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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'HIVER XXII



Il fallait commencer quelque chose. J’ai fait le tour des applications d’écrivains : je me suis imaginé pendant quelques minutes que c’était une question d’organisation, j’ai regardé des tutos qui m’ont donné l’impression de chercher une machine à laver. Je suis revenue illico sur mon bon vieil Evernote gratuit, qui me submerge de messages visant à me faire raquer pour ouvrir plus de carnets, mais je suis une si vieille usagère que je peux réutiliser ou augmenter la cinquantaine ouverte au fil des ans sans jamais avoir besoin d’en créer de nouveaux.

Quelque chose coince, oui, et je commence à comprendre que c’est la matière que je touille (plus que fouille) depuis quelque mois en insistant sur les abrupts et les étalements des rives sauvage de l’enfance. Mes camarades qui débinent régulièrement la fiction me font bien rigoler : comme s’il était possible de parler d’ailleurs que de soi, comme si les histoires, les atmosphères, les instants qui apparaissent pouvaient autre chose que nos lointains échos. Ainsi, des souvenirs décousus sont entrés dans la danse, qui la freinent, me rendent craintive. Je ne parle pas de la révélation inopinée d’un traumatisme enterré qui viendrait me vampiriser le présent et remettrait en question toute la pauvre narration à quoi tient mon statut d’individu. Rien d’aussi spectaculaire, plutôt de méchants petits moustiques d’images dérangeantes, telles que l’enfance en donne à croiser à longueur de journée. Elles arrivent par groupe de trois ou quatre, prises dans un contexte géographico-temporaire, puisque j’ai eu la veine de passer mon temps à déménager entre zéro et seize ans, à raison d’au moins une fois l’an, ce qui m’offre un système de datation aux prétentions scientifiques. De ces images, il ne peut être questions ici. Bien qu’anodines, elles se rangent en ordre de bataille du côté de l’intimité véritable et ressurgiront dans les récits fictionnels décriés que j’évoquais en ouverture de paragraphe. Un qui excelle là-dedans est l’ami Alain Chanteraud, qui est repassé faire un petit tour d’atelier et s’est éclipsé de nouveau, englué comme un oiseau sur sa branche professionnelle.

Alors, que faire à présent, puisque je ne vais finalement pas prendre une semaine pour réorganiser mon travail avec un nouveau logiciel chronophage ? Je ressors le manuscrit annoté à l’été d’Alice chut. Il me fait peur : je ne sais pas si j’ai reporté les notes sur un fichier, où est ce fichier s’il existe (vague idée à cet endroit : depuis l’avarie du mac, je sauvegarde tout sur deux petites clefs, mais la clef était fée...) Bref, il s’agit de s’y remettre pour continuer. Un grand besoin d’affichage également. De voir la table des matières et comment le nouvel ordre de ces derniers mois, qui groupe de longs passages va finir par tracer une route (début, milieu, fin).

Cette technique c’est celle qui est à l’œuvre pour l’écriture des spectacles, Ithaques en ce moment (et c'était réconfortant d'entendre Arno Bertina récemment qui utilise la même). Le premier monstre qui regroupe tous les extraits musicaux par œuvre et ordre chronologique, j’entreprends, à grand renfort de Post-its et d’affichage papier, de circuler dedans. Cela inscrit sur les murs ou sur la moquette du bureau de grandes équations sibyllines dans lesquelles ce qui portait le chiffre 1 se retrouve flanqué de la lettre B ou E.



Une nouvelle série apparaît au détour d’un voyage : dix heures de bagnole avec une femme inconnue, mais toute proche et à l’arrière, son fils de quatre ans, et une grand-mère de fortune. La conductrice est enceinte, c’est le début. Le début de la série : L’autre petit garçon. Le récit d’une mythologie familiale. Le récit de la contribution à la mythologie familiale. Une contribution supplémentaire à la mythologie familiale. Peut-on glisser de l’imaginaire à l’imagination ? Il est temps que ce petit garçon vive sa vie fictionnelle, dirait-on, depuis le temps qu’il traîne d’un écrit à l’autre. Dans ce qui m’amène là aujourd’hui, où j’écris à la table des montagnes les premières lignes sur de vieilles feuilles perforées à petits carreaux, je cite :

  • la perte, l’hiver dernier de mon travail Tâcher l’enfance dans lequel j’essayais de collecter ceux de mes souvenirs ne s’appuyant ni son un récit ni sur une photo

  • l’étonnement de José et d’Emmanuel que Smalldog Campus s’écrive à la première personne d’un étudiant.

  • l’étonnement de Romain quand j’évoquai mon passé de « garçon manqué »

  • Mon propre étonnement au bruit de ce mot, si juste soudainement

  • la photo d’un petit garçon ami avec un sanglier nain

  • le plain pied trouvé ces derniers mois avec le « parler clown » du petit Gnou, connu aussi sous le nom de Mousy, ou plus évasivement comme Robert Dewhite. Point fixe et stable depuis lequel s’écrit Alice chut ! (Triptyque Sauveterre/Partie I)

Une forme s’impose très vite, un récit en micropoèmes…

Secret mère-fille

Avant le début

Être une fille, c’est tu


Comme un footballeur

Il frappe : un garçon !

Le premier né : un garçon !


Un garçon vous dis-je !

Mais chut ! on se cache

Dans le ventre aussi, moi, lui


Je nais en secret

Un secret de fille

Et l’autre petit garçon


Par quel trou est-il passé ?

Il n’est plus dedans

Il n’y a jamais été


Il est là pourtant

À rire sur le siège arrière

Sans voir, je le sais


… forme qui tout aussi vite dégage. J’essaie de résumer ce qui se raconte, mais pour l’instant la sensation en est trop puissante : elle échappe à la schématisation du plan. Ce n'est pourtant pas bien sorcier : je m'aperçois que ce petit garçon qu'on me prêtait avant ma naissance, puis dans un bricolage symbolique ensuite, n'a jamais cessé de m'accompagner dans une forme de secret, d'impensé (voilà que ça se complique !). À suivre, une fois encore...

Ce qui m'invite à conclure, momentanément, que la suite est ma forme, les chiffres après la virgule vers l'infini.

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