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  • Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L'HIVER XV

Depuis deux semaines, plus d'ordinateur dans mon sac. J'ai commencé l'année dans une forme de terreur du manque de temps pour écrire, du temps mangé par les tâches, du manque d'espace également, la tête tout entière occupée par les bureaux des huissiers, des chantiers de maçonnerie tout à fait opérative, des dégâts des eaux dans la bibliothèque — l'impossible chiffrage des livres perdus dans le déluge, tuméfiés, moisis déjà, lépreux, enflés, une sale image de mort, plus impressionnante que celles produites par la vue des cadavres de mon espèce… —, le financement des Fées fâchées toujours remâché… Bref, ÉCRIRE L'HIVER XIV était lugubre (cela m'a valu de nombreuses marques de soutien qui, on le verra, ont fait leur chemin). La panne de l'ordinateur sur le mode Le Manitoba ne répond plus est venu ajouter à cette triste liste un élément doublement calamiteux. Les mesures de sauvegarde et ma manie des billets quotidiens sur Facebook et hebdomadaire sur ce site ainsi que les divers enregistrements automatiques limitent considérablement les dégâts. Il est probable que j'ai à récupérer les 365 entrées du Journal d'un mot [an IV] comme des miettes dans la forêt, l'une après l'autre, mais heureusement les oiseaux des réseaux sociaux ne sont pas encore bien voraces et sortie d'une ou deux censures à la volée, je devrais pouvoir recomposer mes 52 pains de semaine. Le temps, en revanche, qu'exigera cette collecte est pour ma pomme et s'ajoute à l'infini retard de mes écritures. Le spectacle en cours d'élaboration, Autopsie du Domestique : contre-enquête, un cut-up de textes collectés ici et là au fil de la recherche, jeu d'enfant de copié-collé, s'est transformé en impossible TETRIS depuis mon téléphone. Quant au nouveau cycle du Tiers-Livre (le double voyage ), dont j'ai une fois encore l'impression douce qu'il a été pensé sur mesure pour mes monstres, je ne l'ai pas seulement commencé.

Je n'ai pas non plus ouvert la version finalisé du Journal d'un mot Ans I à III, mais, soyons juste, une peur qui me déborde en dépit du tact et du savoir-faire du graphiste, me ferait me saisir du premier prétexte venu pour ne pas faire un pas de plus. De cette peur, il faut dire qu'elle est toute pétrie des questions matérielles et non, hélas, de questionnements fondamentaux sur mes écrits. En tous cas, pour ce qui est de lancer un financement participatif pour faire tenir tout ça debout : on est loin…

MAIS

c'est admis depuis longtemps, depuis le jour où dans notre petite cuisine, ma mère-célibataire m'ayant bien clairement expliqué notre situation (je devais avoir 6 ou 7 ans puisque je comprenais qu'elle comportait toujours plus de soustractions que d'additions), ma mère a déclaré : "Cellule de crise — riz ou pâtes ?—" Je suis une femme de petits sous. La simplicité des situations inextricables provoque invariablement chez moi un regain d'énergie et de bon sens.

Sans ma machine à écrire vissée à mon côté, j'ai arrêté d'écrire machinalement. C'est sévère, dirait-on, mais juste : très occupée par la quotidienneté de ma production, par son rythme, je réfléchissais moins, je vagabondais peu. Or, le calme induit par chacune de ces pratiques a l'immense mérite d'éloigner les bruyantes terreurs. Au lieu de leur chercher des solutions, je me suis concentrée sur ce qui importait, ce qui était présent et solide depuis longtemps. Un édifiant échange avec des collègues metteuses en scène m'a rappelé combien nous voulons le plus souvent être prête dans l'absolu, plutôt que d'être prête dans une situation donnée. La situation (une répétition, un article, un livre…) devient le prétexte sur quoi s'appuie une exigence qui ne concerne que nous, qui est sans rapport avec la situation (ni les personnes prises dans cette situation, le lectorat, par exemple ). Je récuse la lecture machiste où la Dame ne serait que le prétexte de la quête du Graal.

Dans ce calme, je me demande si une vie d'ordinateurs de rencontre (dans des lieux publiques) et de carnets ne serait pas préférable. La rencontre récente avec Laurent Mauvignier, "Le livre s'impose comme solution quand j'ai trop de problèmes à résoudre (dans les carnets)", me conforte dans ce sens.


Le projet des Fées fâchées s'est enfin dévoilé : prolonger et augmenter le geste de la Dose de Poésie , et ouvrir un espace à une théorie de l'art lyrique émanant de praticien·nes. Je ne suis pas une femme de mugs et de T-Shirts, alors je vais demander un coup de main à qui veut, sous forme de don sans autre contrepartie que ce qui déjà existe gratuitement, la Dose quotidienne depuis plus de huit ans, les ateliers d'écriture en ligne à disposition et ce qui existera : l'audio hebdomadaire de la Dose, accès à des journaux de bord de maîtres·ses d'œuvres du passé… Quant aux trois premières années du Journal d'un mot, elles seront disponibles à l'achat en impression à la demande et si un fétichiste veut une dédicace, j'offrirai le café. Et on verra bien.


Quelques pistes pour écrire (davantage) de poésie :

  • Une des sept entrées du mot de la semaine devrait être un poème

  • Répondre à l'invitation de Brigitte Célérier qui déclare "un régal de poésie cette préparation en #33", faisant référence à ce texte :

Une fois que s’est assis, même sur un vélo, une grande inspiration, comme pour une apnée de petit bain sur les mondes sous-marins carrelés de bleu et peuplés d’êtres pâles aux yeux fixement ouverts, une apnée pour voir, ça durera ce que ça durera, une pièce lancée en l’air, ne sait quand retombera.

  • Proposer un cycle à un compositeur ami

  • Apprendre par cœur

  • Réfléchir à ce qui réunit les poèmes que j'estime le plus dans ma maigre production et qui sont au nombre de deux :

La porte dérobée

Aux regards, s’entend


et


Équiper la pie

D'une onomatopée puis rire

À chaque rebond


Je me suis demandé si je n'allais pas substituer le carnet quotidien, initié pendant l'atelier des 40 jours du Tiers Livre, à ce journal. Mais on y reviendra.


Écrire l'été
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