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  • Photo du rédacteurEmmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'HIVER XVI


Je n’ai toujours pas d’ordinateur. J’attends que l’assurance, j’attends que les conseils de mon frère (geek de la plus belle eau), j’attends de voir ce qui m’importe le plus de la possibilité de recouvrer mes données, de récupérer ma machine (littéralement : on n’en fait plus des comme ça), j’attends... Les postes fixes, ici et là s’apprivoisent. Leurs grosses touches ralentissent ma frappe, je suis malhabile à nouveau, et puis tout à coup, je m’aperçois que j’ai tapé cinq lignes d’affilée sans regarder le clavier, que les doigts ont su retrouver leur chemin. Et puis je bute à nouveau, j’inverse les lettres bien plus qu’à l’ordinaire. Ce qui manque le plus c’est Antidote. On le saura. Word aussi : je n’ai plus accès à la version sur laquelle j’ai bricolé les livres, plus que des vieux tromblons auxquels il manque des fonctionnalités ou des raccourcis. J’ai ainsi réussi à effacer purement et simplement la table des matières du Sérail, sans parvenir à la remettre en place. Je ne bouge plus une oreille, j’écris, oui, mais pour la mise en page, j’attends.


Il y aurait des choses amusantes à raconter sur les méandres où me plongent les choses qui pourront sembler, de prime abord, les plus anodines — faire une demande officielle d’ISBN (pas ceux de KDP, qui sont à usage unique, mais ceux qui passe-partout et que tu peux acquérir contre du bel argent en trois semaines ou en deux jours si tu double la mise), renoncer à une quatrième de couverture, considérer l’aspect esthétique d’un code-barres... —. Mais qu’est-ce que ce prime abord, sinon un ultime retranchement sur un petit quant-à-soi de l’écriture, un trou où nier la matérialité de ce que nous fabriquons en écrivant, pour ne pas penser aux autres trous, celui d’où l’on sort, celui par où l’on repart ? Certains mots traversent le temps à dos d’être humain : des poèmes sont appris par cœur et transmis de cette façon d’une génération à l’autre, le papier n'importe guère alors, il en va de même pour les contes et les mises en scènes : leur existence dans la mémoire de qui les a vus ou entendus vaut bien des volumes qui dorment sur les étagères. Tout ça est tout à fait exceptionnel et contraint à une forme assez petite, où à une conservation assez vague, que j’aime pourtant. Mais si nous prétendons à être lus, hors de notre immédiate présence, il faut bien s’occuper du véhicule.


L’expansion du Carnet quotidien, initié pendant l’atelier Grand Carnet sur 40 jours au Tiers Livre, prend le pas sur ce journal et surtout sur le Journal d’un mot [An 5], en cale sèche.

J’écris parfois sur mon téléphone, ce que je m’étais toujours refusée à faire. J’écris en cachette, quand tout le monde dort. Je voudrais penser au conte des souliers usés de la princesse qui danse toutes les nuits avec le diable, mais c’est beaucoup moins spectaculaire. J’écris au bord du sommeil, je n’ai pas eu le temps d’avoir une idée, d’ailleurs je ne veux plus écrire ainsi, recuire pendant des jours ou des heures dans le bain d’une idée. Je ferme les yeux, un mot vient, c’est toujours un fil qui dépasse, je tire dessus viens avec, sauf ce que j’aurais prévu, alors je ne prévois plus rien. Le texte d’hier est particulièrement marqué par cette technique :

Ils s’étaient donné le mot, un mot de ralliement, mais plus j’y réfléchis moins cela me semble vraisemblable. Mettons qu’on leur avait donné un mot, un mot de ralliement, un même mot pour tous, mettons qu’on leur avait fourré dans le bec écrit, oui, écrit sur un de ces bouts de papier fin comme tout sur lesquels s’impriment provisoirement les reçus de carte bleue, voilà, ça ressemble davantage à ce qui a dû se passer : c’est pas bien difficile de leur coller quelque chose dans la bouche quand ils sont là, hagards à tout heure du jour et de la nuit, assis sur le muret les yeux dans le vague, ou déambulant sur des tiges de verres tremblotantes, scrutant le sol à la recherche d’un peu d’or oublié, de quelque chose qui se fume, qui se met dans la bouche, justement, le mot sur le papier roulé à la manière de ces cigarettes minuscules qu’on importait des Indes autrefois, on le claque dans le bec, le mot et aussi sec, ils sont saisis d’une détermination incroyable pour des loques pareilles, et ils courent amasser des trucs et des machins, tout ce qui leur passe sous la main, poubelles, chaussure égarée, laine de verre, bout de sandwich, bouteilles, sapin de Noël sans plus trop d’aiguilles, poussettes cassées, tout on vous dit, et ils entassent ce butin sur des grilles chaudes à même le sol, éloignées de 200 ou 300 mètres de celles des autres, tout ça pour se balancer leurs trucs et leurs machins avec une force colossale pendant tout une partie de la nuit (la plus sombre) et les rares à passer par là voient des objets voler bien au-dessus de leur pauvre tête bien fatiguée, sans y ajouter fois et les autres continuent les tirs avec la grâce des bûcherons au concours de lancer de tronc, les chaises en métal cabossées, les conserves de viande pour chien, les sacs de clémentines pourrissantes volent jusqu’à s’écraser alentour des grilles chaudes et ça dure toute la nuit ce cirque. Maintenant, ils dorment à plat ventre au milieu des détritus, inconscients, sur les grilles. Voilà, c’est ça la pitié.

Lundi soir, François Bon m’a demandé où je voulais en venir avec ma façon d’écrire de l’oral, du parler, si je voulais écrire du théâtre, des choses à dire à haute voix... J’ai retouché ce texte, j’en ai ôté les onomatopées, les apartés, mais je pense qu’il interroge quelque chose de bien plus fondamental dans ma démarche. À quoi bon tenir le carnet sans tuer mes chéris : écrire comme ça parle permet de tenir le rythme du carnet, de moins m’observer, mais il est possible aussi que je finisse par singer une façon d’aborder l’oralité à l’écrit qui tenait la route, le parler-clown, qui constituait. Une certaine forme de vigilance s’impose, quand bien même je n’ai pas vraiment de réponse, quand bien même c’est toujours ma voix qui dicte.


La rencontre inopinée avec les Conversations avec J.L.Borges à l’occasion de son 80e anniversaire (boîte à livres de Valenciennes, ô tronc d’arbre creux !) charrie une tranquillité inespérée. J’interromps la lecture des conférences sur le Tango, que j’aimerais enregistrer, pour me plonger, sans hâte, comme on marche aux côtés d’un aveugle, dans ces entretiens. C’est un vieil homme, on sent parfois sa patience limitée : il n’a pas que ça à faire de visiter les sujets qui ne l’intéressent plus quand tant d’autres le passionnent encore. Et puis ce passage :

Je m’efforce que mes idées n’interfèrent pas dans ce que j’écris. Je ne pense pas à la morale du récit, mai au récit. Les idées vont et viennent, la politique va et vient, mes opinions personnelles changent tout le temps. Mais lorsque j’écris, j’essaie d’être fidèle au rêve, d’être honnête par rapport au rêve.

Il engage son auditoire à ne lire que son dernier livre (Le Livre de Sable), parce qu’il est arrivé à une forme de simplicité (qui lui demande énormément de travail, neuf à dix réécritures pour chaque nouvelle) et rien ne lui importe davantage.

Quant aux autres livres, vous pouvez les oublier sans problème, et je ne vous en voudrai pas, puisque moi-même je les ai oubliés.

Ce journal a fait poche restante. J’ai été dépassée par l’ampleur du travail à fournir pour La Bonne cause. Je n’ai même pas pris le temps de répondre à Will, dont les courriers sont toujours salutaires en ce qu’ils me tirent par les cheveux du marasme ou je m’embourberais autrement. Il se montre curieux du spectacle que j’écris pour les élèves (ou avec tes élèves, demande-t-il), de son sujet, de sa forme. Sans lui j’oubliais d’en parler ici, ce serait un journal d’écriture où il ne serait pas fait mention de ce que j’écris... Autopsie du Domestique : Contre-enquête, c’est le titre : ce spectacle est la deuxième version de l’Autopsie du Domestique : Qui a tué la bonne à la tâche ? donné en 2016 avec mes élèves d’alors au CNSMDP. Entre les deux, deux années de recherche en art sur la représentation des domestiques dans l’opéra français du XIXe et XXe siècle (La Bonne cause, donc), trois journées d’études, des lectures, des films, des travaux et témoignages d’historien.nes, sociologues, comparatistes, littératrices, plasticiens, une collaboration avec l’école Estienne, l’Opéra Comique, l’École Pratique des hautes Études, des rencontres autour des équipes de ménages des deux établissements de musique autour de l’éthnopsychiatre Hamid Salmi dont la parole est un fleuve qui court sur plusieurs continents... Comment faire de cela un spectacle ? Comment rendre-compte autrement que par un inventaire à la Prévert tout en étant juste avec mes quinze élèves, qui doivent se donner à voir au meilleur de leur geste ? Un fameux casse-tête. Même s’il ne peut s’agir d’une coécriture, les paramètres sont trop nombreux et trop complexes au regard du temps qui nous est alloué, j’écris avec ce que chacun apporte par sa présence, son histoire, ses histoires. Je leur ai demandé d’interroger à Noël leur famille, maîtres ou serviteurs, quelle ascendance? Et voilà un mois que je couds, que j’assemble, que je patine. Je pense au Cœur cousu de Carole Martinez, quand je me livre à cette exercice, qui au fil des ans (combien de spectacles ainsi conçus à présent ? Je n’en garde pas le compte...) est devenu un savoir-faire, le premier de tous, probablement. Je brode, je reprise également. Des extraits d’entretiens faits par la sociologue Alizée Delpierre se retrouvent dans la bouche des domestiques déguisées en dames du monde à l’acte IV de la Vie parisienne d’Offenbach, le bifteck aux pommes de Proust devient l’omelette de Lecocq, le Journal des Goncourt est sur la même longueur d’ondes que les extraits du Journal d’une Femme de chambre de Mirbaud. Et puis j’écris une ou deux scènes pour faire entendre sans échappatoire les données chiffrées de la Place des Bonnes d’Anne Martin-Furgier. J’installe des successions implacables, qui sautent les décennies et écrabouillent l’idée d’un progrès, une chanson créée par Arletty (Moi je cherche un emploi dans Yes ! de Maurice Yvain) et un extrait de dialogue à Pôle Emploi pris dans Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas. Les spectacles auront lieu les 5, 6 et 7 avril à 19h en Salle Fleuret du CNSMDP, si jamais…

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