• Emmanuelle Cordoliani

ÉCRIRE L’HIVER V


Ah oui, il y a eu ça aussi cette semaine…



LUNDI

Pierre se propose de m’offrir Vivre avec nos morts de Delphine Horvilleur. C’est un cadeau à venir, je ne sais pas quand nous nous reverrons, amis c’est aussi un cadeau immédiat, une façon douce de me dire : tu sais, tu as une pièce à terminer, Notre Maison, je l’attends.

Je bois un verre avec Hugo Valet, ancien étudiant de Sciences Po définitivement voué au théâtre à présent. Nous avions monté avec sa promotion une lecture sauvage des Prétendants à la couronne de Ibsen. Le voir, c’est entendre sonner une deuxième fois la sonnerie du théâtre qui appelle à la représentation dans la même journée.

Pourquoi est-ce que je ne termine pas Notre Maison ? Par peur des conséquences, bien sûr. La pièce est quasiment achevée. La dernière main demanderait bien moins de temps et de travail que la fin du Sérail. Mais une fois le Sérail terminé, il n’y aurait plus qu’à le publier, ce que f a mis à la portée de ma main avec ses longs tutos sur l’impression à la demande. Tandis qu’une pièce, ensuite, il faut la faire jouer…


MARDI

Nous lisons des textes du Jeu verbal de Michel Bernardy. Le travail de Britannicus, entrepris sur une heure perdue du cours de dramaturgie m’a ramenée là. Cette troisième heure est une sorte de presqu’île souvent séparée du corps de la classe par les marées des contagions, des occupations, des représentations — . Nous avons tâtonné du vers racinien en lecture pendant un trimestre boiteux et me voici rendue à ce vieux maître qui en convie lui-même tant d’autres au fil des pages. Quand j’avais l’âge de mes élèves, ce livre à été une rencontre déterminante. Il m’a fait plus aimer encore, si c’était chose possible mon professeur de poétique du CNSAD, François Régnault, qui nous avait invité. es à le lire, alors même qu’il avait lui aussi écrit un traité de diction pour le jeu. L’un des élèves revient spécialement pour cette heure en plus, ce soir. Leur traversée du chapitre LA TRIPLE INCARNATION DU VERBE, la discussion qui se déclenche dès le second paragraphe sur la question de la responsabilité du public, leur écoute à deux oreilles des citations de Jouvet, D’Alembert, Marmontel, Flaubert, Rimbaud… tout cela me confronte à une situation inédite et si fortement désirée : être accompagnée sur le chemin que je marche depuis bientôt trente ans. Le second souffle de ce « voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas », c’est le leur. Et comme je lis les versets du Partage de midi qui illustrent le point bernardien à mon tour, je sens que ce deuxième souffle se fait mien.

Est-ce qu’une parole, elle peut se comprendre soi — même ? mais afin qu’elle soit, Il faut un autre qui la lise. Ô la joie d’être pleinement aimé ! ô le désir de s’ouvrir par le milieu comme un livre ! Et soi-même, ceci seulement, eh quoi, Prononcé Comme un mot supporté par la voix et par l’intonation de son verbe !

Claudel, Partage de midi.


MERCREDI Une matinée de lecture, qui s’en plaindrait ? Mais une certaine fatigue, une certaine tension rend difficile de suivre les lignes, ou plutôt de laisser aux mots leur temps d’écho. Dans ce cas-là, lire à voix haute, ressource de secours.

D’abord le texte d’Henri Michaux sur la musique. Ode à la liberté, puisqu’il n’en jouait pas, en écoutait peu.

Et puis, enfin, les Galeries noires de Will, part investie de notre conversation depuis Jonzac. Le temps m’est si bien compté que ce journal lui tiendra lieu de réponse… D’abord j’apprends. Le mot hypocoristique :

qui exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations. Redoublement hypocoristique ; usage, valeur hypocoristique d’un mot. Les procédés formels employés pour créer des termes hypocoristiques sont par exemple les suffixes dits « diminutifs » (fillette), le redoublement (chien-chien, fifille), l’abrègement des prénoms (Mado, Alec), ou le choix de termes conventionnellement hypocoristiques (fr. mon petit poulet, mon chou)

Et puis, tout de suite, je commande Narrations, les Conférences de Gertrude Stein. J’aime le voisinage de Will. Je ne crois pas être une voisine, voire un colocataire trop intrusive en lisant ce qu’il lit.

Les contraintes locales m’obligent à lire son texte avec un casque et de la musique dedans. Billy ze kick d’abord, facile, Will le cite. Mais ensuite j’essaie un moment avec Dorothy Ashby, qui ne tient pas la longueur. Étonnemment ça va très bien marcher avec l’octuor de Schubert. Dans l’Archive Sauveterre, j’ai un Squat Sang noir, qui devient immédiatement accessible par l’entrée de lapin d’Alice décrite par Will :

Et parfois dedans, il passait, sans jamais savoir à quoi elle servait, sans jamais se le demander, ou alors en l’oubliant aussitôt, parce que cette entrée, plus basse encore que les autres portes dans la galerie, ce fond noir aperçu comme ça, en passant, par où il faudrait se baisser pour passer, à califourchon, comme dans un terrier, il fallait l’oublier, parce que c’était là, peut-être, la véritable entrée des galeries noires, devant quoi on passait en le sachant bien, au fond, que c’était là, mais qu’on ne pouvait faire que passer, et humer l’air frais, l’espace d’un instant, à l’aller, au retour, mille et une fois alors, qui en émanait.

La porte est toujours trop basse pour l’orgueilleux. Le texte est entrecoupé de notes. Il donne de la matière à une fiction à venir, mais le partage existe déjà tel quel. Je pense à cette phrase : les didascalies, ça aide le dramaturge à écrire, pas l’acteur à jouer. Qui avait dit ça ? Je suis à peu près certaine que c’était au sujet de Claudel, la longue didascalie au débit de l’Otage… Peut-être Robert Abirached ou François Régnault (je pense beaucoup à l’un et l’autre en ce moment, au bâti de mes vieux professeurs…). Ses notes pour l’instant m’arrangent bien. Elles racontent notre étrange tentative d’écrire autour, à côté, ensemble.


JEUDI

J’ai ouvert la 600e fenêtre de la Dose de poésie. Pourquoi est-ce que cette fois-ci cela fait quelque chose ?

Pendant le confinement, nous avons compté les jours jusqu’à 55 sur la Dose de poésie. Ensuite nous avons compté le décompte en coups de dé ». La référence à Mallarmé n’a pas échappé à personne et n’a empêché quiconque de laisser régulièrement ou non, ses mots du jour en commentaire de ce simple chiffre. Au 55e coup de dé », je suis sortie d’une forme de léthargie, d’hébétude. Nous aurons alors allumé 110 fenêtres. Je nous ai invité. es à prolonger notre cheminement en nous appuyant sur la dose de poésie quotidienne, en proposant proposer à leur inspiration quelques mots issus dans le poème du jour. Libre à tou.tes de les laisser résonner sans pour autant qu’un lien raisonné s’établisse dans leurs lignes, dans leurs vers et parfois dans leurs images… Hier, j’ai ouvert la 600e fenêtre. Les dizaines et centaines précédentes ne m’avaient fait ni chaud ni froid. Un ami m’avait pourtant signaler qu’il faudrait faire quelque chose de ce qui était déjà une somme… Oui, peut-être un jour, quand nous arriverions à 1001 fenêtres, j’enregistrerais la longue litanie d’un vers par jour… Mais hier, un grand souffle a traversé toutes les pièces à l’ouverture de cette 600e fenêtre. SOUFFLE Journal d’un mot An 4

VENDREDI

Besoin tragique d’un plan de travail, comme à la petite école, et non ce « petit bonheur la chance et les urgences » qui est mon modus operandi le plus courant. Il faut prendre deux heures pour estimer et planifier le temps de travail restant pour l’édition du Journal d’un mot [1-3]. Ce que j’aurais pu faire hier matin. Au lieu de quoi, j’ai directement augmenté l’entrée [LENTEUR] :

L’acte Quimper-Karadec de la Vie parisienne est aussi appelé acte des domestiques. C’est un vaste canular d’une soirée où l’on fait croire à un baron suédois qu’il dîne avec des personnalités en vue de la haute société, alors qu’il trinque avec leurs domestiques. Les domestiques en question ne sont pas des acteurs et des actrices. La connaissance que le domestique peut avoir des maîtres, si elle permet de le singer dans la cuisine n’est pas un vadémécum pour prendre leur place au salon, ou sur une scène de théâtre. Les habitudes ont la peau dure et le corps assujetti à une place s’en dégage d’autant moins facilement que cette place est contraignante. Or, le corps domestique est extrêmement contraint puisqu’il doit idéalement disparaître derrière sa tenue et sa fonction. Pour pallier les inévitables bévues et boulettes de la soirée — le baron est suédois, pas idiot. —, l’instigateur Bobinet (qui est « de la Haute » en dépit de son nom sans particule énoncée) va délivrer un « tuto jetset », afin de corriger le tir en direct. La première injonction porte sur le rythme : en effet, si on veut des nobles crédibles, il faut ralentir la trépidation qui fait le quotidien des domestiques qui les incarnent, de l’allumage des feux avant l’aube, au coucher après une journée où il n’est souvent pas question de s’assoir pour manger. Le domestique a le diable chevillé au corps. Il a des comptes à rendre, l’heure tourne et l’heure c’est l’heure. Bobinet en chef d’orchestre de l’acte, on voit le finale s’ouvrir sur l’injonction : Ne nous lançons pas tout de suite… qui va piano va sano. Tout le comique musical réside évidemment dans l’incapacité des participant.es à tenir le tempo de sénateur initial, au profit d’accélération où l’on sent bien que le naturel revient au galop, emportant sur son passage Bobinet et le Baron…

(à suivre)


Au moins me voilà dotée d’un embryon d’article pour la communication du séminaire de la Bonne cause du 8 mars.

Tout heureusement se reverse dans tout. Tout communique et souvent à mon insu, c’est-à-dire à ma connaissance tardive, a posteriori et me sauve. Il faut tenir la peur à bonne distance si l’on veut que la chambre des échos et les rivières souterraines remplissent leur office. Prendre garde à la joie. En ce qui me concerne, la technique la plus sûre consiste à choisir mes compagnon.nes de route. Par exemple Jean-Claude Yon avec qui je partagerai cette communication.


SAMEDI

Hier, bilan d’étape avec la Mission Recherche du ministère de la Culture sur la Bonne cause. Prématuré. Nous avons obtenu un report et la recherche n’a officiellement commencé qu’en octobre dernier. Je pensais qu’on serait trois, dont deux du CNSMDP. Nous étions dix. J’étais la seule artiste. C’est un projet de recherche en art. Finalement, c’est le seul point que j’ai eu à défendre. En cela, je les remercie : comment porter sur la scène une réalité issue de la vie publique, quotidienne, civile ? Il va falloir encore parfaire les termes, mais c’est le sujet. Le voisinage de ƒ et par son entremise d’Arno Bertina ou Leslie Kaplan, dessine aisément un appétissant séminaire de modus operandi.