• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE LE PRINTEMPS VII


Un château pour inventer des histoires en lieu et place d'une ancienne prison de femmes…


LUNDI

Essayer de décrire son propre atelier signifie alors essayer de décrire les modes et les formes de sa propre puissance — une tâche, du moins à première vue, impossible.
Giorgio Agamben/Autoportrait dans l’atelier, traduit de l’italien par Cyril Béghin

Voilà une forme de réponse à la question de l’utilité de ce journal. C’est toujours plus simple une fois qu’on se souvient qu’il ne peut y avoir que des ratages, à l’exception peut-être de la naissance et de la mort, deux actes pleinement réussis.

Une autre accompagne la réflexion en cours sur le mot [LABYRINTHE]: plus ce journal s’accroît, plus il approche l’état des archives de Spirou, où l’on ne peut s’aventurer qu’avec une lampe frontale et des vivres pour plusieurs jours sans être le moins du monde assuré d’y trouver ce qu’on est venu cherche. Chaque ligne ajoute un segment, un détour, un cul-de-sac. En allant chercher le détail de ces parois, je prends la mesure du chantier du mot LABYRINTHE : quand le Journal d’un mot passera de 52 à 12 par an, je prendrai un mois pour me perdre dans celui-là.


MARDI

Lecture du livret de Didon et Énée avec les élèves en nombre : les auditions tombent la semaine prochaine, mais cette nécessité n’explique pas seule la présence de cette petite foule. Certain.es seront bientôt sorti.es et ce cours de groupe est une des dernières occasions de se retrouver autour d’un petit feu.

Pour le livret, je privilégie l’analyse géopolitique à tout autre. Est-il sage d’accueillir le dernier descendant de Priam ? Est-ce un beau coup à jouer pour l’émergente Carthage sur le grand échiquier politique méditerranéen. Je pense au retour du Shah en Iran. La plupart des élèves entendent « Chat ». Le chat d’Iran, le chat persan… Et l’équivoque me ramène un moment aux aventures de Ça-Chat et de Malice.

L’autre lecture qui m’intéresse (il faudrait là encore, chercher, écrire, fouiller…), c’est la condition qui est faite dans le livret à la mythologie grecque. C’est déjà un vieux conte, en dépit de la présence du fils d’une déesse dans le rôle-titre. On en a la démonstration dans la délocalisation de l'affaire Diane/Actéon dans la foret de Carthage. (Comment ne pas retourner une nouvelle fois à Valet noir de Cavallin et à l'hommage qu'il rend au recontexttualisation du berger Isidore — the Fields we know… p23) La magie, la relecture depuis l’Angleterre du contexte méditerranéen, la délocalisation du mythe d’Actéon au coin de forêt où la cour s’égaye… Les frontières s’effacent entre les genres, les contes, les souvenirs, les mythes : on pourrait donc réécrire un récit neuf à partir de l’ancien, c’est là la tentation véritable à laquelle Énée et Didon sont soumis.es. Dans cette élaboration très mélangée, prenant appui sur tant de sources différentes et se les appropriant toutes, tantôt en les revendiquant, tantôt en les reléguant au rang de vieilleries poétiques et dépassées, mais toujours passant de l’une à l’autre sans transition, il y a quelque chose pour moi qui dit exactement l’érotisme du côté du féminin. Un fantasme qui coud ensemble mille images, sons, odeurs, toujours en mouvement comme la zone interdite de Stalker…


MERCREDI

Pour détruire l’expérience point n’est besoin d’une catastrophe : la vie quotidienne, dans une grande ville, suffit parfaitement en temps de paix à garantir ce résultat. Dans une journée d’homme contemporain, il n’est presque plus rien en effet qui puisse se traduire en expérience : ni la lecture du journal, si riche en nouvelles irrémédiablement étrangères au lecteur même qu’elles concernent ; ni le temps passé dans les embouteillages au volant d’une voiture ; ni la traversée des enfers où s’engouffrent les rames du métro ; ni le cortège de manifestants, barrant soudain toute la rue ; ni la nappe de gaz lacrymogènes, qui s’effiloche lentement entre les immeubles du centre-ville ; pas davantage les rafales d’armes automatiques qui éclatent on ne sait où ; ni la file d’attente qui s’allonge devant les guichets d’une administration ; ni la visite au supermarché, ce nouveau pays de cocagne ; ni les instants d’éternité passés avec des inconnus, en ascenseur ou en autobus, dans une muette promiscuité. L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements — divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces — sans qu’aucun d’eux se soit mué en expérience. C’est bien cette impossibilité où nous sommes de la traduire en expérience qui rend notre vie quotidienne insupportable, plus qu’elle ne l’a jamais été.

Giorgio Agamben/Enfance et histoire (extrait)


Une grande partie de la journée à préparer les deux jours de colloque (les Femmes à l’Opéra comique) qui suivent. Là encore, l’échéance nous permet d’avancer (alors que je n’ai pas touché le journal d’un mot depuis lundi). Dans la communication de vendredi, j’ouvre trois petites fenêtres sur notre énorme corpus pour La Bonne cause, mais il est fort clair que chacune pourrait faire l’objet d’une communication entière.

Dans la Tendre Alyne de Berthomieux, la question du linge et de l’intimité, en passant par La Trame conjugale de Kauffmann, pose clairement la problématique : il n’y a pas de grande femme pour sa camériste. Il n’y a pas d’intimité possible dès lors qu’on est servie, hors de celle qui lie avec qui nous sert.

C’est un peu la même chose pour Fortunio : Madame a un amant et elle voudrait tellement se persuader que sa femme de chambre l’ignore. Mais là c’est une scène et non un air, et la violence du dialogue où la maîtresse fait payer à la domestique cette intimité obligée par un comportement violemment intrusif est un beau sujet d’étude d’annihilation de la personne, qui finit par conclure elle-même qu’elle est « si peu de choses ».

Enfin, Félicie dans Ô mon bel Inconnu, qui ne sait même plus d’où elle parle tant la famille qu’elle sert (et la haine qui en tient les membres ensemble), la fait vivre dans une sorte de terreur perpétuelle. Elle finit par renoncer purement et simplement au « je », pour ne plus garder qu’un pauvre moi de chien battu.


JEUDI

Contre vents et marées je maintiens le voyage à Jonzac. Et l’écriture de la Trilogie d’Alice qui passe en ce moment à nouveau par l’atelier du TiersLivre et son petit cycle Autour du dialogue. Je me casse la tête depuis quelques jours sur une consigne avec chien, persuadée de n’en connaître aucun. Mais pour mon anniversaire, un signe de Nicolas Chesneau, à qui je dois la lecture de La Vie devant soi (parce que le film, je l’avais vu à son premier passage à la télévision, mais le livre a attendu mes quarante ans et un voyage en Bulgarie) me ramène à la raison. Il y a le caniche Super, qui me fait toujours pleurer à la seule évocation de ce nom, ce confondant avec tout ce que j’aimerais sauver et tout ce dont je me sens indigne pour ce faire, et à sa suite apparaît Lynx, du Mur invisible, longtemps seul compagnon de l’héroïne dans un monde incompréhensible et puis, toujours fidèle au poste, le chien de Heiner Müller.

De quoi écrire un beau codicille donc, voyons maintenant le dialogue.


VENDREDI

La table ronde d’hier « Et là tu l’embrasses sur la bouche » avec deux collègues metteuses en scène est la première manifestation d’une fréquentation qui me tient à cœur. Mardi, j’ai rencontré Alexandra Lacroix, autre collègue metteuse. Comme nous prenions un café en nous promenant sur la terrasse du Conservatoire, j’ai perdu la petite dame de mon collier, un pendentif très aimé et que j’avais retrouvé récemment, vestige de la période faste de ma jeunesse, où je posais pour les peintres et m’offrais ces drôles de vêtements et bijoux confectionnés par Nelly Biche de Bère. Ce n’est là qu’un léger déplaisir. L’avenir de la petite dame et ses aventures, je me plais à les imaginer, peut-être les écrirai-je… comme celles de la Femme de petits sous, expression que j’emploie à mon endroit et qui a déclenché l’enthousiasme d’une commande de chanson par le compositeur Romain Dumas. Reste à m’intéresser davantage aux petites dames que nous sommes, les metteuses en scène d’opéra (17 % programmées…) et de nos rencontres plus fréquentes. Il faut tordre le cou au mythe frelaté du créateur (et de son homologue féminin) partant seul dans le soleil couchant. L’opéra est un métier à plusieurs, l’union fait la force et les affinités sont électives. J’envisage d’instaurer un jour (comme monsieur Chou-Fleuri) pour rester chez moi, c’est-à-dire pour signaler ma présence hebdomadaire dans un café où l’une ou l’autre pourrait passer parler. J’avais joué à ce jeu voilà quelques années pour tenter d’écrire un spectacle destiné à être randonné (Toutes les routes). Qu’il pleuve, neige ou vente, on pouvait me trouver dans tel café le lundi de 17 h 30 à 19 h et le mardi de 9 h à 11 h dans tel autre. Parfois j’étais seule et ce temps de travail était pain béni. D’autres fois, il y avait une visite ou plusieurs, jamais annoncées, jamais déclinées ni excusées. Toujours surprenantes et d’autres histoires se tissaient alors, et des amitiés qui n’auraient su exister ailleurs. Reprenons, je dis (les Doodle nous tuent).


SAMEDI

Une telle fatigue ! Je voudrais ne faire qu’écrire ce jour, mais je ramasse pour commencer mes morceaux.

Il y a enfin une petite lampe de l’autre côté du lit. C’est l’invite à un retour de flamme pour le papier après trop de liseuse. Et cette forme de rêverie particulière qui se dégage d'entre les lignes…

La Femme de petits sous… comment écrire une chanson ? Je n’écris jamais de chansons, surf quand j’en écris et entre temps j’oublie. C’est un savoir-faire qui glisse entre les doigts, comme l’improvisation sur scène : quand on entend « on va faire une improvisation », le sang se fige un instant (un instant plus ou moins loin selon votre niveau d’expérience). Cela passe toujours cet instant et finalement tout ce que je fais ou écris passe par-là, je ne sais plus, le sang se fige et puis quelque chose commence. En l’occurrence, mon amie Caroline qui fait écho à mes pensées en formulant (lesbiennes fées formulent) : écris l’histoire de la Femme de petits sous, plutôt qu’une seule chanson. Et ça c’est également une prise de conscience récente sur ma façon de faire : j’ai besoin d’envisager la chose en grand pour pouvoir éventuellement la faire brève. Pour le Récittout s’est dénoué quand j’ai accepté qu’il y faudrait des mois et peut-être 500 pages. Bref (donc), écrire une histoire sur la relation à l’argent, les relations à l’argent, oui, voilà qui est bien tentant. Une galerie de relations. L’occasion de me replonger dans Les Comptes de ma tante Fé de Hans Magnus Enzenberger (admiration débridée pour son œuvre poétique, légère perplexité à la lecture de ses romans — je pense que la VF ne m’aide pas, indépendamment de la qualité indéniable de leur traduction…) et dans Éloge de la dette de Nathalie Sarthou-Lajus.