• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE LE PRINTEMPS IV




Parlement des Reines | chorégraphie Victor Duclos

LUNDI

Ce sera une semaine de peu de lignes : j’écris de la scène, de la lumière, au moins jusqu’à la première du Parlement des Reines, jeudi. Le spectacle me travaille sur la question de l’évaporation. De ce qui n’apparaît pas explicitement et qui pourtant nourrit l’équilibre des sens pendant toute l’élaboration.


MARDI

À la scène, un personnage bien implanté prend rapidement racine. Un arrosage régulier suffit. J’avais longuement expérimenté ça avec le Sérail. Je donnais un nom à chaque personnage du chœur, avec une petite histoire, un lien d’amitié ou de préférence pour un autre, une ou deux anecdotes pour tout livret de naissance. Et je les regardais prospérer, les relations se ramifiant de manière toujours nouvelle, au gré de l’imagination, des affinités, de la compréhension de celui ou de celle qui s’était trouvé.e ainsi rebaptisé.e. Il n’en va pas différemment quand j’écris. La graine est minuscule qui donne un personnage et l’envie d’écrire.

Dans le Parlement des Reines, Laurence Pouderoux joue la petite, la reine la plus enfant et celle aussi qui reste debout à la fin. Chaque jour, regarder son parcours s’épanouir est un enchantement. Ce personnage qu’elle dessine à partir du peu que je lui ai confié, j’ai envie de l’écrire plus avant, sur du papier. Il n’est pas certain que je le ferai, que je le ferai tout de suite, mais il infusera d’autres écrits. Et surtout, ce renouvellement du désir d’écrire fait toujours l’effet d’une bénédiction.


MERCREDI

Voilà deux mois que flottent dans notre maison les ballons noirs et translucides de ma tardive révélation, leurs fils nous effleurent, on sent l’étrange parfum des géraniums violets pourtant absents de nos balcons.

Je me suis réveillée un matin de janvier et quelque chose s’était déplacé. Une agression que j’avais subie à l’âge de 19 ans se montrait enfin pour ce qu’elle était : un moment de mort. De mort et rien d’autre. Pendant trente ans, j’ai fait diversion, obscurément, explorant sur la scène les facettes du désir qui peuvent unir les personnages les plus dissemblables, les instants les plus incongrus. Une part de ce qui m’était arrivé, je ne voulais la savoir. (J’ai mis en scène à deux reprises un viol : dans Don Giovanni et dans le Viol de Lucrèce, mais, comme on dit dans la blague du congrès des rabbins à New-York : ça n’a rien à voir). Cette agression n’a jamais été un secret et pourtant, il a fallu tout ce temps, ce parcours, ces esquives, pour que je la regarde en face.

Isaac est devenu aveugle. Son regard s’est obscurci, non pas de vieillesse ou de maladie, mais, selon les sages, parce que ses yeux avaient vu quelque chose qu’il ne pourrait jamais raconter, et sa vision en fut à jamais marquée. Nul ne peut voir la mort en face sans en garder des traces dans les yeux. » Extrait de Vivre avec nos morts / Delphine Horvilleur

Mais peut-on regarder la mort en face sans perdre la vue, comme Isaac  sans encourir le même risque? Je tâtonne le Récit dans la poix, je dois utiliser des guides solides, des règles bien contraignantes qui sont les seules guides possibles.

Isaac n’était pas fils unique. Il avait un frère aîné, un garçon dénommé Ismaël, dont le nom dit littéralement, « isma-el », que Dieu l’écoute. Et voilà comment, dans cette famille, dans la maison d’Abraham, devaient grandir ses deux fils, deux frères, l’un qui ne pouvait plus voir et l’autre qui savait se faire écouter. Extrait de Vivre avec nos morts / Delphine Horvilleur

Voilà que je lis cet article : Je ne vois pas le rapport (sexuel). C’est mon psychanalyste de conjoint qui l’a écrit. Il est une réponse supplémentaire au Récit. Je ne suis pas certaine qu’il s’en soit aperçu avant que je ne lui dise. J’y vois une forme d’encouragement, comme ceux reçus à la Tourette, pour continuer, malgré la nuit.


JEUDI

« Une dramaturgie d’apparitions et de lieux ». Cette définition arrive comme un présent après la générale du spectacle. Oui. J’ai renoncé pour une fois (pas la première, mais rare tout de même) à une ligne narrative. Pour illustrer l’évènement, j’ai choisi une installation de Chiaru Shiota, la plasticienne des milliers de fils entrecroisés. J’avais cru la choisir pour le rouge, le blanc et la solitude du personnage assis sous la charge immatérielle et colossale. Je comprends en entendant cette définition de la dramaturgie quelle autre motivation sourde présidait à ce choix.


VENDREDI

Hier soir, une spectatrice, une future élève d’ailleurs a salué l’usage du temps dans le Parlement des reines. Elle a dit : « c’est le contraire d’un spectacle efficace ». J’ai déjà pas mal écrit sur les vertus essentielles de l’inefficacité en ce qui concerne la pédagogie et la pratique de la scène. J’ai souvent fouillé la voie de la déroute, de la fausse piste (dans l’Enlèvement au Sérail notamment), mais c’était par jeu, pour piéger le public, lui faire cracher au bassinet tous ses présupposés qui nous empoisonnent (à lui comme à moi) l’existence. Cette fois, c’est différent. Pas d’œuvre unique qui serve de support. L’histoire de la majesté est intimement liée au temps. Il fallait trouver le moyen qu’il appartienne entièrement à celles qui ont sur la scène, et de le faire savoir. Mettre les interprètes dans le temps, comme les religieuses entrent dans l’obéissance. Quand à la fin, elles arrivent sur le plateau pour mourir, dans un acte burlesque et magnifique, sous le haut patronage de la Santa Muerte, je sens depuis la régie qu’elles ont gagné : le spectacle pourrait durer deux heures de plus, on pourrait entraîner le public vers le patio et finir dans la clarté de la lune, elles pourraient improviser un texte, une chanson, une danse, dans la salle, on est prêt à tout.


SAMEDI

La course à l’argent des Fées fâchées, à l’argent de la marmite me fait un moment froid dans le dos. Le partage bien réglé de mon activité entre l’enseignement et l’écriture, de temps à autre troublée comme la surface d’une mare d’une traversée de libellule ou de grenouille par un moment de spectacle touche à sa fin. Or il n’est pas question de renoncer aux pratiques qui me fondent et me refondent comme un métal tendre. Voilà bien des effets pour dire l’inquiétude de ma capacité à faire tenir tout cela ensemble. Ce qui vient c’est le changement. Il est possible qu’il frappe d’obsolescence nombre de mes projets d’écriture, que je perde contact avec eux, pas uniquement par manque de temps, mais par la reformulation naturelle qu’entraîne l’usage de la pensée, de la force, appliqué à de nouveaux objets. Je suis pour trois jours dans le lieu où j’ai commencé l’été dernier la tenue de ce journal. J’écris un œil sur la crade amoureuse des canards. Je viens d’annoter le chapitre Roméo & Juliette des conférences de Auden sur Shakespeare. Je ne sais toujours pas à quel chantier m’atteler pour la revue DIRE à la fin du mois. À la fin du moi résonne un moment. J’ai emporté mon premier cahier d’Alice A.dont j’avais entamé la rédaction dans ce jardin également. Reprendre et augmenter. Utiliser cette échéance de la revue pour reprendre et augmenter, voilà qui me paraît sage et attrayant. Me garder cette porte ouverte de l’autre côté du miroir, au lieu-dit du parler clown, alors que les heures vont bientôt toutes appartenir à une réalité de madame.


DIMANCHE

Très amusant échange avec Françoise D(urif), au sujet de Françoise D(olto), suite à ma lecture à l’atelier de la Tourette d’un passage de Au jeu du désir. Depuis, elle lorgne les échanges parents-enfants dans les transports en commun. Je reporte et conserve ainsi le texte qu’elle m’envoie. En espérant qu’elle n’en sera pas fâchée.

…le bus est arrivé et les hostilités se sont arrêtées entre Papou et Mamou et fillette et garçonnet jouant au bord d’un petit gouffre d’herbe et de neige souillée. Seraient bien allé volontiers rouler tout en bas, mais les aboiements conjugués de Papou et Mamou, chacun arnaché d’un énorme sac à dos et de lourds charrois de courses tout boursouflés de paquets pendus à chacun de leurs quatre bras, les en ont empêchés…. Les voici à nouveau sur le quai de la gare. Plus détendus, semble-t-il. Sûrement parce qu’ils se sont séparés du garçonnet, oublié quelque part. Ouf ! Papou plumage beige, suit Mamou, son vaste corps sanglé dans un énorme babygro noir qui ne laisse émerger que sa tête - visage souriant, cheveux longs noirs se fondant au justaucorps babygro noir - et ses pieds, minuscules, chaussés de rouge. Elle pousse devant elle un chariot sur lequel sont empilés par tranches de couleurs, bleu, vert et rose, leurs bagages et les anoraks des enfants abandonnés en diverses couches de pelure. La peluche rose pâle du tout de cou de Fillette, visage rose et rond, cheveux blonds bouclés comme il se doit - attention à la manœuvre du train, éloignez-vous de la bordure du quai lance le haut-parleur….. Mamou est vraiment heureuse, pousser le chariot la remplit de bonne humeur. Une voix masculine propose un jeu : « qu’est-ce qui commence par c et finit par e ? » (on se garde de donner la réponse qui nous vient immédiatement… puisqu’il semble que la question ne nous est pas adressée…) À moins que ce soit le fait de s’être débarrassée de Garçonnet ?… Mais, je distingue maintenant deux petits bâtons qui s’agitent derrière ceux, plus longs et gras de Mamou, en une cadence supérieure à celle de Mamou, toujours souriante. Finalement, non, l’abandon de Garçonnet n’est pas ce qui la mettait tant en joie… Bon ! À suivre. Perdus à nouveau dans la foule…