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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'HIVER XVII




Suite à un micmac d'équivalence des polices entre mon texte élaboré dans la dernière version de Word et le vieux tromblon de logiciel de traitement de texte disponible sur l'ordinateur qui me sauve la mise en ce moment, le manuscrit paramétrée en caractères 12 est sorti sous la forme imprimée d'un album pour enfant. Gros comme un bottin des Bouches-du-Rhône, mais il fait plus envie que pitié ainsi et me confortait ainsi dans l'idée de troquer la proposition Calvino du Tiers Livre contre une relecture du Sérail. J'ai beaucoup fait ça pendant mes quelques mois de fac : sécher les cours de phonétique pour aller voir un film en VO. Je suis la reine des équivalences (sauf en ce qui concerne les polices de traitement de texte). J'ai encore tournicoté trois jours avant de me mettre à le relecture. J'étais enchantée de l'anagramme relire-relier, au point d'oublier qu'il ne s'agit pas vraiment de relire, mais de lire d'abord : j'ai écrit ces textes, je les ai retravaillés, relus donc, mais pas leur assemblage. Donc, aujourd'hui, enfin, je me suis mise à lire. Je n'avais aucun doute sur le protocole à observer : assise dans un fauteuil, loin du bureau. J'avais pris un stylo vert, j'ai envisagé pendant les trois premières pages d'aller chercher des post-it... Et j'ai heureusement renoncé. Il s'agit de lire, de lire de bout en bout. Une heure par jour jusqu'à la fin des vacances. Je cherche une forme de par cœur : la plus grande question de ce manuscrit est son ordonnancement, comment y répondre si tous les textes ne sont pas présent à ma mémoire ? Je ne sais pas. Je ne sais pas faire autrement. Alors je lis, à haute voix. Je vois des pistes d'augmentation, des corrections nécessaires et des coupes souhaitables, mais j'essaie de ne pas me laisser distraire par cette horde de lapins blancs. Je lis, à voix hautes, ces années d'écriture et le grand amour pour ce sujet.


Le livre prototype du Journal d'un Mot Ans [I-III] arrive jeudi prochain. Le repos qui manquait cruellement depuis deux mois s'est installé. J'ai repris en main le projet du financement participatif. Enfant, je jouais à recevoir un César, pendant l'émission de la cérémonie des césars : je montais sur une chaise, face à l'écran de télé surélevé et je remerciais. Depuis que le Journal d'un mot prend corps, je remercie régulièrement Peters Bernard, le graphiste. Sa patience est un baume. quand il me surprend debout sur ma chaise, il me rappelle que je le paye. Mais ça n'a rien à voir. S'il suffisait de payer quelqu'un pour être bien accompagnée, ça se saurait. Il me connaît depuis des années. Il me rappelle à moi-même quand «ça fait beaucoup». Parce que ça fait beaucoup d'éditer un travail de trois ans. en apparence, tout est tranquille : grâce aux relectures avec Marion Vergez-Pascal, la Madone des coquilles et des formules alambiquées, je pense bien vivre avec l'idée que ce travail est derrière moi, que je ne dirais plus tout ça comme ça, mais que j'ai envie de partager cette étape du long travail que je me promets avec le Journal d'un mot (et l'écriture en générale). Je ne crois pas que ce soit un lieu d'inquiétude. Je n'ai pas l'impression d'être inquiète de la réception du livre. Ce sera déjà bien si quelques personnes le lisent et y voient un intérêt. Il n'empêche que même quand tout est calme dans le lobby et les étages de l'Hôtel Savoy, il y a toujours des monstres qui hurlent dans des cages au cinquième sous-sol. Et ça, Peters Bernard le sait.


Une résidence d'écriture pour réfléchir à deux à l'écriture (musicale et littéraire). Fait exceptionnel, la résidence d'écriture annuelle avec le compositeur ami Romain Dumas est devenue biannuelle. Autre fait exceptionnel, nous n'avions rien sur le feu cette fois-ci, rien de commun (hors quelques poèmes brefs pour des miniatures d'orchestre). Nous nous sommes donc offert le luxe d'une résidence d'écriture sur l'écriture. Sur comment on le fait. Est-ce que les commandes nous commandent ? Quels sujets nous mettent en mouvement ? Pourquoi écrire est-il, finalement, le plus important des gestes que nous faisons ? Comment faire pour rédiger une note d'intention qui ne sente pas le moisi ? Quelle forme prendra un jour "la Femme de Petits sous "? Peut-on éviter les mugs et les T-shirts dans les opérations de financement participatif ? Comment la poésie change nos vie ... Je retiens égoïstement deux points marquants : le premier, c'est la modification de titre proposée par Romain pour le prochain opuscule des Fées Fâchées : Comment peut-on lire de la poésie ? Il propose : Comment peut-on ne pas lire de la poésie ? Il faudrait peut-être laisser tomber le «peut-on», qui vient des Lettres persanes , (comment peut-on être persan ?) mais n'a probablement pas grand intérêt. Le deuxième point tient dans cet échange : Romain remarquant mon goût pour les polars, me demande pourquoi je n'en écris pas. Et je lui fais de bonne foi cette réponse extraordinaire : c'est trop difficile, trop de paramètres à prendre en compte. Si on considère que je n'écris quasiment jamais sans crouler sous le poids des paramètres incontournables, (prenons pour seul exemple le spectacle annuel des élèves du CNSMDP, avec ses tessitures qui s'emboîtent mal, les contraintes narratives auxquelles s'ajoutent les questions de dramaturgies musicales, le format qui ne doit pas excéder deux heures mais où chacun doit être mis en valeur...), c'est un déni exemplaire. Mais avant cet échange, je n 'avais pas considéré le polar comme un assemblage de contraintes. Il est possible que par ce prisme, je trouve enfin un biais d'attaque. Rappelons pour mémoire que les notes du polar gantois sont parties en fumée avec mon dernier ordinateur.


Un modeste désherbage. Voilà ce qu'à donné le tri de mon chevet dans la maison du Nord. Je n'arrive toujours pas à renoncer aux textes des Balkans. J'aurai bientôt mis un an à lire La Lisière de Kassabova, alors même que tout m'intéresse dans ce livre (forme et sujet). Attendent à sa suite Les deux fins d’Orimita Karabegović de Janine Matillon (publié par les éditions Maurice Nadeau en 1996) et Cette nuit, je l’ai vue du slovène de Drago Jančar (2010). Deux livre de guerre. Il est possible que l'un (Cette nuit, je l'ai vue se passe entre 1937 et 1944) mène à l'autre (qui se passe pendant la guerre en Bosnie). Il faut trouver un certain courage pour passer ses fins de soirées là-bas dedans et il me fait souvent défaut. J'ai peur de mon sujet et pourtant je ne conçois pas que le voyage d'Osmin fasse l'impasse sur les Balkans, que j'entends dans les grandes largeurs, avec tous les pays frontaliers, toutes les zones limitrophes... Bref, j'ai porté mon petit paquet au Centre Place d'armes et j'en suis revenue avec une livre de Dolto, Quand les Parents se séparent, et un autre de Elena Gianini Belotti : Du côté des petites filles.

Pour ce qui est des lectures, je mentionne aussi un petit livre de Simone Weil, offert par un de mes élèves de Pantin suite à un cours où la question de la Beauté s'est montrée, à la veille des vacances : La Personne et le sacré (une autre, bénie soit-elle, m'a apporté des gâteaux). Je souligne particulièrement une qualité d'écoute qu'elle désigne ainsi : une attention tendre et divinatrice. Nous évoquons avec Roselyne Cazanave une lecture croisée des Leçons américaines de Calvino. Idée qui m'enchante bien que je ne parvienne pas à lui donner pour l'instant de corps, tant la lecture me happe.


Le Carnet a définitivement pris la place de la cinquième année du Journal d'un Mot. Un an de jachère après quatre années de constance me semble une pause méritée. Nécessaire, en tous cas. Hier c'était la centième entrée. Pas de quoi faire un événement éditorial, mais je remarque une fois encore combien j'aime le principe d'accumulation. En revoyant récemment(et pour la énième fois) Singing in the Rain, je ne peux que faire le constat de tout ce qui dans ce film a conditionné mon geste (je ne parlerai que de la merveilleuse imbrications des scénarios et du goût pour la comédie et l'amitié). Il en va de même pour les 1001 Nuits. Ces comptes qui s 'effacent devant les contes, portiers indispensables.


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Écrire l'été
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