• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’HIVER XIII


Adopter un corbeau (projet pour la retraite)


LUNDI

Passage éclair et sans vidéo au Tiers-Livre. Un café d’habitué.es. Si tu ne manges plus le plat du jour, la bière a un goût amer. Tout ça reste chaleureux, mais je n’arrive plus à pousser la porte.


MARDI

J’arrête une décision pour le Récit : je me donne jusqu’en mai, autour du 21, date où je compte rendre visite aux amis du Squat Sang noir, Will et Camille à Jonzac. D’ici là, je raccroche les gants de l’atelier — je n’écrivais plus dans ce cadre depuis des semaines, mais j’écoutais encore les propositions, lisait ça et là des travaux… —. Je n’ai jamais été très portée sur le récit des plaies, je ne compte pas commencer. Il va falloir beaucoup de méthode pour traverser et retraverser une série d’événements violents, tristes et lointains. Je ne suis pas sûre que ce récit ait d’autres visées que préparatoires à ce qui le suivra. Je ne suis pas sûre de le proposer à la lecture. Pourtant, il ne s’agit plus d’un journal privé, mais d’une chose que je mets à distance par le moyen de l’écriture. J’avais très été étonnée de l’intérêt des écrivant.es du Tiers Livre pour la première approche de ces faits, il est vrai dans une forme peu banale (à la manière des énumérations de Tarkos).


MERCREDI

Donc, une heure du Récit. Je prolonge ce qui a été commencé au café la semaine dernière. Toujours sur papier. Je marque d’une barre à la fin des phrases les endroits qui appellent à une augmentation. Je persiste dans la forme négative. C’est coûteux. Pénible parfois. Mais je reviens toujours dans ces moments à la question de l’outil, de la méthode. Je veux cette ascèse, quand bien même elle n’est pas sans risque d’une autre forme de complaisance.

Le moi n’est pas haïssable. Mais il peut être encombrant. Comme un meuble. L’absence à soi-même que nécessite l’écriture, y compris autobiographique, n’est pas une question de morale ; c’est plutôt une question d’ameublement. Si écrire c’est pousser le moi pour faire de la place, dormir — c’est pareil ? Là où était le moi, sera le livre. Là où était le moi, le sommeil viendra. Le moi-sommeil. Ça écrit. Transe légère. Par moments. Par accès. Souvent, je tiens encore trop à moi quand j’écris. C’est pour ça que c’est difficile. Nul besoin d’être insomniaque pour écrire. Mais il faut accepter de ne pas écrire pour qu’il y ait une phrase. Il a fallu toute l’angoisse. Mais soudain, ça écrit. Marie Darrieussecq / Pas dormir (extrait)

JEUDI

Pas de Récit aujourd’hui. Finalement, j’en reviens à mon astreinte quotidienne avec le texte de Philippe Jaccottet, et le catalogue de ses rendez-vous manqués… La place du « pas écrire » dans une écriture en cours. Délicat équilibre qui peut à tout moment tomber irrémédiablement dans le « plus écrire ». La mesure du malaise inextricablement lié à son sujet, je ne crois pas qu’elle doive être balayée d’un revers de main. Elle fait partie des outils dont je peux me servir pour écrire, justement. Je peux me forcer la main et écrire une heure par jour. Mais que peut-on écrire avec une main tordue ? Toute une négociation est donc à l’œuvre avant même l’œuvre.

Le niveau d’inepties est encore monté, ouvrir la radio, son robinet, la télé plus encore (je n’en ai pas, mais plus de café sans son poste) c’est m’exposer à une consternation démesurée.

CONSTERNATION A.− Vx. Abattement physique et moral faisant suite à une épreuve pénible. Synon. stupeur, dépression. Je connais ce genre de consternation, qui suit le combat contre la mort (G. Sand, Correspondance, t. 4, 1812-76, p. 203). B.− Usuel 1. État d’accablement impuissant causé par un événement terrifiant qu’on a peine à comprendre.

L’inertie qui lui tient la main est presque fascinante, et pourtant…

What's Hecuba to him, or he to Hecuba, That he should weep for her?

VENDREDI

Lecture du Mariage de Figaro, avec quelques élèves, à leur demande. Depuis la veille, je m’en réjouis. Cette demande m’honore, celui qui l’a formulée ne peut pas le savoir. La dernière lecture intégrale avait été savamment organisée pour tomber l’après-midi du 31 décembre 1999. Le Mariage de Figaro est un des piliers de ma culture théâtrale et ce disant, je comprends mieux tout à coup où le bât, très lourd, du Récitme blesse. Je ne suis pas moins ceci que cela. Je ne suis pas moins ce que j’ai aimé lire, jouer mettre en scène que ce qui m’est arrivé loin des livres et du théâtre. J’aime l’intrigue et la comédie, la mécanique implacable de cette pièce d’horlogerie et celle des contes. Ma vie (comment dire ?) vécue en première instance fait ce qu’elle peut pour ressembler à quelque chose, je la reprise avec soin a posteriori pour faire tenir ensemble des lambeaux, des bribes, donner de l’écho au bruit mat et brutal, définitif, de certains coups qui m’ont été portés. Le travail du Récit condamne, retarde en tous cas, la joie complexe de mes écrits d’imagination (le Sérail, la pièce Notre Maison, le polar gantois…). C’est un renoncement coûteux. Il n’y a rien qui flotte dans mon esprit quand j’écris le Journal d’un mot ou le Récit : quand je m’assieds, j’écris. Pas le reste du temps. Ce type d’écrit m’assigne à résidence. Seule la forme entre en jeu avec moi. Ce n’est déjà pas si mal. La forme qui sauve, j’espère, de la complaisance et du pathétique.


SAMEDI

J’ai donné un cours de théâtre. De théâtre théâtre. À un jeune acteur. Il présente la tirade de Triboulet à un concours. Il y avait si longtemps et pourtant ça n’a jamais été plus simple. Il avait lu sur mon conseil la Préface de Cromwell. Il écrit un roman. Je lui parle du Tiers Livre. Je me promène dans la versification de Hugo comme ce personnage de la Grande Bellezza à qui toutes les grandes dames romaines ont confié les clefs de leur Palazzetto. Je l’emmène à ma suite en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas les déranger. Je guide, mais je n’allume pas les lumières.

Il y aura aussi une avancée dans ce projet vague d’écrire un guide « Comment s’apprendre à lire de la poésie ? », grâce à l’une de mes belles-filles en bisbille avec les Fleurs du mal. Elle dit ne pas comprendre de quoi parlent les poèmes. Je crois qu’elle n’aime pas ce qu’elle en comprend. Je choisis un tube : la Vie antérieure. L’occasion est belle d’éclaircir pour elle les expressions familières de « Karma de blaireau » ou « Putain de karma ». Je connais bien ce poème, il a été mis en musique une paire de fois. Elle me fait voir qu’on ne sait pas si c’est un homme ou une femme qui parle. Je lui transmets un petit kit de débrouille spécial Baudelaire et puis l’autre, celui qui fonctionne avec tout : une boîte à secrets, on ne peut pas toujours l’ouvrir, parfois, on ne peut qu’en contempler la façon et éventuellement spéculer sur son contenue en ayant conscience de la vanité de l’entreprise. Quelques heures plus tard, je pense à l’avertissement au lecteur qui ouvre le recueil. Cette façon qu’il a de nous regarder face caméra. J’étais heureuse ce matin de l’interprétation que je proposais pour les deux derniers vers de la Vie antérieure :

Et dont l’unique soin était d’approfondir Le secret douloureux qui me faisait languir

Le narrateur se souvient avec nostalgie d’une vie antérieure ou il évoquait avec nostalgie une vie antérieure. Jeu de miroirs très probable dans ce recueil, dans ce poème où les reflets se superposent. Mais ce soir, je sens le regard de l’hypocrite auteur, mon semblable, mon frère, peser sur moi : il nous joue et nous sommes ces esclaves qui le lisant tentent d’approfondir le secret douloureux qui le faisait languir.