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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE LE PRINTEMPS XVII



Quand j’entends William Marx, lors de son cours du 9 janvier 2024 : Lire, une utopie ? s’inquiéter de sa capacité à donner le goût de la lecture à ses élèves, quand il occupe Chaire de Littératures comparées au Collège de France, je me sens moins seule. Le spectacle à venir, et c’est une première, me terrifie. L’absentéisme des élèves en Master étant lui-même spectaculaire, je n’ai aucune assurance de leur avoir transmis la seule chose d’intérêt, à mon avis, dans le sujet que nous traitons cette année, le retour d’Ulysse à Ithaque. Des représentations, je me soucie peu et essentiellement, hélas, d'aspects strictement organisationnels. Ce qui m’inquiète et me peine plus que de raison, c’est d’échouer à leur faire entrevoir la force du mythe (écrivant ces mots, un froissement d’ailes).


Deux années grecques

Dans ces périodes de répétitions resserrées, il est facile et tentant de devenir le jouet de l’intensité en circulation. Ce faisant, sans s’en apercevoir (d’abord), on renonce à beaucoup. Ce genre de mise en tension, jouissante plus que jouissive, est solitaire. J’ai appris, avec le temps et de la méthode, à freiner des quatre fers. Mes sabots laissent de profondes marques dans le sol. Je suis loin encore de ce que je compte connaître. J’ai le désir d’être là pour voir quand ça se passe. Ce désir, c’est la matière de ma vie, ou du moins celle que je reconnais comme telle. Il est exigeant. Il m’épure, bon an, mal an. L’écriture et la lecture y jouent leur rôle de garde-folle.

J’ai décidé, suivant l’expression à la beauté d’allégorie, « de donner du temps au Temps » en reconduisant la thématique l’an prochain avec La Belle Hélène et ouvert un carnet pour en tenir le compte.

Premières entrées :

  • Ce n’est pas le café que tu voulais ni la table, mais d’expérience tu le sais : dès que tu auras ouvert le cahier, le monde sera réduit aux dimensions de la page. Et quand tu écriras les premiers mots, il aura déjà été dissous dans l’encre. Tu as rechargé le stylo en cartouches à cet effet.

  • Tu as écrit sur la couverture rouge : Deux années grecques. C’est exact et faux comme le syllogisme du chien. Habilement, tu te donnes les moyens de prolonger d’un an ce séjour. Tu retardes la pendule et t’assures qu’il n’y aura pas de lendemain au retour d’Ulysse à Ithaque, mais un avant-hier : Troie, le mont Ida, l’enlèvement d’Hélène.

  • Il ne peut pas y avoir deux années grecques. Il y a presque trois millénaires grecs. Et par la porte de Troie, par la perte de Troie, on échappe à tout compte.

  • La Grèce qui nous occupe appartient à l’aiôn (et sur le cahier, un pâté : j’ai écrit d’abord « La Grâce », sûre d’écrire « La Grèce ».

  • Des fresques représentant la guerre de Troie viennent d’être découvertes à Pompéi. La Grèce qui nous occupe surgit à tout instant dans ce que nous prenons pour la vie actuelle, quotidienne. Et les dieux avec elle.

  • Dans son livret pour Nausicaa de Reynaldo Hahn, René Fauchois fait porter par la jeune princesse phéacienne le chant improvisé selon le vœu de l’hôte que Homère distribue à l’aède aveugle Demodocos. Dramaturgiquement, c’est un coup de maître. Utiliser le corps à peine nubile comme véhicule des images effroyables d’une guerre qu’elle n’a pas connue, la faire entrer de plain-pied dans l’aiôn de la prise de Troie, ce carnage… Avec cette ultime cruauté qui fait le bon théâtre, de la déposer quelques minutes avant l’assaut grec avec la connaissance de ce qui doit advenir, invisible aux Troyens qui s’endorment dans les vapeurs de la fête de la Libération.

  • René Fauchois est un acteur. Il donne à chaque personnage qu’il crée de la matière à jouer. Dans Les Ithaques |Un dieu versa sur moi un très profond sommeil, nous travaillons deux de ses livrets : Nausicaa et Pénélope. Les années grecques courent aussi entre 1913, 1919 et 1926 où il revient à la charge avec La Mort de Patrocle.

  • Je dis « Homère » comme je dis « le public ». Ce sont des signes pratiques. L’un et l’autre sont composés d’une foule d’individus dont nous n’avons pas la moindre idée.

  • Il m’a encore fallu quelques paragraphes pour endosser le « je » au lieu du « tu ». Mais à qui, véritablement, cela arrive-t-il ?

 

Le vœu secret

L’écriture scénique de certaines scènes se refuse dans le temps trop bref. Je quitte la première répétition du Sommeil d’Atys profondément déçue. Je l’avais préparée, mais cette préparation même, me laisse l’impression d’un mauvais tour. Ma déception est à la mesure de l’amour pour cette musique. Comme la Gavotte et ses doubles chez Rameau, elle me fascine depuis longtemps et je me retiens de en pas la sortir de mon chapeau à la moindre occasion. Il y a des épices trop précieuses pour les mettre à toutes les sauces. Je renonce. La nuit porte conseil et au matin, une autre version s’écrit sans moi, selon mon « vœu secret », comme il est dit dans l’Odyssée. Il n’est pas certain qu’une déesse parle à mon oreille et encore moins par ma bouche, mais le renoncement, quand il n’est pas la seule face du travail, catalyse ce qui l’a précédé et dont tant de choses qui nous échappent, purement et simplement. Cette pureté, cette simplicité se laissent voir tout à coup. Et ainsi, dans le Monteverdi, Ulysse après une scène très dure avec Pénélope qui refuse de le reconnaître pour son époux, redoutant une supercherie, humaine ou divine, comprend ce qu’elle attend de lui, ou plutôt en quoi il est la preuve de leur existence commune. C’est un mot qu’elle dit, évoquant sa couche inviolée, qui le rassemble en une seconde au lieu béni de la compréhension. Compréhension au sens littéral du terme, la préhension, premier réflexe des bébés, le petit poing se serre sur le doigt de l’adulte. Com- pour avec, vade-mecum, ce que j’emporte avec moi. On voit bien que cette compréhension est d’abord un saisissement, un éclair, un frisson, avant de devenir un trésor. L’entendement nouveau d’Ulysse est action physique, réflexe, bien plus que déduction patiemment menée.


3D

À l’issue de la semaine de répétitions avec notre petit orchestre, même si tout n’est pas prêt (certaines scènes, à peine ébauchées, d’autres même pas vues au piano, des enchaînements encore mystérieux), un pas à pas : je fais pour tous le choix d’apercevoir en volume la structure du spectacle. Une charpente à plat sur le sol et qu’on dresse. Les tuiles, les cloisons manquent, les fenêtres sont béantes, mais la maison soudain existe où nous allons nous tenir ensemble, comme les trois petits cochons, quand Circé soufflera. Pareillement l'écrit se redresse avant la fin. Un temps pour travailler au sol, un autre pour travailler au mur. Ramper, escalader.


Invitation

Photo: Ferrante Ferranti

 

1 Comment


Françoise Renaud
Françoise Renaud
Apr 30

Ne pas céder au découragement...

et bien d'accord avec "Il y a des épices trop précieuses pour les mettre à toutes les sauces.", du coup ma curiosité excitée, je m'en vais découvrir la gavotte et doubles d'une extrême finesse...(

(merci Emmanuelle)

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