• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’HIVER XI


©Al Piq


LUNDI

En moins de temps qu’il en faut pour l’écrire, tous les espoirs de tranquillité de cette deuxième semaine de vacances (la première ayant été consacrée à tousser) sont réduits en poussière. Pas de virée à Gand. Seul se trouvera le temps de la forêt. Je ne vois pas comment je vais pouvoir reprendre le cycle #Autobiographies comme fiction, dont je sais qu’elle me remettra le pied à l’étrier de nombreux travaux en jachère. L’essentiel sur quoi il ne faut plus transiger c’est la finalisation du Journal d’un mot [1-3]. Et la lecture, les lectures.

Le mot de la semaine est [MOT], qui me renvoie à l’invention même de ce journal, à titre fictionnel dans le cadre de ce qui s’appelle désormais l’Archive Sauveterre.


MARDI

Discussion avec l’ethnopsychiatre Hamid Salmi que nous allons associer à la recherche en art La Bonne cause. Les lieux en communs semblent innombrables (les femmes guérisseuses. Le Nord. Les montagnes. L’Afrique du sable) qui me ramènent au manuscrit du Sérail. Mais il a aussi travaillé avec des terroristes et il y aurait là aussi beaucoup de pierres à retourner (un des frères du petit gnou de Alice A est rééduqué après une méchante virée du côté obscur de ce genre de force).

Deux nouvelles d’importances recueillies à l’écoute de l’épisode 4 des fictions d’une conscience de classe :

>1989, c’est l’année où le lectorat féminin des œuvres de fictions a dépassé le lectorat masculin.

Ce qui en fait une affaire générationnelle et personnelle.

Quand on parle de recul de la lecture, on parle de recul de la lecture chez les hommes… La lecture papier, s’entend. Ce qui en fait également une affaire personnelle.

Il est également édifiant de voir à quel point la littérature est un point d’appui pour soulever le monde. Y compris la littérature déclassée.


MERCREDI

Je ne pourrai plus faire longtemps l’impasse sur le journal intime. Ça ne tombe pas bien, la période est chargée d’échéances publiques. Mais certaines choses ne peuvent être initialement formulées ici. Elles ont besoin d’être mises noir sur blanc sans que la question de la forme se pose. Ce n’est pas un long travail — et je ferais bien de m’y mettre au lieu d’en détailler ici la démarche —, mais c’est un gros travail. Je ne suis pas certaine d’avoir envie d’écrire à ce sujet précisément, mais je suis sûre que ce sujet m’empêche d’écrire. Il y a de l’élagage dans le journal intime. Du débord à la fois dans son sens médical et vieilli (Écoulement considérable. Débord de bile, débord d’humeurs) et dans son sens ferroviaire (Voie établie dans une cour de marchandises à l’écart des voies principales pour le chargement et le déchargement des wagons. Voie de débord). C’est aussi quelque chose qui se dit sur le bord entre la légende et la circonférence. Entre la légende et sa limite…


JEUDI

Long échange avec Jean-Claude Yon pour préparer notre communication conjointe L’acte III de La Vie parisienne d’Offenbach, Meilhac et Halévy (1866). Des domestiques « d’opérette » ? lors du séminaire La Bonne cause de mardi. Nous sommes là en nos qualités respectives, historien de l’art et metteuse en scène. C’est l’occasion imprévue d’une déclaration éthique pour moi, d’un manifeste de ce qui me semble la pratique juste. Elle se résumerait en une phrase : quel rire voulez-vous déclencher ? Si la réponse est aucun, passez votre chemin. La comédie mérite le respect. Elle n’est pas un prétexte, mais un texte, une forme, une histoire. Si la réponse est n’importe lequel, alors nous n’avons rien à nous dire. Ventre affamé, pas d’oreille : on ne peut pas parler avec les artistes dans ce besoin. Il existe une troisième voie, à laquelle je prétends, où le public se fait détrousser de ses rires comme au coin d’un bois, où les sourires et une forme d’étonnement font plus de bruit encore qu’une avalanche d’applaudissements. Ce qui fait rire, rire outrageusement, c’est la chute, l’accident. Une bonne comédie met la salle face à sa cruauté et dans le libre exercice de celle-ci par le prisme du théâtre, mais également face à ses attentes, à ses préjugés que j’aime décevoir, ou mieux : berner. Le rire lave l’intérieur. Il n’est pas question pour moi de renoncer à la comédie, quand je mets en jeu les différences de classes sociales. Mais l’inverse est vrai également. C’est ce miroir que je veux tendre. Dans bien des années, je saurai peut-être le remplacer par un cadre vide.


VENDREDI

J’informe trop largement que j’ai terminé les corrections sur le manuscrit du Journal d’un Mot [an 1-3] : c’est la fin d’un travail en solitaire assez fastidieux et comme certain.es suivent ces publications c’est un baume de leur en donner des nouvelles. Mon ami Pierre est le seul à me demander ce que ça me fait d’avoir bouclé ça. Il connait bien les bouclages, il en a accompagné plus d’un. Je ne sais pas : je suis longue à la détente . Voilà ce que j’ai répondu. Il n’est pas l’heure de se détendre, j’ai un groupe de fées fâchées qui escomptaient la fin de ces corrections fin décembre. Ça se bouscule dans l’antichambre. Ce qui est certain, c’est que c’est une tâche de fond en moins. Une chambre s’est libérée et son occupant n’a pas déménagé à la cloche de bois. Combien de temps vais-je tenir sans y fourrer une locataire fiévreuse… ?


SAMEDI

Françoise Dolto entre deux séances se refaisait l’oreille en lisant des alexandrins, en les scandant à voix basse pour que le patient suivant ne puisse pas l’entendre. J’écoute beaucoup d’émissions sur elle cette semaine et je lis aussi Le Jeu du désir. Or ce matin, je donnais à distance une heure de leçon sur la première scène de Phèdre à deux jeunes acteurs qui passent le concours du CNSAD. Leur confiance, leur joie m’ont fait du bien. Leur étonnement aussi : Vous ne donnez pas de cours de théâtre ? M’a demandé l’un deux. Devant la négative, il a ajouté, abasourdi : Et ça ne vous manque pas ? Vous connaissez tout le répertoire ! J’ai pu dire que oui, ça me manquait, beaucoup. Et c’était bien aussi, de le formuler ailleurs que dans le secret de mon cœur, que je tiens enfermé dans la boîte à « on y pensera plus tard ». Je n’ai pas souvenir d’une telle impression de fragilité. En relisant le journal de cette semaine, je vois clairement que je cherche des points d’appui. Non pour l’escalade, mais pour l’équilibre. Je pense à la maison de verre du poème de Tranströmer. Seulement à ces mots « la maison de verre ». Si j’en parle ici c’est que cette fragilité, dont la maladie récente est un des facteurs, peut-être même celui qui a appuyé bien fort à deux reprises sur la sonnette d’alarme, ne me fait pas peur. Oui plutôt, elle me fait peur parce que j’entrevois les possibilités qu’elle recèle dans son tremblement. Je vais lire le poème dans les yeux pour en avoir le cœur net.

« Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix. »

Je joue du Haydn après une noire journée

et sens une chaleur simple me réchauffer les mains.

Les touches sont d’accord. Frappent les doux marteaux.

Leur tonalité est verte animé et paisible.

Leur tonalité me dit que la liberté existe

et que quelqu’un ne verse pas sa dime à l’empereur.

Je glisse les mains dans les poches comme Haydn

et parodie ceux qui voient le monde avec sérénité.

Je hisse le drapeau de Haydn — ce qui veut dire :

« Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix. »

La musique est une maison de verre posée sur un talus

où les pierres volent, les pierres roulent.

Et les pierres roulent à travers la maison

Dont les vitres restent pourtant entières.

Tomas Tranströmer/Allegro


La maison de verre, c’est la musique. C’est avec Dona Musique du Soulier de Satin que je suis entrée au Conservatoire il y a bientôt trente ans de ça. La maison est en verre, mais les pierres roulent à travers la maison sans la toucher. Ce genre de fragilité, oui.