• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’HIVER VII



LUNDI

Le mot de la semaine est PHRASER. Les vases de ce journal et de celui d’un mot vont communiquer plus que jamais. Par instant fugace, un journal privé me manque. Je n’y écrirai qu’une phrase ou deux de loin en loin. Peut-être le très bel agenda de la Pléiade offert par mon amie Caroline tombe-t-il à point nommé pour cette pratique ? Je n’ai jamais compris pourquoi on dit que la fonction crée l’organe : l’inverse est tout aussi vrai.


MARDI

Elle me dit : « j’aime la diction du Docteur Hovasse. Il parle lentement, il fait des pauses, il énonce les choses… » Et je me demande comment il pourrait en être autrement pour qui passe sa vie avec Victor Hugo ? Et pourtant, les musicologues sont légions dont le phrasé ne semble jamais devoir rencontrer la musicalité des compositeurs auxquels ils consacrent leur temps.


MERCREDI

Depuis quatre ans, c’est la date anniversaire du Pacha, ce personnage de l’Enlèvement au Sérail qui double désormais le corps de son créateur : Stéphane Mercoyrol. Mais prise dans l’hiver de tant d’autres projets, loin de mon manuscrit du Sérail, je me suis cette fois contentée d’un court message personnel directement adressé à mon vieil ami, sans qu’il soit question de l’autre. Contentée ? Non pas. Ce laconisme — cette absence de faste, d’orientalisme, de nuit interlope — m’a laissé au cœur une désolation mesquine. Le croissant de la semaine est venu cruellement ficher sa pointe dans ce gâchis secret. Alors j’ai réouvert le manuscrit délaissé, pour découvrir que j’avais eu la sagesse de noter le chemin du retour :

Dans le mot Sérail, Selim a caché le Palais royal de Mari. Il n’a pas pu sauver son M de la destruction aveugle, misérable et bête. Mais il est peut-être plus encore en sécurité ainsi : méconnaissable avec sa lettre manquante, dans le grand néon du Sérail Cabaret qui brille sous les étoiles, où le C remplace la lune quand elle se voile. L’enseigne nous rassemble, c’est son rôle. Si nous sommes loin du Sérail, c’est la lune qui à son tour remplit le C du cabaret, et nous savons lire les lettres manquantes, dans le ciel autour du croissant pailleté. Bien vite nos paupières se referment sur cette apparition et l’iris les grave de ce Sésame. …
Le Palais de Nimrud, Selim n’a pas pu le cacher dans le mot Sérail. Ni dans la lune. La culpabilité le ronge. Le regret rend son breuvage amer. L’impuissance résonne dans ces muscles. C’est pourquoi il fonde un grand espoir sur cette conteuse rousse et muette dont il a entendu parler à plusieurs reprises, la nuit, dans le palais de Mari.

JEUDI

Jour de peu d’écrits. L’organisation du séminaire préparatoire de la Bonne cause, format très nouveau pour moi prend sa place. Le distinguo de l’engagement et du militantisme fait son apparition dans ce cadre. Il sera à discuter en direct, mais cette recherche est politiquement inscrite. On n’y peut faire l’économie des classes sociales, de leur imbrication et de leurs antagonismes. Et c’est d’ailleurs un souhait, une chose que permet l’opéra, que l’opéra ne devrait jamais cesser de permettre, puisqu’avec son chœur et ses protagonistes, ses emplois vocaux et l’organisation stratifiée de ses théâtres, il est au cœur du sujet. Sinon, lecture à Lyon de Prudence Rocaleux, où une domestique mène l'enquête… à Lyon. Je caresse l’idée d’un travail sur la série des dames en noir, où quelque chose comme ça autour des autrices de polars avec le Deuxième Texte pour un lointain 2024. Je contacte immédiatement Ugo Pandolfi, mine de noir, d’intrigues et de sales affaires, patron. Il me met illico sur la piste d’Henriette Kistler éminence grise de Fantomas, épouse successive de ses deux co-auteurs. Et tout ça avec la bonus track super efficace et élégante typique du bonhomme Ugo : FANTÔMAS | Annabel Audureau. Je pense qu’il tient là déjà de quoi écrire lui-même un polar… À moins que ce ne soit moi qui me spécialise dans les histoires de femmes épousant des frères (cf. le sombre parcours conjugal de la reine Geneviève dans Où es-tu Mélisande ? )

L’après-midi nous visitons la toute petite charmante expo les Jours heureux au Musée urbain Tony Garnier, avec mon frère. Une grande partie de ce qui est montré là est davantage mon histoire que la sienne — nous avons 19 ans d’écart —. Comme un gentil coup de museau sur le bras, ce moment me dirige à nouveau vers l’Amnésie de l’enfance, dont le chantier est suspendu sine die.


VENDREDI

Je connais bien les photos que Françoise Durif fait de sa ville de Lyon. J’ai beaucoup d’admiration pour cet inlassable travail de description. Aujourd’hui, j’étais dedans. Nous nous sommes retrouvées place du Sergent, et elle m’a fait faire une visite impromptue de la Martinière. Il semblait toujours que nous arrivions ici où là par hasard. C’est également quelque chose qu’on peut dire du style écrit de Françoise : les éléments se réunissent comme premiers sur la ligne d’arrivée d’un concours de circonstances, sa volonté ne pèse pas sur les phrases et tout à coup, un lieu extraordinaire apparent, qu’elle-même, jamais contente, balaie d’un revers de main. Notre pérégrination s’arrêtait souvent devant une porte close et Françoise sortait alors de son petit téléphone rose un sésame, nous offrant l’entrant et l’accès à des escaliers sans noyau, « mais ce n’est pas une vis de Saint-Gilles non plus ! », et à ceux des feuillants, à la roche toute brute saillante en travers des immeubles… Je fais à mon tour des photos, de piètres photos simplement pour la mémoire, pour pouvoir raconter ma journée et me souvenir pour ici. Et peut-être aussi pour la mise en abîme que cette promenade avec Françoise fait consister. Avec le chemin viennent les mots : fenêtre de miséricorde, pierre d’arrêt, têtes de chats et c’est un plaisir de la voir tant à son aise, alors même qu’elle se plaint toujours de l’inconfort de sa mémoire. Le matin, en l’attendant, j’ai lu une nouvelle qu’elle m’avait envoyée il y a plusieurs semaines. Elle trouverait facilement sa place dans un recueil, mais toujours Françoise se dérobe comme une truite de torrent et file… Nous nous reverrons bientôt au couvent de la Tourette pour l’atelier d’écriture qu’elle organise. J’aspire à cette retraite. Mais plus précisément, j’aspire à la retraite, au temps presque immobile de Valenciennes, à n’être plus que l’invitée discrète des oiseaux du jardin.


SAMEDI

Il y a une grive musicienne dans le jardin. J’apprends que c’est une Philomèle. Ce sera une des cuillerées de miel qui feront passer cette journée étrangement très difficile. La temporalité décalée qu’impose la création d’un objet filmé (autrement qu’avec mon téléphone et seule) m’est inconnue. Et pénible. Le moment du tournage a rempli sa fonction pédagogique et de sauvegarde du petit groupe dont j’étais responsable 12 h par semaine. Lou me dit ces mots pleins de réconfort : « Vous me faisiez penser à des petits résistants, des enfants coincés dans une maison, fouillant les greniers pour faire de la magie alors que le monde grisonnait… ». Oui, cela nous l’avons fait et bien fait. Mais je paye assez cher la quasi-absence de retours des élèves depuis la sortie des épisodes. On me signale des erreurs de génériques, j’apprends par la bande que certain.es sont mécontent. es : les progrès faits depuis le tournage n’apparaissant pas dans le film !. Bien sûr je pourrais convoquer une réunion exceptionnelle… Je pourrais en faire des choses… je pourrais faire une liste de tous les visages de l’eau pour augmenter les scansions du Sérail, je pourrais finir les corrections du Journal d’un mot [1-3], appeler le bureau de Café pour initier la création des Fées fâchées autrement qu’en esprit, annoter les variations du mot Soubrette dans le dictionnaire de l’Académie, je pourrais chercher activement un travail payé pour arrondir les fins de mois et rentabiliser un peu toutes ces pratiques engrangées… Je pourrais aussi arrêter ce journal un moment et retourner à mon carnet : le découragement est une figure rare chez moi, mais quand il apparait, je récolte 9,6 de tous les membres du jury.

Je reprends la lecture du Temps mord de Doris Lessing. Cette fois-ci, j’ouvre sur Écrire l’Autobiographie :

Au terme de sa longue vie, Goethe affirmait qu’il venait tout juste d’apprendre à lire.

Un peu plus loin, elle aussi me donne un petit coup de mufle dans l’épaule pour l’Amnésie de l’enfance. Elle distingue deux types de souvenirs « fiables » :

Ceux-ci d’abord. Vous êtes tout petit. Vos yeux se lèvent vers des géants immenses. La poignée de la porte est inaccessible. Chaises et canapés sont d’énormes obstacles.(…) Vous avez peine à distinguer le plafond. (…) Vous êtes au cœur d’un tourbillon de sensations. Tel est le monde d’un petit enfant. Aucun adulte ne vit dans ce monde…

Les seconds sont ceux d’actions quotidiennes et routinières.

Comme écrire un journal, c'est l'exemple qui me vient.