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CARNET DES JOURS SUIVANTS 1101 à...

  • Photo du rédacteur: Emmanuelle Cordoliani
    Emmanuelle Cordoliani
  • 20 juin
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

© Frank Herfort
© Frank Herfort

 

Dans ma mise en scène des Dialogues des Carmélites, le corps de la Première Prieure disparaissait purement et simplement à l’arrivée de la Deuxième Prieure. La tombe symbolique où elle reposait (un drap noir la recouvrait) au vu de tous était escamotée. Dans le public, il y avait des gens pour voir le tissu replié dans les mains d’une des petites nonnes qui envahissaient le plateau pour l’intronisation de Madame Lidoine, mais pour ce qui était du corps, personne n’arrivait à solutionner ce mystère, qui participait, de facto, au Mystère. Tout le monde avait vu la Première Prieure mourir sur l’estrade au milieu de plateau. Au retour de l’entracte, tout le monde avait vu la chanteuse qui interprétait le rôle se mettre en place sous un drap blanc, pour la scène de la veillée. Tout le monde avait vu Sœur Blanche recouvrir ce drap blanc d’un épais drap noir. Et tout à coup, plus personne. Une dizaine d’explications me furent soumises pour ce tour de passe-passe bien innocent. Des spectateurs assistèrent aux trois soirées en se concentrant sur ce moment. Le procédé était bête comme chou, aurait dit Madame Lidoine et, pour dire vrai, je n’avais pas pensé un instant qu’il échapperait à quiconque. La Première Prieure était veillée puis enterrée dans ses habits de nonne. Quand les Carmélites entraient en masse, elle se relevait pour se joindre aux groupes en profitant de la confusion de l’arrivée de la nouvelle Prieure.

En ce qui me concerne, écrire (conter, mettre en scène, voire enseigner) va de déception en déception. La forme est par essence arrangement, tromperie, artifice. Le jeu de la forme est si puissant, que même dévoilé, il continue d’opérer. Après un spectacle, je fais visiter les coulisses à un groupe de mécènes. Ce qui les intrigue en particulier, c’est la piscine du décor. Ou plutôt comment, compte tenu de budgets de l’école, nous avons pu nous offrir un élément scénographique aussi coûteux. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’opéra de Paris et flairent l’embrouille. Pourtant, ils tombent de haut quand je leur fais emprunter l’échelle métallique donnant accès aux dessous du théâtre par une trappe ouverte. Une échelle et un rebord ont suffi à leur imagination pendant deux heures. Elle leur a fourni d’innombrables pistes (souvenirs, spéculations techniques, sensations…). La réalité les déçoit. Elle est trop mince. Personne ne veut savoir que la réalité n’est composée que de ce que nous y apportons ni que l’art consiste à nous défaire de ces apports pour en jouer à sa guise. Guise qui dépasse de très loin l’ambition de l’artiste.

On l’aura compris (peut-être), c’est le lien entre la déception (tromperie) et la déception (désappointement) qui m’intéresse. Ce que nous investissons (distillons, engouffrons) d’imagination dans une tromperie (un trompe-l’œil, une substitution, un conte) est irrécupérable. Une fois le pot au rose dévoilé, quelque chose de nous reste à y croire, parce que nous nous attachons très vite aux idées nouvelles (défavorables ou non) qui nous traversent quand nous sommes ainsi stimulés (conduits, dépaysés). Un attachement similaire nous empêche de couper dans nos textes alors même qu’il apparaît clairement à la relecture, qu’ils ne valent pas le détour. Le moment de cet errement (égarement, abandon), l’endroit où il nous a mené, quand bien même c’est une impasse (un cul-de-sac, un site de carte postale dévoyé), nous le reconnaissons comme nôtre. Comme davantage nôtre que tout ce que nous avions cru posséder ou être.

Le bon sens n’est pas la chose la plus appréciée dans le monde de l’art. En l’espace de quelques semaines, je vois deux écrivains enfoncer le même clou, au grand déplaisir de leur interlocuteur.

Lors d’une rencontre à Valenciennes, Grégoire Delacourt explique tranquillement que si ses romans se passent dans le Nord, ce n’est pas par sentimentalisme, mais pour faire l’économie de longues recherches.

Pour Mauvignier, dans Le Monde :

Quand je situe un livre dans un endroit que je connais, ce n’est pas un décor mais l’espace où l’écriture se déploie. Je n’ai besoin d’aucune documentation parce que je sais comment les pavillons sont faits, les rues sont faites, les fermes sont faites. 

Au XIIe siècle, déception a le sens de « tromperie ». Emprunté du bas latin deceptio, « action de tromper, d'être trompé ». Au XXe, déception indique fait d'être déçu ; désappointement. CNRTL

La précision de Grégoire Delacourt quant à sa motivation première pour situer ses romans dans le Nord fut, pour l’animatrice du club de lecture, une amère, une cuisante, une complète déception.

L’annonce par Mauvignier que Florent Cabanel n’existait pas, fut pour Alain Finkielkraut une cruelle déception.

L’an dernier j’ai pris des photos

Qui me soufflaient de courts poèmes

J’ai aussi écrit des poèmes

Illustrés avec un cliché…

Cet été n’a plus rien à voir.

Le titre de « consolateur »

Est partagé par le moineau

Effronté de chaises en tables

Par mon ami Pierre

Qui vient d’écrire le mot « clarté »

Par la franchise des montagnes

Et par ce poème

Loin d'être fini

La journée est encore jeune

La montagne est seule

À se baigner dans l’eau ombreuse

Jusqu’après dix heures

À l’adieu de sa déesse tutélaire Hippolyte, mourant, répond :

Salut à toi aussi, vierge bienheureuse ; et puisses-tu quitter sans peine notre longue intimité ! Je fais ma paix avec mon père, puisque tu le veux : car j'ai obéi jusqu'ici à tes paroles.

Euripide termine cette pièce tout entière consacrée aux ravages du désir, par deux grandes scènes d’amour. Celle de la déesse et de celui des mortels qu’elle chérit le plus. Celle du père et du fils. Cet amour s’agit. Le mouvement de son visage pour se détourner de la mort de son protégé est à la fois première et ultime caresse de la chaste déesse de la chasse. Tout l’air du théâtre est mis en mouvement par ce simple geste (par la simplicité tragique de ce geste). Un souffle passe sur le visage d’Hippolyte. Quant au père, il tient le corps de son fils dans ses bras jusqu’à la fin.


Je le vois ; mais les larmes sont interdites à mes yeux

Autre leçon tragique : les larmes ne sont pas la mesure du chagrin. Sans cet exutoire, le public ne peut que deviner l’infinie de la peine. L’imagination du public vaut toujours mieux qu’une démonstration. L’impossibilité des larmes offre en outre à l’actrice l’accès à une terre inconnue. On peut commencer à parler des dieux, de jouer des dieux, loin de la cité.

Face à l’interdiction de contrevenir au dessein de Vénus, Diane trouve par la parole, le moyen de la contester en se plaçant au plus près d’Hippolyte :

sache-le bien : si je ne craignais Jupiter, je ne me serais jamais résignée à la honte de laisser mourir celui des mortels que je chéris le plus.

Cette déclaration est riche d’enseignements sur la plasticité du cadre tragique. Si diane est entravée dans l’action, elle ne l’est pas dans la parole et elle fait apparaître, comme un éléphant dans la pièce, la pleine mesure de son désaccord. On ne pariera pas sur la solidité de sa résignation : on entrevoit d’autres parties à venir, notamment celle de la guerre de Troie d’où émergeront les Dieux non-naturels , tels que les nomment Calasso dans Les Noces de Cadmos et Harmonie, la nouvelle donne :  Minerve, Artemis, Apollon et Mercure. Cette nouvelle génération de dieux ne saura plus s’asseoir aux banquets des mortels et ne leur proposera plus que le heurt comme mode relationnel, comme héroïsme, comme érotisme.

La déesse révèle la face cachée de l’intrigue — et qui mieux pour ce faire que Diane —. Vénus a brouillé les cartes.

La déesse révèle la face cachée de l’intrigue — et qui mieux pour ce faire que Diane, dont le nom porte la marque de l'incarnation féminine de la lumière du jour—. Vénus a brouillé les cartes. Elle témoigne du désarroi des Dieux (là où Gérard Pfister me ramène avec Jardins suspendus) :

telle est la loi établie parmi les dieux, que, loin de nous opposer au dessein arrêté de l'un d'entre eux, nous nous effaçons toujours devant lui.

Cette même limite est formulée par les fées : « Je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait » (Perrault / Belle au bois dormant). La douzième fée s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi ».(Grimm / Belle au bois dormant)


Tout près de la mort, les dieux ne savent encore quoi faire. Des deux côtés, il y a tant de besoins. Mais depuis tout ce temps qu’ici l’on meurt, il y a plus de monde là-bas.

Ces vers de Gérard Pfister brillent d’une lumière ancienne. Un des moments les plus déterminants de ma formation théâtrale, (il vaudrait mieux que je dise de ma vie de théâtre), a consisté à monter m’assoir en haut d’une échelle et à tourner la tête. Dans le cours de poétique de François Regnault, nous bricolons une lecture dans l’espace du Hippolyte d’Euripide. Je joue (à) Diane. La petite scène est pratiquement vide, sauf pour l’escabeau qui sert à changer les lampes des quelques projecteurs dont les salles de cours sont équipées. La déesse n’apparaît qu’à la fin de la pièce, pour la fin d’Hippolyte. Elle parle longuement à Thésée et à son protégé. Puis sentant l’imminence de la mort, elle exhorte Hippolyte à ne point haïr son père, joué par le destin. Puis elle a ces mots :

Adieu : car il ne m'est pas permis de voir les morts, ni de souiller mes regards par de funèbres exhalaisons ; et déjà je te vois approcher du moment fatal.

Comprendre soudain qu’il n’était pas nécessaire de descendre de l’échelle, que détourner mon regard suffisait à rendre visible pour tous la séparation irrémédiable, le découvrir dans le fil de la lecture sans l’avoir prémédité et l’agir en percevant dans l’instant la mesure du tragique, tout cela m’a profondément et durablement bouleversée. Cet instant de lucidité est devenu le phare perdu vers lequel je dirige chacun de mes pas sur scène, chacune de mes paroles de théâtre. J’en aperçois régulièrement la lumière sans pour autant pouvoir dire exactement où il se trouve, sans pouvoir jamais rentrer au port.

L’âne Trau-Trau apparaît dès que j’entends le mot Trauma trois fois en moins de dix minutes.

Ce serait drôle de se faire sortir de cette rencontre proprette comme deux ivrognes en fin de soirée, ou deux terroristes des signatures en librairies….

La médiatrice de cette rencontre littéraire est cachée à mes yeux par un pilier. L’auteur l’appelle par son prénom, Jessica. Chaque fois, je m’attends à voir apparaître Jessica Fltecher d’Arabesques (Murder she wrote). Il est possible que la déception que je ressens me donne des envies de meurtre(s). J’ai la vanité toujours de croire que la grâce m’attend à chaque coin de rue.

« Qui lit, qui lit… », chatouilles d’écrivain.

Il est aussi question de la mère des CDs.

Blanchissant, l’auteur évoque l’effet d’hiver. La clim est à fond.

Étrangement, l’absence d’intérêt de cette rencontre littéraire laisse entrevoir, en amont, une préparation palpitante. Je pourrais en écrire la pièce : une heure trente de débat échevelé, puis, après l’entracte, on assiérait trois mannequins de vitrine sur une petite scène, avec des bouteilles d’eau et on diffuserait pendant une vingtaine de minutes l’enregistrement d’un échange insipide où l’auteur n’aurait cependant pas  la liberté d’articuler plus de deux phrases d’affilée. En mettant le volume à fond, l’eau tremblera dans les verres.#1105

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. C’est aussi avec un couteau que le chasseur libère les proies du ventre du loup. Le même qu’il a utilisée pour prendre à la biche le cœur qui ajournera la fin promise à Blanche Neige.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. Parfois, les balles perdues traversent. Le loup avale sans mâcher. Le chaperon et la grand-mère sortent du ventre ouvert sales, mais indemne. Faut-il conserver l’habit troué ? Ou l’étonnement de la grâce ?

Ça m’est arrivé. C’est arrivée jusqu’à moi. Une lettre à la mauvaise adresse, on la renvoie à l’expéditeur. Un appel erroné, on dit : « Ce n’est pas moi, êtes-vous bien certain d’avoir le bon numéro ?». Un bruit de la rue, il dérange, mais il n’est pas particulièrement destiné, on peut fermer la fenêtre, après coup, et retourner à ses travaux.

Ça m’est arrivé. C’est arrivé jusqu’à moi. Pas lieu de s’installer.

J’aime immédiatement D. C’est un privilège de l’âge, de moins se tromper en matière de vêture, de littérature, de destination, d’amitié. On pourrait parler à la manière baroque des Goûts bien trempés.

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