’été sonnaient. L’une d’entre nous, qui ne valait pas mieux que les autres pour ce qui était de la sobriété demanda pourquoi, dans ce cas, adopter une autre chienne à la rentrée. S’en suivit une longue discussion sur les visages de la cruauté et les couleurs à la mode des cinq dernières années… Au petit matin, ma décision était prise : plus d’alcool jusqu’à décembre et inscription immédiate au cours du Professeur Thomas titrant « Des Anarchismes dans l’histoire ». 

 Trois chants irriguent l’Odyssée :  Celui des aèdes qui l’inventent, l’amendent et le transportent dans leurs voix pendant des siècles, leurs cendres ne seront jamais froides.  Celui des sirènes qui ne se dévoile qu’aux morts.  Celui des muses, présent dans chaque respiration de qui la dit, la lit ou y rêve. 

Il y a en Thrace deux montagnes et des rivières :   l’une d’elles s’appelle le Danube, qui se divise en six bras, formant un lac et une île du nom de Pyuki (Pevka, [Peuce]). Sur cette île vit Aspar-Khruk   [Asparukh], le fils de Kubraat, qui a fui devant les Khazars et quitté les   collines bulgares, se lançant vers l’ouest à la suite des Avars. C’est là qu’il s’est fixé.    

Anania Shirakatsi   (612-685), géographe arménien du VIIe   siècle 

Dans le poème de Robert Frost «  Stopping by woods on a snowy evening  », la difficulté de traduction repose davantage sur la répétition, honnie en français, que sur l’équivoque signifiante, qui, elle, n’est jamais perdue. Borges la souligne dans la répétition du dernier vers : « And miles to go before I sleep  » où la ponctuation,   premier vers avec virgule, second avec un point final, écarte l’idée de ritournelle pour privilégier l’évocation de deux temporalité superposées  : celle de la soirée et celle de l’existence. Il est d'ailleurs possible que le lieu lui-même s’appelle « Woods ».    

 Whose woods these are I think I know.  His house is in the village though; He will not see me stopping here  To watch his woods fill up with snow. 

 My little horse must think it queer To stop without a farmhouse near  Between the woods and frozen lake  The darkest evening of the year. 

 He gives his harness bells a shake To ask if there is some mistake.  The only other sound’s the sweep  Of easy wind and downy flake. 

The woods are lovely, dark and deep, But I have promises to keep, And miles to go before I sleep,  And miles to go before I sleep. 

Dans cette région les feuilles des arbres faisaient plus de bruit que les rivières. C’étaient de petites feuilles vertes un peu molles et sèches que la moindre brise agitait comme autant de minuscules mouchoirs d’adieu. Dans son pays, il fallait une tempête pour que les arbres daignent sortir de leurs aguets immobiles et les rivières fonçaient à toute allure dans le creux des gorges encaissées que l’on entendait rire, cracher ou chanter à tue-tête selon les saisons, emportant la neige et les truites bleues, toutes vives dans leur chahut. Mais ici et là-bas, l’eau et les arbres aux profondes racines ramenaient au clame ancien qui ne l’avait pas attendue et qui trouverait, sans aide de sa part, le moyen de perdurer, quand bien même il n’y aurait plus ni eau, ni arbre, d’ici ou d’ailleurs. 

 Il avait ce pli exaspérant de lui rappeler combien elle lui manquerait pendant son absence. Comme elle partait rarement plus de trois jours, elle lui répondait gentiment en lui donnant une petite tape sur la cuisse qu’il s’en remettrait. Les années passèrent ainsi jusqu’au jour où il lui rétorqua que de sa mort aussi, il se remettrait et que, conséquemment, sa capacité à endurer son absence n’était pas là le sujet. 

 Suzanne lit en premier la rubrique nécrologique. Une fois établi que son nom n'est pas au nombre des décédés de la veille, elle se sent libre de vaquer à ses occupations. Imaginons qu'un jour il le soit et qu'elle le lise... 

 21 — En 1914, la livre de pain est à 0,15 mark-or. En 1923, à 220 millions de marks. Ma mère m’expliquait ainsi et d’un même coup, l’inflation et la montée du nazisme quand j’étais enfant, à la différence qu’elle prenait le paquet de clopes comme base de calcul, et j’imaginais les fumeurs se déplaçant avec des brouettes de billets dans les rues de Berlin… Le pain, j’allais déjà le chercher seule à la boulangerie m’aurait probablement davantage alertée sur ce qui me semblait alors un tour de passe-passe, une opération magique, rencontrée bien souvent dans les contes. Magris fait l’article d’un livre de Brunngraber :Karl et le vingtième siècle, « un des rares romans ayant su présenter l’automatisme mécanique de l’histoire et de l’économie mondiales, qui enveloppent la vie personnelle en en faisant une simple donnée statistique… » L’argent n’a pas attendu le XXe siècle pour devenir le grand personnage derrière l’histoire et les histoires. Cela fait déjà un moment qu’il n’est plus seulement le « nerf de la guerre » — à moins justement, qu’il ne soit jamais autre chose et qu’aucune paix ne soit possible dans son voisinage… —. Mais s’il affecte encore une fausse retenue au XIXe, faisant glousser à travers des personnages de vieux dégoûtants soudainement prolixes pour leurs extravagantes maîtresses ou de jeunes têtes brûlant tout pour les mêmes, rêver quand il sert la vengeance de Dantès (mais le trésor est encore du côté de l’or), critiquer dans les attaques véhémentes de Zola, ou les pointes plus fines de Maupassant (l’un et l’autre offrant après le goût du fiel, un plan B, un fond d’humanité), au XXe siècle, il passe de sujet à roi et l’histoire, c’est lui. 

20 — « L’intériorité allemande ». Plusieurs chapitres situés à Ulm déploient ce thème. Et comment, le Troisième Reich a perverti cette notion fondamentale. Un crime parmi tant d’autres? Dès 1931, Gertrude von Le Fort dans sa nouvelle « La Dernière à l’échafaud », tirée de la <em>Relation du Martyre des Seize Carmélites</em> de Compiègne à la Révolution française, usait de la métaphore du « gel au cœur de l’arbre ». Cette image figée insiste pendant la lecture de ce chapitre qui interroge, comme tous ceux que Magris consacre à Ulm, la difficulté d’armer et d’organiser la résistance en Allemagne. 

 19 — C’est une jeune fille calme qu’on amène à l’échafaud. Son frère la suit de peu. La veille, elle a griffonné ces quelques mots, qui demeurent : <em>« Un jour béni et ensoleillé et pourtant je dois partir. Qu’importe ma mort si par nos actions, des milliers de gens ont pu être réveillés ». </em>La vie n’est pas la valeur suprême… de quel espace disposons-nous encore pour faire entendre cela? Récemment, une élève qui présentait la scène finale de Didon et Enée et que j’interrogeais sur les intentions de la Reine à cette heure tragique m’a répondu avec beaucoup d’aplomb : « Elle ne veut pas mourir ». Mais si, justement, c’est ce qu’elle veut, ce qu’elle fait. Ce qu’elle refuse, c’est d’être oubliée. Sur une photo prise dans un parc, où on voit Sophie Scholl aux côtés de son frère Hans, dehors, discutant avec un étudiant, Christoph Probst, elle tient, sans y faire attention, une marguerite. 

 18 — « Cadre provincial, sur horizon municipal », lieu de naissance par excellence de l’histoire allemande. De-ci, delà, un détour vers les empires universels et millénaires, rarement une bonne idée. Incapable à titre personnel de sortir de l’échelle de la salle du spectacle, ou du village pour penser le monde, je reste persuadée que le CNSMDP est d’abord un gros bourg de 2000 âmes (avec, il est vrai, un cimetière qui vaut le détour). Je regrette le temps où, comme à Ulm, porter dans ses bras un agneau, tenir un panier d’œufs, suffisait à obtenir l’entrant, même si c’est en se déguisant de la sorte que les Bavarois prirent la ville pour le compte de notre bon roi Louis le XIVe en 1701. On sait ce qu’on perd au changement d’échelle : essaye de trouver ton chemin en Corse avec une carte de France ! 

 Il garde une sensation désagréable de la visite de la vieille femme. Elle est venue accompagnée d’un grand dadais, dont il n’a pas su dire s’il était un parent ou un ami, pour acheter ce petit secrétaire qui traînait dans la péniche. Plutôt enjouée, elle a payé la somme qu’il en demandait sans barguigner. L’autre l’a aidé à sortir le meuble de la cabine et après quelques gymnastiques audacieuses, ils l’ont déposé sur le quai sans encombre. Finalement, tout s’était bien passé  : ils étaient venus tôt, il s’était débarrassé d’une vieillerie encombrante, une grande journée l’attendait où il pourrait peindre à son rythme sa dernière maquette… Pourquoi avait-elle éprouvé le besoin de lui dire qu’il était « une créature de Simenon »? Sur le moment, il a pris ça avec un sourire. Il faut bien faire la conversation. Il se rappelait vaguement le directeur de cirque qui jouait le commissaire à la télé, et un autre nom lui est presque revenu, avec un goût de brûlé. À la fin de la matinée, il n’avait rien fait de mieux et la maquette n’avait pas l’air plus avancée alors même qu’il avait apprêté coque et pont. Dans la petite glace qu’il utilise pour se raser, il s’est aperçu comme il était penché sur le bateau. Le front plissé, la bouche tendue sous la barbe blanche, l’élégante chemise à carreaux brun un peu passé, les lunettes à monture d’écaille qu’il ne quitte plus. Une créature de Simenon? Il n’a pas manqué de se cogner dans sa précipitation à sortir. Il est trop grand pour habiter sur un bateau, on le lui dit tout le temps. On le lui dit depuis toujours puisque, contraint d’habiter dans les terres, il a trouvé dans sa péniche un honorable compromis. Il a descendu sa bicyclette sur le quai. En ville, il trouverait bien une librairie, une bibliothèque. Il fait un arrêt au café sur la route, pour racheter du tabac pour sa pipe. Ça le calme. Les gars qui jouent des chevaux à l’aveugle, l’odeur du levain, les journaux du coin qui l’emportent sur la misère du monde. Un jeune type achète un timbre fiscal pour son premier permis. Il a l’air tout heureux. Sur le présentoir près du comptoir, une revue hebdomadaire se vend avec un livre broché. Un Simenon chaque semaine. La série a commencé au début de l’été, c’est le numéro quatre. Un crime en Hollande. Il se commande une bière. À la cinquante-troisième page, un sandwich. Dehors, il s’est remis à pleuvoir. Quel drôle d’été.    

Comme dans le film qu’ils ont vu la veille, la route est monochrome. Non pas grise, comme dans le film, mais tout est pris dans le vert des arbres des talus. Un vert unique, pour l’eau, la terre de la route, sa parka, les péniches qui attendent leur chargement. Ce n’est pas exactement ça  : les couleurs ont été aplaties, comme elles peuvent l’être sous un dur soleil d’été, mais il n’y a pas de soleil. Son cœur est lourd, si lourd qu’il l’empêche d’avancer, mais ses jambes, savent quoi faire, sans elle et elle se voit avancer malgré tout, aux détails familiers qui marquent la progression sur le chemin. Elle se souvient qu’il y a seulement quelques jours, elle a eu le cœur tout léger soudainement. Elle était assise dans l’auto. Elle voyait les semaines, les mois à venir dans leur simplicité, dans la joie du temps quotidiennement préservé pour ce qu’elle compte faire. Elle s’est demandé pourquoi la fatigue avait pris une si grande place dans leur vie depuis quelques années. Tout à coup, il semblait facile de l'écarter, comme de tenir une maison propre par de petits gestes réguliers, dans un lieu débarrassé de l’encombrement. C’étaient des minutes précieuses dans l’auto, elle aurait voulu lui dire que son cœur était soudain baigné d’allégresse, mais elle n’avait pas osé. Il avait dit quelque chose, elle ne se souvenait plus quoi exactement et comme l'eau d'une écluse qu’on vide, l’allégresse avait disparu. Était-ce ce qu’il avait dit? Ce qu’il n’avait pas dit? Ou bien la désolation de n’avoir pas osé, une fois encore, lui parler, après toutes ces années, de la joie qui la traversait? Il ne reste plus que le souvenir de ces instants. La formule « bain d’allégresse », qui n’est pas assez magique pour le faire revenir. En passant devant la vieille usine, ils entendent des bruits à l’intérieur. La première fois qu’elle avait entendu des bruits là-dedans, elle était seule. Elle avait été très impressionnée. Mais ça n’aurait pu être qu’un rêve, une illusion. Il faut être au moins deux pour être sûr qu’une chose est advenue…

 On lui présente l’enfant comme étant la sienne. D’ailleurs, rien de si formel : il déduit par leur attitude que cette enfant est la sienne. Elle-même ne montre aucune révolte devant cette usurpation d’identité, bien qu’il la sente hésitante, troublée. Elle le dévisage longuement, régulièrement, comme les enfants font parfois avec les insectes qu’ils peuvent scruter pendant des heures. Son enfant n’est pas là. Il sait très bien où est son enfant. Il est resté au pays. Et c’est un garçon. Dans l’incertitude, ils font comme si, lui et la petite fille blonde. À bien y regarder, elle n’a pas l’air tellement plus à l’aise avec ce couple de supposés grands-parents. 

C’est la saison, on ouvre. Ça n’est pas un point à discuter : c’est la base. Même s’il pleut, on ouvre. Même s’il n’y a personne. Les gens passent, ils voient que c’est ouvert, ils viendront une autre fois. Ils sauront qu’ici c’est ouvert. Rien qui me hérisse tant que voir cette belle terrasse vide, face à la mer. Quel gâchis. C’est la saison, c’est dur, mais c’est deux mois par an. On peut vivre deux mois sans dimanche, non? On peut vivre deux jours à attendre le chaland. On ne sait pas pourquoi ça mord, d’un coup : hier, deux cents couverts. Pourquoi? On ne sait pas. Il n’y a pas d’algorithme du succès. Pas de recette magique. On ouvre, on attend, on accueille les gens. On ne sait jamais si c’est deux cyclistes, un gang de motards ou Ulysse qui revient de voyage qui va s’arrêter. On ne peut pas le savoir. Mais si on part à la pêche pendant la saison, qu’est-ce qui nous fait différents des touristes? On est d’ici. On accueille. C’est la saison, on ouvre. 

L’arbre promet le danger. C’est la figure centrale : il tient le milieu des jardins en longueurs, cachés à l’œil du passant, qui déroulent leur tapis vert derrière chaque maison petite, ou grande. Il est chaque printemps plus magnifique, touffu, haut. Il ne fait d’ombre à personne et tant qu’il tient debout… mais une fois couché par un éclair, qui sait s’il ne viendrait pas écraser sa cime sur le toit de la cuisine? Et que feraient-ils de son grand corps gisant au milieu de l’agencement délicat des couleurs de ce petit jardin auquel ils ont apporté tant de soin, pour en oublier les limites étroites des murs en briques? Du petit bois? Les voisins à l’arbre, ils ne les connaissent pas. Au fond du jardin, il y a une cabane, et derrière un mur, et l’arbre énorme, secondé par un autre, résineux celui-là cache tout de leur quotidien. Les voisins d’à côté de l’arbre, ils peuvent les voir fumer depuis la fenêtre de leur chambre à l’étage. Le matin, au loin, là-bas, dans la véranda, elle descend fumer seule… Ils savent quand ils sont partis en vacances grâce aux volets fermés ou s’ils ont leurs petits-enfants, qui hurlent dans la piscine montée pour l’occasion. Mais ceux de l’arbre, ils ne connaissent même pas la couleur de leurs rideaux. Il faudrait aller sonner chez eux, pour leur parler de l’arbre, pour le voir de l’autre côté. Le cadastre, les articles de loi sur l’élagage et la limite séparative et le droit commun de la responsabilité, c’est acceptable. Mais passer de l’autre côté, ils reconnaissent que ça fait un peu peur. 

17 — Des clefs d’or, une fois encore pour entrer plus avant dans le romantisme allemand. Ce titre de « l’idylle allemande », comment le comprendre? L’idylle est un genre bref et pastoral. Puisque nous suivons le Danube, contentons-nous de cela. Lukacs (Georg Lukács ou György Lukács, né György Löwinger le 13 avril 1885 à Budapest et mort le 4 juin 1971 dans la même ville, est un philosophe marxiste occidental hétérodoxe, sociologue de la littérature hongroise, critique littéraire hongrois d’expression principalement allemande et un homme politique) postule qu’en limitant l’individu à une dimension étroite au sein d’une société divisée en compartiments étanches, elle tend davantage à faire de ce dernier un « bourgeois » qu’un « citoyen », le rendant ainsi à « ce pathétique et farouche isolement intérieur apolitique et désespérément allemand ». Figure emblématique de cette idylle dans la littérature allemande, le Sonderling, entre rigueur méthodique et nostalgie, profondément passionné, mais coincé dans l’habit trop étroit des conventions sociales, « il se résout souvent en douloureuse et grotesque extravagance ». Comment ne pas penser au Hoffmann des <em>Contes</em>? Mais de ce long chapitre formidable, c’est Charles Nodier qui emporte le morceau, attribuant l’explosion du genre fantastique en Allemagne à la multitude de circonscriptions locales et des usages particuliers attenants : « c’est aux portes mêmes de la Cité que commence, avec la diversité des lois et des coutumes, le monde inquiétant, l’inconnu… » 

 16 — La matin, découverte d’un texte de Suzanne Doppelt autour de quelques phrases d’Antonioni, titré Sole Nero. L’après-midi, la tombe d’une femme blonde qui en 1947 a épousé un homme noir, enterré à ses côtés à présent. Le soir, lecture du chapitre « La négrillonne du Danube », qui permet à Magris cette phrase pour conclue la journée : « La nouvelle est modeste, mais l’intuition de cet acteur souabe qui par amour invente, pour la noire qu’il aime, ce rôle de la belle et sombre reine de Saba, met à nu la féroce inconsistance du racisme ». 

 Dans GLI ALBERGHI IN ITALIA ~ 1933, l’Italie est découpée en quatorze chapitres  : Riviera, Piemonte, Regione dei Laghi, Lombardia, Venezia Tridentina, Veneto, Regione Giulia, Emilia, Abbruzzo e Molise, Toscana, Lazio e Umbria, Campania Puglie Basilicata Calabria, Sicilia e Sardegna, Rifugi-alberghi Alpini). Chacun est précédé d’une carte géographique et d’une gravure sur bois représentant un des aspects touristiques incontournables du coin, souvent un monument, plus rarement un paysage. La carte donne le détail géographique de la région. Elle privilégie les transports en auto ou en train. En bas de la page, incrustée en médaillon, une carte de l’Italie entière, permet de se situer, la partie concernée par le chapitre ayant été noircie dans ce dessein. 

« Posséder la vue, non la perception  »  Madame d’Aulnoy, semble-t-il.  «  Celui qui se défera de sa vie la sauvera  »  Madame Leprince-Beaumont / La Belle et la bête  «  Car à celui qui a, on donnera  »  Matthieu 13:12    Dans mon exemplaire des<em> Impardonnables</em> de Cristina Campos, l’article «  Une Rose  » s’effeuille. 

Il y a la formule classique, destinée aux grosses légumes, le classique, c’est un truc de riches : le compte en Suisse d’une société panaméenne sous prête-nom, géré par une fiduciaire genevoise et alimenté par une banque luxembourgeoise, le tout livré numéro de compte en main. Christian de Brie ajoute que dès que la corruption est organisée en système, prend place entre le corrupteur et le corrompu un intermédiaire, prestataire de service, dont la fonction est de donner une apparence légale à l’opération, faire circuler et blanchir l’argent, jouer éventuellement le rôle de fusible. Il y a la formule pour les pauvres, qui seraient prêts à vendre père et mère pour une fin de mois, voire se vendre eux-mêmes. Pas sûr qu’on puisse encore appeler ça de la corruption, pas sûr qu’on puisse parler de gloutonnerie, d’appât du gain chez gagne-petit parce qu’il n’est pas question de faire plus. Dans la Rome antique, on enfermait les corrupteurs de fonctionnaires dans un sac avec un fauve avant de jeter le tout dans le fleuve… Sasha avait un air rêveur en évoquant cette modalité de rétribution. Corrompre c’est se lier avec des personnes peu recommandables, mieux vaut les voler. 

15 — Carlo Michelstaedter s’est tiré une balle dans la tête peu après avoir remis son mémoire « La persuasion et la rhétorique ». Avant cela, il avait lu une énième lettre de sa mère, lui reprochant son ingratitude. Magris n’évoque pas d’aussi sordides détails, mais son rappel à la différence entre persuasion et rhétorique n’en demeure pas moins cruel. La persuasion, « c’est la possession toujours présente de sa vie et de sa personne, la capacité à vivre à fond sans l’obsession délirante de le brûler au plus tôt ; de le prendre et de l’utiliser en vue d’arriver le plus vite possible au futur et donc, de le détruire dans l’attente que la vie, toute la vie, passe rapidement ». Il oppose ainsi les deux temporalités du voyage : halte et fugue. Et au moment où l’on voit démasquer tous nos petits divertissements pascaliens, Magris fait passer une barque, pure image,  chargée de 150 jeunes filles souabes et bavaroises offertes pour épouses aux sous-officiers restés comme colons allemands après la paix de 1719, par le Duc Alexandre de Wurtemberg. J’espère qu’écrivant ici, je (me) persuade, prolongeant l’instant de ce livre, l’annotant bien au fond du temps, comme on dit en musique. 

 Sac de plage, vêtements légers, lobby d’hôtel chic. Dans la journée, les clients se baladent en peignoir. Un enfant joue assis par terre, il pourrait aussi y manger. La mère apparaît, au téléphone, beaux habits écrus, plissés et larges. Le serveur porte à l’encolure une broche intrigante. Il porte un nom d’empereur. Le bijou pourrait être un vestige, une fibule redorée. Savez-vous ce que c’est qu’une fibule? Vous aimeriez tous et toutes ici en possédez une… Voilà comment Christian Rabut s’y prit pour introduire le cours d’histoire romaine aux élèves de sixième. Je ne savais pas ce que c’était qu’une fibule. Au nom, j’avais d’abord parié sur quelque chose de repoussant, manière de pustule ou d’insecte terrifiant. Mais il avait dit que j’aimerais en posséder une et il n’était pas cruel, bien qu’il sache se montrer taquin. Dans mon souvenir, cela se passe à l’église de Aime, mais un raccourci sémantique (symbolique ?) n’aurait rien d’étonnant. Je ne savais pas dire que je ne savais pas. J’ai attendu et il a expliqué. Je ne savais quel pouvoir résidait, étrange, insoupçonné, dans ces quatre mots  : je ne sais pas. Des mots de Grand Khan, d’impératrice et autocrate de toutes les Russies. Je ne sais pas, renseignez-moi, édifiez-moi, contribuez à mon savoir, en un mot  : travaillez pour moi. Ma pensée court et la femme en clair est toujours au téléphone. Des couples entrent, toutes les femmes sont filiformes. Elles pourraient échanger leurs vêtements. L’enfant abandonne le quatre-pattes véloce pour la précarité de la station debout. Il se laisse tomber dans le berceau des bras de sa mère qui a l’étrange beauté des femmes du Fayoum, particulièrement l’une d’entre elles, représentée dans la mort un collier d’or et de pierreries au cou. Une autre, sa sœur peut-être, tout aussi brune, mais vêtue de pourpre, nous regarde le fond de l’âme. Rien ne l’empêche alors, comme à présent de croiser Hadrien, qui ne sait pas qu’il porte au col une fibule, qu’il est empereur et qui pose un café sur la table où j’écris, comme en voyage. 

14 — Ce n’est pas le grand fantasme de totalité dans lequel s’inscrit le méthodique travail de monsieur Neweklowsky que je voudrais pointer. Le chapitre a pour titre le nombre de pages et le poids de l’ouvrage remarquable écrit par cet ingénieur en aéronautique sur les 659 km constituant depuis sa fenêtre le Danube supérieur. Je souhaite emporter avec moi la phrase magnifiquement ciselée par Magris, pour dire le désarroi de cet homme de science devant le lexique des bateliers entrepris puis abandonné cent cinquante ans auparavant par un dénommé J. A. Schultès, ce dernier s’étant rendu à l’évidence : « ces inconvenances, ces gestes peu orthodoxes, ces visages, ce jargon ont été emportés par les eaux du fleuve, les remous du temps et aucun dictionnaire ne peut plus les retenir ». Et Magris de conclure : « Neweklowsky a peut-être compris que l’écoulement du Danube entraîne au loin et engloutit aussi ses cinq kilos neuf cents de papier sur le Danube supérieur, mais il se reprend aussitôt, refoule dans les eaux inexplorées de son cœur ce frisson de nihilisme et déplore que Schultes n’ait pas mené à bonne fin son dictionnaire ». Cette phrase me rappelle celles tant aimées chez Nicolas Bouvier, dont la facture m’échappe, me dépasse, d’autant qu’elle ne semble jamais première dans son geste ou dans celui de Magris. Ce qui est premier, pour l’un et l’autre c’est le voyage, le mouvement et le paysage. À la fin du chapitre, Magris propose une clef, en donnant à entendre la supériorité de ce genre d’adoration, celle de la nature, sur celle des dieux : « Le Danube est là, tangible et véridique, et le fidèle qui lui voue son existence sent cette dernière s’écouler en harmonieuse et indissoluble union avec l’écoulement du fleuve ». Et je pense à cette trop jeune veuve qui m’avait confié un jour avoir trouvé la force d’aller de l’avant, non dans leurs enfants, mais dans la poésie, très aimée de son défunt époux. 

13 — Le propos est sur l’ironie (« T’y crois, toi à Ulm » interpellait Céline en se carapatant dans l’Allemagne détruite), et m’en rappelle un autre, de Claude Régy, au début de L’Ordre des morts, mais je ne retrouve pas ce texte, j’en viens à me demander s’il existe ou s’il s’est déduit du manifeste du Théâtre de la Catastrophe de Barker : « Ce n’est pas insulter le public que de lui offrir l’ambiguïté ». En tous cas, la formule est une clé pour mon trousseau et je commencerai l’année en interrogeant mes élèves : et vous, vous y croyez à Ithaque? 

12 — Pétain en grand oublié de la visite de Sigmaringen. Céline qui parle des « gangsters du Danube ». Céline superstar de ce chapitre et du suivant, mis en regard des « employés » : Pessoa, Kafka, Giotti, tels qu’il les vilipende. Je me demande si c’est le robinet d’eau tiède de Flaubert qui alimente le bidet lyrique, comme il appelle le bain de mièvrerie hypocrite qui le rend fou furieux. 

   11 — Un chapitre sur Heidegger, il faudrait en commenter chaque paragraphe. Lire ou commenter…? Depuis le début de cette lecture, je pense souvent à Peindre ou faire l’amour, le film des frères Larrieu. Mais si, une chose peut-être, une porte d’entrée, celle de la maison d’enfance de Heidegger, au numéro 3 de la Kirchstrasse à Messkirch. Une adresse qui rime, prise entre deux églises. Par là qu’il entre dans son propos, le Magris malin. 

 Dans la bibliothèque de Marcel, sous les décombres, il y avait un livre merveilleux, un livre pour toute une vie de rêverie et d'extrapolation, comme le sont les atlas ou les livres de cuisine. GLI ALBERGHI IN ITALIA ~ 1933. Il s’ouvre sur cette précision  : Pour toute réclamation concernant votre séjour en Italie et l’application des tarifs publiés dans cet annuaire (c’est donc un annuaire  !), prière de vous adresser au (en italique) Commissariato per il Turismo (Rome, 15 Via Boncompagni) ou (l’existence d’un plan B donne la mesure du sérieux et de l’engagement) à   l’E.N.I.T (Ente Nazionale Industrie Turistiche, Rome, 2 Via Marghera) ainsi qu’à ses Bureaux et Délégations à l’étranger (plan C). 

Pendant l’été, un petit jeune homme aux yeux d’olive tenait la caisse. Ses boucles noires étaient autant de petits loups cabriolant sur les monts Galaad. Son sourire, le miel qui adoucit jusqu’à l’amertume de la vieillesse. Durant les premières semaines, elle entreprit donc de faire des confitures, consciencieusement, dans son unique petite casserole. Elle se présentait trois fois par jour au comptoir de l’épicerie. Elle remportait avec elle un paquet de sucre cristal, un kilo de fruit ou de la… et toujours le souvenir éphémère du charmant visage. Mais au milieu de l’été, après une nuit traversée de rêves merveilleux, elle s’éveilla aux prises avec une nostalgie sans précédent. En l’espace de quelques jours, elle perdit le boire et le manger, comme un prince des mille et une nuits. Elle continua tant qu’elle en fut capable ses visites à l’épicerie.  Les yeux du petit jeune homme se posaient sur ses grandes mains maigres comme deux oiseaux inquiets tandis qu’elles fouillaient, tremblantes dans son petit porte-monnaie de vieille dame. Elle le regardait bien en face, pour le remercier quand il lui souhaitait une bonne journée. Elle savait qu’il ne pouvait pas voir son cœur saigner. On l’hospitalisa après le week-end du 15 août. Le magasin avait fermé pour le pont. 

Dans les bureaux du stationnement, il y a de fausses plantes vertes de petite taille, un authentique horodateur et, soigneusement encadrées dans leur passe-partout de fortune, des photos représentant : un horodateur dernier modèle aux abords d'un parc, l'entrée d'un parking et l'intérieur d'un parking. Sans oublier le plan de stationnement de la ville.

La bibliothèque de Marcel est un assemblage de quatre bibliothèques, dont deux servent de base, les deux autres s’étant emboîtées dessus par ce qui tiendrait d’une « opération du Saint-Esprit ». C’est ainsi tout du moins qu’on me l’a toujours raconté : cela tient par l’opération du Saint-Esprit et il m’apparaît que mon goût pour les équilibres audacieux (chaque objet que je pose dépasse toujours, on me le fait remarquer, ou se présente de guingois, puisque je n’ai pas vu, senti, qu’un autre occupait déjà la place.

C’était une année où les jeunes filles allaient mal. Pourtant les orages, qu’elles aimaient depuis qu’elles avaient appris à ne plus les craindre tout en conservant le frisson des éclairs à travers le corps à l’abri des draps, de la chambre, du toit… les orages se succédaient à leur chevet. Tantôt le tonnerre frappait un coup magistral sur une porte haute de centaines de mètres, tantôt il lacerait de grands draps de lin blanc qui séchaient dans le ciel d’un coup de couteau, tantôt son rire fusait à en faire exploser les vitres du dortoir. Mais les orages ne faisaient pas le poids, pas davantage que l’enfance qui les avait vu naître, terrifiants tout d’abord, avant que soit nommée la barrière chaleureuse de la maison, de la chambre et du petit lit bateau qui flottait toujours en cas d’inondation. Les orages mêmes étaient trop faibles pour maintenir loin des étoiles les jeunes filles qui ne savaient plus lever leurs yeux, puisqu’elles étaient devenues si légères, si poussières qu’elles flottaient quelque part dans la sidération, confondant leur corps avec les astres morts, au lieu d’en désirer la lumière les pieds bien ancrés dans l’herbe.

La bibliothèque de Marcel s’est partiellement effondrée. Voilà beau temps que ce sont plus les livres qui sont posés sur les étagères, mais l’inverse : les planches de contreplaqué reposent sur un assemblage complexe de dictionnaires, guides de la route, bibles en différents formats, livres de poche réduits à l’état de défets en l’absence de couverture, albums pour enfants courant sur trois générations…

La première chose qu’on apprend sur les prétendants c’est que leur appétit décime les porcs d’Eumé « qui doit toujours leur envoyer le meilleur de ses gros verrats ». Dans la phrase d’après il lui dit leur nombre. On ne sait pas trop si le chiffre désigne les animaux ou ceux qui s’en gavent…« Ils rassasient leur cœur de viande. »

Citations : Jaccottet/Odyssée p249

Un jour, on ne s’aime plus et tous les petits noms qu’on se donnait sont cachés dans un tiroir avec les cartes postales qu’on n’ose pas jeter, les clefs à l’usage oublié et quelques pansements de trop étroits pour avoir trouvé plaie à leur taille : un ogre ne se présente pas tous les jours pour sucer le sang d’un petit doigt par le trou de la serrure. Les petits noms de l’amour passé sont comme cette verroterie, bracelet de fête foraine, collier de nouilles peintes reste d’une fête des Mères, bague papillon rose, collection de croix amassée au plus fort de la crise mystique de la quatorzième année, alliance presque neuve d’un premier mariage si bref qu’il n’a peut-être même pas eu lieu et, bien plus embarrassant, toutes cette pacotille qu’on avait un jour trouvé belle ou drôle.

Maudis trois fois ta condition de femme assise, de menteuse des villes qui dit « vélo » pour « bicyclette », de bavarde sans souffle et monte. Reprends-toi à deux fois, trois fois, dix fois s’il le faut, mais monte, élève-toi encore un peu pendant qu’encore tu le peux ou mieux : laisse à nouveau la montagne t’élever comme elle le fait, trop près, trop loin, depuis que tu es né. Papillons courant entre les jambes, chiens de berger sans troupeau, joyaux compagnons de pente. Grosse tête de vache bienheureuse dans hautes herbes fleuries, ivre des grandes berces laineuses. Pressé d’ardoises ruisselant d’eau pareille à la sueur de ton dos. Copulation gémellaire d’étonnants doryphores striés de rouge et de noir.

À travers la vitre, on voit le crépi flou.À travers la vitre manquante, on voit le crépi net.Il n’y a rien à faire de tout le jour que de passer de l’une à l’autre. Autrefois, je me cachais derrière mes mains, à présent j’efface le monde.

Cela faisait des années que le Doyen dans son discours introductif faisait une large part aux murs, charpentes et fondations de notre école. Le décès prématuré de son épouse l’avait, paraît-il, conduit à ce genre d’apartés surprenants. Cependant à la mort d’Edwin, cette tendance prit un tour décisif. Edwin était la mascotte de l’école et il avait atteint l’âge vénérable pour un labrador de 33 ans. Les dernières années, son entretien s’avéra difficile, une paralysie de l’arrière-train obligeant le doyen à l’installer dans un étrange petit chariot pour les promenades. L’engin avait été conçu par la section innovation du département Automobile, aéronautique et transport avec l’aide du laboratoire de design domestique de celui des beaux-arts. Il permettait à Edwin de conserver l’usage de ses pattes avant alors qu’une roue unique, placée comme un safran, se substituait à celle de l’arrière, qui pendaient dans le vide sans toutefois effleurer le sol par deux ouvertures prévues pour le cas où le chien ne souhaitait pas les tenir repliées. Ces difficultés ne manquèrent pas de resserrer encore les liens entre le Doyen et Edwin : la fastidieuse installation du chien dans le chariot favorisait des promenades toujours plus longues. Edwin s’éteignit bravement à l’issue d’une victoire inespérée de notre équipe de football sur les Angry Boars. Il y avait belle lurette qu’on ne se donnait plus la peine de l’équipe de venir chercher Edwin pour les entraînements et on vit nombre de joueurs pleurer des larmes amères lors de son inhumation au cimetière des mascottes, situé à deux pas du terrain. Bien que le blason de notre école soit inchangé depuis trois siècles, on a vu de tout sur le plan de sa représentation animale et Edwin repose à présent en paix en compagnie d’un écureuil, de trois cochons d’Inde, d’un âne culotte, d’un perroquet vert et d’un couple de perruches baptisées Marty et Marty. Quant au Doyen, il vit toujours sur le campus, bien qu’il ait pris sa retraite avant même la fin de mes études. Durant les dernières années de son exercice chacune de ces prises de paroles en public consista principalement en une tentative de faire comprendre à son auditoire que le bâtiment était véritablement vivant et qu’il s’adressait volontiers à qui lui prêtait une oreille attentive.

Mes oreilles traînent aux lieux où l’on joue, je veux dire : aux lieux où l’on conçoit le jeu. Dans les parcs, aux bords des plans d’eau, dans les cours de récréation. Immanquablement, la mise au point de la règle occupe la majeure partie du temps. Les enfants, contrairement aux adultes, donnent aux choses d’importances un temps d’importance.  Ils ont toute la vie devant eux, mais pas un instant à perdre et pourtant il est âprement discuté des droits et devoirs de chacune des deux petites filles en maillots, quant à la partie qu’elles entreprennent. Gagner ou perdre ne durera qu’un instant. Jouer à ce qu’elles inventent, à peine quelques minutes cette fois-ci, entre la digestion et le goûter. Cela me réconcilie avec mes propres inventions, où des gens de bonne foi mettent des années à définir les règles de fonctionnement d’un cabaret viennois qui n’aura connu que quelques saisons d’ouverture.

5— Il faut imaginer un type à pedigree. Assez beau, en tous cas, un type qu’on remarque quand il rentre dans l’épicerie. Il a un accent exotique et un très bel imperméable, ce qu’on remarque immédiatement à Londres. Les chaussures sont très bien aussi, mais il n’achète pas la boutique, il paye sa note. Il ressort en costume et chapeau sous la pluie fine.

4— L’imprécision des métaphores me déroute (j’ai sauté une ligne ? Manqué un virage ?), me panique (je ne comprends plus rien, il me faut de nouvelles lunettes, c’est ça vieillir ?), me chiffonne (non, j’ai bien lu, c’est imprécis, comment peut-on être imprécis?) et m’apprend : j’en déduis le maladif… désir ? besoin ? d’exactitude qui me tient loin de toute évocation (ce à quoi Magris excelle). Et pourquoi ? Pour ne pas être prise en défaut, en défaut de paiement, comme une qui écrirait au-dessus de ses moyens. Y’a donc pas mal à (ap) prendre p. 33, dans l’emboîtement des images du vent et des rideaux. Toutes ces parties de cache-cache avec le sujet principal de ma pensée, de mon désir sont un fameux moyen de ne pas porter le poids de ma parole (c’est-à-dire de sa légèreté autant que de sa lourdeur), de ne pas trop dire je. De cela également, Magris cause, dans ces chapitres prémisses : L’emploi de la première personne du singulier est loin d’être évident, et le voyageur plus que tout autre est embarrassé, face à l’objectivité des choses d’avoir dans les jambes ce pronom personnel. (…) Stendhal disait, en parcourant la France, que tout compte fait c’est un moyen commode pour raconter.

3— Danube, prix du Meilleur Livre étranger Sofitel 1990 dans la catégorie « essai ». N’empêche que l’Amédée des robinets, j’aimerais bien savoir s’il existe ailleurs que dans ces pages.

2— Tout à coup, alors que j’avais pris mon courage à deux mains, les chapitres changent radicalement de format. L’arroseuse arrosée : j’aime à mettre en scène des spectacles dont la deuxième partie dure à peine le temps de l’entracte qui l’a précédée. Comment importer le savoir-faire de la scène dans la littérature ? Littéralement.

1— Au milieu d’un déferlement de références et d’idées, un guide d’écriture(s) pour le voyage : « faire en route une moisson d’images à noter, ainsi que de vieilles préfaces, de programme de théâtre, de bavardages de relais, de poèmes et de chants épiques, de discours funèbres, d’élucubrations métaphysiques, de coupures de journaux, de règlements d’hôtel et de bulletin paroissiaux. » En quoi est-ce un guide d’écriture puisqu’il ne s’agit que de collecter à droite et à gauche tout ce qui nous attrape l’œil ? Eh bien parce que c’est notre œil qui est attrapé et nul autre et c’est déjà un ordonnancement du monde, la gouvernance d’une île. Ensuite parce qu’il fait bon se reposer sur d’autres pour ne pas s’effrayer de ce qui nous attend, déclaration performative puisque c’est exactement ce à quoi je me livre en annotant Danube de Magris. Enfin, parce que c’est dans les interstices que ça écrit.

0 — Un livre qui commence par une carte, immédiatement merveilleux. Depuis Le Seigneur des anneaux, impossible de croire qu’on s’y tiendra aux faits, à la géographie, à un monde sans fées. Dans mon édition, déjà usée par d’autres lectures, la page se détache qui rend compte de la course du Danube de sa source à Csepel, (dont on n’a pas la moindre idée… Ville ? Mont ? Lieu-dit ? en tous cas le fleuve y passe et la feuille s’envole). Une fois à Budapest, la carte reste bien arrimée au livre, pour l’instant, et ce jusqu’à la Mer noire. Il y a longtemps, on m’avait demandé d’écrire sur elle, Tcherno More… Le Danube couimprécis ?villes et villages, montagnes et plaines. Ainsi notre vie, qui passe et laisse de côté projets et amitiés, rancœurs et déceptions, rêves et accidents, tragédies, drames et brimborions qui pourtant occupent un temps parfois fort long la première place dans notre esprit, notre temps, notre cœur, par la simple grâce de s’être trouvé à la pliure d’une page, où la cicatrisation est plus lente et la marque qu’elle laissera, certaine. Mais notre vie comme le fleuve tout le temps qu’elle passe jouxte son passé aussi bien que son présent. Et prévoit, dans un demi-sommeil, l’avenir.

L’exposition annuelle des peintres du campus se tient dans le hall des Arts. La salle vitrée de part et d’autre offre une lumière inaltérable, même si, d’aventure, le temps est mauvais. C’est rarement le cas pour cet évènement qui se tient le troisième dimanche de juin depuis près de soixante ans. Le concierge des bâtiments anciens, le strict monsieur Morrow participait pour la première fois l’année de mon arrivée sur le campus. Il était extrêmement fier de se présenter comme peintre amateur, et s’annonçait tel en serrant la main de quiconque marquait un temps de pause devant les six tableaux de son stand. Trois d’entre eux représentaient d’énormes détails de fleurs et les autres, des paysages d’assez grands formats. Alors que l’après-midi tirait à sa fin, il surprit l’échange suivant entre deux professeurs qu’il reconnut sans peine : Wamp, avec ses pantalons à la Karen Blixen et Aegg, qui n’arrivait jamais à ouvrir les portes de l’amphithéâtre le mercredi matin et l’envoyait chercher au moment où il s’accordait sa première pause, sa position de concierge l’obligeant à être debout dès l’aurore. « On dirait les peintures de Peter Morrow ». Voilà ce qu’il entendit. Dans les semaines qui suivirent l’exposition et tout l’été où il était de garde sur le campus et présidait au grand nettoyage des bâtiments anciens, ainsi qu’à leur réfection, monsieur Morrow se montra un piètre concierge. L’esprit ailleurs, il enchaînait bourde sur bourde au point qu’une première couche de rose géranium fut appliquée sur les murs de la Salle des Lettres, sans qu’il s’en aperçût. Rappelé à l’ordre par madame Dangle, surintendante des bâtiments, qui manqua de s’étouffer sur une pastille de menthe en entrant sur le chantier, il accepta d’aller voir le médecin qui le mit immédiatement en arrêt maladie pour deux semaines. En lui offrant une pastille, madame Dangle s’enquit de ce qu’il allait faire du mois de repos qui s’annonçait, les congés annuels faisant suite à cet arrêté médical. Dans une voix d’anxiété, il lui confia son projet d’aller rendre visite à son frère, sur le continent. Cela faisait de nombreuses années qu’ils ne se parlaient plus, sans pour autant s’être fâchés. Il avait assez d’argent pour entreprendre le voyage et il voulait « voir de ses propres yeux » ce qu’il était devenu. Dangle repensa fréquemment à l’inquiétude manifeste du concierge lors de cet entretien. Elle le connaissait bien et depuis longtemps et jamais elle n’avait vu Charles Morrow autre que bonhomme. Petit à petit, le goût de cette angoisse étrange s’associa à chaque pastille de menthe, si bien qu’à la rentrée, elle décida de passer aux bonbons au miel.

À la question « puis-je vous demander un verre d’eau ? », la serveuse a répondu avec un hochement de tête signifiant clairement qu’elle jugeait la demande recevable. Pour la première fois depuis longtemps, le professeur Geiger s’est senti véritablement écouté. Il pense de plus en plus fréquemment et intensément à cet instant et s'interroge sur le sens de sa présence sous les arbres vénérables du campus. Après de longs mois d'errance existentielle, il s'ouvre enfin de cette crise auprès du Professeur Wamp, qui lui suggère de passer plus de temps au salon de thé afin de s'enquérir de la serveuse de son épiphanie.

Regrettant de ne pas avoir, grande dame, payé « rubis sur l’ongle » un ami pour un livre, je m’aperçois que le sens que j’attribue à l’expression est doublement erroné. Il ne s’agit pas d’un paiement immédiat, mais d’abord d’un paiement intégral. L’affaire date du XVIIe siècle où l’on disait plus volontiers « faire rubis sur l’ongle » pour évoquer le projet de boire (jusqu’à) la dernière goutte. À l’occasion d’une fête, d’une beuverie, en portant à l’hôte ou à un convive présent ou absent une « santé » ou un toast, il était de coutume de boire son verre « cul sec », soit : jusqu’à la dernière toute petite goutte qui restait au fond de la coupe. On déposait alors cette goutte sur un de ses ongles, puis on la léchait en manière d’hommage à la personne célébrée. Si l’on buvait du vin, cette ultime gouttelette, rouge et ronde, avait l’aspect d’un rubis… En 1640, le grammairien César Oudin, a cité : « boire tout et puis égoutter la dernière goutte sur l’ongle », formule reprise en 1690 par Antoine Furetière dans son Dictionnaire universel sous la forme « payer rubis sur l’ongle ». 

Dans le voisinage, je tombe sur l’expression : « rubis sur pieu », utilisée par les prostituées dans l’argot du XIXe siècle, pour désigner l’argent déposé sur le lit.

Autant pour la grande dame en ses paiements…

# 207

Sur l’impénétrable surface argentée de bitume-plage, le matelas rayé est une méchante métaphore pour tous les radeaux perdus. Ils sont deux assis, jambes pendantes sur le sol dur. Ils n’oublient pas un instant comme ils se sont retrouvés là. L’Odyssée aura bientôt pris bitume-plage dans ses remous, dans ses courants contraires et sur la frêle embarcation rembourrée de laine, ne restera plus que deux marins d’Ulysse. Pour l’heure, ils sont encore en attente d’un jugement divin qui les délivrera, les rendant au vent et à la compagnie nouvelle des hommes et des femmes qui vivent sur la terre ferme de ce pays.

Les autres sont des villes où nous ne faisons que passer.

# 205

Là où l’Avenir coupe Pixéricourt, au numéro 29, un long immeuble de deux étages derrière une grille, presque une grosse maison. Un acacia prospère, ses branches font de l’ombre dans la petite chambre dont Marguerite et Félix possèdent chacun une clef. Ils ne se voient jamais là-bas, sauf par extraordinaire, quand ils ont décidé d’y passer un moment sans en faire mention et qu’ils se tombent dessus. C’est déjà arrivé par deux fois au moment où je prends ces notes. Ils le vivent assez mal, et Félix s’en va précipitamment. Il est d’un naturel plus tonique. Dans la pièce, il n’y a rien, hormis un carton assez rigide qui a servi a transporté là une mandarine — l’électricité fonctionne encore sans que ni Félix ni Marguerite n’ait souscrit d’abonnement, une erreur, sans doute, en leur faveur ou un reliquat… —, la coutume est de s’asseoir par terre contre le mur. Chacun vient là pour penser à l’autre, pour penser avec l’autre en son absence. Félix, un jour où ils s’étaient retrouvés dans un café à côté d’un hôpital en plein été avait mentionné l’adresse. Il était passé là à vélo et la bâtisse lui avait paru incongrue et étrangement calme. Quelques mois plus tard, à l’occasion d’un rendez-vous près du Père-Lachaise, Marguerite lui avait donné deux clefs, avec ces mots : « tu te souviens, le 29, là où l’Avenir coupe Pixéricourt ». Il les avait gardées longtemps dans sa poche, savourant une curiosité très intense et puis un matin difficile, il s’y était rendu, espérant la trouver et mettre un terme à leur relation dans la forme qu’ils lui connaissaient, même s’il ne savait pas très bien ce que cela voulait dire. Il avait sonné et à la manière dont la sonnerie avait résonné, il avait su avant d’ouvrir la porte avec sa clef que la pièce était vide. Il s’était assis dans la fente de soleil que les volets entrebâillés inscrivaient au mur. Il avait éprouvé une profonde gratitude. Plus tard, il avait apporté la mandarine, sans la brancher. Marguerite s’en était chargée, une autre fois, mais jamais ils n’en ont fait état.

C’était une année où les jeunes filles allaient mal. Le gouvernement de la ville avait décidé de supprimer un couloir de circulation au profit des joggeurs solo-pratiquants. La question de ceux qui couraient avec une poussette ou un chien restait en suspens dans une certaine grogne. Sur les réseaux sociaux, tout le monde affichait clairement son horreur de la guerre et son amour de l’amour. On se plaisait à faire croire aux petites gens qu’avec de la bonne volonté, il est possible de vider la mer à bec d’oiseau. Les affiches de films se bardaient d’adjectifs en série entre leur titre et leurs têtes : fulgurant, brutal, spectaculaire, émouvant, grandiose… Les jeunes filles allaient mal, disparaissaient à vue d’œil sans le savoir, avalant à tous les repas des couleuvres, du bout de la fourchette.

Sa nudité dans notre lit demeure un événement frappé au coin de l'étrange. Comme si d'animal, d'insecte — ce papillon sur le mur hier soir — elle était devenue (redevenue?) femme dans le grand ventre de la nuit et échouée là, sur une rive du sommeil, sans plus de pelage ni de carapace qui la protègent. Je vois bien alors qu'elle n'a jamais été véritablement d'ici, bien que personne ne soit ici autant qu'elle.

Il tornade et on se croirait au bord d’une mer déchaînée en regardant la masse des arbres s’affoler devant la devanture de fruits de la petite épicerie, n’était le quatuor de flûtes guilleret qui répète par la fenêtre d’un des étages supérieurs et cachés.

L’enfant assis près du ruisseau, short en éponge, quel âge a-t-il ?La toute jeune fille sur la pierre au milieu du torrent, là où l’eau est quelques instants retenue pour donner un miroir au ciel, aux montagnes et aux arbres qui se penchent sur eux, a-t-elle un âge ? N’a-t-elle pas des âges alors que la pierre paraît immuable à son œil trop faible ?Les mouvements de l’eau préfigurent et racontent a posteriori le grand flot de l’écriture qui charrie les histoires, les peuples, les civilisations, les mondes, les brins d’herbe et la fourmi d’innocente agilité traverse ce pont frêle sous le regard de l’enfant qui retient son souffle.

Tant de fois l’écriture commence, nouvelle, entrain sans pareil comme des rails posés dans l’herbe haute qu’il suffit de suivre pour une destination lointaine. Se laisse-t-on faire ? On ne reviendrait plus, mais la main en visière, on entrevoit des confins.

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Écrire l'été
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